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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND A VARSOVIE

PAR

L. J. ARRIGON





A l’automne de 1806, la Grande Armée entrait en Pologne. Napoléon, songeant sinon à faire revivre l’ancien royaume, tout au moins à se servir de la Pologne dans sa lutte contre la Russie, se préoccupait de rallier des Polonais de marque à sa cause. Il avait déjà fait appel au général Dombrowski, qui avait servi sous ses ordres en Italie, et à Wybicki. Le 3 novembre, de Berlin, il écrivait à Fouché : « Faites venir Kosciuszko ; dites-lui de partir en diligence pour venir me joindre, mais secrètement et sous un autre nom que le sien. Il s’adressa au général Dombrowski ou directement au grand-maréchal Duroc. Donnez-lui tout l’argent dont il aura besoin. Faites partir aussi tous les Polonais qu’il aurait avec lui. Je désire que cela se fasse le plus secrètement possible ». Kosciuszko, retiré près de Fontainebleau, souleva des difficultés et refusa finalement de quitter la France. « Si Kosciuszko veut venir, bien, sans cela on se passera de lui. Il serait pourtant bon qu’il vînt », écrivait l’Empereur à Fouché le 30 novembre. Parmi les autres Polonais fixés en France figurait le comte Thadée Moslowski, ancien nonce à la Diète de 1791. Pour le moment, il vivait dans son domaine de La Motte-Beuvron, dans le Loir-et-Cher. Mostowski, lui non plus, ne se rendit pas en Pologne, prétextant sa mauvaise santé, mais il rédigea un important rapport et chargea, d’accord avec Fouché, un de ses amis de le parler à Maret, ministre secrétaire d’Etat. Cet ami se nommait Alexandre Batowski. Le rapport s’accompagnait de cette lettre, datée du 22 novembre : « votre Excellence a daigné me témoigner en faveur de M. Batowski, porteur de la présente, Polonais, membre distingué de la Diète constitutionnelle de 1791 et ministre résident de Pologne en Courlande, établi depuis plusieurs années en France et marié avec une Française. S. E. le ministre de la Police générale lui a donné une lettre pour S. E. M. le maréchal du Palais et il mérite toute confiance de la part du gouvernement auquel il est à même de donner des renseignements exacts en Pologne sur les hommes et les choses ».

Napoléon arriva à Varsovie le 19 décembre à une heure du matin par temps de brouillard, et s’installa au Zamek (ancien château royal) dans les magnifiques appartements restaurés pour le roi Stanislas-Auguste et donnant sur la Vistule ; de la « garde-robe » du roi il fit sa chambre à coucher. Talleyrand, ministre des relations extérieures qui, depuis la fin de septembre, abandonnant son hôtel de la rue d’Anjou Saint-Honoré, ses maîtresses et ses plaisirs, menait vie errante à la suite du quartier général impérial, Maret, ministre secrétaire d’Etat, et Daru, intendant général de la Grande Armée, qui rejoignaient l’Empereur, se firent précéder par le jeune Prosper de Barante, auditeur du Conseil d’Etat, qui avait mission de trouver, pour chacun d’eux, un logement dans la capitale polonaise. « Tâchez, lui avait dit Talleyrand, logé dans une misérable chambre à Posen, que je sois moins mal qu’ici ». Barante eut de la peine à trouver un logis confortablement meublé. Son choix, dit-il dans ses Souvenirs, se porta sur le bel hôtel Radziwill qui, dans le faubourg de Cracovie, en arrière d’un jardin et en face des grilles de la cour d’honneur du palais Potocki où Murat avait établi son quartier général, développait les arcades de son rez-de-chaussée et sa façade que l’architecte Aigner n’avait pas encore modifié selon les principes du style Empire. Le mobilier de l’hôtel venait de France et comprenait un lit fermé de rideaux à la mode française d’alors, et le seul que le jeune auditeur eût rencontré au cours de ses recherches dans Varsovie, car les Polonais comme les Russes, préféraient coucher sur des canapés de cuir. Mais, dans les curieuses pages qu’un Danois, Peter-Andréas Heiberg, attaché comme traducteur aux bureaux de Talleyrand, a laissé, il note que le logis préparé pour le ministre des Relations extérieures était le palais de Tepper, le banquier de Stanislas-Auguste, dont la faillite, en 1793, avait été retentissante. Tepper l’avait fait construire en 1773 rue Miodowa (rue de Miel). Qui croire ? Moins imposant que le palais Radziwill, l’hôtel de Tepper avait cependant belle allure avec ses treize fenêtres de façade et ses deux ailes plus élevées que la partie centrale ; l’intérieur était élégamment décoré et renfermait un charmant boudoir. Peut-être Talleyrand occupa-t-il successivement les deux logis.

