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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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HISTOIRE

D'UN FAMEUX SOUFFLET

PAR

HELENE TULARD





Quand on eut retrouvé, en 1815, dans le petit cimetière désaffecté de la Madeleine, les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, on les porta en grande pompe à la nécropole de Saint-Denis, le 21 janvier, jour anniversaire de la mort du roi. Et, Louis XVIII ordonna que chaque année, à cette date mémorable, une cérémonie expiatoire serait célébrée dans toutes les églises du Royaume.

Le 20 janvier 1827, car le 21 tombait un dimanche, cette cérémonie avait revêtu, à la basilique de Saint-Denis, un éclat inaccoutumé. Hormis le roi Charles X, empêché par l’étiquette, toute la famille royale y assistait.

La messe dite et l’absoute donnée, les invités s’étaient retirés en bon ordre, sous le regard du grand maître des cérémonies, le marquis de Dreux-Brézé, qui veillait en personne au respect des préséances.

Les princes marchaient en tête, suivis du grand chambellan, M. de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent.

À peine L.L.A.R. le duc et la duchesse d’Angoulême avaient-elles franchi le portail de l’église et pris place dans leur carrosse que, tout à coup, rompant la haie des gardes, un homme vêtu de noir, portant l’insigne de la légion d’honneur, s’avança vers M. de Talleyrand et d’un revers de main lui appliqua sur la joue un soufflet retentissant.

Le grand chambellan, qui entrait alors dans sa soixante-quatorzième année et qui était, on le sait, affligé d’un pied bot, chancela et tomba à terre. On le crut mort, assassiné !

Tandis qu’on le ranimait, son agresseur, appréhendé par les gardes du corps, était conduit au commissariat de Saint-Denis.

Il déclara se nommer Marie-Armand de Guerry de Maubreuil, marquis d’Orvault, être âgé de quarante-deux ans et résider habituellement à Nantes. Il se flattait d’avoir prémédité son geste et ne manifestait qu’un regret, celui de n’avoir pu cracher à la figure de sa victime. Quant aux mobiles de sa conduite, il les avait exposés à l’avance dans une déclaration qu’il tira de sa poche et qu’il remit au commissaire : il voulait venger son honneur et démasquer à la face du monde « ce traître impur », M. de Talleyrand !

Le commissaire s’empressa, son interrogatoire terminé, d’acheminer, sous bonne escorte, vers la Préfecture, ce client insolite.

Il y était déjà bien connu ! Tous les préfets, depuis la Restauration, avaient, l’un après l’autre, ouvert le dossier de l’Affaire Maubreuil. Et l’incident de ce jour n’était qu’un nouvel épisode d’une histoire ancienne, interminable.

Elle avait commencé, pour la police, le 21 avril 1814. Ce jour-là, à minuit, le préfet Pasquier était informé de l’arrivée à son hôtel, rue de Jérusalem, de deux prisonniers de qualité, Maubreuil et Dasies. Les deux hommes étaient accusés d’avoir arrêté à Fossard, sur la route de Fontainebleau à Sens, la reine de Westphalie, qui regagnait l’Allemagne après l’abdication de Napoléon, et de l’avoir dépouillée de onze caisses remplies d’or, de bijoux et d’objets précieux. L’Empereur Alexandre, cousin de la reine, exigeait avec véhémence le châtiment des coupables et la restitution du trésor.

Ce trésor, on ne le retrouva jamais tout entier : on rechercha, en vain, des diamants d’un grand prix et une somme de 84 000 francs, en or.

De lourdes charges pesaient sur Maubreuil. C’est alors qu’il fit une révélation sensationnelle. Il déclara avoir reçu du chef du Gouvernement provisoire, M. de Talleyrand, non seulement l’ordre de s’emparer des richesses de la reine de Westphalie mais celui d’assassiner Napoléon.

Il exhiba différents ordres de mission signés du ministre de la Guerre, du ministre de la Police générale, du directeur général des Postes, des autorités militaires russes et prussiennes, qui l’autorisaient à demander les secours nécessaires « à l’accomplissement d’une mission secrète pour le service de S.M. Louis XVIII ».

Quel fut le véritable but de la mission confiée à Maubreuil ? Les historiens se le demandent encore. La disparition de Napoléon eût, en avril 1814, arrangé bien des choses. Quant à Maubreuil, il avait manifesté sa haine contre l’Empereur de façon fort spectaculaire. Ivre de joie, à l’entrée des alliés dans Paris, il avait parcouru les boulevards en criant « à bas le tyran », sa croix de la Légion d’honneur attachée à la queue de son cheval et il avait tenté, place Vendôme, de déboulonner la statue de Napoléon. De là à voir dans cet exalté un tueur providentiel…

Quoi qu’il en soit, l’affaire s’avérait épineuse et Maubreuil encombrant.

Pasquier, puis son successeur Beugnot, le gardèrent avec son complice, au Dépôt de la Préfecture, jusqu’en octobre 1814. À cette époque, on décida de transférer les deux hommes à la Force. Mais, à la faveur de ce déménagement, en passant sous l’arcade Saint-Jean, Dasies faussa compagnie à ses gardes et Maubreuil resta seul enfermé. Il se trouvait l’Abbaye, la veille du retour de Napoléon, quand sur l’ordre de Louis XVIII, Bourrienne vint le libérer. Il se réfugia alors à Saint-Germain où, huit jours plus tard, le préfet des Cent-Jours, Réal, allait le chercher et le ramenait au Dépôt.

