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LA TOMBE DE MADAME DE TALLEYRAND
Cimetière du Montparnasse - Paris
©Jacques Brun. Reproduction interdite.




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Avant-propos :


Ce texte est un chapitre du livre de André HALLAYS intitulé Paris édité à Paris par Perrin en 1927 – page 271 à 300.

Aujourd’hui le corps de la princesse Talleyrand repose toujours au cimetière du Montparnasse : Division 2 – Ligne 7 Nord – tombe N° 16 Ouest – Concession 734PO1835 – mais le sol est nu ; la tombe est à l’abandon, rien n'indique qu'un corps repose à cet endroit. La grille qui délimitait la concession, encore présente en 1901, n’existe plus ; mais compte tenu de la notoriété de la défunte, la tombe est conservée malgré son abandon.

Il y a dans le dossier de la tombe une note faite en 1932 qui précise qu'il n'existe sur la tombe qu'un morceau de grille rouillée. Cette grille était signalée à la fin du XIXème siècle. Il semblerait que, lors des obsèques en 1835, la tombe n'a consisté qu'en cette grille et sans doute une dalle de pierre ornée d'une " modeste inscription " et qui a disparu. En 1901, il n'y avait aucune pierre tombale. Il est probable que l'inhumation a été faite en pleine terre. C'était peu après la création du cimetière et ce n'est qu'après que les caveaux ont été obligatoires.

Dans le dossier de la concession figure une lettre datée de 1983 qui stipule que, la volonté du prince de Talleyrand ayant été que sa femme repose à Paris, il ne sera pas possible de transférer les restes de Mme de Talleyrand au château de Valençay sans aménagement d’une sépulture et sans l’accord des ayants droits.

Merci à Jacques Brun pour l’actualisation des données sur la situation de la tombe.



Pierre Combaluzier






LA TOMBE DE MADAME DE TALLEYRAND






Février 1901




« Lorsque, dit Sainte-Beuve, mourut la princesse sa femme, qui, depuis 1815, n'habitait plus avec lui, Talleyrand prit soin que l'inscription funéraire n'indiquât que le plus légèrement possible le lien qui les avait unis, un lien purement civil. » Sainte-Beuve ne connaissait-il cette inscription que par ouï-dire ? Avait-il lui-même visité la tombe de Mme de Talleyrand dans le cimetière Montparnasse ? L'inscription a-t-elle disparu depuis trente années ?

En 1901, il faut, pour retrouver la sépulture de Mme de Talleyrand, consulter les registres du cimetière, car rien n'en indique la place, ni une inscription, ni une croix, pas même une dalle funéraire. Une simple grille entoure le terrain de la concession où poussent quelques mauvaises herbes.

La curiosité qui m'avait amené devant la tombe abandonnée de la princesse de Bénévent, m'a poussé à rechercher dans les écrits et les mémoires de ses contemporains quelques traits grâce auxquels je pusse évoquer la figure de cette femme, dédaignée des historiens de Talleyrand.

Voici les notes que j'ai recueillies de-ci et de là ; elles sont loin de former une biographie complète. Elles suffisent cependant à nous faire suivre l'étrange destinée de celle que, sous le Directoire, on appelait la « belle Indienne ». (1)

Le 3 germinal an IV, Talleyrand écrivait à Barras :

« Citoyen directeur, on vient d'arrêter Mme Grand comme conspiratrice. C'est la personne d'Europe la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d'aucune affaire. C'est une Indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie jamais rencontrées. Je vous demande intérêt pour elle ; je suis sûr qu'on ne lui trouvera pas l'ombre de prétexte pour ne pas terminer cette petite affaire à laquelle je serais bien fâché qu'on mit de l'éclat. Je l'aime ; et je vous atteste à vous, d'homme à homme, que, de sa vie, elle ne s'est mêlée et n'est en état de se mêler d'aucune affaire. C'est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue.

« Salut et attachement,


« CH.-M. TALLEYRAND. »


(1) Deux livres m'ont été particulièrement utiles : 1° Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, recueillis par Amédée Pichot. Ce petit livre, d'un tour très vivant et très amusant, contient pèle-mêle des anecdotes, des traditions, des racontars, des citations, de la légende et de l'histoire : 2° Echoes of old Calcutta, par Busteed (Calcutta. Thaker Spink and Co ; 1882). Cet ouvrage, qui n'a pas été traduit en français, contient des renseignements très intéressants sur Mme Grand, depuis duchesse et princesse de Talleyrand.

Voilà la première apparition de Mme Grand dans la vie de Talleyrand. Cette lettre ne laisse aucun doute sur les sentiments de l'ex-évêque d'Autun. « D'homme à homme », ce « je l'aime » veut tout dire.

Talleyrand venait de rentrer en France. Grâce à l'influence de Mme de Staël dont il avait été l'amant, et dont il restait le débiteur, il avait été, sur la proposition de Marie-Joseph Chénier, rayé de la liste des émigrés. Il venait de passer par Hambourg, où il avait pu voir le désarroi de la faction d'Orléans et comprendre l'inutilité de s'attacher trop étroitement à un parti désormais compromis. Son équipage était modeste, et il logeait dans un hôtel garni de la rue Saint-Nicaise.

