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PRESENCE ET

PERMANENCE DE TALLEYRAND

PAR EMMANUEL DE WARESQUIEL




Jamais Charles-Maurice (1) de Talleyrand-Périgord n’a été autant à la mode qu’aujourd’hui. Méfions-nous des modes mais il n’en reste pas moins que, plus que jamais, le style de cet homme hors du commun, son indépendance d’esprit et de caractère, sa stature d’homme d’Etat et son côté presque visionnaire, fascinent. A l’heure où la question des frontières qui aura empoisonné près de deux siècles d’histoire européenne disparaît au profit de celle des équilibres généraux entre puissances et agrégats de puissances ; au terme d’un long cycle d’histoire dominé par les nations, lorsque l’économique le concurrence et l’emporte parfois sur le politique, l’homme n’a jamais été autant d’actualité. Il est plus que jamais devenu aujourd’hui celui qui, l’un des tout premier, disait sans cesse, y compris à Napoléon, vouloir remplacer le mot « conquête » par le mot « commerce (2) ». On peut lui reconnaître aujourd’hui plus qu’au temps des Lacour-Gayet et des Louis Madelin, deux de ses plus grands biographes du siècle dernier naturellement influencés par le conflit franco-allemand alors dominant dans les consciences, un destin qui raisonne étrangement avec celui après lequel nous courrons aujourd’hui :

Reconstruire une Europe nouvelle adaptée à des réalités nouvelles - après la Révolution et après la seconde guerre mondiale ; annoncer et lutter contre le danger des superpuissances - de l’Angleterre d’hier aux Etats-Unis et à la Chine de demain ; mettre en garde contre le risque des alliances immuables et privilégier les rapprochements d’intérêts, les affinités de circonstances ; voir surtout dans l’expression de la puissance d’un pays la nécessité de son ouverture au monde, par une politique économique et commerciale ambitieuse, par l’ouverture de débouchés nouveaux, dans leurs formes et dans leurs extensions géographiques. La Méditerranée et l’est européen plutôt que les Antilles dans l’esprit de Talleyrand au début du XIXe siècle. Tout cela suffit à nourrir les interrogations de nos hommes politiques modernes, de Jean-François Coppé à Hubert Védrines sans parler des autres. Certains ne vont pas jusque-là, mais tous le sentent qui s’abritent ou citent parfois à tort et à travers, l’homme incontournable. Il suffit de lire la presse, les commentaires politiques et les prises de parole parlementaires. J’en veux pour preuve, il y a quelques jours, cette réflexion d’un député et ministre du nouveau centre Marc-Philippe Daubresse s’élevant contre les ambitions présidentielles de Dominique de Villepin dans la lettre électronique « profession politique » du site internet de l’UMP. L’article est intitulé : « Villepin le nouveau Fouché ». On y lit entre autres ceci : « L’imposture Villepin sera facile à démontrer. Les centristes peuvent se laisser séduire par Talleyrand, mais pas par Fouché, juge le ministre de la jeunesse et des solidarités actives. » Villepin docteur Jeykil et mister Hyde, tour à tour Talleyrand et Fouché, chevalier blanc à l’ONU et prince noir à Paris, de quoi donner à réfléchir, à nous autres modestes biographes, sur ce qui fait l’air du temps et surtout sur la fragilité des représentations historiques. Après tout il n’y a pas si long temps que Talleyrand était encore « l’image scintillante du mal » et sans doute l’est-il encore un peu !

Elles gisent encore là, les traces de l’étincelante armure. J’aime ce vers d’André Breton parce qu’il ouvre aux cartons verts et aux greniers poussiéreux. La « voie haute » de Talleyrand, pour utiliser un terme de vénerie qu’il affectionnait, est surtout celle des archives. C’est là qu’est sa permanence, c’est là qu’il bouge encore et sans cesse, c’est là qu’il surprend toujours, de cette exhumation presque quotidienne des sources oubliées, découvertes ou redécouvertes, relues ou jamais lues. Le champ est immense. Mon ambition auprès de vous restera modeste. Je ne peux tout livrer, - sans même parler de ce qui m’a évidemment échappé - de ce que j’ai pu retrouver de lui depuis quelques années et je me contenterai de quelques morceaux choisis, au fil de mes amitiés, en particulier celles de Philippe Maillard, d’André Beau et de Pierre Combaluzier, au fil de mes lectures et de mes trop courtes stations dans des fonds d’archives publiques ou privées, à la recherche d’autres cadavres !

