Optimisé pour
Espace de téléchargement













CADN 22PO/1/37




RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS










LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 4 DECEMBRE 1806

SUR DIFFERENTS SUJETS



N° 249

4 décembre 1806

Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous rendre compte par mes dernières dépêches, et particulièrement par celle du 25 septembre, N° 251, des attentats commis à Bône. J’ai joint à cette lettre, expédiée par duplicata voies d’Alicante et de Marseille, le rapport très circonstancié de M. le vice-consul Léon.

Par ma lettre du 20 novembre, N° 244, expédiée par triplicata, voies de Bône et d’Oran, n’ayant eu, depuis longtemps, aucune occasion directe, Votre Altesse Sérénissime se sera convaincue que le système, dévoilé dans mes précédentes dépêches, de réactiver la course, et de ne respecter aucune des puissances d’Italie n’était plus un problème. Je joins ici le quadriplicata de cette lettre et l’état des prises faites et condamnés par les algériens. Le nombre des hommes s’élève à 259 ; l’évaluation des objets confisqués est portée à 105 923 piastres fortes.

Je dois à Votre Altesse Sérénissime quelques explications sur les événements de Bône.

Le capitaine Monti avait reçu à Cagliari des passeports parlementaires de tous les consuls pour porter à Tunis 80 esclaves musulmans. Ayant rempli sa mission, il devait retourner directement en Sardaigne. Pourquoi se rend-t-il sur la côte de Barbarie, à Tabarque, à Bône, pour y faire, dit-on, la contrebande, et y prendre des marchandises qu’un parlementaire, selon toutes les lois de la mer, ne peut embarquer ? Pourquoi n’est-il pas muni de son passeport ou congé français, qu’il dit avoir laissé entre les mains de M. le consul de Sardaigne ? Il ne l’y a déposé, dit-on, que parce qu’il est suranné. On sait que les algériens ne reconnaissent que cette pièce, qu’ils confrontent avec celle que je leur remets ici.

Dominichi était capitaine d’une espéronnade de prise anglaise, acheté dans le temps à Tunis par M. Raimbert, vice-consul à Tabarque. Cette espéronnade était, à la vérité, munie d’un congé français, mais ancien, non pas même émané du gouvernement consulaire, mais du Directoire. Au haut était écrit : République française ; ces mots avaient été effacés. Plus bas ceux : le Directoire exécutif etc… avaient également été biffés, et on y avait substitué ceux du nouveau passeport : Napoléon, par la grâce de Dieu, empereur des français. Plusieurs autres mots étaient encore effacés. L’espéronnade d’ailleurs n’avait aucun rôle d’équipage ; elle était, assure-t-on, désarmée à Tabarque, et il paraitrait que M. Raimbert aurait pris quelques marins pêcheurs, et qu’il s’y serait embarqué avec le capitaine Dominichi. Mais M. Raimbert a évité l’orage en s’échappant, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, au moyen de ses intelligences avec le vice-consul anglais Escudero. C’est par de pareilles manœuvres qu’on compromet l’état, ses agents et de malheureux marins.

Les passeports donnés aux 23 felouques napolitains prises à Bône ne paraissent pas avoir été délivrés par Sa Majesté l’Empereur des français, comme l’avaient déclaré les patrons. Ces felouques sont toutes parties de Torre del Greco, munies de feuilles imprimées en italien, exprimant à la vérité : Nous Napoléon premier, par la grâce de Dieu, empereur des français, roi d’Italie, etc… ; mais elles ne sont signées que par un commissaire de marine du lieu. Il m’a été impossible de m’en procurer une seule.

Tels sont les renseignements qui me sont fournis par M. Léon, arrivés ces jours-ci de Bône.

