Optimisé pour
Espace de téléchargement





TALLEYRAND D'APRES GERARD




RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS










LA MISSION

DE TALLEYRAND,

A LONDRES

1830-1834

PAR

PIERRE DU BARRY

INSTITUT DES HAUTES ETUDES INTERNATIONALES



Bien qu’ayant reçu une solution rapide et dans la situation où se trouvait alors la France, aussi heureuse que possible, la Révolution de Juillet 1830 n’en avait pas moins profondément troublé la politique européenne et excité au maximum l’esprit de la majorité des Français. Le libéralisme longtemps contenu avait explosé et se manifestait violemment par une débauche de « démocratisme » et même de « démagogisme ».

On avait taillé. Il fallait maintenant coudre. Il fallait, à l’intérieur, rétablir l’ordre et, à l’extérieur surtout maintenir la paix et rassurer les états européens, toujours alarmés par une révolution où qu’elle se produise, mais encore plus quand la France en était le théâtre. Et il fallait faire vite car voici que la Belgique à son tour gagnée par l’agitation se révoltait contre la domination hollandaise. Bref selon son propre mot, Louis-Philippe devait être à l’intérieur « le bon génie de la nation contre les entraînements de son mauvais génie », il devait aussi et parallèlement orienter son action en politique étrangère vers l’apaisement et, pour ne pas compromettre son affermissement intérieur, si nécessaire après les troubles, éviter de près ou de loin, de s’engager en des discussions violentes pouvant rapidement dans l’état de surexcitation où se trouvaient alors les esprits, tourner en explications armées. Il devait donc comme doit chercher à le faire tout nouveau gouvernement issu d’une révolution, obtenir la reconnaissance, et si possible, l’aide et l’amitié de gouvernements plus anciens et mieux établis. Il est vrai que la Révolution n’était guère populaire parmi les gouvernements d’Europe en 1830. Alexandre 1er était mort, mais l’esprit de la Sainte Alliance subsistait et son frère et successeur Nicolas 1er était un autocrate beaucoup moins idéologue et plus pratique que l’empereur Alexandre ne l’avait jamais été. De Vienne, le prince de Metternich dominait l’Europe Centrale et l’Italie, et si le Roi de Prusse n’hésita jamais à s’associer à lui ce fut seulement quand il préféra Nicolas. Quant à l’Espagne, les Bourbons restaurés y régnaient assez inquiets. Louis-Philippe, fils de régicide, usurpateur lui-même monarque tricolore, ne pouvait pas vraisemblablement s’attendre à un bon accueil de la part des Cours Européennes.

C’est seulement du côté de l’Angleterre que les perspectives étaient moins sombres. Si le gouvernement était tory, le premier ministre était le Duc de Wellington qui connaissait toutes les provocations qu’avait subies la France et qui avait toujours agi dans le sens de la conciliation. Un nouveau roi Georges IV venait de monter sur le trône le 27 juin 1830 et c’était un marin de manières effacées à qui l’on prêtait des sentiments libéraux. C’était aussi un prince de la maison de Brunswick et ce n’était pas à lui de critiquer ce que les Français venaient de faire chez eux, en imitation de ce que les Anglais avaient fait en 1688 au profit de sa Maison.

Et puis, non seulement, l’Angleterre était inquiétée par la Révolution de Juillet, du seul fait que c’était une révolution à quoi elle a toujours préféré les évolutions, non seulement Wellington avait, au moins autant que les anciens chefs de la coalition contribué en 1814 et 1815 à la restauration des Bourbons et ne pouvait voir sans regret la chute de la branche aînée, quoique gardant une forte rancune à Polignac pour lui avoir tenu tête dans l’affaire de Grèce et dans l’affaire d’Alger, mais encore, et surtout, l’agitation gagnait la Belgique et il ne faut pas oublier que l’intérêt évident de la Grande-Bretagne est de ne voir installée à Anvers aucune grande puissance continentale qui puisse éventuellement braquer ses canons sur Londres et menacer ainsi le cœur même de l’Angleterre.

De plus, elle avait toujours été l’âme des coalitions nouées contre Napoléon dans ce seul but : éviter que celui-ci héritier et successeur de la Révolution de 1789 ne rompe l’équilibre européen à son profit et ne répande plus que de mesure les idées et principes révolutionnaires… et voici qu’une nouvelle Révolution toujours née dans le même pays, menaçait à nouveau ce précaire équilibre, éternel rocher de Sysiphe du Foreign Office, voici qu’à la nouvelle des journées de Juillet, l’Europe s’agitait : « quand la France est enrhumée, disait Metternich, l’Europe éternue ». Cela n’allait pas tarder, d’autant plus que de Paris, partaient de telles provocations qui allaient précipiter le rebloquement de la coalition, et que la plupart des chefs de la Révolution appelaient à la liberté les peuples opprimés et s’engageaient même à leur porter secours.

Il fallait donc avant tout que Louis-Philippe obtint la reconnaissance de l’Angleterre, car les autres puissances suivraient si l’Angleterre donnait l’exemple. C’est pour toutes ces raisons que Louis-Philippe, conseillé par Talleyrand, qui n’avait pas peu contribué d’ailleurs à le faire accéder au trône, choisit pour pivot de son action diplomatique la plaque tournante de Londres. Mais le succès de cette politique dépendait en grande, très grande partie, de la personnalité du représentant français en Angleterre. Celui-ci devait être un homme d’une grande expérience politique, d’une habileté diplomatique consommée, familier de surcroît des Cours et des Chancelleries européennes, très au courant de la vie politique anglaise et en relations avec les Hommes d’Etat Anglais. Il devait aussi, si possible, unir à des manières aristocratiques des opinions libérales, car un ambassadeur qui n’était pas un gentilhomme serait aussi désavantagé à Londres, que les tories ou les wighs soient au pouvoir, que le premier ministre soit le Duc de Wellington ou Lord Grey. Toutes ces qualités s’unissaient chez Talleyrand. Il était à peu près le seul à les posséder, mais son âge était une grosse objection. Il avait en 1830 près de 76 ans et Guizot écrivait que sa face ressemblait à celle d’un lion mort. Cependant, Louis-Philippe tenait à lui et le Comte Molé, Président du Conseil et Ministre des Affaires Etrangères n’était nullement opposé à cette nomination. Mais il fallait agir vite car le danger était grand, et Louis-Philippe le savait. Aussi bien, dès la mi-août les ordonnances de Charles X, cause déterminante de la Révolution sont du 26 juillet et le 9 août, Louis-Philippe prêtait serment à la Charte – demandait-il officiellement à Talleyrand d’accepter l’ambassade de Londres. À la vérité, celui-ci était décidé à accepter, il était trop fin, trop intelligent pour ne pas se rendre compte du service immense qu’il rendrait, non pas seulement à Louis-Philippe mais à la France elle-même. Il se fit un peu prié pour la forme, et le 6 septembre, le Moniteur publia sa nomination. L’effet en Europe fut prestigieux – Metternich en fut étonné, décontenancé même. Le Tsar Nicolas 1er qui avait déclaré ne jamais reconnaître le nouveau gouvernement envoya sa reconnaissance 24 heures après la nouvelle, bien qu’en termes fort raides ; Wellington, enfin, accueilli avec faveur cette nomination, il connaissait le Prince de longue date et savait qu’avec lui l’on pouvait « causer » l’on pouvait s’entendre.

Et c’est ainsi que le 22 septembre, Talleyrand partit pour Londres, malgré son grand âge et les fatigues de toutes sortes que lui réservait cette dernière mission. Il était d’ailleurs sans illusion sur ce point. Notre propos est d’examiner et d’analyser les résultats, temporaires et durables, de son ambassade et d’étudier son action comme Ambassadeur de Louis-Philippe et aussi comme « Ambassadeur de la France » et ce qu’il a toujours voulu être « l’Homme de la France », ce qui était son vœu le plus cher et le plus réel.

La tâche qui l’attendait à Londres était lourde et se présentait sous plusieurs aspects : il devait obtenir selon sa propre expression « droit de cité » en Europe pour la Monarchie de Juillet, il devait aussi participer au règlement de la brûlante question belge. En même temps il devait, agissant sur le plan mondain, toujours important, mais plus qu’ailleurs à Londres, désarmer les préventions qu’avaient suscitées contre la France et son envoyé, les journées révolutionnaires de Juillet.

Ce sont ces trois aspects de sa tâche en tant qu’ambassadeur de Louis-Philippe que nous retiendrons d’abord, nous nous attacherons ensuite à l’étude de son action en tant qu’ambassadeur de « la » France, en tant que précurseur de l’Entente Cordiale et l’exposé de son action en ce sens nous amenant à rechercher qu’elles étaient ses idées sur l’Angleterre, nous constaterons ainsi leur remarquable continuité et leur parfaite cohérence, nous aurons ensuite à en tirer les enseignements utiles dans les circonstances actuelles et, de façon plus générale, pour la conduite permanente de la Diplomatie Française.


Ière PARTIE


I – TALLEYRAND COMME AMBASSADEUR DE LOUIS-PHILIPPE

Si Talleyrand avait un peu tardé pour accepter l’ambassade de Londres, c’était évidemment un peu pour se faire prier mais surtout à cause des énormes difficultés et des grandes fatigues qu’il savait devoir y trouver. Cependant, il serait à même de rendre un immense service à son pays et à son Roi ; et de surcroît, car il ne faut jamais négliger ces considérations, il disposerait d’un splendide terrain de sortie politique. Il en cherchait un depuis quelques temps à vrai dire et attachait tout son soin à en trouver un à sa guise. L’ambassade de Londres, acceptée dans les circonstances que nous avons relatées, correspondait parfaitement aux vues du Prince.

Celui-ci fut reçu au Palais Royal en audience d’adieu le 21 septembre, après un entretien cordial avec le Roi, il ne manque pas de présenter ses hommages à la Reine et à Madame Adélaïde à qui il avait promis d’écrire souvent, Madame Adélaïde jouant auprès de Louis-Philippe le rôle du Père Joseph auprès de Richelieu.

Talleyrand quitta Paris le 22 et en passant par Calais il eut un entretien avec le financier Ouvrard, bien connu pour ses louches spéculations. Nous ne pouvons que déplorer en les constatant ces relations, mais elles s’expliquent par la connaissance des énormes besoins financiers de Talleyrand, de façon générale et surtout à son départ pour Londres. C’est également à Calais que l’on apporta au Prince les dernières informations relatives au soulèvement belge, qui lui seront utiles pour ses entretiens prochains avec le Cabinet anglais. Et ce n’est que le 24 au soir que le bateau accosta à Douvres où l’accueil le plus sympathique lui fut réservé. Salué par un salve d’artillerie, il fut honoré d’une garde d’honneur spéciale, qu’il refusa d’ailleurs par courtoisie, mais sans insister, d’autant plus qu’elle était commandée par le Capitaine Lord Wellesley, propre fils du Duc de Wellington, premier Ministre.

Il peut être curieux de réfléchir aux pensées et aux souvenirs qui ont dû se présenter à l’esprit de Talleyrand en comparant son arrivée en Angleterre en 1830 à son arrivée 40 ans plus tôt en 1792, alors qu’un ministère révolutionnaire l’avait chargé d’une mission presque analogue à celle qui venait de lui être confiée ; garer l’Angleterre des coalitions qui se préparaient en Europe contre la France, obtenir au moins la neutralité du Cabinet de Londres, et si possible, une entente peut-être même une alliance, dans l’espoir de conjurer la guerre générale… En 1792, il avait échoué complètement mal reçu par son ancien ami Pitt, boudé de la société torie, honni des émigrés, et pourtant lui-même n’était guère apprécié à Paris ; il n’avait pas assez fait pour la Révolution pour que celle-ci l’accueillit comme son fils et il avait trop fait pour elle pour que l’ancienne société le considérât encore comme l’un de ses membres. Position sage bien qu’essentiellement fausse et ne laissant libre qu’une seule voie, provisoire à coup sûr mais pénible l’exil, intellectuel et physique et c’est ce que l’abbé de Périgord comprendra lors qu’il s’embarquera pour le Nouveau Monde afin de s’y retremper et de s’y reposer.

Quelle différence avec ces jours de 1830 : ayant reçu d’un gouvernement révolutionnaire la mission de sauver le pays de nouveaux périls, très semblables, il espérait réussir et il croyait effectivement pouvoir réussir. Comme les circonstances avaient changé, il mettait maintenant au service de la France son expérience consommée, sa grande autorité et son prestige considérable, fait d’une grande part d’influence personnelle, et aussi, ne l’oublions pas, des reflets successifs des divers régimes qu’il avait servis et parmi ceux-ci, surtout de Napoléon 1er.

Et cependant, si ces considérations ont pu l’émouvoir, tout homme est personnel – elles ne furent pas les seules, au contraire, à se présenter à lui et voici ce qu’il écrit dans ses célèbres et parfois tendancieuses « Mémoires » : « Je retournais à Londres, animé de l’espoir, du désir surtout, d’établir enfin cette alliance de la France et de l’Angleterre que j’ai toujours considérée comme la garantie la plus solide du bonheur des deux nations et de la paix du monde ».

On le vit entrer à Londres à grand tapage : la foule qui depuis deux mois redoutait la guerre et espérait qu’il apporterait la paix se pressait dans les rues qu’il allait traverser et elle lui fit une longue et chaleureuse ovation chose à quoi il n’avait guère été habitué et qu’à vrai dire il ne prisait pas beaucoup, ayant horreur par nature de tous les mouvements des foules, sachant combien elles sont, plus encore que les hommes, versatiles et maniables. Il avait toujours dédaigné, voire méprisé, la popularité. Cependant, eu égard aux circonstances exceptionnelles, il semblait s’être départi de son attitude traditionnelle et sa physionomie s’était modifiée, l’on vit avec surprise que ce vieillard savait sourire et on remarqua surtout, chose curieuse que vêtu à l’ancienne mode, selon son habitude, il portait à son chapeau une immense cocarde tricolore de six pouces carrés et qu’aux lieux et places de ses ordres, il arborait un nœud de rubans aux couleurs de la Révolution.

Mais le soir au dîner offert en son honneur par Wellington, l’on revit le Talleyrand de toujours, le grand seigneur, à son aise dans l’habit brodé, sous les cordons et plaques de ses ordres et sans la moindre cocarde.

Commença alors pour lui ce que doit être le premier soin de tout nouvel envoyé arrivant dans le pays où va se dérouler sa mission : conquérir la société où il va devoir évoluer ; se concilier les faveurs du Monde proprement dit, et du monde politique et parlementaire… Ainsi sera préparé de façon favorable le terrain où l’envoyé devra porter ses pas. Pour Talleyrand, la tâche était grandement facilitée, car de par sa naissance et ses multiples négociations antérieures, il était en bonnes relations avec la plupart des hommes d’Etat européens et anglais en particulier, et il était également en fort bons termes avec toute la Gentry anglaise. En ce domaine, il disposait d’un appui considérable celui de sa nièce la Duchesse de Dino qui cousinait avec toute l’Europe.