Je commencerai par écarter ce que tout le monde peut trouver à la lecture alléchante des catalogues de ventes d’autographes et de leurs lots réguliers de lettres de Talleyrand.

En relisant les œuvres complètes de Roederer, je trouve ceci qui je crois n’a été vu par aucun de ses biographes, à commencer par moi-même et qui peut faire office d’introduction légère aux mœurs souriantes de celui dont Napoléon disait qu’il avait les poches toujours pleines de femmes. Cela se passe à une réception de Joséphine aux Tuileries sous le Consulat en 1802. Roederer qui est alors très bien en cour et fait la pluie et le beau temps au conseil d’Etat avise une très jolie femme dans l’entourage de celle du premier Consul. Il se tourne vers Talleyrand qui est à côté de lui et lui demande s’il la connaît. Pas de réponse, puis quelques secondes plus tard, avec un fin sourire et un rien de moquerie, cette remarque : « Vous voulez toujours savoir le nom des femmes avec lesquelles vous couchez ? » Puis, sur le même mode badin : « Cela amène des longueurs qui n’en finissent pas. Il faut apprendre qui est le père, qui est la mère, et toute la famille ! » Fin de citation.

Talleyrand avait du charme, cela est connu de nous tous, mais ceux qui en parlent ne sont pas si nombreux que cela. Dans les archives des descendants d’Amable de Baudus qui avait travaillé pour le ministre comme rédacteur et agent au début du Consulat, je trouve cette remarque de l’un de ses innombrables médecins, le docteur Andral, dans une lettre inédite qu’il adressait à Baudus, de Cauterets alors qu’il accompagnait le diplomate à demi disgracié, en cure, en août 1817 : « Je viens de faire un voyage fort intéressant et fort agréable ; jamais je ne fus entouré d’autant de prévenances. Je vous confesse que je suis fort attaché au prince de Talleyrand. On ne le connaît bien que lorsqu’on l’a vu de bien près et fort longtemps. Depuis trois mois, je passe à peu près de douze heures par jour avec lui, et je ne m’en sépare jamais sans quelques regrets tant sa conversation a pour moi de charmes. »

« Le voir de bien près et fort longtemps. » La remarque vaut pour tous les biographes dignes de ce nom qui veulent bien respecter leur sujet. La toute jeune nièce du prince, Dorothée de Périgord, accompagnait alors ce dernier : « Une femme d’un esprit fort positif et fort supérieur », dit encore le médecin (3).

On sait aussi combien Talleyrand a usé et abusé de son charme, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, particulièrement sous le Consulat, auprès de Bonaparte. Ses lettres au consul puis à l’empereur, publiées par Pierre Bertrand en 1889 en donnent de nombreux exemples. Les copies d’une quarantaine de ces lettres qui avaient échappées à l’attention de l’ancien archiviste ont été retrouvées récemment chez un marchand d’autographes du Gard par Philippe Maillard et Pierre Combaluzier qui ont eu la gentillesse de bien vouloir me les communiquer. Outre qu’elles nous en apprennent beaucoup sur les négociations du ministre avec Philippe de Cobenzl au moment de la rupture avec l’Autriche en 1805, également sur celles de Presbourg à la fin de la même année, on y retrouve au détour de certains paragraphes cette petite musique douce d’une flatterie sans égale que le ministre savait si agréablement faire sonner aux oreilles du maître. Il y ment parfois tout aussi effrontément. Le 14 mai 1798, au début de la campagne d’Egypte : « Pour moi, général, ma résolution est prise et je me dispose à vous rejoindre pour assister à vos premiers travaux sur le continent africain et me rendre à Constantinople. Je serais à Toulon à la fin du mois prochain. Je compte sur vous pour me faciliter les moyens de me rendre au Caire. Je ne vous parle point du désir que j’ai de me retrouver auprès de vous et d’associer en partie ma destinée à la votre ; vous en connaissez les motifs et la force, j’aime à croire que vous voulez bien le partager un peu. » Le 14 août 1803, alors que s’achève le voyage triomphal du premier consul dans le nord de la France et en Belgique. On y voit aussi l’homme de communication que Talleyrand a été toute sa vie : « En prenant les eaux, je n’ai que des journaux à lire. Je regrette que votre superbe voyage et ses beaux détails ne soient connus en Europe que par les froides et triviales narrations de nos gazetiers. Ces malheureux parlent d’un événement qui n’a pas d’exemple dans notre histoire comme ils eussent parlé du voyage de Louis XVI en Normandie et c’est tellement par esprit de métier qu’ils écrivent que n’ayant plus rien à dire de votre voyage, ils se donnent la tâche de faire l’histoire des tournées de vos conseillers d’Etat. Et certes, dans ces circonstances, quand tout retentit des acclamations dont vous êtes l’objet, que peuvent être des discours, des lettres, des approbations, des louanges de M. Regnauld de Saint-Jean d’Angely et de sa femme, si ce n’est de misérables caricatures dont le résultat pour le dehors est d’affaiblir de grandes impressions que vous seul devez perpétuer. Les livres et les journaux ont bien besoin de censeur. » On pourrait multiplier les exemples.