La fin de l’automne, cette année-là, était douce, pluvieuse et brumeuse. Entre Posen et Varsovie, les mauvaises routes détrempées par les averses n’étaient que boues, marécages et fondrières. Il fallait traverser les cours d’eau et les marais sur des ouvrages formés de troncs d’arbres rangés les uns à côté des autres. De distance en distance, sur de vastes étendues plates, où affleuraient le sable, où de mélancoliques bois de bouleaux et de pins courbaient leurs arbres sous le vent, on apercevait quelques misérables villages, agglomérations de huttes de pisé avec toits de paille où des paysans à longues moustaches et à tunique de peau de mouton vivaient pêle-mêle, avec leurs porcs. Le brouillard ajoutait à la tristesse du pays. Parvenu en voiture jusqu’à Lowicz, Napoléon avait dû faire à cheval le trajet qui le séparait encore de Varsovie. Le grand-maréchal Duroc et le grand écuyer Caulaincourt avaient versé tous les deux, le premier près de Kutno et il s’y était luxé le bras.

Talleyrand emmenait avec lui tout un état-major de collaborateurs, d’abord le fidèle et indispensable la Besnardière, puis Roux de Rochelle, Durant de Saint-André, Challaye, qui tenait alors l’emploi de simple copiste, Heiberg le traducteur, plus trois secrétaires « de la main » dont le jeune Auguste de La Jonchère, ancien élève de l’école de Saint-Germain, qui Napoléon avait enlevé à la carrière militaire pour l’orienter vers la diplomatie. Pour lui, ses secrétaires « de la main » et les domestiques attachés à sa personne, le prince avait choisi la voiture la plus légère. Cependant elle s’embourba et il dut attendre vingt-trois heures avant qu’une corvée de soldats pût la mettre en état de repartir. Le reste des collaborateurs était entassé dans un lourd chariot traîné par de petits chevaux affamés et harassés ; ils mirent deux jours de plus à faire le trajet. Le 26 décembre, Talleyrand était à Varsovie ; trois jours avant, Napoléon avait quitté la ville pour rejoindre le corps de Davout sur la Narew.

Depuis le dernier partage de la Pologne, Varsovie avait bien perdu de son animation d’autrefois. Parmi les riches familles, plusieurs s’étaient dispersées, celles d’origine lithuanienne vivaient pour la plupart en Russie, celles de Galicie en Autriche, d’autres en Prusse et, dans plus d’un hôtel aristocratique, portes et fenêtres étaient closes, l’herbe poussant dans les cours. Mais la présence de l’armée française, les passages incessants de troupes et de convois, la formation de l’armée polonaise aux pittoresques uniformes, mettaient du mouvement, une sorte de gaieté dans les rues et les places.

La rudesse du climat, la tristesse du ciel d’hiver où le vent chassait de lourds nuages, la mélancolie des horizons enveloppés de brumes au-delà des bords nus de la Vistule, impressionnèrent fâcheusement Talleyrand, qui n’avait pas déjà bonne opinion de la Pologne et des Polonais.

Sans doute, à la fin de l’été et à l’automne de 1806, avant la campagne de Prusse, manifestait-il des sympathies pour la Pologne. « Une des idées favorites de M. de Talleyrand, écrit Mme de Rémusat dans ses Mémoires, c’est que la politique française devait tendre à tirer la Pologne du joug étranger, à en faire une barrière à la Russie, comme un contrepoids à l’Autriche. Au moment de quitter Mayence, à la fin d’octobre 1806, il s’effrayait de l’importance que la Russie pouvait prendre en Europe ; il opinait sans cesse pour qu’on fondât une puissance indépendante entre nous et les Russes, et il favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. « C’est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu’il faut créer. Voilà le boulevard de notre indépendance ; mais il ne faut pas le faire à demi ». Et le 28 janvier 1807, il adressait un rapport à Napoléon pour lui montrer la faute commise par les gouvernements qui avaient précédé le sien, en laissant partager la Pologne. « Sa disparition n’aurait pas laissé un vide et l’Europe aurait évité les secousses et les agitations qui l’ont tourmentée sans relâche pendant dix ans. »