Pour dire vrai, ce n’est pas à conquérir, c’est plutôt à séduire et apaiser la société que devait viser le Prince. Si en général, on lui fit très bon accueil, il n’y en avait pas moins des appréhensions à vaincre et des difficultés à surmonter. C’est ainsi que la Princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur du Tsar Nicolas 1er, lui lança un jour : « L’on aura beau dire et beau faire, ce qui vient de se passer en France est une flagrante usurpation », il riposta vivement « Vous avez raison Madame, seulement ce qui est à regretter c’est qu’elle n’ait pas eu lieu 16 ans plus tôt, comme le désirait et le voulait l’Empereur Alexandre, votre Maître ».

Par ailleurs, entreprenait-il aussitôt de séduire tout en éblouissant ; comme jadis à Vienne, il entendait mener grand train et par là conquérir la Société. Il fallait que cet ambassadeur des « bonnets rouges » fit derechef sonner ses « talons rouges ». C’est ainsi que les salons de Hannover Square s’ouvrirent tout grands, fastueux, et que la table universellement réputée du Prince allait de nouveau être largement ouverte. La Société de Londres s’y pressait toute entière et les journaux anglais comme les conversations des hôtes les portaient aux nues.

Ainsi, créant grâce à ses réceptions une atmosphère de plaisir où la politique trouvait son compte et provoquant envers lui un préjugé favorable, le Prince allait-il pouvoir s’attacher au règlement de diverses questions, assez graves bien qu’à divers degrés, mais néanmoins fort inquiétantes les unes et les autres.

Jouissant de la faveur de la Société, il était en outre en fort bons termes avec le Ministère parce que connaissant personnellement la plupart de ses membres. Cette connaissance personnelle était un atout dans ses mains, car le ministère trop conservateur qui détenait le pouvoir en ce temps aurait pu, aurait dû même, ne pas être dans de favorables dispositions envers le régime qui venait de s’emparer du pouvoir à Paris, et si le cabinet de Saint-James avait accordé la reconnaissance, il ne l’avait fait qu’avec une remarquable sécheresse. Cela paraissant cependant suffisant à Talleyrand pour concevoir l’espoir d’un rapprochement, si nécessaire à ses yeux, qu’il y faudrait au besoin tout sacrifier, car c’était là l’unique chance de conjurer la formation de la coalition et la guerre. En effet, si la révolution de Juillet avait alarmé les Etats, elle allait soulever les peuples. Partout, en Belgique, en Italie, en Pologne, elle aurait ses répercussions. Les Cours, presque toutes menacées, tendraient à faire bloc, et si Paris apparaissait comme étant réellement le foyer où l’incendie général s’alimentait, n’hésiteraient pas à recourir à des mesures militaires pour étouffer ce feu. L’Angleterre surtout redoutait la perturbation du monde et encore plus craignait-elle que la France en tirât profit et que derechef les peuples, se tournant vers elle, celle-ci ne fût tentée d’en abuser pour s’agrandir et faire éclater les frontières entre lesquelles en 1814 et 1815 l’Angleterre avait tant contribué à la renfermer. Si ces craintes se justifiaient peu ou prou, l’Angleterre encore hésitante en septembre 1830 ne balancerait pas à se joindre aux autres puissances. C’est ainsi que Talleyrand tenait entre ses mains le sort de la France, la paix ou la guerre, mais à condition de pouvoir négocier avec toute l’Europe et non pas seulement avec le Cabinet anglais.

Il le fit d’une manière particulière, en s’imposant. Son arrivée même, dans cet accoutrement singulier que nous avons relaté plus haut, était une affirmation et tout comme à Vienne, il avait mis en avant le principe de la légitimité à Londres produisit-il un autre principe, à vrai dire assez opposé à la légitimité, mais n’était-il pas selon le mot de Napoléon « un philosophe dont la philosophie savait s’arrêter à propos » ? Aussi bien, les principes sont des choses humaines et partant, en perpétuel devenir, il est donc sage dès lors de ne pas s’embarrasser de ceux qui paraissent vermoulus, il est utile au surplus et de bonne politique de ne pas s’entêter à conformer les faits aux principes théoriques, mais d’adapter les principes aux faits, car ceux-ci se vengent toujours tôt ou tard et les théoriciens et les dogmatiques voient alors toutes leurs constructions intellectuelles, si belles et si logiques soient-elles, s’écrouler sous la pression de la réalité.

Ce principe nouveau que produisit Talleyrand ce fut celui de la liberté, d’une liberté sacrée, de celle que possède un peuple de se donner le gouvernement qui lui convient. Il n’excusait pas la Révolution, il l’avouait, bien au contraire, il parlait en son nom, et après s’être fait redouter, il serait en bien meilleure posture pour faire apprécier la modération de sa politique et les concessions qu’il consentirait.

Cette modération n’allait pas tarder à apparaître dans le règlement de la question de Belgique. Elle lui permit de la résoudre dans les meilleures conditions et par ce fait, d’acquérir selon son expression « droit de cité en Europe pour la Monarchie de Louis-Philippe ».

Je tiens à faire remarquer ici que j’ai été contraint pour le bon ordre de mes développements, de scinder l’expose de l’œuvre de Talleyrand à Londres comme ambassadeur de Louis-Philippe, en trois parties, mais que ces parties ne sont que des aspects différents d’une même œuvre et que le prince mena de front, et conjointement toutes les tâches que nous relatons, ce qui est d’ailleurs dans la ligne courante des affaires politiques, et même humaines en général.

Avant que d’exposer les circonstances du règlement de la question belge, il me paraît nécessaire d’en faire brièvement la genèse, d’en rappeler la naissance et les développements et c’est cet exposé que j’aborde maintenant.

C’est par les articles 65 et suivants de l’acte final du Congrès de Vienne qu’avait été constitué le royaume des Pays-Bas, formé par la réunion sous le sceptre de Guillaume 1er, de la maison de Nassau, des départements français de Belgique et de l’ancienne république des provinces unies. Au moment même où cette création se faisait, Talleyrand ne se méprenait pas sur son caractère artificiel et précaire et il écrivait dans la première partie de ses Mémoires, terminée en 1816 « Le nouveau royaume aura assez à faire pour se consolider. En effet, formé de deux pays divisés par d’anciennes inimitiés, opposés de sentiments et d’intérêts, il doit rester faible et sans consistance pendant beaucoup d’années ». Effectivement après quinze années de tiraillements, dus à des questions politiques, économiques, sociales et religieuses, une rupture brutale s’était produite.

Le 25 août 1830, à la sortie d’une représentation de « La Muette de Portici », le peuple de Bruxelles s’était soulevé contre les ministres du Roi des Pays-Bas, Guillaume 1er. Cette émeute provoquée par l’exemple des vainqueurs de Charles X n’aurait pas eu plus de lendemain que certains troubles qui éclataient dans les cantons suisses, à Aix-la-Chapelle, à Berlin, à Munich, à Leipzig, en septembre, puisque les bourgeois et la municipalité de Bruxelles se chargèrent aussitôt d’y mettre fin ; dans cette ville, comme à Liège, trois jours plus tard, les Belges se déclaraient en majorité encore prêts « à respecter les lois et les autorités établies et se bornaient à substituer au drapeau tricolore les couleurs communales. Mais depuis trois ans le patriotisme belge, las du joug hollandais, avait été chauffé à blanc et surexcité par les efforts et la propagande du parti catholique menés par Gerlache et le Comte de Mérode qui s’étaient en 1829 liés avec les libéraux. De plus, l’exil des chefs de ce parti en 1830 avait groupé le peuple belge presque en entier dans une opposition légale contre les Nassau. Cependant la rupture fut reculée jusqu’au 21 septembre par les efforts du Prince d’Orange venu à Bruxelles en médiateur. Celui-ci retourna à La Haye proposer à son père la séparation administrative et la réunion personnelle des deux royaumes. Mais une nouvelle émeute éclata le 19 septembre, qui fut encore désavouée par la bourgeoisie. C’est alors qu’on apprit deux jours après que le Roi avait donné à son fils cadet le prince Frédéric l’ordre d’entrer à Bruxelles à la tête de ses troupes. La crainte de retomber sous le joug hollandais unit alors les chefs de la bourgeoisie et du peuple, les catholiques et les libéraux et tous repoussèrent les troupes et les administrateurs hollandais.

Le 24 septembre, les Belges formèrent un gouvernement provisoire qui aussitôt appela les patriotes aux armes, proclama le 4 octobre l’indépendance de la Belgique et convoqua pour le 10 un Congrès national. Bref, l’on se trouvait devant une situation de fait assez redoutable ; les provinces de l’ancienne Belgique étaient devenues un « état » indépendant, le gouvernement de La Haye ne se maintenait plus que dans la seule ville d’Anvers.

Dès son arrivée à Londres, l’ambassadeur de France se trouva donc dans une situation très délicate. Dans la Belgique qui venait de s’affranchir et qui entendait bien ne plus retomber sous la domination de la Maison d’Orange-Nassau comme dans la France qui venait de rompre avec l’esprit de la Sainte-Alliance, un courant se dessinait qui menaçait de briser complètement les cadres géographiques de 1814 et 1815. À Bruxelles comme à Paris les esprits étaient surexcités, les Belges parlaient du rattachement à la France tel que l’avaient consacré deux traités de Napoléon, les traités de Campo-Formio et de Lunéville, et en France le parti du « Mouvement » mené par le Général Lamarque et l’avocat Mauguin ne cessait d’attaquer les traités de 1815 qui venaient de se déchirer sous la pression des faits. Pourquoi n’en pas profiter ? Aussi bien, à la nouvelle de l’insurrection belge, le pays sortant à peine de sa révolution s’était-il passionné pour cette autre révolution, fille de celle de Paris. Le « mouvement » ne demandait rien moins qu’une intervention armée en faveur des Belges soulevés, afin d'affirmer la solidarité de la France avec tous les peuples qui jetteraient bas leurs oppresseurs.

Rien ne pouvait plus que cette attitude surexciter les méfiances et les craintes des chancelleries de la Sainte-Alliance, déjà si alarmées par les journées de juillet. Si par ailleurs, la France avait intérêt à briser les cadres étroits des frontières de 1814 et à enlever la Belgique au Roi des Pays-Bas, elle n’avait pas moins intérêts à ne pas s’aliéner les Cours au point de provoquer la guerre.

Situation, ai-je dit, extrêmement délicate à la fois en elle-même et par les conséquences qu’elle risquait d’engendrer. Cette affaire, pensait Talleyrand, pouvait dès les premiers jours compromettre tous les plans d’accord avec Londres. Son attitude se trouva donc modifiée et il dut la conformer aux trois préoccupations suivantes :

1) Tout d’abord, ne pas pousser l’Europe à bout mais au contraire l’apaiser en faisant montre de modération, ce fut le principal de ses mobiles.

2) Essayer autant que possible de profiter à fond de l’insurrection belge pour briser les cadres géographiques de 1815 qui brimaient la France. Mais cela demandait beaucoup de tact, il fallait en profiter, certes, mais de façon indirecte par personne interposée, non ouvertement, de façon à sauvegarder les apparences et surtout à ne pas alarmer les chancelleries.

3) Et enfin ne pas contrarier trop durement et trop ouvertement les hommes du « Mouvement » qui à Paris pouvaient créer au Roi Louis-Philippe de sérieux ennuis au moment même où il avait besoin de calme pour entreprendre son œuvre d’apaisement et de modération.

C’est dans ce triple esprit que Talleyrand entama les négociations en vue du règlement de la question belge. Il le fit avec toutes ses qualités bien connues, patience, persévérance, souplesse… Mais il sut aussi faire jouer l’influence de ses relations personnelles et de plus il fut servi par une circonstance exceptionnellement favorable : une conférence internationale siégeait à Londres même, depuis un an, pour le règlement des affaires de Grèce, composée des représentants des cinq grandes puissances.

Tout d’abord Talleyrand obtint de Louis-Philippe et du cabinet français que l’on résistât avec énergie à tout projet d’intervention de la France en Belgique et ayant non sans peine eu gain de cause sur ce point, étant ainsi gardé sur ses arrières, il se préoccupa tout comme à Vienne de produire un nouveau principe ; il proclama, bien haut, celui de la non-intervention.

Si l’Europe renonçait à intervenir en faveur du Roi des Pays-Bas, la France non seulement s’abstiendrait, mais s’engagerait à ne jamais mettre, directement ou indirectement, la main sur la Belgique. Wellington fut ainsi rassuré et adopta tout aussitôt le principe de non-intervention qu’il défendit si bien, devant les autres Puissances, qu’il crut bientôt l’avoir inventé lui-même.

Mais la non intervention avait implicitement pour effet de ruiner l’édifice politique de la Sainte-Alliance dont la base avait été au contraire l’intervention, c’était là un changement d’orientation complet dans les idées qui avaient régi les chancelleries depuis 1815. En effet depuis le congrès de Vienne, c’était au contraire le principe d’intervention qui dominait et les différents congrès qui eurent lieu postérieurement n’avaient eu pour objet que de régler ces interventions et de les attribuer à l’une des Chancelleries. Dans le cas de la Belgique, la Russie et l’Autriche, puissances lointaines, n’auraient fait qu’appuyer moralement la Prusse qui en qualité de voisine aura été chargée de rétablir la maison d’Orange dans la plénitude de ses pouvoirs avec l’appui possible du cabinet anglais.

Mais le bonheur voulu qu’à ce moment-là, les puissances fussent assez divisées pour qu’un accord immédiat fût rendu possible ; ce retard sauva la Belgique et aussi Talleyrand. En effet, l’Autriche en voulait à la Russie d’avoir pris part, avec la France et l’Angleterre, à l’émancipation de la Grèce et de plus elle aurait vu avec inquiétude l’accroissement de puissance que la Prusse aurait tiré de l’intervention dont, très certainement, on l’aurait chargée. Or, la cour de Vienne avait vu avec déplaisir la croissance des Hohenzollern au sein de la Confédération Germanique depuis 1815. Quant au Roi de Prusse, il était lui-même assez hésitant, ne désirant pas mobiliser pour la simple défense des principes et sachant fort bien par ailleurs que ni l’Autriche, ni l’Angleterre ne le laisseraient se payer par la moindre annexion.

De sorte que Talleyrand, profitant de ces divergences et assuré de l’appui relatif de Wellington, fit marche avant et pressa le règlement de la question belge, mais il entendait que ce fut l’Europe entière qui se prononçât. Or Wellington qui avait tout de suite reconnu et apprécié l’autorité du principe de la non-intervention estimait cependant prudent de prendre part, au moins par des conseils à la querelle qui venait de s’élever entre Bruxelles et La Haye, car disait-il « donner des conseils n’est pas intervenir ». Talleyrand fut aussi d’avis de ne pas s’en tenir à une attitude purement passive. C’est ainsi que germa l’idée d’une conférence européenne à laquelle on convoquerait les puissances qui avaient pris part à la formation du royaume des Pays-Bas. Talleyrand appuya fortement à Paris cette proposition qui venait de naître de ses conversations avec Wellington et Aberdeen. Cette idée ne souleva à Paris aucune opposition, car elle s’harmonisait avec les sentiments que la Monarchie de Juillet ressentait pour la cause belge, le fait seul qu’une conférence internationale fut nécessaire pour l’examen de cette question emportant reconnaissance implicite de l’indépendance de la Belgique.