Avait-il fait à Hambourg la connaissance de Mme Grand ? Ne la rencontra-t-il qu'à Paris où elle était venue chargée de quelques commissions par des émigrés d'Angleterre ? Ce point reste obscur. Quoiqu'il en soit, lorsque, un an, plus tard, -- toujours grâce à la protection de Mme de Staël, -- il devint ministre des Affaires étrangères, Mme Grand vint s'installer avec lui, rue du Bac, à l'hôtel de Galliffet.

Henri Delatouche, l'un des auteurs de l'Album perdu (recueil d'anecdotes souvent apocryphes sur Talleyrand), a fait de la première rencontre de Mme Grand et du ministre un récit dont la lettre à Barras prouve l'inexactitude, mais que je veux citer, néanmoins, tant il y a de grâce et de malice dans cette page charmante :

« Mme Grand, menacée d'être arrêtée, monte dans un fiacre et se fait conduire, tremblante, rue du Bac, à l'ancien hôtel Galliffet, où était alors le ministère des Relations extérieures ; il était dix heures du soir, et ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que le suisse Joris consentit à la laisser pénétrer jusqu'aux appartements du citoyen-ministre. Elle y parvint enfin, en se faisant annoncer comme une dame émigrée ayant les plus importantes révélations à lui confier. Reçue enfin dans un salon particulier, elle ne cache pas les poursuites dont elle est l'objet, et demande un asile. Le ministre craint d'abord de se compromettre et refuse. Cependant, la vue d'une femme en larmes, la plus belle chevelure blonde qui ait peut-être jamais existé, tout cela amollit le coeur du diplomate ; il donne immédiatement des ordres pour faire préparer une chambre pour la belle réfugiée, et le citoyen-ministre, après l'avoir fait conduire dans son appartement, rentre dans le salon de réception, le sourire sur les lèvres. Ce sourire n'échappa point aux regards de M. de Sainte-Foix et du duc de Laval. Le ministre ne leur cache point quel genre d'hospitalité il venait d'accorder ; on dit même que la conversation des trois amis aurait pu rappeler les vieillards de l'histoire de Daniel, si la belle Indienne eût mieux ressemblé à la chaste Suzanne. »

« Le lendemain, la politesse exigeait que le maître du lieu s'informât de la manière dont sa pensionnaire avait passé la nuit ; elle parut plus belle encore à son réveil et fut tout naturellement invitée à déjeuner, puis à dîner ; puis Mme Grand ne sortit plus de l'hôtel ».

Elle n'en sortit plus, voilà le plus certain de toute l'histoire.

Talleyrand avait alors quarante-trois ans ; Mme Grand en avait trente-cinq.

Noëlle-Catherine Werlée (ou Worlée ?) était née le 21 novembre 1762 à Tranquebar, sur la côte de Coromandel. Elle était d'origine danoise. Son père, capitaine du port de Pondichéry et chevalier de Saint-Louis, vint habiter Calcutta. Ce fut à Chandernagor que Catherine Werlée se maria le 10 juillet 1777, avec M. Grand. Elle avait quinze ans.

Ce Grand descendait d'une famille de calvinistes français, établie depuis la révocation de l'édit de Nantes entre Morges et Lausanne. Il avait achevé son éducation en Angleterre, puis avait pris du service aux Indes. Il était employé dans l'administration civile lorsqu'il s'éprit de Mme Werlée et l'épousa. C'était un homme qui unissait à une grande indélicatesse de sentiments – on verra le parti qu'il sut tirer de sa disgrâce - une solennité de langage peu commune. Il fit imprimer en 1814 au Cap de Bonne Espérance une sorte d'autobiographie où il conta ses infortunes sans réserve et sans simplicité.

Mme Grand était mariée depuis un an à peine, lorsqu'elle fit la connaissance d'un Anglais très spirituel, Philip Francis, qui habitait Calcutta, et qui passe pour avoir écrit les célèbres Lettres de Junius.

Francis était « remarquablement beau » ; ses contemporains et surtout ses contemporaines parlaient avec admiration de la régularité de ses traits classiques, de la finesse de ses mains, du dessin délicat de ses oreilles. Lorsqu'il était venu à Paris, en 1766, on l'avait surnommé « le bel Anglais ». Il savait parler aux femmes et encore mieux leur écrire. Il leur plaisait par un mélange de bonhomie et de sentiment, et savait rehausser le prix de ses soumissions et de ses tendresses par l'arrogance et la hauteur qu'il témoignait aux hommes dont, naturellement, il était détesté.

Mme Grand fut flattée d'être recherchée par Francis. Celui-ci l'invita à un bal chez lui le 23 novembre 1778. Le lendemain, le journal de Francis portait ces simples mots : Omnia vincit amor. Et, dans le même journal, le 8 décembre, on lit : « La nuit, diable à quatre dans la maison de G.-F. Grand, esq. »

Que s'était-il donc passé dans la nuit du 8 décembre chez G.-F. Grand, esq. ?