Mais les propos tenus par Talleyrand dès les premiers temps de son séjour à Varsovie semblent démentir ses paroles et ces phrases qui n’exprimaient plus qu’une opinion de parade. Dès janvier 1807, il déclarait au baron de Gagern, ministre de Nassau : « Je n’ai jamais joué avec un Polonais sans qu’il ait triché au jeu ». Et comme Gagern faisait observer au prince de Bénévent : « Mais qu’est-ce que cela prouve ? » Talleyrand riposta : « Ce que cela prouve, c’est qu’il ne faut pas jouer avec eux, mais qu’il faut se jouer d’eux. » Plus tard, en avril 1807, il écrira à Clarke : « Rien ne compense notre séjour dans ce pays où il neige, où il pleut, où l’on s’ennuie, et toute la Pologne ne vaut pas une seule goutte de tout le sang que nous versons pour elle ». A la vérité, les idées de Talleyrand sur la Pologne ont été flottantes et changeantes, variant avec ses conceptions de politique générale qui, elles-mêmes, se modifiaient selon ses intérêts particuliers du moment. Mais les vues de Napoléon, touchant la Pologne, étaient-elles plus arrêtées ? Lui qui, tout en rétablissant une Pologne restreinte, portait des jugements sévères sur les Polonais : « Des Jean-F… qui veulent être une nation et qui n’ont pas les premiers éléments pour cela », disait-il à Tilsit, et à Caulaincourt en 1811 : « Nation légère et Etat difficile à réédifier ».

Aidé de ses collaborateurs, auxquels s’étaient adjoints deux secrétaires de l’ambassade française à Berlin, Caillard et Lajard, Talleyrand, improvisant des bureaux, poursuivait l’exercice de ses fonctions de ministre des Relations extérieures. Les diplomates étrangers accrédités auprès de l’Empereur commençaient à arriver à Varsovie. Ce fut d’abord, dès la fin de décembre 1806, le baron de Gagern et le comte de Wintzingerode, ministre de Wurtemberg, puis le baron Emmerich de Dalberg, jeune diplomate de trente ans, neveu du prince primat archevêque de Mayence, ministre de Bade, un des intimes de Talleyrand, avec qui ce vieux Machiavel avait déjà machiné plus d’un tour. Le 8 janvier arriva le général Vincent, envoyé d’Autriche, puis le Comte de Beust, ministre du prince primat, l’oncle d’Emmerich de Dalberg, le baron de Hammerstein, envoyé du grand duché d’Oldenburg.

Le prince, tous les soirs, traitait à sa table au moins vingt convives. Au surplus, il avait curieusement transporté à Varsovie ses habitudes parisiennes de vie et de travail. « Chaque matin, raconte P. A. Heiberg, à une heure déterminée, nous nous réunissions dans la chambre à coucher du ministre, pendant que son valet de chambre le peignait. L’objet de cette réunion était de prendre ses ordres pour le travail à exécuter et, quand il n’y avait rien d’important, à tuer le temps en causant de choses et d’autres. » Le prince ne faisait qu’un repas par jour, qui était le dîner, mais on servait tous les jours au personnel de la maison un fort bon déjeuner à trois ou quatre services. Quand il n’avait personne à recevoir, Talleyrand assistait en spectateur à ce déjeuner et y bavardait.