Mais cette idée une fois admise, où réunir cette conférence ? À Londres disait Wellington, où une conférence internationale siégeait justement, depuis un an pour le règlement des affaires de Grèce, et composée des représentants des cinq grandes puissances. À Paris, disait Molé, car il ne voulait pas que l’affaire belge qui était une question franco-anglaise prit le caractère d’une question anglo-française et par ailleurs il était alors en assez mauvais termes avec son ambassadeur lui reprochant de ne lui adresser qu’une correspondance dérisoire et de faire parvenir directement au Roi par l’intermédiaire de Madame Adélaïde toutes les informations importantes. Aussi prit-il prétexte de l’impopularité de Talleyrand en France pour expliquer à l’ambassadeur d’Angleterre que, si sa nomination avait déjà été très critiquée, le fait qu’on lui confiât une aussi importante négociation pourrait mettre en danger la position du gouvernement.

Cependant Talleyrand insista sur le choix de Londres et ce pour plusieurs raisons : Paris était encore assez agité, le procès des ministres de Charles X fallait s’ouvrir et le calme était très relatif, de plus l’ambassadeur de Russie Pozzo di Borgo aurait pu y prendre la direction des affaires par suite de l’influence personnelle qu’il exerçait sur Molé. Enfin Talleyrand jouissait à Londres d’une situation personnelle de premier ordre et cet argument n’était pas négligeable, en outre de simples raisons de commodité militaient en faveur du maintien à Londres car le ministère français, qui n’était pas opposé à ce que la Conférence des Affaires de Grèce fut saisie de l’affaire Belge, voulait que celle-ci transportât ses assises à Paris, ce qui eût entraîné des retards, des désagréments et aussi des frais supplémentaires.

Finalement Molé céda d’assez mauvaise grâce et il fut décidé que ce serait à Londres, au Foreign Office que le 4 novembre s’ouvrirait la Conférence. Talleyrand fut nommé délégué de la France et peu de temps après, le 2 novembre, le Roi accepta la démission de Molé et de ses collègues qu’il avait refusée quelques semaines auparavant, puis pour calmer un peu le parti du mouvement, il appela à la présidence du conseil Laffitte qui forma un cabinet au sein duquel le Maréchal Maison détenait le portefeuille des Affaires Etrangères. Ces changements de ministères, fréquents durant le règne de Louis-Philippe et particulièrement pendant cette période, eurent des répercussions sur l’attitude de Talleyrand et le firent parfois changer de position bien que dans ses mémoires il ait exposé son rôle avec une unité de vues qui ne répond pas toujours à la réalité des faits.

Il est vrai qu’une quinzaine de jours à peine après la chute du ministère Molé, le cabinet anglais tomba et avec lui prit fin la longue suprématie du parti tory. Lord Grey succéda au Duc de Wellington comme premier ministre et Lord Aberdeen fut remplacé par Lord Palmerston comme ministre des Affaires Etrangères ; celui-ci était un homme exubérant, dans la force de l’âge, il était nouveau venu aux Affaires Etrangères et, comme Aberdeen avait été le disciple de Castlereagh, il avait été le disciple de Canning. Il avait pour les étrangers un joyeux mépris et le doyen de la Diplomatie européenne était pour lui seulement « ce vieux Talley » qu’il ne se faisait pas scrupule de laisser une heure ou deux dans son antichambre.

Mais ces deux mois que Talleyrand qualifia plus tard de très critiques virent la paix menacée quotidiennement. Si Laffite déclarait à la Chambre le 30 décembre « notre premier besoin, notre devoir est de conserver la paix, je le dis avec franchise », il est certain en effet que le parti du mouvement n’était plus maître des principes qu’il avait proclamés et que le moindre geste des Français pour s’annexer la Belgique sous prétexte de la défendre ou aussi, des souverains européens pour humilier la France sous prétexte de garantir les Droits des Nassau, pouvait provoquer la guerre. Le Tsar Nicolas 1er la voulait et il avait à cet effet mobilisé un corps d’armée, stationné sous les ordres du Général Diebitch aux frontières de la Pologne.

La paix fut maintenue et sauvée par l’adresse et le courage de Talleyrand ; celui-ci, tout comme à Vienne en 1815, alla droit au but. Le terrain ayant été déjà soigneusement préparé par lui, il évita la guerre en s’entendant avec Aberdeen avec qui, le 15 octobre, il signa un acte secret qui invitait et autorisait l’Europe à régler en conférence à Londres le conflit des Belges et des Nassau. Il était certes assuré, ce faisant de l’appui du Roi, par l’intermédiaire de Madame Adélaïde, mais certain qu’il encourait par cet acte même le courroux et la fureur de tout un parti en France, il le fit en secret et écrivit aussitôt à Paris pour annoncer que l’ouverture prochaine de cette conférence était la condition et le premier point d’un règlement pacifique.

Malgré l’irritation des Russes, la Prusse et l’Autriche acceptèrent le 20 octobre la politique conciliatrice de l’Angleterre, ce qui entraîna nolens volens l’adhésion russe. Du côté de Paris, le ministère Laffite fut obligé d’approuver les actes de l’ambassadeur en reconnaissant bon gré, mal gré que les traités de 1815 auxquels le « mouvement » était opposé avaient été signés par toute l’Europe et que ayant garanti l’union de la Belgique et de la Hollande, ils ne pouvaient être modifiés que de l’accord unanime de toute l’Europe, ou bien, éventualité possible mais que l’on se refusait à envisager, par une guerre…

C’est dans ces conditions que se réunirent à Londres le 4 novembre, chez Aberdeen, sous la présidence de Wellington les envoyés de la France, de la Prusse, de l’Autriche et de la Russie. L’Ambassadeur de France y prit place en prononçant ces mots que leur bonhomie conventionnelle n’empêcha pas d’être goûtée : « Je n’apporte pas ici la voix de la France diplomatique, il n’y a plus de France diplomatique. Je ne suis qu’un homme de quelque expérience, qui vient s’asseoir près de vieux amis pour causer d’affaires générales et discuter des moyens de conserver la paix. « Les délégués s’entendirent pour constituer un tribunal d’arbitrage entre le Roi des Pays-Bas et les Belges, répudier le rôle des gendarmes et de bourreaux que ce Roi les avait invités de prendre et le soir même transmirent ce protocole à l’envoyé hollandais Falck en refusant de fournir des troupes à la Hollande et en lui conseillant de rappeler les siennes de Belgique en s’abstenant jusqu’à nouvel ordre de toute hostilité. Ce même protocole d’armistice fut transmis aux Belges par deux commissaires, l’anglais Cartwright et le Français Bresson.

Si bien que 6 jours après, le 10 novembre le gouvernement provisoire belge donna l’ordre de cesser le feu. Mais ce protocole ne satisfaisait pas le Roi des Pays-Bas qui se jugeait offensé par les limites qu’il apportait à ses actes et pour se faire entendre il mit le blocus devant les ôtes belges, ce qui eut pour effet, le 17 novembre, la rédaction par la Conférence d’un second protocole d’armistice secret que les Belges acceptèrent encore afin de se débarrasser de ce blocus ruineux.

Entre temps, Talleyrand reçut le 11 novembre, le jour même de l’armistice, un exposé complet de la question belge, tracé par Louis Philippe lui-même et signé du Maréchal Maison. Le Roi ne s’y dissimulait pas la gravité de la situation et passait en revue les diverses candidatures possibles auxquelles les Belges pourraient songer pour l’élection d’un Roi, il écartait aussitôt celle de son fils, le Duc de Nemours. Le 15, Talleyrand adressa à Madame Adélaïde les observations que lui avait suggérées ce document : « J’ai lu, écrivait-il, et relu l’exposé de la question belge, tracé par une main auguste et je suis resté frappé de la haute raison et de la science profonde de la chose dont il est empreint ». Puis il transmettait les renseignements qu’il avait pu se procurer sur la situation de la Belgique et des partis pour aboutir à cette conclusion : « Toute cette situation est bien compliquée et il n’est pas douteux que le Prince d’Orange en serait la plus heureuse solution ».

Quant aux Belges, ils étaient loin de se trouver dans de telles dispositions et le Congrès belge qui, convoqué le 4 octobre, élu le 27 et le 5 novembre pendant la mêlée, s’était réuni le 10 à Bruxelles, constituait plus une assemblée de soldats que de législateurs et de diplomates, échauffés qu’étaient ses membres par leurs passions. Conduits par les Catholiques et leur Chef Mérode, ils voulaient se venger des princes protestants, et ils votèrent le 24 l’exclusion à perpétuité de la Maison d’Orange de tout pouvoir en Belgique. Ils voulaient même beaucoup plus. Si certains peu nombreux, tenaient pour une république, tous s’entendaient sur l’indépendance totale de leur pays, qui fut proclamée le 18, mais ils différaient d’avis sur ce qu’était ce pays : pour les uns il comportait tout ce qui paraissait être la Belgique : Brabant, hollandais, Maestricht, Limbourg, duchés de Bouillon et de Luxembourg ; pour les autres, il contenait même d’anciennes conquêtes hollandaises et une partie du domaine patrimonial des Nassau. D’autres encore, plus hardis, tels que Lebon et Vilain, voulaient s’unir aux Français, déployant avec eux le drapeau de la liberté et renversant les trônes s’il le fallait.

De telles prétentions ne pouvaient manquer d’exciter les craintes des chancelleries et gêner la conférence de Londres et c’est pourquoi Louis-Philippe avait imaginé la solution suivante : laisser aux Belges tout ce qu’ils réclamaient et, pour apaiser les Hollandais et les dédommager, donner ce royaume au Prince d’Orange. Son envoyé secret Monsieur de Langadorff transmit ces propositions mais dut renoncer à les faire accepter.

C’est pourquoi Louis-Philippe fit proposer à Londres cette fois et par l’intermédiaire du Comte de Flahaut au nom du Général Comte Sébastiani qui avait succédé le 17 novembre au Maréchal Maison, le plan suivant : la maison de Nassau étant exclue, et Louis-Philippe refusant le trône pour son fils le Duc de Nemours, pourquoi ne pas opérer un partage de la Belgique, une part à la Prusse, une part, la plus importante, à la France, et pour obtenir son indispensable consentement, Anvers et l’Escaut jusqu’à la mer à l’Angleterre.

Talleyrand jeta les hauts cris, du moins le dit-il dans ses mémoires, et qualifia ce projet d’insensé, dangereux, opposé au maintien d’une paix durable et avant tout aux grands intérêts de la France, à supposer même que les autres puissances l’acceptent. Cette idée était au vrai extraordinaire, peut-être était-ce un ballon d’essai mais elle offrait deux dangers très nets : elle rapprochait encore la Prusse de nos frontières alors que celle-ci n’avait déjà que trop de propension à s’étaler à l’ouest et de plus elle installait la Grande-Bretagne sur le continent alors que son expulsion de ce même continent avait exigé des siècles. Mais il ne semble pas possible que l’Angleterre elle-même eût accédé à ce plan. Pourtant comme nous le verrons bientôt, bien que l’ayant déclaré insensé, Talleyrand reprendra certains points de ce plan un peu plus tard. Nous verrons alors ce qu’il faut penser cette apparente palinodie, une de plus à son actif.

Cependant l’effet des déclarations du Congrès belge n’avait pas tardé à se faire sentir et Guillaume 1er en avait tiré argument auprès des souverains qui lui étaient les plus favorables. Fin novembre, les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg avaient ordonné de nouveaux mouvements de troupes. Le tsar surtout semblait se préparer à une guerre, et il avait envoyé à Berlin le feld maréchal Diebitch, commandant de l’armée cantonnée sur les frontières de la Pologne. Très inquiet, Talleyrand notait ces « velléités de coalition » cependant qu’à Paris, le parti de l’action s’en indignait, y voyant une justification de ses cris et un prétexte à d’autres cris, voire même au cri du canon. Un va et vient incessant se faisait entre Paris et Bruxelles, des députés, des journalistes, des propagandistes des deux pays se relayaient sans arrêt : Lafayette, oncle du Comte de Mérode, Lacretelle, Alexandre Dumas, les Ducs Decaze et de Choiseul, et combien d’autres. C’est à ce moment qu’en Angleterre fut renversé le cabinet tory sur qui comptaient tant Louis-Philippe et Talleyrand pour le maintien de la paix. Par bonheur, le cabinet wigh de Lord Grey qui lui succéda le 15 novembre décida de maintenir l’entente avec la France et de conseiller à la Prusse des mesures moins bellicistes.

Tous ces efforts fussent sans doute demeurés inutiles sans l’insurrection qui éclata le 29 novembre parmi les régiments polonais que le Tsar entendait envoyer en Belgique. Nicolas 1er avait assez de cette insurrection laisser les affaires belges suivre leurs cours sans lui et surtout sans ses troupes. Cette rébellion sauva sans aucun doute la Belgique car, le 20 décembre Talleyrand profitant de la situation, amena la conférence à voter un nouveau protocole pour « combiner l’indépendance future de la Belgique avec les stipulations des traités, avec les intérêts et la sécurité des autres puissances et avec la conservation de l’équilibre européen ».

Et comme le disait Talleyrand dans la dépêche qu’il adressa le soir même au Comte Sébastiani, « la signature de l’ambassadeur de Russie était bien précieuse à avoir », elle y figurait en effet tout comme celle de l’ambassadeur d’Autriche. C’était la consécration officielle de l’existence d’une nouvelle nation libre et indépendante et ce succès que Talleyrand venait de remporter grâce à une entente étroite avec l’Angleterre était l’œuvre non des révolutionnaires et de leurs menaces de guerre, mais de la volonté de paix affirmée bien haut par l’envoyé français.

Ce succès amena Talleyrand à se demander si par les mêmes méthodes l’on ne parviendrait pas à résoudre la question polonaise et dans sa dépêche du 21 décembre à Sébastiani, il écrivait ceci : « Je crois que sans troubler la paix il vous serait possible avec l’appui de l’Angleterre et en choisissant bien le moment, d’offrir notre médiation et de faire tourner les derniers événements de Pologne à l’avantage de l’Europe. Il n’est personne aujourd’hui qui ne comprenne que le royaume de Pologne, fortement constitué, formerait la meilleure barrière contre les envahissements menaçants de la Russie… Il me semble qu’il serait possible d’atteindre le but dont je vous parle sans faire la guerre, le Cabinet de Saint-Pétersbourg, bien conseillé, céderait peut-être avec le temps à des démarches bien combinées. C’est ainsi que Talleyrand pensait au rôle que la Pologne, restaurée en Etat indépendant, était appelée à jouer dans l’équilibre européen ; il avait raison sur ce point, mais il était trop tôt, le temps n’en était pas encore arrivé ; et de surcroît, le cabinet wig de Lord Grey était opposé à une nouvelle intervention en Europe en faveur de la Pologne, tout comme les tories l’étaient lors du Congrès de Vienne. La Pologne, réduite à elle-même, retomba sous le régime du knout malgré les efforts de Talleyrand et du nouveau Président du Conseil français Casimir-Périer et quelques mois plus tard le 8 septembre 1831 Paskiewitch entra à Varsovie.