Donnons la parole au mari :

« Le 8 décembre 1778, je sortis de ma maison, vers neuf heures, me croyant le plus heureux des hommes. Entre onze heures et minuit, j'y rentrai aussi misérable qu'on peut l'être. Je l'ai quittée, persuadé que j'avais la plus belle et la plus vertueuse des femmes ; nous étions honorés et respectés, reçus dans les premières maisons, avec la perspective d'un avancement rapide. Je ne fus pas plus tôt installé chez mon protecteur, M. Barwell, que je fus soudain frappé de la plus terrible des douleurs. Un domestique au service de Mme Grand arriva et me chuchota à l'oreille que M. Francis venait d'être saisi dans ma maison et retenu prisonnier par mon jemadar (domestique ayant une certaine autorité sur les autres serviteurs). Je me levai de table ; je courus à la terrasse où, un instant, je soulageai mon chagrin par un torrent de larmes. Je fis chercher un ami que je priai de m'accompagner ; mais celui-ci ne put venir, malgré tout le mépris qu'il ressentait pour l'acte coupable de M. Francis... »

Alors le pauvre M. Grand, avant de rentrer chez lui, alla quérir le major Palmer, secrétaire du gouverneur général, et lui emprunta un sabre ; il voulait délivrer Francis et lui proposer un duel à mort. Le major Palmer l'accompagna.

En arrivant, Grand et Palmer furent stupéfaits. Ce ne fut point Francis qu'ils trouvèrent lié sur une chaise, mais un certain M. Shee. Le jemadar raconta que ce M. Shee avait fait irruption avec quelques amis dans la maison pour délivrer Francis, qu'ils avaient fait échapper ce dernier, et que, dans la bagarre, les domestiques s'étaient du moins emparé de M. Shee.

On délivra donc M. Shee ; et, le lendemain matin, Grand écrivit à Francis pour lui demander réparation par les armes. Francis répondit le plus galamment du monde qu'il n'avait fait aucune injure à M. Grand et qu'il déclinait son invitation. M. Grand eut alors une suprême entrevue avec sa femme ; celle-ci avoua et retourna chez ses parents.

L'aventure se termina par un procès devant la Cour de Calcutta. Le juge, sir E. Impey condamna Francis à payer au plaignant une indemnité de 50.000 roupies. M. Grand empocha l'argent, et Francis vécut un an avec Mme Grand. Celle-ci quitta l'Inde en 1780, peut-être accompagnée par Francis.

Les années de la vie de Mme Grand qui s'écoulent depuis son arrivée en Europe jusqu'au jour où elle s'installe au ministère des Relations extérieures, sont mal connues. Les libellistes qui ont écrit contre Talleyrand ont conté les pires anecdotes sur les séjours de Mme Grand, soit en France, soit en Angleterre. En décriant l'une on avilissait l'autre.

Il est à peu près certain que Mme Grand était en France au commencement de la Révolution et qu'elle passa en Angleterre en 1792. A plusieurs reprises, elle aurait été mêlée aux intrigues de certains émigrés français et entre autres du vicomte de Lambertye, dont elle était la maîtresse. Ce dernier aurait, à cause de cela, touché, jusqu'à sa mort, en 18 13, une rente de neuf francs par jour... Mais laissons cette chronique scandaleuse, et retrouvons Mme Grand en 1797 à l'heure où, après bien des traverses et des déboires, sa fortune grandit, tandis que décline sa beauté.

Tant que dura le Directoire, la présence de Mme Grand dans le salon du ministre ne scandalisa personne. Les moeurs étaient faciles. Sous le Consulat, les manières et le ton de la société commencèrent de changer. Lorsqu'il fut question de présenter les ambassadrices chez le ministre, il s'éleva des difficultés. « Quelques-unes, dit Mme de Rémusat, ne voulurent pas s'exposer à être reçues par Mme Grand. Elles se plaignirent, et ces mécontentements parvinrent aux oreilles du Premier Consul. » Il fallait prendre un parti : ou se séparer de Mme Grand ou l'épouser.

Mme Grand, comme on le pense, souhaitait le mariage ; elle poursuivait Talleyrand de ses reproches, de ses prières. « Si vous ne m'épousez pas de suite, lui disait-elle, je vous fais raccourcir d'un pied. »

Talleyrand hésitait, tergiversait ; et, à la vérité, le projet de Mme Grand rencontrait de sérieux obstacles. D'abord, si la Cour de Calcutta avait condamné Francis à payer 50.000 roupies à M. Grand, elle n'avait point prononcé le divorce. Heureusement M. Grand était venu en Europe avec l'intention de profiter de la nouvelle situation de sa femme, et, en 1798, on avait pu obtenir de lui un acte de divorce ; mais il s'acharnait à demeurer à Paris, où sa présence était embarrassante et coûteuse pour Talleyrand. Le juge Impey, celui-là même qui avait jugé le procès de Calcutta et qui avait, dit-on, conservé une véritable adoration pour Mme Grand, se trouvait aussi à Paris. On raconte même qu'un jour, dans sa villa de Neuilly, Talleyrand avait réuni à sa table, que présidait Mme Grand, Philip Francis, M. Grand, le juge Impey et sa femme. Peut-être prenait-il quelque divertissement à cette sorte de souper de famille ; mais, le lendemain, M. Grand n'en trouvait que meilleur l'air de l'Europe. Il fallait en finir.