Sa table était toujours exquise, car il avait amené son « chef » de Paris, un certain Chevalier. Ce Chevalier le volait indignement et faisait danser l’anse du panier. Scandalisé, le secrétaire d’ambassade Caillard, chargé de l’administration des dépenses, fit part de sa découverte au prince qui prit le compte, y jeta un coup d’œil et dit à Caillard : « Savez-vous ce que vous avez à faire ? Payez. — Mais, répliqua Caillard, c’est une imposture manifeste. — Peut-être bien, reprit Talleyrand, mais laissez-moi vous expliquer l’affaire. Je pourrais bien faire venir Chevalier et lui dire : « Vous me trompez. Voici ce chapon compté neuf francs et pour lequel vous n’avez sûrement pas payé plus de six francs. » Chevalier ôterait son bonnet de coton, s’inclinerait et répondrait : « C’est vrai, mais cela ne se reproduira plus ». Mais qu’arriverait-il ? Le lendemain il nous servirait un chapon maigre qu’il compterait six francs et qu’il aurait eu pour trois. Qu’y aurions-nous gagné, M. Caillard ? Nous aurions un mauvais repas et le voleur n’y perdrait pas un centime. »


***


Pour l’instant, Talleyrand se consacrant à son rôle diplomatique, n’avait pas à s’occuper de l’organisation et de l’administration de la Pologne. Ce soin était dévolu à Hugues Maret, ministre secrétaire d’Etat, qui, dès l’arrivée de Batowski à Varsovie, avait utilisé sa compétence. Par décret impérial du 14 janvier 1807, une Commission du Gouvernement, composée de sept membres, était nommée, mais il fallait pourvoir aux hauts postes administratifs et, sur chacun des candidats à ces postes, Batowski fournissait à Maret un bref curriculum vitae accompagné d’une appréciation.

Napoléon était revenu à Varsovie le 1er janvier. Un moment, à la fin de décembre, le temps s’était mis au froid. Varsovie avait pris pour quelques jours sa physionomie et sa parure d’hiver. « De nombreux et élégants traîneaux, écrit J.B. Barrès dans ses Souvenirs d’un officier de la Grande Armée, sillonnaient toutes les rues avec la rapidité de l’éclair ». Mais le dégel était survenu, rendant les routes impraticables et arrêtant les opérations. En attendant leur reprise, l’Empereur souhaitait donner aux Polonais l’impression de sa force et il multipliait les revues, parades et défilés. Cavalerie, infanterie, états-majors évoluaient dans le beau décor de la place Saski. Autour de l’Empereur caracolaient ses officiers d’ordonnance bleu de ciel, écarlate et argent. Murat, dans un costume d’opéra, witchoura couverte de broderies et de galons d’or et garnie de fourrures précieuses, toque de martre à calotte rouge surchargée de plumes d’autruche, était suivi d’un splendide état-major avec lequel rivalisait celui de Berthier, major général de la Grande-Armée.

L’Empereur, écrit la comtesse Potocka dans ses Mémoires, déclara que, ne pouvant se battre, il voulait qu’on s’amusât. Le moment était propice, le carnaval venait de commencer… » Il voulait aussi entrer en contact avec l’aristocratie polonaise, l’éblouir, la séduire et, s’entourant d’une atmosphère de fêtes, faire oublier les misères et les difficultés de la campagne qui se préparait contre la Russie.

Au Zamek, quartier général impérial, on ne danse pas, mais, dans les magnifiques appartements, il y « cercle » pour les dames. Toute la noblesse féminine de Varsovie est présente. « Que des jolies femmes ! » s’écriait Napoléon. Talleyrand, qui n’est pas seulement ministre des Relations extérieures, mais grand Chambellan, joue un rôle de premier plan. Les dames sont rassemblées dans la salle des Chevaliers, aux portes décorées de bronzes dorés. Tout-à-coup le silence est troublé par une subite rumeur, les battants d’une porte s’ouvrent avec fracas et Talleyrand s’avance, prononçant à haute voix cette parole magique ! « L’Empereur ! ».

Le premier bal fut donné par Talleyrand lui-même, le 17 janvier 1807. Le maître de maison, quand il ne se sentait pas observé, semblait ce soir-là s’ennuyer prodigieusement ; mais il n’en remplit pas moins avec zèle ses fonctions de cour. Napoléon assistait au bal et l’on vit le prince de Bénévent, un plateau de vermeil à la main, une serviette sous le bras, s’avancer en boitant vers l’Empereur et lui offrir un verre de limonade. La comtesse Walewska, que Napoléon avait déjà rencontrée à Bronie, en revenant à Varsovie, était invitée. L’Empereur dansait avec elle et l’on chuchotait que le grand chambellan avait favorisé le rapprochement entre son maître et la belle comtesse.