Les Bourbons l’avaient enfermé – disait-il – pour qu’il se taise, l’Empereur pour qu’il parle. Napoléon projetait, en effet, un procès monstre « qui devait faire frémir l’Europe d’horreur en voyant jusqu’où pouvait aller la honte de l’assassinat et du guet-apens ». Les événements ne lui en laissèrent pas le temps. D’ailleurs, Maubreuil avait préféré ne pas attendre. Le 18 avril 1814, au grand dépit de Réal, il s’était évadé.

Les Bourbons revenus ne l’oublièrent pas. Arrêté au Mans, en 1816, il était reconduit en prison où il devait rester deux cent soixante-dix jours, durant lesquels les tribunaux civils et les tribunaux d’appel se renvoyèrent son procès à coups de jugements et d’arrêts que cassait régulièrement la Cour suprême.

Alors qu’il était détenu à Douai, en instance de jugement devant la Chambre des appels correctionnels, le soir du 1er janvier 1818, on vit un drap pendre à sa fenêtre, la porte de sa cellule était fermée, il était parti en emportant la clef. Le Tribunal crut alors mettre un terme à son affaire en le condamnant, par contumace, au mois de mai suivant, à cinq ans de prison, 200 francs d’amende et dix ans de surveillance de haute police, pour vol.

Maubreuil passa ces cinq années à voyager hors de France et à écrire mémoire après mémoire sur son histoire, puis il rentra.

Déconsidéré, malade, sans ressources, il se mit à remâcher ses vieilles rancunes parmi lesquelles Talleyrand continuait de figurer en bonne place. C’est ainsi que germa dans sa tête l’idée de faire un coup d’éclat. La solennité à la basilique de Saint-Denis, pour l’anniversaire de la mort du roi martyr, lui sembla l’occasion rêvée.

La Justice, cette fois, ne le fit pas languir. Le juge d’instruction ayant recueilli la déposition de M. de Talleyrand sur « le coup de poing » qu’il avait reçu – car le prince ne voulait en aucune façon que l’on parlât de soufflet –, Maubreuil fut poursuivi en vertu de l’article 309 du Code pénal, pour coups et blessures avec préméditation.

L’affaire vint devant le Tribunal de la Seine, le 24 février. Pendant plus d’une heure d’horloge, devant une assistance considérable, l’accusé, qui avait refusé de prendre un avocat, vitupéra contre Talleyrand qui lui avait promis, affirmait-il, s’il assassinait Napoléon, le titre de duc, le grade de lieutenant-général et 200 000 livres de rente. Le Tribunal l’écouta sans l’interrompre, après quoi il le condamna à cinq ans de prison, dix ans de surveillance de haute police et 3 000 francs d’amende.

Maubreuil fit appel de ce jugement, choisit deux défenseurs, cita vingt témoins, dont aucun ne se présenta, injuria tout le monde y compris l’Empereur de Russie et fut condamné, en définitive, par la cour, plus indulgente, à deux ans de prison et 200 francs d’amende.

Il purgea sa peine à la prison de Poissy puis, gravement malade, à la maison de santé du Docteur Cartier à Paris.

Un matin, après sa libération, comme il ne pouvait s’acquitter de l’amende à laquelle il avait été condamné, il fit déposer devant la porte du préfet de police Mangin un lit de fer, un matelas, un traversin, une table, deux chaises et une commode, tous ses biens, écrivait-il. Le commissaire de police du Palais de Justice dressa l’inventaire de ce mobilier puis l’envoya à la Fourrière. Deux ans plus tard, reconnu indigent, Maubreuil était autorisé en réclamer la restitution au préfet de police Gisquet.

Il n’eut plus dès lors que des rapports assez lointains avec la police qui, méfiante, continua néanmoins à surveiller ses agissements. Quand ses intentions semblaient plutôt rassurantes, il recevait, de temps à autre, un secours du Gouvernement de Louis-Philippe et plus tard de Napoléon III.

Il avait quatre-vingt quatre ans quand il courut la seule aventure qu’il n’eût pas encore tentée : le mariage.

Par l’entremise d’une agence, il épousa la fille, encore jeune et jolie, d’un cocher de fiacre luxembourgeois, qui, fortune faite dans la galanterie, rêvait d’un titre nobiliaire. En échange de celui de marquise, Maubreuil était assuré du gîte et du couvert.

Cette aventure hélas ! ne devait pas mieux finir que les précédentes. Trois mois après la célébration du mariage, relégué dans un cabinet noir, nourri de soupes maigres, Maubreuil quittait le domicile conjugal pour aller vivre en hôtel, rue Capron, derrière la butte Montmartre.

Il y mourut, peu après, misérablement, sans avoir terminé ses Mémoires.

En grande dame, la marquise paya ses dettes et lui fit faire un bel enterrement.

Et, comme il était toujours pensionné de la Légion d’honneur, un piquet lui rendit les honneurs militaires.

Hélène TULARD.

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in VIGILAT - REVUE DE LA FONDATION LEPINE N° 30 - 4è TRIMESTRE 1959 - COLLECTION PHILIPPE MAILLARD









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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