Mme Grand s'adresse alors à Van der Goës, ministre des Affaires étrangères de la République batave, afin qu'il donne à M. Grand la place de Conseiller de Régence au Cap de Bonne Espérance, avec 2 000 florins d'appointements. Cette fois, M. Grand promet de s'embarquer. Mais, un mois après, on apprend que le Conseiller de Régence est toujours à Amsterdam. La solliciteuse écrit de nouveau à Van der Goës :

« Monsieur, je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez bien voulu faire pour M. Grand à ma demande. L'empressement et la grâce que vous y avez mis, me prouvent, Monsieur, que l'on ne compte pas en vain sur votre amitié, et cela m'autorise à vous demander un nouveau service. C'est celui de faire enjoindre à M. Grand de s'embarquer sans délai, étant tout à fait inconvenant qu'il prolonge son séjour à Amsterdam, où il est déjà depuis un mois fort mal à propos... » Cette lettre du 1er vendémiaire an XI est signée : Talleyrand-Périgord, née Worlée, et elle est suivie de ce post-scriptum : « Vous observerez, Monsieur, au nom que mon union avec M. de Talleyrand me donne le droit de porter, combien la tendre et sincère affection de cet aimable ami m'a rendue la plus heureuse des femmes. » Entre temps, en effet, le mariage a été célébré.

Le ministre fait embarquer M. Grand, et tout semble aller le mieux du monde, quand la soudaine rupture de la paix d'Amiens vient encore réveiller les alarmes de Mme de Talleyrand. Son ex-mari est en mer ; il peut être capturé par un vaisseau anglais, ramené en Europe ! Enfin une lettre de Van der Goës calme ses inquiétudes : le Conseiller de Régence a débarqué au Cap ; grâce au gouvernement de la République batave, on n'entendra plus parler de M. Grand ! N'est-ce pas là un joli scénario de comédie ?

Il y avait au mariage de Talleyrand une difficulté beaucoup plus grave que la présence de l'honnête M. Grand. Depuis 1790, l'évêque d'Autun était excommunié, mais la loi ecclésiastique ne lui en interdisait pas moins de se marier. Tout en négociant le Concordat avec Consalvi, il ne perdit point de vue ses intérêts particuliers, et demanda au Saint-Père d'être relevé de l'excommunication et de pouvoir reprendre la vie séculière. Pie VII, « touché de joie par cet ardent désir de réconciliation, effaça toutes les excommunications, ordonna à Talleyrand « des distributions d'aumônes pour le soulagement surtout des pauvres de l'évêché d'Autun », et « lui accorda le pouvoir de porter l'habit séculier et de gérer toutes les affaires civiles... » Le bref de Pie VII semblait permettre à l'ancien évêque de se marier sans trop de scandale, à condition que cette union fût purement civile et presque clandestine.

La papauté comme la République batave secondaient donc les voeux de Mme Grand. La volonté de Bonaparte fit le reste. Le Premier Consul mit Talleyrand en demeure d'épouser la « belle Indienne ». Peut-être trouvait-il un malin plaisir à le faire marier, et était-il « secrètement charmé de cette occasion de le flétrir » (Mme de Rémusat). L'intervention de Joséphine que touchaient les larmes de Mme Grand, ne fut pas non plus étrangère à cette décision. Quant à Talleyrand, « un reste d'amour, la puissance de l'habitude, peut-être aussi la crainte d'irriter une femme qu'il est impossible qu'il n'eût pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent ». Tel est du moins le sentiment de Mme de Rémusat ; mais, comme nous le verrons, Mme de Rémusat est ici sujette à caution. Le mariage de Talleyrand fut-il, autant qu'on l'a dit, autant que lui-même l'a laissé croire, un « mariage forcé » ?

Napoléon à Sainte-Hélène disait de Talleyrand et de Mme de Talleyrand : « Le triomphe de Talleyrand est le triomphe de l'immoralité ; un prêtre marié à la femme d'un autre et qui a donné une forte somme d'argent à son mari pour qu'il permette à sa femme de se marier avec lui ! un homme qui a tout vendu, trahi tout le monde et tous les partis ! J'ai défendu l'entrée de ma cour à cette femme, premièrement parce que sa réputation était décriée et parce que j'ai découvert que quelques marchands génois lui avaient payé 400.000 francs dans l'espérance d'obtenir par l'entremise de son mari quelques faveurs commerciales. Elle était très belle femme, des Indes Orientales, mais sotte et de la plus parfaite ignorance. »

La sottise et l'ignorance de Mme de Talleyrand sont restées légendaires. Mais, avant d'examiner cette légende, récusons le témoignage de Napoléon. L'anecdote des marchands génois ne démontre point que Mme de Talleyrand fût une sotte ; elle prouve simplement que cette personne avait su profiter des leçons de son mari. Puis Napoléon n'a pas toujours très bien apprécié l'esprit des femmes. Enfin, il y a une historiette à laquelle cette diatribe même pourrait donner quelque vraisemblance.

Le lendemain du mariage, Mme de Talleyrand se présenta à la cour du Premier Consul. Celui-ci lui témoigna l'espoir que « la bonne conduite de la citoyenne Talleyrand ferait oublier les légèretés de Mme Grand ». La citoyenne Talleyrand aurait alors répondu « qu'elle ne pourrait mieux faire que de suivre, à cet égard, l'exemple de la citoyenne Bonaparte ».

La légende de la sottise de Mme de Talleyrand a d'autres cautions que celle de Napoléon.