Par une triste analogie, la nation belge allait devoir son existence à la rébellion polonaise, tout comme la république française avait dû la sienne en 1793 à une autre révolte de la Pologne.

Et cependant les Belges, bien loin d’éprouver quelque reconnaissance ou quelque gré aux Diplomates de Londres et surtout à Talleyrand, vilipendaient ceux qu’ils appelaient fort gentiment « cette tourbe fallacieuse des diplomates », ces « protocoliseurs », et les passions populaires opposant la politique du tout ou rien aux calculs et à l’équilibre des diplomates se déchaînaient à nouveau. Et cependant si ce protocole pour ménager la Hollande et l’Europe contenait plusieurs réserves, si par exemple, il stipulait que Maestricht et Bréda, demeuraient hollandais et que le Luxembourg resterait à la Maison d’Orange, il n’en contenait pas moins un principe fort important, celui de la dissolution du royaume des Pays-Bas ; c’était le premier coup porté par l’Europe elle-même aux traités de 1815. Sans tirer l’épée, Talleyrand avait fait coup triple, il avait maintenu la paix, il avait fixé une première assise au nouveau pays et en même temps, il avait quelque peu satisfait le parti parisien du « Mouvement » lequel violemment opposé aux traités de Vienne en voyait ainsi une partie s’écrouler.

Mais si c’était bien taillé, il restait toujours à coudre, autrement dit à définir le régime qui devait être celui du nouvel état. Les Belges toujours pressés n’avaient pas attendu le protocole du 20 décembre pour entamer les négociations pour le choix d’un Chef d’Etat, d’un roi constitutionnel, car ils avaient repoussé en grande majorité l’idée d’une république, les uns par opinion, les autres parce qu’elle eût été trop favorable au clergé. Mais la conférence de Londres avait-elle aussi déjà fixé ses vues sur un prince que lui avait proposé Palmerston le 2 décembre : le Prince Léopold de Saxe (Cobourg, veuf de la Princesse Charlotte, fille unique de Georges IV et en pourparlers de convol avec une fille de Louis-Philippe, la Princesse Louise et qui avait déjà manqué deux couronnes, celle d’Angleterre en 1817 et celle de Grèce plus récemment). Talleyrand favorisa dès le début cette candidature et s’éleva violemment contre l’offre que firent les Belges à Louis-Philippe de prendre pour roi son fils le Duc de Nemours. Ils savaient pourtant que ce choix brouillerait Londres et Paris, mais ne s’en effrayaient pas, au contraire, et leur insistance aurait pu fléchir le ministre Sébastiani car c’était toujours le même problème pour Louis-Philippe d’une guerre avec l’Europe s’il les suivait, d’une guerre civile à Paris s’il ne les suivait pas. Les passions étaient en effet déchaînées à Paris, en faveur des Belges, des Polonais, de tous les peuples opprimés. Les catholiques de l’ « avenir » autour de Montalembert prêchaient la croisade catholique contre les hérétiques de Moscou, les démocrates du « National » avec Carrel et Louis Blanc réclamaient vengeance du tyran du Nord, tous voulaient une action énergique de la France. Le 11 janvier 1831, l’opposition attaqua violemment le gouvernement et les orateurs républicains et bonapartistes se succédèrent à la tribune pour accabler les ministres de Louis-Philippe. Ceux-ci étaient très embarrassés d’autant plus que le 8 janvier Talleyrand avait écrit que les Anglais, si libéraux fussent-ils, feraient de tout avantage pour la France, un sujet de guerre contre elle. Louis-Philippe se résigna alors mais les Belges revinrent à la charge en s’efforçant de l’exciter par un autre moyen, par la crainte d’un réveil à Paris des passions bonapartistes. En effet, ils adoptèrent en masse la candidature du fils du Prince Eugène de Beauharnais, le Duc Auguste de Leuchtenberg et le 28 janvier quand le congrès aborda la discussion du choix du roi, un grand courant lui était favorable, appuyé par le représentant anglais à Bruxelles, Ponsonby, dans l’espoir que cette élection dont le refus par Louis-Philippe était attendu, laisserait après le veto anglais sur le Duc de Nemours, la voie libre au prince Léopold.

Durant toutes ces intrigues, Talleyrand cherchait lui aussi une solution et il en avait imaginé une assez curieuse, non consignée dans ses Mémoires, mais qui est parvenue à nous par la dépêche qu’il adressé le 18 janvier à Sébastiani : il préconisait la formation en Belgique d’un état fédératif analogue à la Suisse, préface peut-être d’un partage ultérieur avec Ostende et Anvers comme villes hanséatiques ; cet état serait également comme la Suisse déclaré neutre. Cette idée était en même temps venue à Louis-Philippe qui renvoya le Comte de Flahaut à Londres le 21 janvier en le chargeant de reprendre ce projet de partage, objet déjà de sa précédente mission et d’essayer d’obtenir, par une promesse de partage d’influences ou même de territoires, l’adhésion de l’Angleterre à cette politique d’action. Ces propositions de Sébastiani parvinrent à Londres le 23, trop tard heureusement, car le 20 janvier, Talleyrand avait donné son accord à un acte qui les annihilait, le fameux protocole numéro 11, dont l’article 5 stipulait « La Belgique formera un état perpétuellement neutre, les cinq puissances lui garantissent cette neutralité perpétuelle ainsi que l’intégrité et l’inviolabilité de son territoire ». Palmerston avait avec les Russes proposé de neutraliser la Belgique d’une part pour la fermer à la France, de l’autre pour calmer les Belges et apaiser l’Europe. Il était très content de cette décision, mais Talleyrand ne l’était pas moins, sa lettre du 21 à Sébastiani le prouve ; il y disait en effet ceci : « La neutralité reconnue de la Belgique place ce pays dans la même position que la Suisse et renverse par conséquent le système politique adopté en 1815 par les puissances et qui avait été élevé en haine de la France. Les 13 forteresses de la Belgique à l’aide desquelles on menaçait sans cesse notre frontière du Nord, tombant pour ainsi dire à la suite de cette révolution, nous sommes désormais dégagés d’entraves importantes. » Cette neutralité déclarée eut donc comme effet de protéger la Belgique et de consacrer ses droits en obligeant les Puissances à la respecter. Mais par ailleurs d’autres résultats apparaissaient, étant ainsi neutralisée, la Belgique était astreinte à certains devoirs, à certaines obligations : elle devait par exemple se contenter des limites que la Conférence lui reconnaissait, elle devait ne porter aucune atteinte à l’ordre politique de ses voisins, par une juste réciprocité, selon les termes mêmes du protocole. C’était pour la sauvegarde de la paix une excellente décision, car de cette façon étaient annihilées en bloc toutes les combinaisons possibles échafaudées soit sur une résistance hollandaise soit sur les ambitions des patriotes belges, c’est-à-dire la guerre européenne d’un côté comme de l’autre.

Il est difficilement possible de nier les avantages de cette décision pour la France : elle lui épargna les attaques d’une coalition redoutable et le voisinage des Anglais et des Prussiens sur sa frontière Nord couverte par une neutralité qui aurait dû dans l’esprit de Talleyrand être étendue au Luxembourg mais qui malheureusement ne put l’être.

Cependant si Talleyrand était fort content de ce résultat, Louis-Philippe ne l’était pas moins et il écrivit un jour à Casimir Périer qu’il regardait la déclaration du 20 janvier « comme un grand coup de Talleyrand ». C’en était un en effet, car, si l’idée ne lui appartenait pas en propre, ayant été lancée dès le mois de novembre précédent par l’un des plénipotentiaires russes Matusiewitch, il avait fallu l’appui et l’autorité de Talleyrand pour la faire triompher. Il y eut d’ailleurs beaucoup de mal et sa correspondance le note « Je n’ai pas besoin de vous dire, écrivait-il à Sébastiani, que la lutte a été longue et difficile, l’importance de cette résolution était bien sentie par tous les membres de la Conférence ce qui fait que notre réunion a duré huit heures et demie ».

Et pourtant, malgré ses peines et de très appréciables bienfaits qu’elles avaient aidé à produire, les Belges, les plus intéressés à la question, étaient furieux de cette décision du Congrès. 163 députés contre 9 se déclarèrent contre la neutralité et pour forcer la main à la France à la suite d’un brusque revirement de l’opinion populaire en faveur du Duc de Nemours, élirent celui-ci Roi le 4 février à 23 voix de majorité. Louis-Philippe éclairé sur leurs intentions par son représentant en Belgique, M. Besson, les avait laissé faire, en escomptant l’élection de son fils et se réservant de négocier son refus auprès des autres puissances. Pour compléter leur organisation politique, le Congrès belge vota le 11 février une constitution suivant laquelle (article 85, vacance du trône) le gouvernement provisoire remit ses pouvoirs à une Régence, attribuée à Surlet de Chokier par 65 voix de majorité. Celle-ci en attendant la réponse de Louis-Philippe commença sans plus tarder à organiser la Belgique et à consolider son indépendance.

Mais si les événements prenaient une favorable tournure à Bruxelles, il n’en était pas de même à Londres où la nouvelle de l’élection du Duc de Nemours causait une véritable panique. Seul Talleyrand garda son sang-froid et joua un subtil double jeu : en effet, d’une part il écrivit à Sébastiani le 6 février qu’il était « convaincu que le Roi refuserait la couronne offerte à Monsieur le Duc de Nemours. Un refus net, spontané, pourra seul retenir l’Angleterre dont l’alliance est sur le point de nous échapper ». Et d’autre part, il abordait carrément Palmerston dont il devinait facilement le sentiment « l’Angleterre agréerait-elle l’élection du Prince français ? On pense à quelle réponse, attendue du reste, il se heurta. S’étant ainsi fait redouter, il fit d’autant plus apprécier le désintéressement de Louis-Philippe qui le 17 février répliquait aux délégués du Congrès Belge venus chercher leur Roi au Palais-Royal, qu’il devait sacrifier la fortune de son fils aux intérêts de la France, à la paix nécessaire pour son bonheur et celui de la Belgique.

L’effet de cette déclaration fut très bienfaisant à Londres où l’on discutait les « bases de séparation » du nouvel état. Mais Talleyrand prit argument du désintéressement si évident de la France pour refuser ces bases, les trouvant trop insuffisantes. Et Paris, qui prit au sérieux ce refus, le pria de s’y tenir, afin d’apporter au « Mouvement » des apaisements alors que ce n’était de la part de l’Ambassadeur qu’une manœuvre destinée à faire mieux apprécier par la suite la complaisance à laquelle il était prêt et qu’il montra, nonobstant les nouvelles instructions reçues, lorsqu’il accepta finalement les « bases » en reconquérant toutes les sympathies reconnaissantes.

Ces fameuses bases de séparation se trouvaient inclues dans le protocole du 19 février 1831 qui stipulait qu’elles seraient immuables et que le nouveau peuple serait libre dans les limites fixées par l’Europe. L’affaire de Belgique parut alors réglée et la paix sauvée, toute l’Europe sachant par le refus de Louis-Philippe que la France voulait écarter toute guerre de conquête ou d’idéologie. L’entente franco-anglaise avait été le principal pivot de ces négociations et elle allait continuer de l’être quelque temps encore, raffermie par l’arrivée au pouvoir le 13 mars de Casimir Périer qui remplaça Laffitte dont le Roi était mécontent ; celui-ci en effet, très lié avec les hommes du « Mouvement » avait refusé de souscrire au protocole du 20 janvier et il avait le 10 mars encouragé les Belges à réclamer à nouveau le Luxembourg.

Talleyrand écrivit au nouveau Président du Conseil une lettre chaleureuse ; « C’est avec une joie réelle que j’ai trouvé votre nom dans le « Moniteur »… Pour conserver la paix et le bon ordre, il faut un pouvoir quelque part et le malheur du moment c’est de n’en offrir presqu’aucun. Je n’en aperçois plus qu’un seul, il n’existe à mes yeux que dans l’accord des cinq puissances qui tel qu’il est n’a rien de commun avec la Sainte-Alliance… Il a fallu faire désirer à l’Europe notre établissement et notre conservation comme la chose dont elle avait elle-même le plus besoin… » Il se félicitait de ce résultat et se plaisait à penser qu’il pourrait compter pour persister dans cette voie sur le ferme appui de son président du Conseil.

C’est pourquoi, il se hâta de donner sa signature le 17 avril au protocole adopté le 19 février, afin d’étouffer dans l’œuf une recrudescence possible de troubles due aux Prussiens et à la diète de Francfort qui avaient pris prétexte le 18 mars des déclarations de Laffitte pour armer en faveur du Roi de Hollande.

Mais s’il avait apaisé ainsi les Chancelleries, il avait demandé le prix de ce qui paraissait une complaisance et qui était cependant chez lui une véritable intention : sur la demande de Casimir Périer, il avait cherché à obtenir pour faire accepter ces décisions définitives par les Belges et par les Français aussi la cession de Bouillon aux Belges, l’établissement d’un gouvernement constitutionnel au Luxembourg et surtout la démolition des forteresses construites contre la France. Les négociations en vue de l’élection du Prince Léopold allaient lui fournir le moyen de faire valoir ces demandes car les Belges dépités par le refus de Louis-Philippe et oublieux du Duc de Leuchtenberg s’étaient tournés vers le candidat anglais, ce qui permit à Talleyrand de marquer une sorte de dépit et d’insister sur le caractère anglais trop marqué de ce prince, afin de demander le prix de son acceptation.

Ce prix fut officiellement agréé dans le protocole du 17 avril 1831 lequel contenait la promesse formelle de négocier avec le souverain que la Belgique élirait la démolition de certaines forteresses situées sur notre frontière. L’annonce de ce résultat eut aux chambres et dans l’opinion un grand retentissement, c’était une autre brèche dans les traités de 1815, c’était leur annihilation dans ce qu’ils avaient de mauvais.

Quelques semaines plus tard, le protocole du 21 mai donnait également aux Belges leur part, toujours sous forme de promesses qui concrétisaient en un acte officiel l’abandon par les Belges de certaines revendications territoriales sur les conseils du Prince de Cobourg aux délégués du Congrès national belge, Brouckere, Mérode et Van Praet.

Malheureusement le Congrès belge refusa formellement d’accéder à ce protocole et les esprits s’échauffèrent de nouveau. La situation était grave et menaçante, mais Talleyrand amena les Anglais, un peu maîtres de la Conférence, tout au moins patrons lointains du prince de Cobourg, à proposer des adoucissements, afin de faire accepter aux Belges et le prince et les frontières. C’était justice, si les Anglais tenaient tant à l’élection de Cobourg, ils n’avaient qu’à la payer. Et c’est ainsi que commencèrent de longues et délicates négociations qui durèrent plus de trois semaines. Il fut décidé que la Conférence s’engageait à négocier avec le Roi des Pays-Bas la cession à titre onéreux du Luxembourg à la Belgique. Les Belges n’en furent pas contents et résistèrent encore, même lorsqu’à 100 voix de majorité, le 4 juin 1831, ils élirent roi le Prince Léopold, car ils firent porter cette décision à Londres, accompagnée du codicille suivant « l’obligation pour le nouveau roi de procurer à son royaume l’intégrité des frontières nationales ».