Au système de réactiver la course se sont jointes les intrigues des anglais. Votre Altesse Sérénissime daignera se rappeler tous les moyens que je dus employer pour déjouer, à l’époque de la coalition dernière, celles de M. Cartwright, qui ne tendaient à rien moins qu’à me faire assassiner. M. Cartwright fut chassé, et le gouvernement britannique, s’occupant à Berlin d’une autre coalition, ne pensa plus qu’à renouer ses intrigues ici : il y fit précéder son nouvel agent par un nommé Hargrave, négociant failli à Tunis, qui, par des sacrifices secrets, prépara les esprits. J’ai vu ici chez l’horloger français Davin une pendule dont il a fait présent au Dey, et qu’on a évalué à plus de 5 000 piastres fortes. Hargrave ne put maintenir Escudero à Bône ; mais il lui donna l’ordre de venir ici lorsqu’il fut chassé ; alors, par de nouveaux présents, il prépara, avec la marine algérienne, son retour à Bône. J’opposai fermement au prince ses assurances les plus solennelles ; mais les meneurs étaient gagnés, et la porte du palais me fut fermée, ainsi qu’elle continue à l’être pour tous les consuls. Alors le nouvel agent britannique, M. Blankney, ou plutôt l’agent du gouvernement de Malte, parut, distribua encore des présents, et, malgré l’irrégularité de ses pouvoirs, se fit accréditer. J’ose prévoir encore que son influence sera de peu de durée. Il se flatte cependant qu’il se rendra maître de nos concessions d’Afrique ; mais, pour cela, il faut faire rompre un traité solennel et authentique ; et stipulera-t-il les redevances exorbitantes qu’on dit être exigées de la Régence ? Et quels avantages l’Angleterre, même dans les circonstances, peut-elle retirer de l’exportation des denrées de la province de Constantine ? Où les portera-t-elle ? Qui exploitera la pêche du corail ? J’affirme que les français seuls peuvent le faire.

Je dois cependant instruire Votre Altesse Sérénissime que le Dey persiste dans ses résolutions : indépendamment des lismes, il exige, avant de nous rendre les concessions d’Afrique, que la France consente et envoie ici les présents d’usage aux Grands de la Régence, aux employés du palais et de la marine, au Bey de Constantine, au divan de Bône, et acquitte le droit de scarpa, qui, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, ne sera dû que dans cinq ans. D’après tous vos ordres, qui me défendent de consentir aucun présent avant que la Régence en ait envoyé ici, je n’ai pas dû accéder à des propositions aussi honteuses : je me suis borné à répondre que j’aurais l’honneur de vous en écrire et que je communiquerais votre réponse. Ainsi, en acquittant les lismes pour la troisième année, je n’ai pas cru, dans cet état de choses, devoir fournir sur Son Excellence le ministre de l’Intérieur des traites pour la quatrième année. Encore les lismes de la troisième ne seront-elles pas entièrement dues, puisque les concessions sont censées nous être retirées depuis le 25 juillet, époque du retour d’Escudero à Bône, et, peu après, de la violation de la maison consulaire, et que la troisième année n’a expiré que le 13 septembre.

Je supplie Votre Altesse Sérénissime de me donner les directions les plus promptes sur cet objet. J’informe mon fondé de pouvoirs qu’il ne doit accepter et acquitter mes traites que d’après vos ordres précis. Le Dey persiste à méconnaitre les 2 306 cafis de blé qui nous sont dus, et à ne pas vouloir faire rembourser les sommes provenant des marchandises saisis dans les comptoirs, à l’époque de la déclaration de guerre de l’an 7, quoiqu’un article du dernier traité soit précis à cet égard.