D’autres bals suivirent, l’un chez le prince Borghèse, l’autre chez le prince Murat. Les brillants officiers des états-majors dansaient avec les descendantes des grandes familles polonaises. Louis de Périgord, un des neveux de Talleyrand, Alexis de Noailles et le marquis de Lagrange, de l’état-major de Berthier, remportaient des succès, et le capitaine Charles de Flahaut, aide de camp de Murat, tout jeune homme de vingt et un ans, sut plaire à la comtesse Potocka.

En ce mois de janvier 1807, Talleyrand commença à nouer des relations avec la haute société de Varsovie. Tout d’abord avec le prince Joseph Poniatowski, neveu du roi Stanislas-Auguste, et avec sa sœur, la comtesse Marie-Thérèse Tyskievicz, plus cosmopolite que polonaise. Dans son ascendance elle comptait deux princesses Czartoryska, mais elle possédait des attaches avec la Prusse, l’Autriche la Bohême, la Russie et même l’Italie. Née à Vienne, – son père était prince du Saint-Empire et général inspecteur d’infanterie dans l’armée autrichienne –, elle était mariée au comte Vincent Tyszkievicz, référendaire du grand duché de Lituanie. Elle habitait dans un vaste palais du faubourg de Cracovie, construit en 1792 par l’architecte Kamsetzer et que caractérisait, en dehors des armoiries qui surmontaient la façade, un balcon supporté par quatre géants barbus formant cariatides. Toute la splendeur était réservée pour l’intérieur où se développait une longue salle de bal terminée en rotonde. Très richement dotée par son oncle, Stanislas-Auguste, la comtesse se montrait terriblement dépensière, presque autant que son frère. En 1807, elle avait dépassé la quarantaine. Dépourvue de beauté elle portait un œil de verre que signalent tous ses contemporains et qui donnait à son profil un aspect bizarre. Talleyrand, pour mener à bien les différentes tâches diplomatiques et politiques que lui confiait Napoléon, avait besoin d’informations. Qui pouvait mieux les lui fournir que la comtesse Tyskievicz qui possédait alliances et relations dans toute l’Europe centrale ?

Un personnage fréquentait assidûment le palais Radziwill : c’était le baron Emmerich de Dalberg. Après quelques années passées à Vienne au service de l’Autriche, puis dans le Palatinat au service de la Bavière, il était maintenant ministre de Bade à Paris. Ses relations avec Talleyrand, nouées durant divers séjours à Paris, remontaient aux débuts du Consulat, mais l’intimité entre eux ne datait que de 1803. « Un homme petit, à l’œil assez peu direct, au regard malignement souriant, et, comme s’il se repentait d’avoir trente ans, portant les cheveux coupés en vergettes et poudrés, ce qui était un peu antique ». Tel le décrit la duchesse d’Abrantès et Vitrolles ajoute : « Sa physionomie portait surtout l’empreinte de la finesse : peut-être même y en avait-il trop dans son regard pour ne pas intimider la confiance et arrêter l’abandon ». Depuis le début de la campagne, Dalberg s’était attaché à Talleyrand, le suivant comme son ombre, de Mayence à Berlin, et enfin à Varsovie. »

Le 29 janvier, Napoléon quittait Varsovie pour prendre le commandement de la Grande Armée et pousser les opérations contre les Russes. Le 8 février, il livrait, dans une tempête de neige, la meurtrière et indécise bataille d’Eylau. Le 22 février, il établissait son quartier général dans une pauvre maison du « mauvais village » d’Osterode, en Prusse orientale, installé « comme au bivouac », travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même chambre. Il avait laissé à Varsovie son grand maréchal du palais, Duroc, et Maret. Celui-ci y était l’intermédiaire entre l’Empereur et la Commission du gouvernement ; il devait diriger celle-ci, la déterminer à adopter les décisions favorables aux projets de Napoléon et aux opérations de la Grande Armée. Mais Maret faisait défaut à l’Empereur dont il était le collaborateur le plus direct. D’autre part sut-il toujours faire exécuter par la Commission les ordres de Napoléon ?