Lorsque Bonaparte devenu empereur décidera à Bayonne de faire de son ancien ministre répudié le geôlier des princes espagnols à Valençay, celui-ci toute honte bue et tue, fera les honneurs de sa maison aux exilés espagnols avec la grâce et le goût des convenances auquel il a toujours attaché tant d’importance. Il existe un dossier inédit sur le séjour des princes espagnols à Valençay très partiellement exploité par Fleuriot de Langle (4) dans les mains des héritiers d’un grand notaire parisien du XIXe siècle. Il a probablement été constitué par Gabriel Perrey, le secrétaire de Talleyrand puisque plusieurs pièces sont de sa main. On y trouve des listes de noms destinées à l’organisation des tables des princes, des officiers, des valets de chambre de service pour le mois de mai d’une année qui n’est pas déterminée et surtout un « Règlement de Valençay pendant le séjour des princes d’Espagne » qui doit dater du tout début de l’exil de ces derniers, en mai ou juin 1808 et a certainement été dicté par Talleyrand lui-même si l’on en juge par la minutie des détails et le sens de l’étiquette qu’on y aperçoit à chaque ligne.

La femme de Talleyrand était présente à Valençay dans les premiers temps du séjour forcé du prince des Asturies, de don Carlos, de don Antonio et de leur suite. Napoléon, goguenard, avait invité son vice grand électeur, le 9 mai, à l’y conduire avec « quatre ou cinq » jolies dames pour « amuser » les princes (5). Grâce aux mémoires inédits de Durant de Mareuil, proche collaborateur de Talleyrand, mémoires que j’ai eu récemment entre les mains, on en sait un peu plus sur la manière dont elle s’y prit quelques années auparavant, sous le Consulat, pour conduire insensiblement son amant au mariage. Durant évoque pour la première fois cette question en 1800, à l’époque du séjour de Joséphine aux eaux de Plombières. « C’est à cette époque, dit-il que M. de Talleyrand avait achevé de se laisser subjuguer par Madame Grand au point que celle-ci, avant même qu’il eût été tout à fait dégagé de son lien épiscopal, s’était permis de faire proclamer des bans de mariage entre elle et lui, à son insu, dans l’Eglise d’Epinay, en amenant le curé à une publication si étrange. Ce fut par M. de Monville qui avait une campagne dans le même village, que cette circonstance me fut connue. Je demandai à M. de Talleyrand lui-même ce que j’en devais croire : il m’assura de la manière la plus formelle que cela n’était point et que cela ne serait jamais. » Cette dernière phrase est soulignée par Durant dans son manuscrit. Et celui-ci de conclure, fataliste : « Deux ans après, le mariage eût lieu (6). » C’est ce même curé d’Epinay-sur-Seine, l’abbé Pourez, qui les mariera en effet le 10 septembre 1802, à Saint-Gratien, dans la vallée de Montmorency. On a là une idée supplémentaire de l’opiniâtreté de la belle Catherine Grand et de la passivité de son amant et futur mari qui se contente de tout nier en bloc. Cette idée nous est confirmée par une note assassine et quelque peu outrée consacrée par Gabriel Perrey à la princesse de Talleyrand et probablement rédigée dans les premières années de la Restauration. Elle provient toujours du même fond évoqué plus haut. Après avoir insisté à tort me semble-t-il sur l’absence d’esprit et la bêtise de la dame, l’indélicat secrétaire ajoute ceci : « Cependant elle réussit souvent dans ce qu’elle entreprend par le seul moyen d’une volonté opiniâtre qui ne se lasse jamais ; les supplications, les bassesses de tout genre ne lui coûtent rien pour qu’elle arrive. » Son second mariage fut certainement sa plus grande victoire.