Madame de Rémusat est cruelle pour Mme de Talleyrand. « Elle a, dit-elle, le son de voix désagréable, de la sécheresse dans les manières, une malveillance naturelle à l'égard de tout le monde et un fond de sottise inépuisable qui ne lui a jamais permis de rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours été les objets de sa haine particulière et l'ont cordialement détestée. Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu'elle a eu à souffrir n'a jamais excité l'intérêt de personne. » Mais Mme de Rémusat est suspecte. Elle « détestait cordialement » Mme de Talleyrand. Elle la détestait, parce que celle-ci était Mme de Talleyrand. C'était inévitable. Lorsqu'un homme a, comme Talleyrand, le don d'intéresser les femmes et sait leur faire désirer l'honneur de sa recherche et de ses égards, les femmes veulent trouver une excuse à ses faiblesses, même à ses vices, et elles ont vite fait de la découvrir, si cet homme a eu la prudence de ne point rester célibataire c'est l'épouse. Talleyrand se donnait le grand avantage d'être mal marié. Mme de Rémusat était vaine du goût que Talleyrand montrait pour sa conversation ; lorsqu'on ouvrait les deux battants de sa chambre et qu'on annonçait : « le prince de Bénévent », elle en éprouvait de l'angoisse et du plaisir ; elle jouissait de la surprise du monde étonné de la voir distinguée par un si grand personnage ; elle écoutait ses confidences c'est elle-même qui nous l'a conté. Et, après cela, Mme de Rémusat aurait reconnu de l'esprit à Mme de Talleyrand ! Tout ce qu'elle pouvait faire - et elle l'a fait -- c'était ne point médire de sa beauté, puisqu'elle-même était médiocrement jolie, et que, « dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale », elle aspirait seulement à la conversation de Talleyrand. Il faut lire et relire dans les Mémoires de Mme de Rémusat toutes les pages consacrées à Talleyrand, non qu'elles révèlent rien de nouveau sur la vie ou l'esprit du personnage, mais elles sont la confession charmante, presque ingénue d'une vanité féminine. Et un des secrets de la prodigieuse fortune de Talleyrand, c'est d'avoir su mettre beaucoup de vanités féminines dans son jeu.

Quant à Talleyrand lui-même, nous ne savons pas au juste ce qu'il pensait de sa femme. Naturellement, il n'en dit rien dans ses Mémoires. Dans la lettre à Barras que j'ai citée, il affirme qu'elle est « belle, paresseuse, inoccupée », qu'elle n'est « en état de se mêler d'aucune affaire » ; mais il s'agit alors de tirer une conspiratrice des mains de la police. Je sais que les Talleyrandiana sont pleins de « bons mots » de Talleyrand sur Mme de Talleyrand. A Bonaparte qui lui demandait si Mme Grand avait de l'esprit, il répondait : « Elle en a comme une rose ». Cela n'est pas bien cruel. A quelqu'un qui s'étonnait de voir un homme, jadis l'ami intime de Mme de Staël, trouver quelque charme à la société de cette Indienne : « Il faut avoir aimé, disait-il, une femme de génie pour savourer le bonheur d'aimer une bête ». Réponse dure, surtout pour Mme de Staël, qui décidément laissa de terribles souvenirs à tous ceux qui l'aimèrent. Enfin, à un autre que surprenait son mariage, il fit cette remarque : « Une femme spirituelle compromet souvent son mari, tandis qu'une femme bête ne compromet qu'elle-même ». Comme on a négligé de nous dire à qui cet aphorisme était décoché, nous pouvons supposer qu'il s'adressait à un homme d'État compromis de toutes les façons par l'esprit de sa femme. D'ailleurs que valent toutes ces anecdotes ?

Il semble bien que Mme de Talleyrand n'eut jamais cet esprit de salon qui fit la gloire de son mari, gloire qu'il achetait, selon ses contemporains, au prix de longues et laborieuses méditations. Pour cela fut-elle une sotte ?

On m'objecte l'histoire de « Vendredi », cette histoire qui traîne dans tous les Souvenirs du temps de l'Empire -- avec d'innombrables variantes -- exemple traditionnel de la bêtise de Mme de Talleyrand. Un jour, son mari lui annonça que Denon viendrait dîner, et lui recommanda de lire quelques pages de son livre sur l'Egypte, afin de pouvoir mieux causer avec lui. Elle se trompa de volume, prit Robinson Crusoé et le lut attentivement, si bien qu'au dîner elle entreprit Denon sur l'île déserte et sa manière d'y vivre au grand étonnement du convive qui finit par comprendre la méprise dont il était l'objet, quand sa voisine lui dit : Et ce cher Vendredi ! - Au lieu de Denon, certains anecdotiers parlent de Humboldt et d'autres de sir Georges Robinson. Malheureusement tout cela n'est que la réédition d'une historiette tirée d'une lettre d'Horace Walpole.

Le plus piquant, c'est que Moore, étant venu à Paris en I82I et ayant été invité chez Mme de Talleyrand, consigne dans son journal cette vieille anecdote, et rapporte en même temps quelques autres traits de « niaiserie » ; mais il ajoute : « Je fus placé à côté d'elle à dîner. Elle me parla beaucoup de Lalla-Roukh qu'elle avait lue en prose française. » Paradoxale ingratitude d'un homme de lettres qui ose prononcer le mot de « niaiserie » à propos d'une dame qui a lu ses oeuvres et lui en a parlé « beaucoup » !