Le 21 février, de Liebstadt, celui-ci le rappelait auprès de lui : Talleyrand, désormais, le remplacerait. Il estimait que seul le prince de Bénévent était à même de tenir habilement, auprès du gouvernement polonais, le rôle d’un haut-commissaire, ou selon le mot d’Albert Sorel, d’ « une sorte de procureur général ». Napoléon le charge des besognes les plus variées et les plus étendues. Talleyrand doit habiller des troupes, les mettre en route, rassembler des armes, procurer des chevaux, veiller à l’exécution des travaux de fortification, presser le mouvement des corps français, hâter la formation des régiments polonais, et il doit pourvoir au ravitaillement. Napoléon l’accable de demandes répétées, lui réclame un jour 300 000 rations de biscuits et 20 000 pintes d’eau de vie, un autre jour du riz, un autre encore du fourrage, de l’avoine, de la viande. Dans les lettres que Talleyrand adresse presque quotidiennement à l’Empereur, il est sans cesse question de blé, de farine, de bateaux ou de chariots qui partent chargés de vivre ou de munitions. Une partie de sa mission était des plus délicates : il lui fallait veiller à ce que la Commission n’entreprît rien qui fût contraire aux dessins de Napoléon, agir sur l’opinion publique et la maintenir toujours dans un sens favorable à ces desseins, contrôler l’activité des partis politiques.

Pour accomplir cette tâche difficile, le prince de Bénévent trouva un auxiliaire précieux en la personne d’Alexandre Batowski que lui avait laissé Maret et que Dalberg avait connu en France, par l’intermédiaire de son ami Vitrolles. Assez vite, des relations suivies s’établirent entre Talleyrand et l’ancien nonce à la Diète polonaise. Le danois Heiberg, qui le vit fréquemment chez le prince, le montre avec « un beau visage doux et ouvert, de manières et de conversation fort agréables ». Non seulement Batowski renseignait Talleyrand sur le personnel polonais, mais il propageait confidentiellement, dans les salons, les administrations, les milieux politiques, les nouvelles que le prince désirait répandre.


***


Depuis le 1er avril, Napoléon s’était installé au château de Finkenstein où il avait fait venir Marie Walewska. Le 29 avril, il appelait près de lui Talleyrand qui se mettait en route le 3 mai, emmenant la Besnardière, Roux de Rochelle, Auguste de La Jonchère. Le lendemain de son départ, la Commission de Gouvernement décidait de demander à l’Empereur d’envoyer au quartier général un délégué chargé de recevoir les ordres et d’exposer tout ce qui pourrait assurer leur exécution. Le délégué choisi était Batowski. Sans doute Talleyrand n’était-il pas étranger à ce choix que Napoléon approuva et, le 14 mai, Stanislas Malachowski, président de la Commission, écrivait :

« Sire,

Permettez-moi, Sire, que M. Batowski, dont votre Majesté impériale et royale a daigné autoriser le séjour au quartier général, porte aux pieds de votre trône l’hommage de la reconnaissance que cette nouvelle faveur de votre Majesté inspire à la Commission de Gouvernement dont je suis l’organe.

Chargé de transmettre les ordres de Votre Majesté pour la Commission de gouvernement et interprète de son zèle et de son dévouement à les remplir, M. Batowski justifiera, j’ose l’assurer au nom de la Commission, ce choix déjà honoré de l’approbation de Votre Majesté.

Je suis avec le plus profond respect, etc… »

Talleyrand, demeuré à Finkenstein jusque dans les premiers jours de juin, y séjourna donc en compagnie d’Alexandre Batowski. Le travail politique effectué par Talleyrand à Varsovie, en collaboration avec le gentilhomme polonais, avait noué des liens entre eux ; mais d’autres intérêts les rapprochaient. Batowski était le gendre du banquier bruxellois Walchiers, jadis associé de Michel-Jean Simons. Simons, qui avait épousé la fameuse comédienne Mlle Lange, entretenait, depuis le Directoire, des relations d’affaires avec Talleyrand. Or, en ces années 1806-1807, Simons, à la demande de l’Espagnol Izquierdo, homme de confiance de Manuel Godoy, prince de la Paix, s’entremettait pour placer en Hollande, à la banque Cruise et Cie d’Amsterdam, un emprunt au profit de l’Espagne. Talleyrand, et probablement aussi Batowski s’intéressaient à cette négociation. Le prince avait appuyé les démarches de Michel-Jean Simons : en janvier 1807, il avait écrit de Varsovie au ministre de France à La Haye afin qu’il fît pression sur le gouvernement hollandais, mal disposé à l’égard de l’emprunt espagnol. Le résultat désiré était obtenu en mai 1807 et Talleyrand exigeait alors pour lui une commission de sept pour cent.