Dans ce même fond, il est surtout beaucoup question d’affaires. On sait l’intérêt que portait Talleyrand aux questions financières, « cette riche matière … pleine de charmes » écrit-il dans ses mémoires (7). Il en aimait autant la part spéculative et abstraite, la face politique que la pratique concrète et les perspectives d’enrichissement qu’elle lui offrait. Pour lui, « avoir de l’esprit », c’était aussi cela. Une note de sept pages toute entière de la main de Talleyrand intitulée « Moyens d’attaquer l’Angleterre dans la source de sa prospérité » attire particulièrement l’attention. Elle n’est pas datée mais remonte certainement aux toutes premières semaines du gouvernement consulaire. On connaît d’autres plans de finance de cette époque rédigés par Talleyrand qui ambitionnait de devenir le ministre des Finances de l’homme de Brumaire. Elle est intéressante car elle montre une fois de plus l’extrême familiarité de Talleyrand dans ces domaines autant que la fécondité et les ressources de son imagination. Elle préfigure la politique dite du blocus continental définie six ans plus tard par Napoléon mais propose en même temps de combattre la puissance commerciale de l’Angleterre par d’autres moyens, beaucoup plus subtils et strictement financiers. Il s’agit d’attaquer le crédit britannique en spéculant à grande échelle sur les fonds de la banque d’Angleterre dans le but de paralyser ses moyens d’escompte qui fondent la puissance des maisons de commerce anglaise. Quatre millions mis à la disposition « d’une maison de commerce discrète et accréditée » par le trésor français serviraient de fonds à des opérations dont je vous passe le détail passionnant et qui devaient viser en dernier ressort à provoquer une pénurie du numéraire anglais en en faisant extraire une partie, des caisses de la banque londonienne, et en empêchant simultanément cette dernière d’en acquérir par le relèvement artificiel du prix des matières d’or acquise par le gouvernement anglais au Portugal pour la fabrication de ses guinées.

On sait que la grande opération financière de Talleyrand a été en 1814 et 1815, la vente de sa principauté de Bénévent. Plusieurs lettres du prince à Perrey conservées dans ce même fond donnent des détails supplémentaires sur la mission de ce dernier à Naples où il avait été envoyé par son maître, de Mons, fin juin 1815, afin de « mettre en musique » ce qu’il avait obtenu à Vienne des représentants du Pape (Consalvi) et de Ferdinand de Bourbon (Ruffo). Apparemment, les morts de Waterloo ne l’empêchaient pas de penser à ses affaires. On sait par ces lettres que le solde des revenus de Bénévent pour les années 1813 et 1814, soit 30 000 ducats (à peu près 120 000 francs de l’époque) retenus par Murat fut payé par moitié par le trésor de Naples et pour une autre moitié par le Saint Siège après 1817. On sait également grâce à ces lettres comment transitèrent mensuellement par divers paiements échelonnés sur des périodes de vingt mois à partir du 1er janvier 1816 les deux millions de francs de remboursement de la valeur vénale de la principauté. Les virements passaient par la banque Falconnet à Naples sur Geymüller et sur Bethmann à Vienne, et pour la plus grande partie de la somme, sur Alexandre Baring à Londres. Tout ce qui constitue Talleyrand en homme d’affaire se retrouve dans ces lettres : secret, sécurité, rapidité, précision, pugnacité. Ces lettres transitaient par porteur diplomatique, en l’occurrence un chargé d’affaires attaché à l’ambassade de Naples. Au détour d’une phrase on retrouve Talleyrand comme l’on verrait le roi nu : « Finissez, mon cher Perrey, aux meilleurs termes que vous le pourrez, mais finissez. » Et plus loin : « Prenez vos précautions parce que tout est dans les précautions (8). » L’affaire de Bénévent, ravale les douceurs diplomatiques habituelles de ces temps-là au rang de vulgaires sucres d’orge.