Je ne prétends point, comme l'a fait un des apologistes de Mme de Talleyrand, que, pour contester la sottise de cette très belle dame, il suffise d'observer qu'elle a été aimée successivement par un des hommes les plus spirituels de l'Angleterre et par le plus fin des diplomates européens. Cet argument reposerait sur la plus incertaine des psychologies. Mais vraiment ni Napoléon, ni Mme de Rémusat, ni Talleyrand lui-même ne semblent des témoins impartiaux. Quant au monde, il est trop disposé à accepter les réputations toutes faites pour avoir jamais contredit l'Empereur, Talleyrand et les amies de Talleyrand.

Michaud, qui causa souvent avec Mme de Talleyrand, affirme que sa conversation n'était point d'une sotte ; je le croirais volontiers.

Et il ne faut pas oublier la grande raison qui dut porter les hommes et surtout les femmes à décrier l'intelligence de Mme de Talleyrand : elle était très belle.

Sur sa beauté, tout le monde est d'accord. « Je n'ai point connu Mme Grand, dit Mme de Rémusat, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté ; mais j'ai entendu dire qu'elle avait été une des plus charmantes personnes de son temps. » Cette façon de ne parler que par ouï-dire est une assez jolie malice ; mais il faut croire que la beauté d'antan n'avait pas encore tout à fait disparu ; voyez plutôt le portrait qui suit :

« Grande, sa taille avait toute la souplesse et l'abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était éblouissant, ses yeux d'un bleu animé ; le nez un peu court, retroussé, et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec M. de Talleyrand. Ses cheveux, d'un blond particulier, avaient une beauté qui passait presque comme un proverbe. Je crois qu'elle devait avoir au moins trente six ans quand elle épousa M. de Talleyrand. L'élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par l'embonpoint qu'elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son visage devenu fort rouge. »

Au musée de Versailles, parmi les petites esquisses de Gérard, exposées dans l'attique Chimay, vous verrez un portrait de Mme de Talleyrand. La princesse est debout devant une cheminée à laquelle elle est accoudée : elle tient un petit livre à la main. La peinture est délicate. Elle est datée de 1809. Presque trait pour trait, vous retrouverez ici la femme si bien décrite par Mme de Rémusat. Cependant, est-ce Mme de Rémusat qui a un peu avancé l'âge du déclin ? Est-ce Gérard qui l'a retardé ? Cette belle créature, souple et blonde, semble n'avoir encore perdu aucun des charmes de sa triomphante maturité.





" MADAME GRAND " D'APRES GERARD.
©Reproduction interdite.




GRAVURE A L'EAU-FORTE, INTITULEE " MADAME TALLEYRAND "
PAR PIERRE ADAM FAITE A PARIS EN 1826, D'APRES GERARD.
©Collection Philippe Maillard. Reproduction interdite.




Il existe d'elle un autre portrait peint aussi par Gérard et dont j'ignore la date exacte, mais qui évidemment est antérieur. ( Il appartient aujourd'hui à Mme la comtesse de Castellane, et je n'en ai sous les yeux qu'une reproduction photographique. ) Elle est vêtue à l'antique et coiffée d'un turban d'où s'échappent les lourdes boucles de son admirable chevelure. C'est un portrait d'apparat, assez inexpressif. Mais le regard un peu rêveur des grands yeux bleus, le mouvement du cou long et délicat, la finesse du buste, nous font pressentir quelle devait être la séduction de la « belle Indienne », laquelle était, on le sait, de sang danois. (2)

(2) Il y a encore un autre portrait de Mme de Talleyrand peint par Mme Vigée-Lebrun. Un amateur délicat me le signala en ces termes : « La princesse, vue à mi-corps, presque de face, est assise, la tête levée. Elle regarde sentimentalement en l'air. Sur sa robe, très décolletée, à manches collantes, des épaulettes de gaze. Sur la poitrine, un noeud de ruban. Relevés et ébouriffés sur le front et autour des tempes, les cheveux retombent en longues boucles sur le cou et les épaules. Assise de côté sur une chaise, elle appuie sur le dossier son bras droit et tient une feuille de musique. On dirait qu'elle rêve à l'air - mettons de Gluck - qu'elle vient de chanter. Une élégante nonchalance et une pose pleine de la grâce la plus savante donnent à ce portrait un charme tout particulier. Le cou et les épaules sont admirables, et l'ovale du visage très pur. Un seul détail serait pour déparer un peu cet ensemble rare : le nez parait trop pointu (Mme de Rémusat disait retroussé). Quand Mme Lebrun la peignit, la princesse ne devait guère avoir plus de vingt-cinq ou trente ans. » Depuis, j'ai vu cette peinture qui faisait partie de la collection de M. Jacques Doucet (*) et qui a été vendue naguère.

(*) Note Pierre Combaluzier : ce tableau se trouve au Metropolitan Art of New York.





MADAME GRAND PAR ELISABETH-LOUISE VIGEE-LEBRUN - 1783
©MET OF NEW YORK. Reproduction interdite.




Une copie de ce tableau se trouve au Château de Valençay.



COPIE DU TABLEAU : MADAME GRAND PAR ELISABETH-LOUISE VIGEE-LEBRUN
©Château de Valençay. Reproduction interdite.




MADAME GRAND - GRAVURE D'APRES ELISABETH-LOUISE VIGEE-LEBRUN
©Collection André Beau. Reproduction interdite.




MADAME GRAND - MINIATURE IVOIRE D'APRES ELISABETH-LOUISE VIGEE-LEBRUN
©Collection particulière. Reproduction interdite.