Batowski, qui rêvait de restaurer la Pologne, s’efforçait de combattre la mauvaise opinion que le prince de Bénévent avait de ses compatriotes. On sait avec quelle facilité Talleyrand acceptait les cadeaux des souverains qui, dans les négociations, voulaient se ménager son concours et ses bonnes grâces. En 1805, après Austerlitz, n’avait-il pas reçu une forte « commission » du Wurtemberg ? Durant son séjour à Varsovie, les princes de Schwarzbourg, de Waldeck, de Lippe et de Reuss ne lui versaient-ils pas d’importants subsides afin d’obtenir leur admission dans la Confédération du Rhin ? Enfin, dans les mêmes circonstances, l’électeur Frédéric-Auguste de Saxe lui faisait un don d’un million en échange de la couronne de roi. Batowski suggéra donc aux membres de la Commission du Gouvernement de s’assurer l’appui du prince en lui offrant un riche cadeau. La Commission lui aurait, affirme le comte de Senfft, ministre de Saxe, proposé la grosse somme de quatre millions de florins. Mais l’affaire échoua. Talleyrand, estimant qu’il n’était pas possible d’exaucer les vœux des Polonais, restitua, dans un beau mouvement de désintéressement, l’argent qui avait été versé aux mains du baron de Dalberg.

Au cours des fréquents entretiens entre Talleyrand et Batowski, le nom de la duchesse de Courlande fut prononcé, ainsi que celui de sa plus jeune fille encore à marier, la princesse Dorothée. En 1792, au temps où la duchesse de Courlande défendait à Varsovie, auprès du roi Stanislas-Auguste et de la Diète polonaise, les intérêts de son époux, le duc Pierre II, Alexandre Batowski s’était fait son ardent avocat et il en était résulté une liaison qui avait duré de longues années. Depuis les derniers mois de 1806, la duchesse de Courlande était revenue à Mitau, capitale de son ancien duché, maintenant province russe, où elle vivait dans une maison située au bord de l’Aa, que lui prêtait un de ses frères, et qui était voisine de l’ancien palais ducal. Ce palais servait alors de refuge au comte de Provence qui, pour la seconde fois, séjournait à Mitau. Quand la duchesse était arrivée, le futur Louis XVIII, la traitant en ex-souveraine, lui avait dépêché son favori, le duc d’Avaray, chargé de la complimenter. Des quatre filles de la duchesse, les trois aînées s’étaient mariées, l’une avec un prince de Rohan, l’autre avec le prince de Hohenzollern-Hechingen, la troisième avec le duc napolitain d’Acerenza. Restait la quatrième, Dorothée, née en 1793, une adolescente de quatorze ans, à la beauté encore indiscernable, à la figure brune et ardente, aux yeux sombres, aux cheveux noirs. Le précepteur de la jeune fille, Piatoli, ancien secrétaire du dernier roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski, avait formé le projet de la marier au prince polonais Adam Czartoryski beaucoup plus âgé qu’elle, qui avant Tilsit, était ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre 1er. Mais le prince temporisait, et la duchesse de Courlande hésitait à donner son consentement. A Mitau, accompagnée de sa mère ou de sa gouvernante, Mlle Régina Hoffman, la princesse Dorothée fréquentait la cour du comte de Provence dont elle était devenue la familière. Or, à ce moment, le prétendant cherchait une épouse riche pour son neveu, le duc de Berry. Un moment, en 1798, on avait songé à l’unir à une charmante Polonaise Anna Tyszkievicz qui devait devenir princesse Potocka. La princesse Dorothée de Courlande ne pouvait-elle être la fiancée rêvée ? Telle fut l’idée qui germa dans l’esprit du duc d’Avaray et de Mlle Hoffman. Sans doute la maison des Biren de Courlande ne s’égalait pas à celle des Bourbons ; toutefois la fortune présente de la jeune princesse, ainsi que les « espérances », étaient magnifiques. Mais la visite faite à Mitau, en mars 1807, par Alexandre 1er, au cours de laquelle il fut fâcheusement impressionné par l’archaïsme et le caractère sénile de la petite cour du comte de Provence, avait, semble-t-il, ruiné ce beau projet.