L’homme d’affaires ne doit cependant pas faire oublier l’homme d’Etat. Quelques sources nouvelles viennent enrichir la connaissance que nous avons des jours déterminants d’avril 1814. Une lettre de Talleyrand à Lebrun, datée du 3 avril 1814, qui m’a été communiquée par l’un des descendants du duc de Plaisance, donne une meilleure idée de la façon dont a été rédigée rue saint-Florentin la fameuse constitution sénatoriale que Talleyrand tentera par la suite en vain d’imposer à Louis XVIII. Le prince invite l’ancien architrésorier de l’empire, comme il fera aussi avec Barbé-Marbois, à venir chez lui afin de discuter des bases de la future constitution. Il lui recommande d’apporter des notes écrites et lui indique l’esprit du futur texte : « (…) Il faut 10 ou 12 articles qui formeront notre magna carta et nous placera en première ligne des nations de l’Europe. » Et un peu plus loin : « Avec le souvenir de nos erreurs et nos sentiments de français nous feront j’espère bon ouvrage. » Apparemment Lebrun avait oublié les erreurs passées, puisqu’il se contenta d’apporter le texte imprimé de la constitution de 1791 ! Presque au même moment Talleyrand faisait circuler sans doute à l’usage du comte d’Artois et de son entourage un « Précis des négociations qui ont eu lieu en 1813 et 1814 entre la France et les Alliés, suivi de considérations sur la paix ». Ce texte assez long, sans doute de la main de La Besnardière, rédigé en prévision des négociations qui conduisirent à la Convention du 20 avril 1814, préliminaire à la paix du 30 mai, donne un bon aperçu des idées du diplomate sur ce qui devait être négocié et ce qu’il serait possible d’obtenir. L’auteur s’appuie d’abord sur l’histoire des négociations de Francfort puis de Châtillon et démontre que les Alliés demandaient déjà, avant même la réédition de Paris, à la France, de renoncer à toutes ses conquêtes au-delà des Alpes et du Rhin. Le point important souligné par Talleyrand réside dans le fait que jusqu’alors la France n’était pas admise à participer aux discussions relatives à la redistribution des territoires cédés et qu’il était à ses yeux essentiel qu’elle le soit. C’est là qu’est le point important comme il le sera tout autant pour elle de recouvrer ses anciennes colonies. « Il lui importe moins de garder sur le continent que de recouvrer au-delà des mers. » On négociera donc sur les bases des frontières de 1792 et si possible un peu mieux, on insistera surtout pour être associé au redécoupage des dépouilles de l’empire – et ce sera tout l’objet des articles secrets du traité du 30 mai comme de l’action diplomatique de Talleyrand à Vienne. Pour le reste, la France n’a rien à craindre. « Renfermée dans ses anciennes limites la France serait toujours la première puissance de l’Europe, la seule puissance parfaite parce que seule, elle réunit dans une proportion élevée les hommes et la richesse. » On ne peut encore une fois qu’être admiratif des capacités d’évaluation du diplomate entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, entre ce qu’il faut savoir abandonner et ce qu’il faut absolument obtenir pour l’avenir - en l’occurrence une place pleine et entière dans le nouveau concert européen - au commencement d’une négociation dont il savait pourtant qu’elle allait se dérouler dans les pires conditions de faiblesse pour son pays (9).

Voici donc un Talleyrand par petites touches, un Talleyrand impressionniste, presque pointilliste. C’est bien ce qu’il était si l’on en croit Madame de Staël, « divers » et « ondoyant ». Il ne serait pas complet cependant si la chance ne m’avait pas mis entre les mains l’un des très rares billets subsistants du prince à celle qu’il a probablement aimé le plus au monde, sa nièce Dorothée de Talleyrand. Le billet autographe marqué « 1819 » appartient au fond Perrey dont il a été question plus haut. L’homme d’affaires, l’homme d’Etat cède ici le pas à celui qu’il avoue lui-même avoir aussi été : « une vieille machine aimante ».