Talleyrand s'était marié pour éviter le scandale de sa liaison publique avec Mme Grand, mais son mariage ne parut pas un moindre scandale. La vieille duchesse de Talleyrand refusa de recevoir la nouvelle épousée, et, dans son indignation, rompit toutes relations avec son fils. A Rome, on trouva que l'ancien évêque d'Autun avait interprété d'une façon un peu trop large le bref de Pie VII qui lui permettait le port de l'habit séculier. Aux Tuileries, l'Empereur parut oublier que le mariage avait été voulu par le Premier Consul, et il tint Mme de Talleyrand à l'écart de la cour, même à une époque où Talleyrand jouissait encore de toute sa confiance. Les deux seules personnes qui trouvèrent profit à la situation furent Mme Grand, qui devint princesse de Bénévent, et M. Grand, qui après avoir mené au Cap une vie tranquille et fortunée, finit par se remarier à soixante-six ans.

Talleyrand ne se plaignait pas, dit-on, de sa destinée. Il portait avec un courage résigné le tu l'as voulu de la comédie. C'est du moins Mme de Rémusat qui l'affirme : « Les affaires publiques le servirent et l'occupèrent ; il livra au jeu le temps qu'elles lui laissaient. Toujours environné d'une cour nombreuse, donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la nuit aux cartes, jamais il ne s'exposait au tête-à-tête fastidieux de sa femme, ni aux dangers d'une solitude qui lui eût inspiré de trop sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il ne venait chercher le sommeil que lorsqu'il était sûr que l'extrême fatigue lui permettrait de l'obtenir. »

Cependant, Mme de Talleyrand fut appelée un jour à aider son mari dans le service de l'Empereur. C'était en 1808. Après le guet-apens de Bayonne, Napoléon, s'étant assuré de la personne des princes espagnols, avait ordonné que Ferdinand, son frère don Carlos et son oncle don Antonio résideraient chez le prince de Talleyrand, au château de Valençay. Le 9 mai, Napoléon avertissait Talleyrand en ces termes :

« Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sûr, cela n'aurait aucun inconvénient puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller... Quant à vous, votre mission est assez honorable : recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang. » (Ne dirait-on point Basile chargé d'accompagner Grippe-Soleil sur les routes en jouant de la guitare ? )

Réponse de Talleyrand : « Mme de Talleyrand est partie dès hier au soir pour donner les premiers ordres. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toutes espèces. Les princes y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très bien percée, mais où il y a très peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n'y a point de théâtre, il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d'ailleurs assez de femmes pour que les princes puissent danser, si cela les amuse. (3) » Cette dernière phrase est exquise. Elle assure l'Empereur que sa volonté a été comprise, tout en réprouvant, sans paraître y toucher, l'expression un peu brutale des ordres donnés.

(3) Cette correspondance a été publiée, pour la première fois, par M. Geoffroy de Grandmaison dans une étude très intéressante, Les Princes d'Espagne à Valençay, parue dans le Correspondant (mai-juin 1900).

Ces ordres sont, d'ailleurs, exécutés à la lettre. Mme de Talleyrand veille aux plaisirs des princes. Sur les belles terrasses de Valençay, ce ne sont que bolero et fandango. Et l'on entend la guitare de Castro sous les grands arbres du parc, du parc merveilleux dont toutes les issues sont gardées par huit brigades de gendarmerie.

Lorsque Talleyrand quitte Valençay pour suivre Napoléon à Erfurth, sa femme demeure au château dans la crainte que le séjour des Bourbons ne prenne un « aspect monacal ». Elle est la bonne hôtesse attentive au divertissement de ses hôtes. Elle ferme les yeux sur les attentions que le prince des Asturies prodigue à une jeune personne qu'il a -- par hasard -- rencontrée sur son chemin. Elle préside aux fiançailles, puis au mariage d'un gentilhomme de la suite des princes, don Raphael Antonio de Souza, marquis de Guadalquazar, avec la fille d'un châtelain du Berry, Mlle Ernestine d'Entraigue. Elle-même accueille les hommages du duc de San Carlos. Elle les accueille si bien que l'année suivante, cet infortuné Espagnol partage jusqu'à la disgrâce de Talleyrand, et que l'Empereur trouve bon de l'exiler à Bourg en Bresse. Mme de Talleyrand en est alors réduite à échanger avec le duc de San Carlos une correspondance mystérieuse, par l'intermédiaire de l'obligeant chanoine Escoïquitz, chapelain des princes.

Ce fut là, je crois, la seule intervention de Mme de Talleyrand dans les affaires de l'État. Elle ne s'acquitta point mal de sa mission, puisqu'en souvenir de l'hospitalité qu'ils avaient reçue à Valençay, les princes espagnols firent cadeau à l'ancien évêque d'Autun de leurs vieux livres de prières.