Le 27 novembre le brick-courrier d’Espagne est arrivé ici ; il m’a apporté les bulletins de la Grande Armée, annoncés par la lettre que Votre Altesse Sérénissime m’a fait l’honneur de m’adresser le 21 octobre, et aux dispositions de laquelle je me conformerai. Je me suis empressé de les répandre. Les meneurs et les anglais ont d’abord essayé d’en faire suspecter l’authenticité ; mais la vérité a été plus forte que toutes leurs intrigues, et personne ne doute aujourd’hui de l’entrée de l’armée française à Berlin. Ces grandes nouvelles, et l’époque de l’anniversaire du couronnement et de la bataille d’Austerlitz ont formé pour nous une double fête le 2 de ce mois, les pavillons de Sa Majesté flottaient à la pointe du jour, sur ma maison de campagne. A la tête des agents du gouvernement et de tous les français, je me suis rendu à l’hospice, où une messe solennelle et un te deum ont été chantés en actions de grâces. Je suis sorti de l’église aux acclamations réitérées de Vive l’Empereur. Tous les consuls, accompagnés de leurs familles, se sont spontanément rendus à ma maison de campagne pour me porter leurs félicitations. A la suite d’un dîner nombreux, où, malgré la diversité des intérêts politiques, la gaité la plus franche a régné, où les toasts : au grand Napoléon, à ses braves armées, ont été portés avec enthousiasme, un bal s’est prolongé très en avant dans la nuit. La singularité du beau palais où j’habite, soutenu par de superbes colonnes de marbre blanc, illuminé de toutes parts, formait un coup d’œil véritablement curieux et ravissant.

Des corsaires anglais, composés de génois, de napolitains, d’espagnols et même de français, conduisent journellement ici des prises espagnoles. Ils mouillent à la côte où ils font la contrebande, s’informent du moment où les bâtiments doivent sortir, les attendent derrière une pointe et s’en emparent. Il y a des communications journalières entre l’Espagne et Gibraltar, publiquement approvisionné par nos alliés.

La Régence d’Alger a demandé des sommes énormes au Bey de Tunis, qui, dit-on, refuse de se prêter à aucun arrangement. On continue d’assurer ici que l’expédition est déterminée pour le printemps.

Le chef de la nation hébraïque a été destitué ; c’est David Bacri qui le remplace. Il a beaucoup à faire pour obtenir l’influence de son ami Busnach.

On parle toujours de l’armement des corsaires après les fêtes du Beïram qui approchent.

Ce que j’avais l’honneur de vous mander par ma lettre du 30 octobre, N° 243, à l’égard de la Hollande vient de se vérifier : M. Fraissinet, consul général, signifia dernièrement au Dey, en vertu d’ordres de son gouvernement l’avènement au trône de Hollande de l’auguste frère de Sa Majesté. Le Dey répondit qu’il en était enchanté ; qu’il valait mieux être gouverné par un que par plusieurs, et qu’il espérait que l’envoi des redevances que la Hollande devait lui fournir éprouverait désormais moins de difficultés. Aussi s’est-on empressé, quelques moments d’après, de réclamer ces redevances. Elles étaient acquittées depuis longtemps, en argent ; mais il y a 7 à 8mois, on le réclama en nature. M. Fraissinet en écrivit au gouvernement. Aujourd’hui la Régence les exige en argent. Une année est échue, et, quoique la seconde soit exigible qu’au mois d’avril prochain, le Dey demande impérativement que les deux années soient payées après les fêtes du Beïram, c’est-à-dire, dans 8 à 10 jours. M. le consul de Hollande, qui me parait déterminé à ne pas acquitter, ne peut manquer d’être vivement inquiété sur cet objet, ainsi que sur tant d’autres qui se présentent journellement pour les nations tributaires. L’Agha, par exemple, vient d’être étranglé : il a fallu faire des présents au nouveau. C’est le 5ème Agha étranglé ou destitué depuis 15 mois, et les puissances tributaires ont été forcées de faire des présents à tous ceux qui se sont succédés.

M. Fraissinet m’a dit qu’il avait reçu l’ordre de son gouvernement de s’entendre avec moi pour tout ce qui concerne les affaires de la Hollande, mais il ne m’a signifié rien officiellement, quoique je l’ai engagé à le faire, et je n’ai aucun ordre de Votre Altesse Sérénissime à cet égard. Sans doute je n’en ai pas besoin pour m’intéresser à tout ce qui peut concerner un pays si étroitement lié aux états de mon souverain mais je désirerais cependant avoir des directions précises, et je supplie Votre Altesse Sérénissime de me les donner, ne fusse que pour ménager l’amour propre d’un agent qui a été toujours mon ami, mais qui naturellement doit être de traiter par lui-même les affaires de son gouvernement. Il est de mon devoir de rappeler encore ici à Votre Altesse Sérénissime que, quoique la Hollande n’ait aucun bâtiment dans la Méditerranée, le consul n’en sera pas moins exposé à tous les genres de tracasseries, et peut-être plus que dans tout autre temps, parce que, n’ignorant pas que la Hollande doit cesser d’être tributaire, on n’épargnera aucun des moyens de l’avaniser jusqu’au moment où il faudra cesser de la considérer comme telle.

