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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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SECOND ARTICLE

DU JOURNAL POLITIQUE ET LITTERAIRE

DE TOULOUSE ET DE LA HAUTE GARONNE

N° 53

DU JEUDI 16 AVRIL 1835





Du prince de Talleyrand

On lit dans le Journal de Santé :

Nous devons à un personnage célèbre que nous ne pouvons nommer les notes suivantes sur M. de Talleyrand. Quoique cette personne ait vécu longtemps dans l’intimité de notre grand diplomate, néanmoins nous aurions préféré tenir ces renseignements de l’un des médecins du prince, si la discrétion n’était pas le devoir le plus essentiel des gens de l’art, et l’un des scrupules que l’on doit le plus respecter.

Le prince de Talleyrand se lève ordinairement à dix heures, le sommeil prend la moitié des longs instants que S. S. passe au lit. Ses moments d’insomnie, le prince les consacre à des projets de lettres ou de protocoles, à l’union paisible ou au divorce des nations, à la prévision d’une révolution ou à son prompt châtiment. Il n’est pas très rare que S. Exc. fasse réveiller un secrétaire pour lui dicter à travers ses rideaux un projet de manifeste, ou le traité d’alliance de deux peuples entre lesquels elle médite une rupture préalable.

Demi-heure après son lever, le prince déjeune. Ce déjeuner est toujours un repas très simple : des œufs, un fruit, une tartine, un verre d’eau que le madère aiguise, mais sans café, sans chocolat ; le thé même, il est rare que le prince en use.

Nous avons omis de dire que le prince s’habille lui-même. Sans doute pour compenser l’immobilité des jambes, il aime à faire usage de ses mains. S. E. met elle-même sa cravate ; mais les doigts du prince sont devenus si désobéissants et si peu alertes depuis les dernières attaques, que cette cravate a plus d’une fois légitimité les tendres et discrets murmures de madame la duchesse de Dino.

Après le déjeuner, après les instants d’assoupissement qui succèdent, le prince donne ses audiences, chiffonne ou distribue quelques papiers, lit le livre du jour et la gazette, ou plutôt il les parcourt, car un homme comme M. de Talleyrand ne lit jamais une page entière. Après cela il y a des ordres à donner, des lettres à ouvrir, quelques mots à jeter à la renommée qui les répète, une visite diplomatique à rendre, et quelquefois une courte promenade à faire. Après quoi il faut modifier un peu la toilette pour l’heure où l’on viendra annoncer le repas du soir. Quoique gourmet, délicat, connaisseur, le prince dîne copieusement et ne boit jamais que du madère pur.

Le prince, s’il est à Paris, dîne à huit heures ; mais à la campagne, c’est à cinq heures. Une promenade alors, quand le temps est beau, et le café pris, succède au dîner. Après la promenade, on joue : le silencieux whist est le jeu que le prince préfère. Perte ou gain, l’humeur du prince est invariable ; s’il gronde parfois, c’est qu’on joue mal, qu’on paraît distrait ou qu’on triche. Le whist, comme on sait, et à l’inverse de la bouillotte et du reversi, se joue de droite à gauche : c’est une coutume, assure-t-on, à laquelle M. de Talleyrand n’est pas étranger. Quelques personnes vont jusqu’à lui en attribuer la première idée. Le prince joue gros jeu, sans doute pour fomenter en soi ces émotions d’entrailles, dont l’âge avancé rend les autres causes bien rares. Le prince risque des sommes plus fortes lorsque l’Europe jouit d’une paix profonde. Nous venons d’en dire le motif probable.

Les cartes jetées, le prince se retire dans son cabinet. Là, il feuillette la correspondance, fait répondre aux suppliques, octroie souvent des rendez-vous pour les jours d’après ; mais il est toujours quelques mystérieux billets que le prince écrit de la main droite, et si discrètement que l’autre main l’ignore. Sa seigneurie s’assoupit toujours un peu après chaque dîner ; mais ce premier moment passé, le prince veillerait sans fatigue jusqu’à quatre heures. Dans le monde, M. de Talleyrand s’endort quelquefois : on l’a vu dormir à la chambre des pairs, et même à l’académie le jour où M. de Lamartine recevait les éloges magnifiques de M. Cuvier. On s’y est quelquefois trompé : le prince dort parfois comme Argant pour mieux savoir. D’ailleurs les paupières de S. Exc. sont tellement injectées et si boursouflées, qu’il est difficile de discerner quand le prince sommeille : il a besoin d’efforts inouïs pour mettre ses yeux à découvert.

Si le prince de Talleyrand avait quelque travail à entreprendre, c’est le soir qu’il s’y consacrerait : mais le prince ne travaille jamais !… On assure pourtant que le prince, depuis 1829, a travaillé très activement à ses mémoires, et qu’il est certaines pages qu’il a corrigées, ou fait changer jusqu’à dix-neuf fois, deux fois de plus que M. de Buffon. Si ces nombreuses copies ne dénotent pas une extrême sincérité chez l’historien, elles promettent du moins une grande correction de style.

Le pouls de M. de Talleyrand est lent ; excepté le soir, il bat souvent moins de soixante fois par minute : voilà d’où vient la merveilleuse aptitude du prince à ne jamais s’émouvoir, et pourquoi ses traits sont toujours impassibles. Mais ce pouls si paresseux est en revanche très fort, comme au reste chez beaucoup de vieillards. Ce pouls marquerait au sphygmomètre environ 1 à 5 16°. Les attaques apoplectiques que le prince a éprouvées ont eu pour cause principale cette énergie du cœur, et sans doute aussi la contention trop habituelle de l’esprit.

A l’exception de la difformité que tout le monde connaît, le prince n’a point d’infirmités : ses bras, depuis les coups de sang, sont, il est vrai, affaiblis, mais non paralysés. Cependant la gangrène sénile, il y a quelque temps, menaça d’envahir l’un des pieds. Son Excellence éprouvait alors des cuissons, un prurit tourmentant vers les orteils, et la peau recouvrant les phalanges et le métatarse était d’un rouge équivoque. Mais ce dangereux accident fut promptement prévu et habilement conjuré.

M. de Talleyrand a maintenant 86 ans, car il naquit l’année du tremblement de terre de Lisbonne. Vous qui voulez devenir centenaires, suivez son hygiène ! Cette hygiène est celle de Fontenelle, lui dont Me Geoffrin disait en mettant le doigt sur son cœur : C’est encore de la cervelle qu’il y a là.

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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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