En 1815, Talleyrand se sépara de sa femme. Une sorte de convention fut conclue entre les deux époux. Mme de Talleyrand devait recevoir une pension annuelle de 60.000 francs, et désormais demeurer à Londres. Elle toucha la pension et respecta d'abord les termes du traité. Mais, sous le ministère Decazes, elle rentra en France, où elle resta jusqu'à sa mort. Louis XVIII qui peut-être n'avait pas été étranger à ce retour, se donna le malicieux plaisir d'en parler à Talleyrand, lui demandant avec un intérêt touchant, s'il était vrai que sa femme était revenue à Paris. Mais il s'attira, dit-on, cette mordante réponse « Rien n'est plus vrai, Sire ; il fallait bien que j'eusse aussi mon 20 mars. »

Durant la Restauration, Mme de Talleyrand mena la vie la plus tranquille et la plus retirée. Elle avait loué à Auteuil un appartement en garni dans la villa Beauséjour. Elle avait pris comme dame de compagnie une comtesse de l'ancien régime qui devait toujours la suivre à distance respectueuse. Si la comtesse s'approchait un peu trop de la princesse, cette dernière se retournait et lui disait : « Comtesse, vous perdez le respect. » Elle conservait encore quelque trace de son ancienne beauté, et une Anglaise, qui la vit alors, affirme que « sa physionomie était celle d'une bonne pâte de femme ».

Elle n'était point, du reste, sans garder autour d'elle quelques amis d'autrefois. Elle donnait à dîner. L'académicien Viennet venait lire chez elle ses tragédies inédites. Elle recevait à sa table des écrivains anglais. Tout cela ferait croire qu'elle n'était ni si sotte ni si ignorante qu'on nous l'a répété.

Plus tard, elle vint habiter rue de Lille, et ce fut là qu'elle mourut, le 11 décembre 1835. (*)

(*) Note Pierre Combaluzier : Hallays donne comme date du décès le 11 décembre 1835 ; Emmanuel de Waresquiel dans sa biographie : « Talleyrand, le prince immobile » indique la date exacte dans les notes de la page 601 : le 9 décembre.

Voici comment fut rédigée la déclaration du décès sur les registres de l'église Saint-Thomas d'Aquin :

« Le 12 décembre 1835 fut présenté à cette église le corps de Catherine, veuve de Georges François Grand, connue civilement comme princesse de Talleyrand, âgée de soixante-quatorze ans, décédée l'avant-dernière nuit, munie des sacrements de l'Église, au numéro 80 de la rue de Lille. Ses obsèques furent faites en présence de Mathieu-Pierre de Goussot et de Charles Demon (agent du prince), amis de la morte, qui ont signé avec nous. »

Thomas Raikes, qui se trouvait alors à Paris et qui a reproduit ce document dans son journal, ajoute gravement : « Il est curieux qu'après toutes les allusions diaboliques faites à Talleyrand, son agent principal s'appelle tout justement Demon. » Mais il fait cette autre remarque, moins saugrenue, que la forme même de la déclaration inscrite sur les registres de l'église prouve combien Talleyrand avait le souci d'effacer le souvenir de son mariage. Il préparait déjà sa suprême réconciliation avec l'Église.

Bientôt l'abbé Dupanloup allait entrer en scène.

Un incident dramatique s'était passé au lit de mort de Mme de Talleyrand. Les journaux de Paris n'en dirent rien ; mais le récit en fut publié par les journaux anglais.

Durant son agonie, la princesse avait remis à l'archevêque de Paris une cassette pour la comtesse d'Estignac. Cette dame s'étant présentée dans la chambre où la princesse venait de mourir, l'archevêque s'acquitta de son mandat. Mais survint un agent du prince qui réclama la cassette. Une violente querelle s'éleva sur-le-champ. Un juge de paix dut intervenir. Que contenait la cassette ? des bijoux que la princesse de Dino désirait conserver ? ou bien des papiers sur lesquels Talleyrand voulait remettre la main ? On ne l'a jamais su. L'affaire fut arrangée : la comtesse d'Estignac reçut 200.000 francs en échange de la mystérieuse cassette.

Voilà tout ce que j'ai glané sur la vie, les aventures et le caractère de la belle princesse dont la tombe est laissée à l'abandon et dont rien, pas même une brève épitaphe, n'évoque aujourd'hui la mémoire. Les historiens qui ont, depuis longtemps, étudié la société française du Directoire et de l'Empire, trouveront que cette collection d'anecdotes n'a même point le mérite de l'inédit. Certaines personnes jugeront peut-être oiseux d'apprendre comment fut trompé le prédécesseur, disons mieux, l'un des prédécesseurs de Talleyrand, et prendront un médiocre intérêt à la question de savoir si l'épouse du grand diplomate avait le nez pointu ou retroussé, l'esprit vif ou paresseux.

Mais il m'a paru assez divertissant d'entr'ouvrir la porte du ménage Talleyrand. C'est un plaisir -- très innocent -- que de surprendre, empêtré dans les embarras et les ridicules d'un sot mariage, un homme qui passa sa vie à jouer le personnage d'un sceptique ricaneur et glacial, témoin railleur des humaines faiblesses.

Est-ce que d'ailleurs la destinée de la « belle Indienne » n'offre pas quelque chose d'extraordinaire qui amuse l'imagination ? Depuis le bal où Mme Grand, femme d'un petit employé de Calcutta, est séduite par un bel et spirituel Anglais, jusqu'à cet appartement du faubourg Saint-Germain où la vieille princesse meurt oubliée, presque répudiée, quel roman ! le procès et le scandale de Calcutta, l'embarquement pour l'Europe, les années d'intrigues et d'aventures, la rencontre de l'illustre boiteux, le divorce, le mariage avec un évêque défroqué, la gloire d'être princesse de Bénévent et de distraire des Bourbons !




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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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