J’ai eu l’honneur de vous mander que je devais fournir une piécette par jour aux équipages des 23 felouques napolitaines prises à Bône avec les passeports de Sa Majesté l’Empereur ; mais, outre que cette paie eût exigée une somme de 32 piastres fortes par jour, j’ai réfléchi que les anciens sujets de Sa Majesté le roi de Naples n’auraient pas manqué d’exiger la même paie, et j’ai cru devoir renoncer à ce projet. Je fais faire à l’hospice, , de deux jours l’an, une soupe économique, qui ne me reviendra pas à plus de 120 ou 130 piastres par mois. Si cependant Votre Altesse Sérénissime m’ordonne de fournir la paie aux malheureux napolitains pris avec les passeports de Sa Majesté l’Empereur, je trouverai les moyens pour satisfaire à cette dépense.

L’Agha a été étranglé le 12 novembre. Les soldats mécontents remuent dans les casernes ; les affaires de France, dont ils s’inquiètent fort peu, servent de prétexte. Le mécontentement est général ; mais le fatal cordon épouvante. Nos dernières nouvelles font faire des réflexions aux gouvernants. Le bruit est général ici que la Porte doit intervenir dans nos démêlés, et le palais tremble. J’avais d’abord pensé qu’un firman du Grand Seigneur devait faire peu d’effet ; mais dans les circonstances, conçu dans les termes convenables, porté par un homme de tête, chargé de s’entendre avec moi (condition indispensable, car il serait bientôt gagné ici) point de doute qu’il ne fit trembler Alger

Daignez….

P. S. – Je viens d’être instruit d’une manière non officielle, mais que je dois néanmoins regarder comme telle, que, dans le cas où les anglais donneraient une augmentation des redevances, la Régence me donnerait la préférence au prix offert, mais toujours à la condition de l’envoi des présents. J’ai répondu qu’il n’était pas en mon pouvoir d’abandonner les concessions d’Afrique, que de donner une mozone d’augmentation aux lismes. J’ai ajouté que d’ailleurs je ne pensais pas que le Dey eût le pouvoir de nous les retirer, parce que je croyais que la concession primitive faite à la France avait été stipulée par le Grand Seigneur lui-même. Cette observation a paru un peu embarrassée.

Autre P. S. – Je viens de m’assurer, par les traités, que les concessions d’Afrique ont été données aux français par une capitulation passée à Constantinople entre l’empereur de France Henri IV et le sultan Akhmet en 1604, c’est-à-dire ; il y a 202 ans. Ce traité a été ratifié par tous les Deys d’Alger, particulièrement en 1694, c’est-à-dire, il y a 112 ans, et récemment surtout, de la manière la plus solennelle, par v Mohammed Pacha. Ce traité donne aux français seuls les droits, particulièrement dans le royaume d’Alger, de faire la pêche du corail, et de faire exclusivement commerce au Bastion, à la Calle, au Collo, et dans tous les lieux où ils désirent s’établir.

Dubois Thainville.




******************************************









RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL / HOME PAGE
RETOUR AU CHAPITRE I : BIOGRAPHIE
RETOUR AU CHAPITRE II : ECRITS
RETOUR AU CHAPITRE III : TRAITES
RETOUR AU CHAPITRE IV : TEXTES, MEMOIRES ET OPINIONS
RETOUR AU CHAPITRE V : REPRESENTATIONS
RETOUR AU CHAPITRE VI : COLLECTION COMBALUZIER
RETOUR AU CHAPITRE VII : DOCUMENTS ET CARTES POSTALES
RETOUR AU CHAPITRE VIII : EVENEMENTS CONTEMPORAINS





© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




Optimisé pour
Espace de téléchargement