Cet entêtement, cette obstination exaspèrent les diplomates qui dès le 8 juin reparlèrent d’un partage. Cette idée dura longtemps, pendant tout le cours des négociations très compliquées, puisque le 22 juin encore Talleyrand écrivait à Sébastiani « Si les Belges persévèrent dans cette marche, s’ils ne cèdent sur aucun point, s’ils s’affermissent au contraire dans un système d’exigence et d’obstination, il sera impossible de négocier avec eux et d’arriver à un arrangement. Après avoir épuisé tous les moyens de conciliation et de condescendance, après avoir recueilli peu de fruits de tant de soins, je crois qu’il faudra peut-être en venir à l’idée d’opérer une division de la Belgique dans laquelle la France trouverait sans doute la part qui lui conviendrait le mieux ».

Le texte de la dépêche aux Archives des Affaires Etrangères comporte une proposition incidente que le texte des « Mémoires » ne donne pas, et qui est relativement importante, on y lit en effet ceci « il faudra peut-être en venir à l’idée – qui est mon idée favorite – Pourquoi ces deux rédactions ? Ou plutôt pourquoi cette omission ? Talleyrand acceptait-il alors l’idée de partage, à lui soumise à deux reprises par Flahaut ? Ou bien était-ce un “ballon d’essai” de taille il est vrai. » À la vérité, Talleyrand était sceptique quant à la durée du royaume de Belgique, il n’avait pas non plus fourni tant d’efforts dans le but de permettre à une nation de devenir état, mais simplement pour maintenir la paix, et cela seul importait à ses yeux.

Les Belges le sentaient bien et Talleyrand n’était pas très populaire chez eux, ce dont il se préoccupait fort peu, n’ayant jamais de toute sa vie apprécié ni même recherché la popularité, avec juste raison semble-t-il.

Seulement, si le partage était décidé, plus de royaume pour le Prince de Cobourg et échec anglais. Ce qui fit d’une part que Léopold, désireux de régner – c’était la troisième fois qu’une couronne allait lui échapper – modéra les Belges en les effrayant par ces projets désastreux pour leur unité nationale, et d’autre part les Anglais firent tous leurs efforts pour amener la conférence à des adoucissements.

De sorte qu’après bien des palabres, l’on aboutit à transformer le protocole du 21 mai en un traité dit traité des dix-huit articles, signé le 24 juin et qui confirmait à la Belgique la promesse d’un traité séparé pour le Luxembourg, en ajoutant la cession probable de Maestricht, la navigation de l’Escaut et un juste partage des dettes entre les deux états, maintenant séparés.

C’étaient là encore des promesses, mais bien agrandies et elles parurent, suffisantes à Léopold pour qu’il acceptât le 20 juin le trône de Belgique et qu’il engageât ses nouveaux sujets à se déclarer satisfaits, ce que d’ailleurs ils firent le 9 juillet à près de 60 voix de majorité par peur que les puissances ne mettent vraiment à exécution leur projet de partage, au cas où ils regimberaient à nouveau.

Si bien que Léopold partit pour Bruxelles garant de la paix générale, maintenue non sans peine, en grande partie par l’adresse et la sagesse de Talleyrand.

Tout le monde était las de cette fastidieuse affaire et cependant elle se compliqua encore lorsque le 1er août 1831 par un acte de dépit et de désespoir, le Roi de Hollande rompit l’armistice et donna l’ordre au Général de Chassé d’attaquer Anvers, cependant que le Prince d’Orange, son fils, entrait en Flandre avec 40 000 hommes ; les Belges n’opposèrent que peu de résistance à ces mouvements car leurs armées étaient faibles et mal préparées, si bien, ou plutôt si mal, que dès le 12 août Bruxelles était menacée, Anvers, Malines et Louvain compromis. Dès l’entrée en Belgique des Hollandais, le Roi Léopold alarmé par la faiblesse de ses troupes devant les Hollandais avait adressé à Paris un appel au secours, aussitôt entendu par Louis-Philippe qui le lendemain envoya 40 000 hommes sous le commandement du Maréchal Gérard, afin de faire respecter les décisions de la conférence et de protéger la neutralité belge.

Cette irruption hollandaise ne plut pas du tout à l’Europe, pas plus d’ailleurs, il faut bien le dire, que l’intervention française. Palmerston vit même pendant un moment la main de la France jusque dans l’attaque hollandaise. Cette impression ne dura pas longtemps, mais les alarmes des Chancelleries apparurent lorsqu’il fallut ratifier officiellement l’action de Louis-Philippe en faveur des Belges, car ce fut avec beaucoup d’hésitations et de réticences que la conférence adopta et signa le protocole du 6 août contenant approbation de l’intervention française. Cependant l’on eût préféré qu’elle n’eût jamais eu lieu, et la preuve en est dans les efforts anglais pour obtenir au plus vite le rappel des troupes hollandaises et en tirer argument pour demander celui des troupes françaises. Or, les Hollandais ayant fui devant les Français aussi vite que les Belges devant eux, il s’agissait de persuader les Français de se retirer sans avoir remporté de glorieuses batailles, ni recueillir les fruits de leur victoire. C’était difficile, car l’esprit national qui venait de recevoir sa première satisfaction après plus d’un an de résignation demandait au moins une indemnité et le droit de démanteler les forteresses élevées à Vienne comme une sorte de barrière. L’occasion semblait donc bonne de les détruire mais devant ce jeu de bascule si l’on ose dire, comportant alternativement des appels belges et des congés anglais, Talleyrand songea de nouveau à un partage qui aurait préservé la paix et en même temps apaisé les Hollandais et leurs amis, car il trouvait que les Belges étaient trop faibles pour formuler tant de prétentions et que la paix ne demandait pas tant d’agitations. C’est à lui que revenait la tâche difficile et délicate de représenter son pays devant les puissances et d’user de son influence pour modérer les demandes de son gouvernement qui à son sens jugeait à Paris les affaires d’un point de vue trop exclusivement français.

L’opinion anglaise était braquée contre la France à cause des opérations militaires en Belgique, les Anglais ne voulaient à aucun prix que le Roi Léopold fut renvoyé et ils ne voulaient pas non plus que la France s’agrandit, fut-ce d’ « un champ de choux », selon le mot de Palmerston. D’autre part Louis-Philippe et son Président du Conseil Casimir Périer craignaient toujours des troubles intérieurs, l’état d’esprit de la capitale n’étant pas en ce temps très très calme. Aussi bien se bornaient-ils à exiger la démolition des forteresses avant que d’ordonner le départ de leurs troupes. Les Anglais persistèrent, la presse de Londres s’indigna, l’opinion s’échauffa. Bref la Conférence proclama le 27 août un nouvel armistice et invita à la suite de cela Louis-Philippe à ne plus laisser un seul homme en Belgique ; cependant celui-ci avait dès le 17 montré à nouveau sa modération et sa bonne volonté en retirant la moitié de ses troupes. Devant cet entêtement bien anglais, Talleyrand eut peut-être cédé, mais Louis-Philippe ne voulut pas et dépêcha au Roi Léopold le Comte de Latour-Maubourg, afin d’obtenir directement de lui le règlement de la question des forteresses. Ce fut l’objet de l’acte secret du 8 septembre 1831 qui contenait l’engagement de s’entendre en vue de la démolition des forteresses de Charleroi, Mons, Tournay, Ath et Menin. Les Anglais s’étant alors décidés à accorder à la France quelque créance, Talleyrand annonça le 15 septembre à la Conférence que dès la fin du mois, la totalité des troupes françaises seraient retirées de Belgique.

Mais l’armistice proclamé le 23 août ne valait que jusqu’au 10 octobre et le plus vif désir de tout le monde était de voir la question belge définitivement réglée, le meilleur moyen était de transformer ledit armistice en traité définitif, c’est à quoi depuis la mi-septembre tendirent tous les efforts de Talleyrand.

Cette fois-ci la Conférence résolue à en finir ne songea pas à renvoyer le règlement des points litigieux à des négociations ultérieures entre les rois de Hollande et de Belgique et le 26 septembre proclama sa décision de régler de sa propre autorité toutes les questions pendantes avant la fin de l’armistice. Il s’agissait des agrandissements promis aux Belges, de la liberté de l’Escaut, du partage des dettes et des frais d’administration communs depuis 1815.

Talleyrand qui avait eu une influence prépondérante au cours de ces négociations était fatigué de tout cela, cette fin de question m’est parfaitement désagréable… tout cela m’ennuie à mort, écrivait-il le 27 septembre à une de ses plus anciennes amies la Princesse de Vaudimont. Et pour ajouter encore à ses fatigues, voici qu’à la Chambre des Lords, le 29 septembre, le marquis de Londonderry qui appartenait à l’opposition, le prit vivement à partie. « Cet âne de Londonderry » comme l’appelait Greville était le demi-frère de Castlereagh et ne lui venait pas à la cheville ; il avait été ambassadeur à Vienne pendant le Congrès où par son ostentation et sa violence – il s’était battu un jour avec un cocher de fiacre – il s’était rendu ridicule. C’est avec une telle expérience de la diplomatie qu’il mena l’attaque contre Talleyrand : « Quand on voit, dit-il, les ministres de l’Angleterre courir l’un après l’autre chez un tel personnage, l’on éprouve un dégoût qui est tout naturel. Si vos seigneuries veulent savoir sur quelle base est fondée mon opinion sur le Prince de Talleyrand, je les invite à lire le mémoire qu’il a adressé au Premier Consul le 15 Brumaire an XI (6 novembre 1802). Entre parenthèses, c’eût été là chose difficile, car ledit mémoire semble bien pouvoir être compté au rang des pièces et documents que Talleyrand fit détruire en avril 1814 lorsqu’il fut président du gouvernement provisoire.

Quoi qu’il en soit, il ne manque pas de défenseurs et Lord Goderich qui interpréta la pensée du gouvernement, administra la réfutation officielle. Le Duc de Wellington se leva après lui et si, comme Londonderry, il était du parti de l’opposition et soutenait son attaque contre le gouvernement, il n’en dit pas moins ce qu’il pensait de l’ambassadeur de Louis-Philippe. Il rappela à la Chambre Haute que « l’illustre personnage que son noble ami, siégeant à côté de lui avait si fort critiqué, avait joui à un très haut degré de la confiance du frère mort de ce même noble ami ». Il n’hésita pas à dire que dans chacune des grandes négociations du Congrès de Vienne et dans chaque négociation où il avait été engagé lui-même avec le Prince de Talleyrand depuis cette époque, de la première à la dernière, aucun homme n’aurait pu se conduire avec plus de fermeté et de talent pour défendre les intérêts de son propre pays, ni avec plus de droiture et d’honneur dans tous ses rapports avec les représentants des autres pays. « Vous avez entendu dire beaucoup de choses sur le Prince de Talleyrand, mais je me sens obligé de déclarer que ma conviction sincère et consciencieuse est que jamais le caractère public et privé d’un homme n’a été autant travesti que l’a été le caractère public et privé de cet illustre personnage. » De grands applaudissements avaient salué ces paroles et à son tour, Lord Holland qui faisait partie du ministère avait pris la parole dans le même sens que Wellington : « Quarante années de relations avec le noble personnage auquel il a été fait allusion m’ont mis en état de rendre témoignage à ce fait que, quoique ces quarante années se soient écoulées à une époque particulièrement fertile en calomnies de toute espèce, il n’a pas existé d’homme dont le caractère privé ait été plus honteusement diffamé et le caractère public plus méconnu et plus faussement représenté que le caractère public et privé du Prince de Talleyrand ».

Lorsque ces discours lui furent rapportés, Talleyrand fut ému jusqu’aux larmes surtout par celui de Wellington. « J’en suis d’autant plus reconnaissant à M. le Duc que c’est le seul homme d’état dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi. » Ce n’était peut-être pas tant la générosité des paroles qui le touchait que la pensée que pareille justice ne lui avait jamais été rendue dans son pays, même à cette époque, alors qu’il épuisait à son service ses dernières forces.

Entre temps, la Conférence avait travaillé d’arrache-pied et, le 14 octobre, elle se trouva avoir mis au point et rédigé plusieurs actes très importants, dont un, dit traité des 24 articles et un autre dit quarante-neuvième protocole de la Conférence de Londres, signé des plénipotentiaires des cinq Cours et réglant définitivement, dans une annexe A, les bases de la séparation entre Belgique et Hollande, énonçant dans les annexes B et C les motifs impériaux qui avaient déterminé la conférence à se charger elle-même du règlement des questions litigieuses, selon l’équité, avertissant dans l’annexe D la Hollande qu’elle ne devait plus troubler la paix mais considérer la question belge comme réglée, et enfin dans l’annexe E adressant à la Belgique le même avertissement.

Pour donner plus d’effet à ces actes, le cinquantième protocole de la Conférence de Londres en date du 24 octobre 1831 autorisait les Anglais à stationner une force navale sur les côtes de la Hollande ; il était toutefois stipulé que cette force navale n’aurait pas ordre d’agir tant que les hostilités n’auraient pas été reprises par le Roi des Pays-Bas contre la Belgique.

Après un mois de négociations complémentaires, le traité « pour la séparation définitive de la Belgique d’avec la Hollande » fut enfin signé à Londres le 15 novembre 1831 par les plénipotentiaires de l’Autriche, Prince d’Esterhazy et Baron Jean Philippe de Wessenberg, de la France, Prince Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, de la Grande-Bretagne, Henri-Jean Vicomte de Palmerston, de la Prusse, Henri Guillaume Baron de Bulow, et de la Russie, Prince Christophe de Lieven et Adam Comte de Matusiewics, d’une part et le plénipotentiaire de la Belgique, Silvain van de Weyer, de l’autre part.

Les articles 1 à 6 inclusivement réglaient la question des limites territoriales entre la Belgique et la Hollande, partageaient le Luxembourg et le Limbourg en indemnisant le Roi des Pays-Bas des pertes qu’il faisait et portaient renonciation respective des parties aux territoires attribués à l’une et à l’autre. L’article 7 très important proclamait que la Belgique formerait un état indépendant et perpétuellement neutre, tenu d’observer cette même neutralité avec tous les autres états. Les articles 8 et 9 déclaraient appliquer à l’écoulement des eaux l’article 6 du traité du 8 novembre 1785 entre l’Empereur d’Allemagne et les Etats Généraux de Hollande, et à la circulation fluviale commerciale les dispositions des articles 108 à 117 inclusivement de l’acte final du Congrès de Vienne, c’est-à-dire qu’en l’espèce la navigation sur l’Escaut était déclarée libre et que l’accès du port d’Anvers uniquement port de commerce aux termes de l’article 15 était autorisé à la Belgique, de même que la Hollande pourrait maintenir ses péages sur les canaux de l’Escaut au Rhin et se faire indemniser des dépenses de l’entretien du port d’Anvers. L’article 10 réglait l’usage des canaux qui traversaient à la fois les 2 pays et l’article 11 partageait entre les 2 états les frais de leur administration commune depuis 1815 en constituant à la Hollande, par son alinéa 1, une créance de 8 millions 400 000 florins sur la Belgique. Les alinéas suivants et l’article 14 réglaient différents arrangements d’ordre financier et administratif relatifs à cette créance. Les articles suivants 16, 17, 18, 19 et 20 portaient arrangement de diverses questions d’ordre juridique et administratif relatives aux ouvrages d’utilité publique, aux droits de propriété, au domicile, etc… L’article 21 proclamait sagement une amnistie générale pour toute personne qui, dans les pays qui changeaient de domination, aurait participé directement ou indirectement aux événements politiques. Les articles 22 et 23 revenaient aux questions financières et traitaient des pensions et traitements, des fonds des legs et caisses de retraites. L’article 24 réglait l’évacuation par les 2 pays respectivement des territoires cédés à l’autre. L’article 25 assurait à la Belgique la garantie des cours d’Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, l’exécution du traité et l’article 26 proclamait paix et amitié perpétuelle entre le nouveau Roi de Belgique et les autres Cours. Le dernier article, l’article 27, avait trait aux ratifications et à leur échange.

