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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 13 FEVRIER 1807

SUR LES MANOEUVRES DE L'ANGLETERRE

CONTRE LE CONSUL DE FRANCE A ALGER



N° 256

13 février 1807

Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous mander, les 5 et 7 janvier dernier, que le Dey au mépris des traités les plus solennels, et de l’assurance donnée de m’accorder un délai nécessaire pour vous écrire, avait livré aux anglais la pêche du corail et nos concessions d’Afrique moyennant 50 000 piastres fortes de redevances annuelles.

Pour déterminer à cette mesure le prince, qui n’y paraissait que trop disposé, les anglais, par l’organe de leur coriphée Escudero, appuyé par les meneurs, avaient fait publier au palais et à la marine les nouvelles les plus ridicules. Ils avaient annoncé :

Que l’empereur de France avait déclaré la guerre à la Régence, et qu’il avait fait apposer le séquestre sur les propriétés et bâtiments algériens dans les ports de France, de Hollande et d’Italie.

Qu’un débarquement considérable de russes et d’anglais s’était effectué dans le royaume de Naples et que le roi s’était enfui précipitamment de la capitale avec quelques troupes qui avaient échappé au massacre général des français.

Que la cour de Madrid allait déclarer la guerre à la France et qu’une armée de 180 000 espagnols était prête à franchir les Pyrénées.

Que le Grand Seigneur, à la suite d’une révolution arrivée à Constantinople, avait uni ses troupes aux russes, et que l’empereur, mortellement blessé, était cerné en Pologne par 500 000 prussiens, ottomans et moscovites.

Qu’enfin les soldats français, débandés de toutes parts, attaqués par les maladies, se séparaient journellement de leur souverain, et se fusillaient les uns les autres, etc…, etc…

Ces nouvelles, tout absurdes, tout incohérentes qu’elles étaient, détruites par des bulletins récents de la Grande Armée, répandus par moi dans toute la ville, passèrent pour certaines au palais et à la marine, parce qu’on aime toujours à croire aux événements qui flattent, et que d’ailleurs les meneurs, le ministre de la marine surtout, avaient reçu les présents nécessaires à l’effet de faire croire au prince, auprès duquel tous les rôles sont distribués pour en écarter la vérité. On se livra dans le palais à une joie immodérée. Le Dey se fit répéter, avec complaisance, par Escudero, les nouvelles, et s’écriait à chaque instant : Inch Allah ! Inch Allah ! (que Dieu le fasse) Que la foudre écrase jusqu’au dernier des français ! Et l’on ne parle plus que de la pesanteur des chaînes dont je devais être chargé aussitôt qu’on aurait la confirmation de ces heureuses nouvelles par le brick-courrier d’Espagne, qu’on attendait à tous les instants. Votre Altesse Sérénissime prendrait mes rapports pour des fables si je consignais ici les détails de toutes les extravagances qui ont été débitées ici pendant plusieurs jours.

Mais malheureusement le courrier, arrivé ici le 21 janvier, et, quelques jours après, un bâtiment de Livourne en apportèrent de toutes contraires. Grand embarras parmi les meneurs, et surtout pour le consul anglais : on se remue alors de toutes les manières ; on s’applique à défigurer, à nier même les nouvelles favorables aux français ; on s’empare de celles, annoncées par plusieurs lettres de l’arrivée d’un capidji du Grand Seigneur pour réclamer satisfaction en faveur de la France ; de l’expédition d’une division, qui devait paraitre en même temps que lui, et surtout d’un séquestre apposé à Marseille sur les bâtiments algériens. On dit que l’envoi d’un chaouch de la Porte est tellement une nouvelle controuvée, qu’un traité du mois d’octobre dernier, qu’on représente, la lie de la manière la plus étroite avec la Russie ; que la preuve évidente d’une rupture entre elle et la France et du système d’hostilité contre Alger, est le séquestre apposé sur les propriétés et bâtiments de ses sujets ; que toutes les nouvelles venues d’Espagne et de Livourne sont autant d’impostures ; que les français avaient publié que le roi de Prusse s’était brûlé la cervelle – C’est une proclamation supposée, qui avait été trouvée sur un bâtiment français pris par un corsaire de Gibraltar, et que le consul anglais lui-même avait rendue publique ici, qui a donné lieu à cette nouvelle. --, tandis qu’il est constant qu’il est toujours à la tête de son armée ; que l’empereur de France n’avait pris que quelques places sans défense, et qu’il lui demandait un armistice, etc… etc… etc…

Cependant les articles des 39 ème et 49 ème bulletins de la Grande Armée à l’égard de la Porte, que je rends publics, embarrassent infiniment le parti anglais ; mais l’agent britannique parait avoir les ordres de ne rien échapper ici, et, voyant l’influence prête à lui échapper, il distribue des présents à tous les Grands – J’ai sous les yeux la note du prix qu’ils ont coûté ; elle s’élève à 14 500 piastres fortes --, et il en promet de très riches qu’il attend de Londres. Alors les plus grandes absurdités passent de nouveau pour des faits exacts, parce qu’on a payé pour les faire accréditer, et que je n’ai rien dépensé pour faire croire à l’évidence.

Alors ma position devient plus critique que jamais. On va jusqu’à persuader au Dey que des mesures de défenses sont indispensables, et qu’il convient de s’assurer de ma personne, et de m’envoyer, chargé de chaînes, aux travaux de la montagne. J’oppose à ces horribles menées une contenance ferme ; mais elle eût été inutile, si une lettre du Bey de Constantine ne fût venu fort à propos pour déjouer ces mesures, à peu près déterminées.