Cet homme qu’on imagine ne jamais avoir rêvé évoque pourtant un rêve. Il avait alors 65 ans, Dorothée 26. On ne sait pas si le billet fut écrit à Valençay ou à Paris. « J’ai fait un rêve singulier. Nous étions mené ensemble dans un château. Monsieur Perrey nous suivait. Il a trouvé le moyen de nous faire échapper. Il nous a conduit à un bateau et je me suis vu réveillé sur la mer où nous étions avec vos enfants et un enfant de Nanette que vous avez accouchée sur le bateau. J’étais tellement fatigué de tout mon rêve que je ne fais que me lever. J’embrasse mon petit marsouin. Comment se porte-t-il ? » Nanette est la fille de la princesse de Santa Croce, une pupille de Talleyrand, mariée en 1806 à Amédée Godeau d’Entraigues, un futur préfet de la Restauration.

Quand au reste, il n’appartient pas à l’historien de le commenter mais lui fera convenir une fois de plus que si ses personnages sont parfois doubles, le vrai, c’est toujours l’autre.

Je vous remercie de votre attention.

Emmanuel de Waresquiel

Notes

(1) Œuvres complètes de Pierre-Louis Roederer, tome IV, 1854, p. 208

(2) On retrouve cette expression dans une note inédite de Talleyrand rédigée par son secrétaire Gabriel Perrey « Sur le mariage de l’Empereur, en 1809 » conservée par les descendants d’un grand notaire parisien du XIXe siècle

(3) Archives Baudus, Cauterets, 20 août 1817.

(4) Le portefeuille Talleyrand-Fouché. Revue des deux Mondes, 15 mai 1951. La citation que donne Fleuriot d’une seule de ces pièces - le « Règlement » - est tronquée. Elle a été reprise par André Beau dans sa Chronique de Talleyrand à Valençay (Royer, 1992).

(5) Bayonne, 9 mai 1808. L’original des dix lettres écrites de Bayonne, par Napoléon à Talleyrand, se trouve dans le dossier Perrey des archives évoquées ci-dessus.

(6) Mémoires de Joseph-Alexandre Durant, comte de Mareuil (1769-1855). L’existence de ce texte dont l’original est conservé depuis 2004 dans un fond d’archives publiques m’a été communiqué par l’un des descendants du diplomate François Hennessy. Son cousin, Patrice de Saint-André en a récemment assuré l’établissement à l’usage de la famille. P. 65 du manuscrit dactylographié.

(7) Mémoires et correspondances du prince de Talleyrand, éd. Waresquiel, Bouquins, 2007, p. 171.

(8) Paris, 1er et 9 septembre 1815, également une note d’instruction écrite de Mons, fin juin, pour Perrey et la copie manuscrite de Perrey d’une lettre de Talleyrand au pape, marquée par son secrétaire 1817. Voir mon article sur l’affaire de Bénévent : « Talleyrand et Bénévent ou comment vendre très cher ce qui ne vous appartient pas » en ligne sur le site des Amis de Talleyrand. D’autres lettres en particulier de Talleyrand au comte de Mosbourg datées de septembre et décembre 1814, concernant les arriérés de Bénévent se trouvent dans les archives Murat aux archives nationales. CARAN 31AP44.

(9) Ce manuscrit inédit de 18 feuillets, non daté est entre les mains de M. François de La Taille qui me l’a aimablement communiqué. Il est probablement destiné à passer en vente prochainement. Je n’ai jusqu’à présent trouvé aux Archives des Affaires étrangères une copie équivalente de ce texte, certainement rédigé sous le contrôle de Talleyrand.

Conférence donnée lors du Colloque Talleyrand prince de la médiation en l'Hôtel de Clermont le samedi 29 mai 2010 organisé par l'Association des Amis de Talleyrand.

Avec l’aimable autorisation de M. Emmanuel de Waresquiel et de M. Georges Lefaivre, président des Amis de Talleyrand. Reproduction interdite.









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Remerciements à Hélène NUE




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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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