Talleyrand était fort content d’être arrivé enfin au bout de toutes ces difficultés, il écrivait le 16 à la Princesse de Vaudémont : « Je croix qu’aux Tuileries l’on verra avec plaisir le courrier que j’envoie pour porter ce traité. C’est le premier que fait le Roi et il est utile à la France dont il couvre la frontière et à la Belgique qu’il rend indépendante. » La satisfaction fut grande en effet aux Tuileries comme en témoigne cette lettre de Madame Adélaïde en date du 18 novembre : « Le traité est arrivé hier soir, je ne puis vous exprimer le plaisir que m’a fait la vue de la guirlande de cachets des cinq plénipotentiaires, posée sur nos chères couleurs. C’est une immense affaire que vous venez de terminer. » En effet, comme l’écrivait aussi Louis-Philippe, le 19 « Le traité de Londres du 15 novembre 1831 sera une grande époque dans l’histoire. Plus ses conséquences se développeront, plus la France appréciera le grand service que vous venez de lui rendre… »

Bien sûr, plus tard… car pour le moment les satisfactions ne se manifestaient pas nombreuses, surtout à Bruxelles où cet « arbitrage » provoqua de violentes colères. Le Congrès Belge ne s’y soumit qu’à une très faible majorité, quant à l’opposition elle accusa la Conférence et le Roi Léopold d’avoir sacrifié les intérêts belges pour le maintien à tout prix de la paix, elle comparait ce traité avec le précédent et déclarait meilleures les propositions antérieures, ce qui était vrai mais le terrain perdu l’avait été un peu par sa faute. D’autre part, les anciennes propositions n’étaient que des promesses alors que le traité récent était un acte de cession immédiate, garanti par toute l’Europe, ce qui valait mieux selon le proverbe bien connu que toutes les plus mirifiques promesses. Et c’était beaucoup plus important, comme le prouvèrent les événements ultérieurs car ainsi les Belges n’étaient pas seuls, l’Europe avait pris en main leurs revendications, que quelques mois avant elle avait refusé d’examiner et, après avoir garanti son indépendance moyennant quelques sacrifices, elle garantirait son intégrité territoriale.

Cependant les Belges, las malgré tout de ces événements et craignant s’ils persistaient d’obtenir moins encore, s’empressèrent de ratifier le traité et le Roi Léopold signa l’acte de ratification à Bruxelles le 22 novembre. Deux jours plus tard, Louis-Philippe en faisant autant à Paris, en des termes un peu moins froids. L’acte est du 24 et porte le contreseing de Sébastiani. Les Anglais un peu moins pressés, ils avaient aux termes de l’article 27 deux mois pour le faire, ratifièrent le 6 décembre par un acte signé du Roi Guillaume IV et contre signé de Palmerston.

Dans le but de compléter le traité des 24 articles, l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie signèrent le 14 décembre une convention avec la Belgique aux termes de laquelle les fortifications de Menin, Ath, Mons, Philippeville et Marienbourg seraient démolies dans le délai de 2 ans. La France n’est pas partie à cette convention, mais Talleyrand avait été tenu au courant de sa négociation et il agit en sorte que le 23 janvier 1833, avant de procéder à l’échange des ratifications du traité des 24 articles – la ratification de la Prusse ayant été donnée le 7 janvier et celle de la Russie le 18 – les puissances signataires de cette convention eussent à apporter quelques explications complémentaires à cette convention. Ce fut l’objet de la déclaration du 23 janvier 1833 qui maintenait et éclaircissait le principe de la démolition desdites forteresses. Et le 31 janvier, le 55e protocole de la Conférence de Londres enregistra l’échange des ratifications entre les plénipotentiaires de la France, de l’Angleterre et de la Belgique, ceux de la Russie et de l’Autriche ayant annoncé ne point avoir encore reçu les instructions nécessaires. Talleyrand était fort satisfait de ce résultat : « La France et l’Angleterre réunies par un échange simultané de ratifications, c’est plus que je n’osais espérer. Maintenant il s’agit d’avoir de la patience. Le reste ne tardera pas à venir. Ne réclamons rien, ne triomphons pas trop ; ne laissons pas voir à l’Angleterre que son alliance avec nous l’entraîne plus loin qu’elle ne voudrait… »

Mais ce résultat simplement formel ne suffisait pas, il fallait obtenir que le Roi de Hollande reconnût le fait accompli et exécutât matériellement le traité de Novembre 1831. Or, il ne voulait pas en entendre parler et il se mit en devoir de faire ce que nous appellerions de l’obstruction aux décisions de la Conférence, espérant retarder le plus possible le moment où il devrait céder et c’est ainsi que la majeure partie de l’année 1832 se passa en négociations dilatoires, fort ennuyeuses pour les autres Cours. Notes, réponses, protocoles, se succédèrent pendant toute l’année et l’expédition d’Ancône, désapprouvée par Talleyrand dans sa lettre du 22 mars à Casimir Périer, pas plus que la mort de celui-ci survenue le 16 mai, ne les interrompirent si bien qu’on eût parlé un moment de Talleyrand pour lui succéder, ce qui aux yeux du principal intéressé était simplement impensable.

Finalement la Conférence, lasse de la mauvaise volonté du Roi de Hollande et pressée d’en finir, adopta le 1er octobre 1832 un 70e protocole, le dernier qui improuvait hautement les déterminations du gouvernement des Pays-Bas et qui prévoyait, puisqu’aussi bien l’on était arrivé là, différentes sanctions en cas de persistance dudit gouvernement à ne pas exécuter le traité ; c’est ainsi que la Belgique se voyait libérée du paiement des arrérages dus depuis le 1er janvier 1832, cette décision prenant effet le 15 octobre afin de laisser tout de même un certain répit à la Hollande pour se décider. Par ailleurs, l’Angleterre et la France conservaient leur liberté d’action pour agir de concert avec la Belgique en vue de l’exécution du traité, les plénipotentiaires de Prusse, d’Autriche et de Russie s’étant déclarés obligés d’attendre un certain délai afin de pouvoir recevoir de nouvelles instructions et leurs collègues français et anglais ayant au contraire maintenu leur point de vue d’une solution rapide. C’est donc pourquoi le 22 octobre, la France et l’Angleterre signèrent une convention à cet effet, convention fort importante et qui peut s’analyser grosso modo en un acte patent d’intervention, par l’exemple, l’article 1er porte que le Roi des Français, le Roi d’Angleterre « notifieront à S. M. le Roi des Pays-Bas et S. M. le Roi des Belges, respectivement, que leur intention est de procéder immédiatement à l’exécution du traité du 15 novembre 1831 ». Comme premier pas vers l’accomplissement de ce but, ils requièrent du Roi des Pays-Bas le retrait de ses troupes avant le 12 novembre de tous les territoires attribués à la Belgique, sinon le 13, des troupes françaises entreraient en Belgique pour forcer les Hollandais à se retirer. Si cela ne suffit pas, l’embargo sera mis sur les vaisseaux hollandais amarrés dans des ports anglais ou français. Talleyrand rentré le 10 octobre d’un congé qui avait commencé le 20 juin précédent, répondit à Thomas Raikes qui lui demandait ce que devenait avec cette convention la théorie de la non-intervention : « Non intervention est un mot métaphysique et politique qui signifie à peu près la même chose qu’intervention ». Philosophe, certes Talleyrand l’était mais selon le mot de Napoléon, c’était un philosophe dont la philosophie savait s’arrêter à propos.

Car cette fameuse convention, ratifiée dès le 27 octobre, fut notifiée le 29 au Roi des Pays-Bas par le Marquis d’Evragues et Zermingham, et le 30 au Roi Léopold par le Comte de Latour-Maubourg et Sir Robert Adair. Communiquée le 27 comme annexe à une note de Palmerston aux autres plénipotentiaires, elle ne leur plut guère car les Autrichiens et les Prussiens dans une réponse identique assez sèche, regrettent que l’Angleterre ait jugé nécessaire des mesures coercitives et ne perdent pas l’espoir d’une solution pacifique. Quant aux Russes, ils déclarèrent purement et simplement qu’ils se trouvaient dans le cas prévu par leurs instructions, où l’empereur leur Maître leur faisait un devoir formel de se retirer des conférences. Il ne faut pas oublier à ce sujet que la sœur du Tsar Nicolas 1er avait épousé le prince héritier de Hollande. Quoi qu’il en soit, cette opposition n’empêcha pas Louis Philippe de s’entendre avec le Roi Léopold par une convention du 10 novembre pour l’entrée d’une armée française en Belgique dans le but d’amener l’évacuation de la citadelle d’Anvers et de concerter leur action militaire au cas où les Hollandais prendraient l’initiative des hostilités.

L’armée française était d’ailleurs prête dès le 5 novembre, ce qui fit qu’à l’expiration du délai accordé par la convention du 22 octobre, le 15 novembre, elle put franchir à nouveau la frontière du Nord, sous le commandement du Maréchal Gérard. La réponse hollandaise, mûrie d’avance, ne tarda pas : le 16, le lendemain, le Roi de Hollande prenait un arrêté pour l’exclusion des navires français et anglais des Pays-Bas, en représailles de l’intervention française et de l’embargo mis par la France et l’Angleterre sur les navires hollandais.

Un coup d’épée dans l’eau, si l’on peut dire, car l’armée du Maréchal Gérard avançant en Belgique sans rencontrer grande opposition, mit le siège devant Anvers et après une résistance de pure forme d’un mois, la citadelle capitula le 23 décembre. L’acte de capitulation signé par le Maréchal Gérard et le Général baron de Chassé ne contient pas de clauses très rigoureuses, il vise plus à faire pression qu’à abattre et cela est normal, les Anglais n’auraient pas admis qu’un tel acte put avoir d’autre caractère que comminatoire, c’était au surplus notre intérêt car la France se serait en cas contraire trouvée de nouveau seule devant toute l’Europe.

Le résultat de cette intervention énergique ne fut pas encore la paix définitive ; le Roi de Hollande s’obstina à ne point signer et il fallut attendre six mois pour que le 21 mai 1833 il donnât enfin sa parole de ne point attaquer la Belgique moyennant quoi l’embargo sur les navires hollandais fut levé, les prisonniers libérés et la navigation rétablie sur la Meuse. En fait, la paix était établie et Talleyrand avait eu raison d’écrire que de la capitulation d’Anvers, la Belgique pouvait vraiment compter son existence comme Etat indépendant. La Belgique était effectivement protégée et par l’entêtement des Hollandais, nantie de tout ce qu’elle avait souhaité, elle gardait Anvers et conservait jusqu’à nouvel ordre le Luxembourg et le Limbourg sauf Maestricht. Talleyrand jouissait alors à Londres d’une situation exceptionnelle, on le vit bien lors du voyage en Angleterre du prince héritier, Duc d’Orléans, qu’il accompagna partout et qui reçut grâce à lui un accueil empressé.

Cependant la mauvaise grâce que le Roi des Pays-Bas apportait à reconnaître les faits accomplis amena la reprise des négociations nouvelles dont le détail peut se suivre dans les dépêches presque quotidiennes que l’ambassadeur adressait au Duc de Broglie, mais dont l’exposition ne saurait rentrer dans le cadre de cette étude. Nous noterons simplement la convention provisoire belgo-hollandaise du 18 novembre 1835 liée quant à ses effets à la convention du 21 mai précédent, et relative aux communications militaires de la forteresse de Maestricht et la Déclaration du même jour concernant la navigation sur la Meuse ; Talleyrand, fatigué des atermoiements du Roi de Hollande – « il ne parait vouloir ni répondre ni céder, et nous ne faisons rien qui vaille » écrivait-il le 9 septembre – demanda un congé et l’obtint. Il songeait dès lors à ne plus retourner à Londres, mais Louis-Philippe et le ministère désiraient qu’il continuât à diriger l’ambassade de Londres. Revenu à Paris au mois de décembre, il eut avec le Roi et le Duc de Broglie de longues conversations qui le déterminèrent à retourner à Londres, mais cependant laissèrent intacte sa décision de se retirer définitivement des affaires au mois de mai suivant pensait-il.

Maintenant que nous voilà arrivés au terme de l’étude de la difficile question belge, jetons un coup d’œil en arrière et essayons d’embrasser dans leur ensemble les résultats de cette affaire, de faire la synthèse de l’action de Talleyrand et enfin, d’analyser la situation internationale en 1833.

Si l’on peut noter le parallélisme des deux missions de Talleyrand à Londres, en 1791 et en 1830, à plus forte raison il est permis de signaler le parallélisme des négociations qu’il mena à Vienne en 1814 et à Londres en 1830. À Vienne, ambassadeur d’un Roi nouvellement instauré et dont l’autorité manquait de bases, à Londres, ambassadeur d’un Roi nouvellement monté sur le trône et dont l’autorité était aussi fragile que celle de Louis XVII dans ses assises intérieures, c’est de la même manière, par les mêmes procédés que Talleyrand parvint à maintenir la paix générale, tout en rendant à la France sa place au sein des Nations Européennes, et en contribuant à affirmer l’autorité de son maître, c’était à vrai dire la paix qui était son principal but, et il la conserva par deux fois en rassurant l’Europe alarmée fortement prévenue contre nous, en lui montrant l’évidente modération des deux Rois qu’il représenta successivement, et en manifestant sans cesse que la règle essentielle de la Diplomatie française devait être la crainte des grands bouleversements de territoires et de souverainetés, qu’ils fussent l’œuvre de la force ou des traités. Philosophies, principes juridiques ou politiques, idéologies, n’étaient à ses yeux que des moyens et non des fins. Il était le contraire d’un doctrinaire, d’un homme à principe mais il ne manquait pas d’idéal ; seulement le sien était très élevé ce qui fait que peu d’hommes ont pu l’apprécier à sa juste valeur, c’était la France, la France en tant que « Personne, en tant que nation permanente et vivante, ce n’était pas les idéologies, ce n’était pas les régimes, ce n’était pas les sentiments. Il est certain que de telles conceptions peuvent choquer beaucoup de gens par leur hauteur et leur élévation, car elles vont à l’encontre de tous les préjugés et de toutes les idées à priori qui sont l’apanage de la plupart des gens, elles vont aussi à l’encontre de l’aspiration à l’absolu que les hommes cultivent au fond de leur cœur et qu’ils utilisent comme fondement de leurs idées. Cependant, ce sont vraiment des vues d’hommes d’Etat et bien que le fait de les énoncer puisse choquer, il semble que leur application n’ait pas eu de si mauvais résultats.