En rendant compte au prince de ses premières opérations contre Tunis, qui ont eu quelques succès, ce gouverneur, de la conduite duquel j’ai toujours eu à me louer, a mandé qu’un préjugé favorable aux français était, depuis des siècles, consacré parmi les habitants de la province, et qu’il était de son devoir d’avertir qu’on avait vu avec beaucoup de mécontentement la cession aux anglais de la pêche du corail et des concessions. Il ajoutait que des bruits s’étaient répandus que la France, mécontente d’Alger, devait fournir aux tunisiens des canonniers pour occuper le fort de Kef, et que, si ce passage était défendu par des français, il ne pouvait dissimuler qu’il serait difficile de le franchir. Enfin le gouverneur de Constantine priait le Dey, si les démêlés qu’il avait avec moi étaient de nature à être arrangés, de les terminer le plus tôt possible, pour ne pas exposer l’expédition à manquer.

Ces observations, d’abord mal prises, ont failli être funestes au Bey de Constantine, mais elles ont fini par faire une grande impression sur le prince. Les meneurs mêmes ont cru prudent de se taire sur mon compte, et, depuis quelques jours, je m’aperçois que l’influence de leurs protégés a déjà perdu.

Tous les genres de bruit se répandent ici sur la situation des affaires de la France ; mais l’expédition d’une division, le séquestre dans les ports de France et d’Italie sur les bâtiments algériens, dont la levée est annoncée par plusieurs lettres particulières, et l’envoi d’un capidji du Grand Seigneur, sont les principales nouvelles qui occupent généralement les esprits.

Dans un moment où Sa Majesté est occupée de trop grands intérêts pour pouvoir porter sa pensée sur une poignée de pirates qui se sont persuadés qu’ils en imposent au plus puissant des souverains, il serait possible qu’une de ces mesures fut adoptée. Connaissant la scène et les caractères, qu’il me soit permis, Monseigneur, de consigner ici quelques réflexions rapides.

Sur l’expédition d’une division : je craindrais qu’elle n'en imposât pas assez dans les circonstances, où l’on croit n’avoir rien à redouter de la France. Elle pourrait, sans doute, obtenir satisfaction sur quelques points ; mais il est difficile de penser qu’elle fût de la nature de celle que Sa Majesté a droit d’exiger.

A l’égard du séquestre dans les ports de France, de Hollande et d’Italie et surtout à Livourne : cette mesure, très redoutée ici, pourrait m’exposer à des violences ; mais n’est-elle pas l’acte le plus équitable de représailles ? Les algériens n’ont-ils pas saisi dans leurs ports même et confisqué 4 bâtiments français, dont les équipages sont dans les bagnes ? N’ont-ils pas violé l’asile du vice-consul de Bône, où ils ont pris pour plus de 50 000 piastres fortes de corail ?

Sur l’envoi d’un chaouch du Grand Seigneur : très souvent, sans doute, les firmans reçus ici avec le plus grand respect sur la tête et sur les yeux, n’ont d’autre effet que de produire quelques centaines de sequins à celui qui en est porteur, parce qu’on sait la valeur qu’y attache la poste elle-même, qui ne les délivre que pour se débarrasser d’importunités. Mais, lorsque le Grand Seigneur veut sérieusement se faire obéir ici, les algériens se soumettent toujours. C’est ce qui arriva, il y a cinq ans, à l’égard des Impériaux et des anglais, qui réclamèrent leurs esclaves, le paiement des bâtiments confisqués et l’expulsion de l’agent français. Sur un simple firman du Grand Seigneur, mais qui annonçait pour clause expresse, qu’il n’aurait égard qu’aux rapports qui seraient transmis par le consul anglais, 400 esclaves furent délivrés sans rançon, 80 000 sequins envoyés à Constantinople, et je fus obligé de sortir d’Alger.

Je suis instruit que les anglais, qui viennent d’obtenir les concessions d’Afrique, chercheront, au moyen de simulations, à faire entrer en France et en Italie les cuirs, cires et laines de la province de Constantine qui ne peuvent être exportées avec avantage qu’à Marseille et à Livourne. Votre Altesse Sérénissime jugera sans doute convenable de faire donner des ordres pour que tout bâtiment chargé dans un des ports du royaume d’Alger soit confisqué comme appartenant aux anglais, à moins qu’il ne soit muni d’un certificat du chargé d’affaires de Sa Majesté qui constate qu’il est véritablement propriété algérienne, et que les anglais n’y ont aucun intérêt.

M. Dos Santos, officier de la marine portugaise, et esclave de cette Régence, m’a remis les deux lettres ci-jointes, l’une pour Sa Majesté et l’autre pour Votre Altesse Sérénissime. Je n’ai pris d’autre engagement envers lui que celui de vous les adresser. C’est ce jeune officier qui, dans le temps, fut placé dans ma maison. Je lui dois la justice de déclarer qu’il a toujours témoigné beaucoup d’attachement pour la France, et un grand désir de servir dans notre marine.

L’expédition contre Tunis ne parait plus problématique ; les troupes doivent partir après les fêtes des Kurban Beïram, c’est-à-dire dans 12 à 15 jours. L’artillerie est déjà sur une frégate prête à mettre à la voile, et qui la débarquera à Bône. C’est le nouvel Agha qui commandera l’expédition.

Daignez….

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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