Talleyrand, qui avait fiancé l’aîné de ses neveux, Louis de Périgord (1), fils d’Archambaud son frère, à une nièce de Balberg, songeait aussi à trouver un beau parti pour le cadet, Edmond, jeune chef d’escadrons de vingt ans et aide de camp de Berthier. Batowski vanta à la fois la richesse et le charme de la jeune princesse Dorothée. Le prince voulut contrôler les assertions du gentilhomme polonais et demanda quelques renseignements à Dalberg, très informé des familles aristocratiques de l’Europe Centrale. Dalberg lui répondait, le 28 mai, que Dorothée de Courlande disposait en effet d’une très grande fortune. C’est, écrivait-il, « une mine du Pérou ».

Au début de juin, le prince de Bénévent se rendit, en même temps que Napoléon, à Dantzig qui venait de capituler, après de longs mois de siège. Puis, le 23 juin, il se mit en route pour Königsberg et Tilsit où il arriva le 29. En son for intérieur, il ne semblait pas mieux disposé en faveur de la Pologne qu’au début de son séjour à Varsovie. Au général de Vincent, il avait déclaré : « Je déteste ce pays-ci. Je n’ai rien vu de plus léger et de plus inconséquent que tous ces gens-là ; ils réunissent toutes les qualités dangereuses des autres nations ». Et à Savary, après Friedland, il disait : « Il faut que l’Empereur abandonne ses idées sur la Pologne ; cette nation n’est propre à rien, on ne peut organiser que le désordre avec elle ». La Commission de Gouvernement, à la veille de l’entrevue de Tilsit, s’inquiétait de cette disposition d’esprit et du sort réservé à la Pologne. Elle n’avait même plus confiance en Batowski, qu’elle jugeait trop associé à Talleyrand ; aussi décidait-elle, le 22 juin, de lui adjoindre Stanislas Potocki. On sait qu’à la suite des négociations de Tilsit, la question polonaise fut réglée par la création du grand-duché de Varsovie, confié à Frédéric-Auguste de Saxe. Le 22 juillet, sur la demande du prince de Bénévent, Alexandre Batowski recevait l’ « aigle d’or » de la légion d’honneur, c’est-à-dire la croix d’officier.

La paix était conclue, la duchesse de Courlande put, dans l’été 1807, regagner Berlin et son château de Löbikau, en Saxe-Altenbourg. Elle passa par Tilsit, à la fin de juillet, et s’y arrêta pour la fête, célébrée le 3 août, du roi Frédéric-Guillaume de Prusse qui s’y trouvait encore. Il s’en fallut de peu que, dès ce moment, la duchesse ne se rencontrât avec Talleyrand qui avait quitté Tilsit le 10 juillet pour rentrer en France par Dresde. L’enthousiasme qu’elle manifestait pour Napoléon, sa gloire et ses succès, la fit accueillir avec fraîcheur par la famille royale de Prusse.

Talleyrand, informé par Batowski, n’ignorait pas que la candidature du prince Adam Czartoryski subsistait toujours. La jeune princesse Dorothée semblait même éprise de ce fiancé de trente-sept ans, au caractère un peu sombre et mélancolique. Mais Batowski ajouta qu’un tel mariage ne se réaliserait pas si l’Empereur Alexandre de Russie y paraissait opposé et intervenait en faveur d’un autre prétendant, en l’espèce Edmond de Périgord. L’entrevue d’Erfurt l’année suivante, allait permettre à Talleyrand de s’assurer les bonnes grâces et la reconnaissance du Tsar, de solliciter et d’obtenir son appui.

L.-J. ARRIGON.

Note :

(1) Il devait mourir en 1808 à Berlin.



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REVUE DES DEUX MONDES N° 77 DU 1 OCTOBRE 1943








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Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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