Du point de vue diplomatique, la situation de l’Europe en 1833 était assez changée, les grandes puissances qui s’étaient entendues en 1830 au sujet de la Belgique en étaient arrivées trois ans plus tard, à former deux groupes, d’une part la France et l’Angleterre qui avaient résolu à elles seules par la force des armes le conflit entre Bruxelles et La Haye, d’autre part l’Autriche, la Prusse et la Russie qui restaient fidèles à l’esprit de la Sainte-Alliance. L’entrevue de Münchengractz du 9 au 19 septembre 1833 cristallisa leur alliance en consacrant la politique de réaction dont Metternich demeurait le champion. Les trois souverains s’engageaient mutuellement à agir si l’un d’eux rencontrait quelque résistance, le tsar en Orient, l’Autriche en Allemagne ou en Italie.

Le moyen de faire échec à cette politique c’était de resserrer les liens entre Paris et Londres et c’est vers ce but que désormais tendront tous les efforts de Talleyrand.


2ème PARTIE



TALLEYRAND, AMBASSADEUR DE LA FRANCE


Il agira alors non seulement en tant qu’ambassadeur du Roi Louis-Philippe mais aussi et principalement en tant qu’ambassadeur de son pays, de la France permanente et c’est pourquoi il semble préférable d’examiner la Quadruple Alliance dans la seconde partie de ce Mémoire à laquelle nous arrivons maintenant et qui s’intitule : l’action à Londres de Talleyrand en tant qu’ambassadeur de la France. Talleyrand en effet a toujours pensé, depuis sa jeunesse jusqu’à la veille de sa retraite, qu’une entente avec l’Angleterre et l’Autriche serait la meilleure garantie de la paix. Nous commencerons notre exposé par l’étude de ses idées sur cette question en remarquant leur étonnante permanence à travers les régimes et les vicissitudes politiques de toute sorte, sous la Constituante sous l’Empire même, à Vienne, et enfin avec Louis-Philippe. Puis nous verrons Talleyrand agir avec soin et prudence à la fin de sa vie en vue de la réalisation de ses idées favorites, saisissant avec joie l’occasion des négociations avec le Portugal pour en faire la Quadruple Alliance.

Nous tirerons enfin de ces idées et de la façon dont elles furent réalisées les leçons utiles pour le présent et pour l’avenir en ne nous attachant pas seulement aux résultats historiques mais de façon générale, et en fonction de la diplomatie française permanente.

Il est remarquable de constater que les idées générales de Talleyrand, ses principes politiques et diplomatiques n’ont guère varié au fond, pendant toute sa vie longue et mouvementée. Si en politique intérieure, il a toujours préféré une monarchie constitutionnelle, sauf à utiliser au mieux tous les autres régimes, quitte à les abandonner dès qu’inutiles, de même en politique étrangère, il s’est toujours tenu à quelques idées clés dont la moindre n’est pas celle d’une trentaine avec l’Angleterre. Il s’en montrait déjà partisan en 1786 à 32 ans en préconisant dans une lettre à son ami le Duc de Lauzun « d’asseoir sur l’éternelle et inébranlable base de l’intérêt commun l’alliance de deux pays qui doivent et peuvent commander la paix au monde ou qui « cesseront jamais de l’ensanglanter en se déchirant ». Et un peu plus tard, il déclarait l’Assemblée constituante que « jeter dès à présent les grandes bases d’une éternelle fraternité entre l’Angleterre et la France serait un acte profond de politique vertueuse et rare » et il avait mis ces idées en pratique en inspirant à Mirabeau son fameux projet d’entente avec Londres. De telles manifestations lui avaient à ce moment-là valu de succéder à Mirabeau à la présidence du comité diplomatique (nous dirions à la Commission des Affaires Etrangères) de la Constituante. Lui-même un peu plus tard, avait été envoyé à Londres en 1791 en mission officieuse afin d’essayer d’obtenir l’alliance, tout au moins la neutralité de la grande puissance la plus libérale d’Europe et alors la moins inquiétée par la Révolution. S’il avait échoué dans cette mission, il l’avait regretté et n’en avait pas pour autant abandonné ses idées favorites. Il les soutiendra à nouveau sous le Directoire, mais les Directeurs ne les entendront pas, trop absorbées par la politique intérieure. Il les développera devant Bonaparte Premier Consul, puis Empereur et espérera un moment les réaliser et s’en servir pour asseoir solidement la paix. Malheureusement la mort de Fox en 1806 l’empêcha de trouver audience à Londres et en France, Napoléon se laissera de plus en plus entraîner nolens volens vers l’alliance russe et la guerre.

À Vienne en 1815, Talleyrand se servira de l’amitié anglaise pour rompre la coalition et aura la joie de la voir concrétisée tout en même temps que l’alliance autrichienne dans le fameux traité secret du 3 janvier 1815 qui avait avant tout le principal mérite de sortir la France de l’isolement dans lequel les 4 Cours ex-alliées l’avaient tenue jusqu’alors. Par ailleurs, il facilita grandement les choses en rassurant l’Autriche et l’Angleterre et en leur permettant, curieux paradoxe, d’accéder aux vues du Tsar en Pologne assurées qu’elles étaient d’être garanties par ces traitées contre une éventuelle agression russe.

15 ans plus tard, ambassadeur à Londres, Talleyrand adressait le 17 novembre 1830 une longue dépêche au Général Sébastiani ; il y exposait ses idées sur la politique extérieure de la France et en particulier sur les relations qu’elle devait avoir avec l’Angleterre. En voici quelques passages : « La France ne doit point songer à faire ce que l’on appelle des alliances. Elle doit être bien avec tout le monde, et seulement mieux avec quelques puissances, c’est-à-dire entretenir avec elles des rapports d’amitié qui s’expriment lorsque des éléments politiques se présentent.

Ce genre de lien doit avoir aujourd’hui un principe différent de celui qu’il avait autrefois ; ce sont les progrès de la civilisation qui formeront désormais nos liens de parenté. Nous devons chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la civilisation est plus avancée ; c’est là que sont nos vraies ambassades de famille. Ceci conduit naturellement à regarder l’Angleterre comme la puissance avec laquelle il nous convient d’entretenir le plus de relations ; je dois faire observer qu’il y a entre elle et nous des principes communs et qu’elle est la seule puissance avec qui nous en ayons d’essentiels.

L’Europe est certainement en ce moment dans un état de crise. Eh bien : l’Angleterre est la seule puissance qui comme nous veuille franchement la paix. Les autres puissances reconnaissent un droit divin quelconque ; la France et l’Angleterre n’attachent plus là leurs origines.

Que quelques états soient ou ne soient pas disposés à la paix, il faut que la France et l’Angleterre déclarent qu’elles la veulent et que cette volonté, émanée des deux pays les plus forts et les plus civilisés d’Europe s’y fassent entendre avec l’autorité que leur puissance leur donne.

Quelques-uns des cabinets qui marchent encore sous la bannière du droit divin ont en ce moment (1830) des velléités de coalition. Ils soutiennent leur droit divin avec du canon. L’Angleterre et nous nous soutiendrons l’opinion publique avec des principes. Les principes se propagent partout et le canon n’a qu’une portée dont la mesure est connue. »

« Je suis convaincu que c’est avec l’Angleterre que la France doit chercher à agir ». Et quelques mois plus tard, Lamartine qui se trouvait à Londres recueillait de la bouche de Talleyrand cette déclaration, cette confidence pourrait-on dire :

« Voyez combien je suis heureux dans ma vieillesse : en 1792, j’ai tenté ici de réconcilier Pitt et Mirabeau et de former entre l’Angleterre libérale et la France révolutionnaire une alliance qui aurait tenu la tige de la balance du monde. Eh bien : en 1830, la fortune me réservait pour dernière œuvre de venir à Londres avec la même mission et d’y défendre les mêmes principes que j’y défendais alors. « Ce rêve de l’abbé de Périgord, le Prince de Talleyrand allait, au bout d’un demi siècle environ, le transformer presque en réalité, car ses quatre années d’ambassade à Londres firent de lui, sinon l’auteur, du moins le précurseur de l’Entente Cordiale. Ceux qui le représentent comme l’homme de toutes les palinodies confondent l’essentiel et l’accessoire, les doctrines et les régimes, les programmes et les partis. Tant en politique extérieure où il recherche toujours l’alliance anglaise qu’en politique intérieure où il aura pour idéal la monarchie constitutionnelle qu’il préconise en 1789, et qu’il contribue à établir en 1830, il donne l’exemple de la continuité dans les desseins. Malgré les déviations que les circonstances lui infligent, il n’y a pas sur le plan des principes, sinon sur celui des moyens, de carrière plus rectiligne que la sienne, bien qu’il n’y en ait pas d’aussi longue. En ce qui concerne nos rapports avec l’Angleterre, il s’inspira toujours de 2 maximes qui, plus d’un siècle après, domineront la politique de Delcassé : régler les litiges coloniaux afin de pouvoir collaborer dans le domaine de la politique générale et dans le domaine économique, ne pas perdre de vue que « deux nations voisines dont l’une fonde sa prospérité principale sur le commerce et l’autre sur l’agriculture, sont appelées par la nature éternelle des choses, à bien s’entendre et à s’enrichir l’une par l’autre. » Ce langage qui nous montre les deux pays complémentaires l’un de l’autre, Talleyrand le tint dès son arrivée à Londres, en Février 1792 et ne se départit pas ensuite des idées qu’il énonçait, sauf à les « mettre en veilleuse » pour quelque temps. Car il ne cessera jamais de travailler à « s’asseoir sur l’éternelle et inébranlable base de l’intérêt commun l’alliance de deux pays qui doivent et peuvent commander la paix du monde et qui ne cesseront jamais de l’ensanglanter en se déchirant ».

Mais il avait bien vu que si l’entente franco-anglaise assurerait la paix, elle n’aurait de base sérieuse que dans des « intérêts communs » ; il ne faut pas oublier en effet que selon le mot d’un homme d’Etat anglais, « l’Angleterre n’a pas d’amitiés particulières, elle n’a que des intérêts permanents ». Et s’ils sont prêts à proclamer bien haut leurs buts humanitaires et leurs idées généreuses, les Anglais se retrouvent toujours curieusement eux-mêmes dans la pratique et adoptent une attitude qui les a parfois fait traiter de perfides justement à cause des apparentes incohérences de leurs paroles et de leurs actes, si leurs idées sont généreuses, ils n’oublient pas qu’en pratique il ne faut pas demander aux idées d’être généreuses, mais justes et parfois aux sentiments d’être généreux. L’on ne fait pas de bonne politique avec du sentiment. Mais il en faut tout de même un peu car c’est là un puissant ressort qui permet d’agir sur les collectivités. Nous autres Français avons l’habitude, de par notre tempérament, de mêler le sentiment à tout et de faire de la générosité à tout moment, parfois mal à propos et contre notre intérêt D’où entre autres déboires nos déconvenues lors des « ententes cordiales » successives avec l’Angleterre. Les Anglais ne les envisageaient pas de la même façon que nous, ils en faisaient quelque chose comme une sorte de « Société en nom collectif », alors que nous-mêmes nous y voyions plutôt une association entre bons amis.

Car il y a eu plusieurs ententes cordiales au cours de l’histoire, à partir de 1834, date de la première apparue, dont nous allons étudier maintenant l’origine et la fondation.

L’on se souvient que Talleyrand était parti en congé au mois de septembre 1833 et qu’il avait rejoint son poste fin décembre de la même année sur les instances du Roi et du Duc de Broglie ; il demeurait cependant ferme sur sa décision de se retirer des affaires dans un avenir assez proche. C’est pourquoi, lorsque, dès son retour à Londres, il reprit la direction de l’Ambassade qui avait été gérée en son absence par M. de Bacourt à titre de chargé d’affaires, il renoue aussitôt ses conversations avec les membres du cabinet anglais. Il entretient Lord Grey et Palmerston des intentions du gouvernement français : « Un simple expédient, leur dit-il, serait fort dangereux, il paraîtrait n’être que le résultat d’une intrigue ou l’expression détournée de notre humeur et ce que nous devons éviter avant tout. Le vrai moyen de réussir, pour nous, est dans une action franche, énergique, sans menace, sans arrière-pensée. »

Mais ces ouvertures ne furent pas bien reçues et le Ministère anglais laissa traîner les pourparlers ; au bout de trois mois, rien encore n’avait été conclu. Dans les premiers jours d’avril 1834, l’Amiral de Rigny avait remplacé le Duc de Broglie au Ministère des Affaires Etrangères et Talleyrand lui écrivit qu’il était temps de reprendre le projet d’un traité d’alliance défensive qu’il avait soumis au Cabinet anglais « une alliance intime entre la France et l’Angleterre a été au début et à la fin de ma carrière politique mon vœu le plus cher, convaincu comme je le suis que la paix du monde, l’affermissement des idées libérales et les progrès de la vraie civilisation ne peuvent reposer que sur cette base ». « Un tel traité, écrivait-il encore à Rigny, est devenu pour ainsi dire une nécessité, aussi bien pour l’Angleterre que pour la France… Un traité d’alliance entre les deux gouvernements consoliderait notre situation en Europe. Il offrirait pour tous un gage de sécurité et du maintien de la paix, parce qu’il mettrait fin à toutes les intrigues des autres cabinets pour nous séparer. »

Les conversations avec Palmerston reprirent sur cet objet. Celui-ci proposa à Talleyrand de faire adhérer la France au traité que la Grande-Bretagne était en train de négocier avec l’Espagne et le Portugal pour soutenir les gouvernements de la Reine Marie-Christine et de la Reine Maria II contre les prétendants Don Carlos et Don Miguel. C’était au-dessous de la dignité d’une grande puissance d’adhérer au traité arrangé par l’autre. Cependant l’ambassadeur accepta cette idée, mais sous la condition que la France devint « partie contractante » au lieu d’être seulement partie adhérente. La France y entrerait ainsi ou pas du tout. Une ardente controverse diplomatique s’ensuivit. Après des débats prolongés et bien des séances fatigantes, Talleyrand sortit victorieux de la lutte et le 22 avril 1834 fut signé à Londres le « Traité de la Quadruple Alliance » ou convention entre la Grande-Bretagne, la France, l’Espagne et le Portugal.

La Reine régente d’Espagne et le Duc de Bragance, régent de Portugal, désirant faire cesser les troubles de la péninsule ibérique, se sont mis d’accord pour demander le secours des rois de France et de Grande-Bretagne et ceux-ci ont consenti – le mot est savoureux – à agir comme parties audit traité. Avec Talleyrand, au nom de Louis-Philippe, ont donc signé ce traité, au nom de la Reine régente d’Espagne, Don Manuel Pardo Fernandez de Pinedo, condé de Villa Paterna y Florida Blanca, ministre plénipotentiaire à Londres ; au nom du Duc de Bragance, Don Cristobal Pedro de Moraes Sarmento, envoyé extraordinaire à Londres et au nom du Roi de Grande-Bretagne, son ministre des relations extérieures, Vicomte Palmerston.

L’essentiel des dispositions du traité concernait la répression des agissements des deux prétendants espagnol et portugais, Don Carlons et Don Miguel et arrêtait les mesures à prendre par les Princes ibériques dans ce but. L’article 3 promettait la coopération navale anglaise et l’article 4 engageait la France à agir au cas où ses alliés le lui demanderaient.

La satisfaction fut grande en France et Rigny put écrire à l’Ambassadeur « Je ne puis trop vous redire, Mon Prince, combien le traité fait bonne mine ici, et combien on vous admire pour l’avoir conclu ». C’était aussi le sentiment de Royer Collard, grand ami de Talleyrand, qui écrivait au Baron de Barante, autre ami du Prince « Après ce coup de maître, Monsieur de Talleyrand reviendra glorieux s’il revient, je crois qu’il a bien servi la France ». Il avait aussi bien servi l’Europe en général et les autres alliés en particulier, et pour le remercier de ses services, la Reine régente d’Espagne le fit Grand Croix de l’Ordre Royal et Eminent de Charles III, se montrant en cette occasion plus généreuse que le Roi Léopold de Belgique qui se refusa toujours à comprendre Talleyrand au nombre des dignitaires de l’Ordre qu’il avait fondé lors de son accession au trône.

Pour compléter les dispositions pratiques du Traité de la Quadruple Alliance, une convention additionnelle fut signée à Londres le 18 août de la même année par les mêmes plénipotentiaires afin de coordonner plus étroitement leur action en faveur de la Reine Isabelle et du Duc de Bragance. Le Roi des Français et le Roi de Grande-Bretagne s’engageaient chacun dans la mesure de ses forces et ensemble à favoriser les deux gouvernements libéraux de la péninsule ibérique, le Roi Louis-Philippe, en empêchant qu’ « aucune espèce de secours en hommes, armes ou munitions de guerre soient envoyés du territoire français aux insurgés en Espagne », et le Roi d’Angleterre à fournir à Sa Majesté catholique tous les secours d’armes et de munitions de guerre que S.M. pourra réclamer et, en outre, à l’assister avec des forces navales si cela devient nécessaire.

Ayant ainsi parachevé son œuvre et réalisé ses vues les plus chères, Talleyrand, après avoir donné sa signature à cette convention – le dernier acte de sa vie diplomatique – quitta Londres pour n’y plus revenir et arriva à Paris dès le 22 août.

Aussi bien, l’été de 1834 avait été triste pour les cercles diplomatiques de Londres. Les Lieven partaient. L’arrogance de Palmerston, qui avait insisté pour envoyer comme ambassadeur en Russie le seul homme qu’il savait que le Tsar ne recevrait pas, avait abouti au rappel de l’ambassadeur de Russie à Londres. Pendant 22 ans, la Princesse de Lieven avait été à la tête de la société londonienne et, pendant les 4 dernières années, la Duchesse de Dino lui avait suscité une sorte de rivalité qui lui plaisait. La seule émotion qu’elles eussent en commun était la haine de Palmerston. D’ailleurs Mme de Dino sentait que le temps était venu aussi pour la mission de Talleyrand de prendre fin. Elle avait remarqué qu’en 1832, comme il prenait congé du Roi, celui-ci avait dit « j’ai chargé mon ambassadeur à Paris de dire à votre gouvernement que j’insiste pour vous garder ici ». En 1833, « quand revenez-vous ? » et en 1834 « quand partez-vous ? » Le Roi marin n’était pas diplomate et cette femme intelligente lisait probablement plus dans les paroles du rude vieillard qu’il n’avait jamais voulu dire. Elle voyait dans cette cordialité décroissante l’influence de Palmerston.

N’ayant plus l’oreille du Foreign Office, en baisse à la cour, l’Ambassadeur pensait-elle, ne serait pas en favorable position pour poursuivre sa mission. Il valait mieux pour lui demeurer sur l’excellente impression qu’avait laissé dans les esprits son dernier acte, et c’est pourquoi, aidé par Royer Collard, elle suggéra au Prince de se retirer définitivement des affaires.

Et celui-ci, après quelques hésitations – tout homme répugne à signer son propre arrêt de mort – et un peu aussi, doit-on dire, peut-être parce qu’une de ses paroles favorites était : « Pas de zèle, Messieurs, surtout pas de zèle ! » adressa le 13 novembre sa lettre de démission au Ministre des Affaires Etrangères. « Lorsque la confiance du Roi, disait-il, m’appela, il y a 4 ans à l’ambassade de Londres, la difficulté même de la mission me fit obéir. Je crois l’avoir accomplie utilement pour la France et pour le Roi, deux intérêts toujours présents à mon esprit, étroitement confondus dans ma pensée. » Revenant sur les résultats de sa mission, il écrivait un peu plus loin : « Dans ces quatre années, la paix générale maintenue a permis à toutes nos relations de se simplifier ; notre politique, d’isolée qu’elle était, s’est mêlée à celle des autres nations, elle a été acceptée, appréciée, honorée par les honnêtes gens et les bons esprits de tous les pays. La coopération que nous avons obtenue de l’Angleterre n’a rien coûté, ni à notre indépendance, ni à nos susceptibilités nationales. »

Cependant, envisageant toujours les choses de façon réaliste, il écrivait dans sa lettre au Roi datée du 23 novembre : « J’ai grâce à vous, Sire, obtenu pour la Révolution de Juillet le droit de cité en Europe. Ma tâche est accomplie et j’insiste aujourd’hui pour me retirer parce que j’en ai le droit et le besoin… Lorsqu’il y a 4 ans, je suis parti pour l’Angleterre, j’étais aux yeux de la France, de cette France, si sévère dans ses susceptibilités nationales, ce que j’ai toujours voulu être, l’homme de la France… »

Et le Prince précisait dans une autre lettre, adressée celle-ci à Madame Adélaïde « nous avons depuis 4 années tiré de l’Angleterre tout ce qu’elle pouvait nous donner d’utile, puisse-t-elle ne nous rien transmettre de nuisible… Lord Palmerston et moi, nous ne nous entendons plus et nous ne nous plaisons plus guère. Il ne faut pas que le service du Roi souffre de cette mésintelligence… Je crois devoir à la place que peut me destiner l’histoire, de ne pas compromettre le souvenir des services que j’ai été assez heureux pour pouvoir rendre à la France, à travers les vicissitudes infinies qu’elle a traversées depuis plus de cinquante années. En prolongeant mon action, désormais sans objet, je serai sans utilité pour mon pays et ne pourrai que nuire à ma dignité personnelle. »

Ainsi demeurait-il ce qu’il avait toujours été, heureux d’avoir pu réaliser l’alliance avec l’Angleterre. Au moins il ne nourrissait en elle ni de trop grands espoirs ni de trop généreuses illusions et ceci nous amène à essayer de tirer de ses vues sur l’Angleterre et sur la diplomatie française, les leçons que nous croyons possible d’en déduire pour le présent et pour l’avenir.

Autant qu’il soit possible de le faire, de l’étude que nous venons de tracer des deux principaux actes de la mission de Talleyrand en Angleterre : le règlement de la question belge et la Quadruple Alliance, nous croyons pouvoir dégager les quelques idées générales suivantes :

Talleyrand nous semble avoir eu en face des problèmes politiques deux attitudes successives, non pas contradictoires mais complémentaires,

1°) D’abord observer avec soin les faits, s’en tenir au réel et au possible, analyser les causes, les effets temporaires et les effets plus durables, relier les événements entre eux. Déduire ensuite de cette observation attentive des faits, les principes supérieurs paraissant les conduire ou pouvoir les conduire ; les proclamer en les présentant sous une forme plus ou moins philosophique et annoncer en même temps sa volonté de les respecter, tout en essayant sans le dire, d’en tirer en faveur de son pays le meilleur parti.

2°) Mais par ailleurs, ne pas s’y cramponner et ne pas s’y attacher de façon rigide et absolue, c’est-à-dire ne jamais oublier selon le mot connu qu’il n’y a d’absolu que la constance du relatif et surtout agir en conséquence, ce qui revient à ne pas perdre de vue que les faits sont changeants et instables parce que vivants, qu’il faut les utiliser en les apprivoisant de peur et avant qu’ils ne se vengent car en définitive c’est à eux que revient le dernier mot en politique.

Ainsi, Talleyrand semble réaliser en un compromis habile et rare la synthèse de deux des plus puissants esprits du monde, sinon des deux plus puissants. L’esprit anglo-saxon et l’esprit latin, c’est-à-dire allier le caractère positif souple et quasi instinctif de l’un à la tendance intellectuelle, ordonnée, généralisatrice de l’autre. Une telle combinaison est rarissime et quasi insaisissable, ce qui explique l’attrait de la personnalité de Talleyrand et aussi son caractère mystérieux et presque impénétrable.

C’est dans ces dispositions d’esprit que Talleyrand jugeait nécessaire l’alliance anglaise, y voyant un moyen non une fin, le moyen de maintenir la paix, moyen inspiré par l’observation des faits et conditions géographiques, géopolitiques, économiques, etc. etc. Cette entente qui doit être assez étroite ne doit pas cesser d’être une entente c’est-à-dire qu’elle semble devoir être conçue plus comme une association que comme une alliance, elle ne doit pas être le souci dominant de notre diplomatie, et c’est pourquoi nous devons nous attacher sur un pied de parfaite égalité, non pas seulement juridique mais aussi positive, sans perdre de vue le soin de la maintenir, nous ne devons pas craindre de parler haut et fort, persuadés que ce n’est pas en accédant d’avance à ce que les autres arrangeront pour nous que nous obtiendrons respect et considération, mais bien plutôt en n’hésitant pas à proclamer nos points de vue de façon nette claire, franche, en les présentant si possible sous un angle général et sous leur aspect de principe, sans avoir peur non plus de parler fort, afin de mieux faire apprécier ultérieurement la modération de notre politique en nous permettant de faire certaines concessions après avoir annoncé notre fermeté, le tout en gardant perpétuellement le sens de la mesure, du réel et du possible.


CONCLUSION


Maintenant que nous sommes arrivés au terme de l’étude de la dernière mission de Talleyrand et après en avoir parcouru les pas avec lui, il semble possible de conclure qu’elle fut dans son ensemble heureuse et fructueuse. La délicate question belge, résolue pour le mieux sans qu’il ait été nécessaire de troubler la paix, ni de recourir aux armes outre mesure, l’entente avec l’Angleterre transformée en alliance pour le plus grand intérêt des deux pays à cette époque, ces deux résultats nous paraissent plaider avec suffisamment d’éloquence en faveur de l’ambassadeur de Louis-Philippe.

Que l’on se souvienne en effet de la situation délicate où dès son arrivée à Londres il se trouva placé : dans la Belgique qui venait de s’affranchir et de répudier à jamais les Orange-Nassau, comme dans la France qui venait de rompre avec l’esprit de la Sainte-Alliance, un fort courant s’agitait et menaçait de briser l’équilibre européen dont la Sainte-Alliance formait le cadre.

L’extrême excitation des esprits en France et en Europe avant éveillé l’attention des gouvernements et leur inspirait des intentions très nettes de répression. La Belgique indépendante, mais c’était la première atteinte, et quelle atteinte portée à l’édifice laborieusement construit à Vienne – c’était aussi la ruine des garanties assurées à la Prusse qui avait voulu en 1815 écarter la France des pays rhénans et à l’Angleterre qui n’avait plus à craindre la menace militaire d’Anvers. Or la France de 1830 ne pouvait manquer d’éprouver de la sympathie pour la Révolution Belge mais elle ne pouvait pas non plus s’aliéner l’Angleterre dont la bienveillance lui était nécessaire pour sa propre stabilité en Europe. Au milieu de combien d’écueils, Talleyrand n’eût-il pas à se diriger.

C’est dans ces circonstances mieux encore qu’au ministère des Affaires Etrangères ou au Congrès de Vienne, qu’il fût donné d’apprécier ce que peuvent pour un agent diplomatique, la patience, la persévérance, la souplesse et surtout l’influence des relations personnelles car la diplomatie est moins une science qu’un art, et cet art se compose pour une bonne partie, de l’intimité qui règne entre ceux qui y participent. Talleyrand, maître hors de pair, dans toutes ces qualités, les mettrait au service de sa grande intelligence, de son sens aigu du réel et du possible et ainsi put-il, tout en ne reniant rien des principes du Roi qu’il représentait, parvenir à requérir droit de cité en Europe pour ce Roi, régler la question belge, et à réaliser la quadruple alliance, renversant ainsi l’ordre et l’équilibre des puissances en Europe, transformant l’Angleterre de réticente qu’elle était en 1830, en alliée en 1834.

Et si Talleyrand fut toujours convaincu que l’entente franco anglaise était nécessaire et commandée par la nature et les faits, du moins eût-il l’esprit de ne pas en faire une panacée, ne s’attachant, si l’on veut allier au fond des choses qu’à servir la France en tant que telle, en tant même que « personne » et avant tout à maintenir la paix, mais non pas comme Louis-Philippe le fera un peu plus tard, la paix à tout prix, fut-ce même au prix de la dignité et de l’honneur.

Lamartine, dont l’esprit était pourtant très différent de celui de Talleyrand, s’est plu à rendre hommage à son action bienfaisante quand il l’a appelé le « diplomate de la paix, le pondérateur de l’équilibre, le conservateur économe de la vie des peuples ». Nous nous plaisons à terminer par ce mot du grand poète, qui ne fut pas du tout un grand politique, mais dont la sensibilité et l’intuition rejoignent là l’intelligence et l’habileté du diplomate, convaincus que nous sommes qu’il est toujours possible, si l’on en a vraiment la volonté, de maintenir la paix entre les peuples, que l’on peut toujours avec un minimum d’esprit de compromis, régler les différents au mieux de l’intérêt de tous et des siens propres ; en évitant le plus possible de recourir aux arguments armés, dont nous avons encore vu trop récemment les épouvantables effets.


BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE


Prince de Talleyrand : Mémoires publiés par le Duc de Broglie, 5 volumes ; Ambassade à Londres, Correspondance publiée par G. Pallain : 1 volume

Lacour Gayet : Talleyrand 4 volumes

Bourgeois : Manuel de Politique étrangère Tome 3

Madelin : Talleyrand

Comte de Saint-Aulaire : Talleyrand

Debidour : Histoire Diplomatique de l’Europe T. 1

Duff Cooper : Talleyrand

Lucas Dubreton : Louis Philippe

Martens : Recueil des Traités Tome X 1826-1832, Tome XI 1830-1834, Tome XII 1827-1835, Tome XIII 1832-1836

Dr René Lafforgue : Talleyrand (l’Homme de la France)

Gugliemo Ferrero : Reconstruction Pouvoir

Duchesse de Dino : Chronique

Prince de Metternich : Mémoires

L.T. Arrigon : Une amie de Talleyrand « La Duchesse de Courlande »

De Clercq : Recueil des Traités de la France, Tomes III et IV

Leroy : Talleyrand économiste et financier, Thèse Paris





******************************************


Paris - La Sorbonne - S. D.







RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




Optimisé pour
Espace de téléchargement