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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 13 THERMIDOR AN VIII

[1 AOUT 1800]

SUR LA SITUATION DES FRANCAIS

APRES L'ARMISTICE



N°40

Alger, le 13 thermidor an 8 de la République [1er août 1800].

Citoyen Ministre,

Par ma lettre du 1er de ce mois je vous annonçais mon arrestation par les anglais, ma sortie, je pourrais dire miraculeuse de Mahon, mon arrivée ici sur les passeports mêmes de nos ennemis et l’accueil que j’avais reçu de la part du Dey et des Grands de la Régence.

J’espère que vous aurez approuvé la suspension illimitée des hostilités conclue le 30 messidor [19 juillet] que je vous annonçais également par cette lettre, et que vous aurez fait immédiatement défendre aux armements français de courir sur ceux d’Alger, comme il a été donné des ordres de la part du Dey de respecter le pavillon national : il est convenu que tout bâtiment pris de part et d’autre après le 30 messidor sera rendu avec sa cargaison et ses équipages.

J’ai reçu des malheureux militaires de Corfou les lettres les plus déchirantes : ils étaient livrés aux travaux les plus pénibles sous un soleil brûlant, ils ont reçu quelques allègements. Ils étaient écrasés sous les coups de bâton ; il a été fait des défenses de les maltraiter. Ils étaient nus ; je leur ai fait distribuer des souliers et quelques chemises. Ils ont réclamé une augmentation de paye, ne pouvant vivre avec un temin par jour (environ 7 s.1/2 de notre monnaie) Je n’ai pu, dans l’état de pénurie, où je me trouve, leur accorder ce qu’ils réclament cependant avec justice. Deux obstacles s’opposent à leur délivrance ; le belic (trésor public) a payé 25 000 sequins aux capteurs, et le gouvernement ne voudrait pas perdre cette somme. Les talents de ces infortunés sont utiles à cette Régence dans un moment surtout où elle fait construire une frégate, et l’on se sert de tous les prétextes pour prolonger leur esclavage. Leur liberté cependant m’est solennellement promise par le Dey aussitôt que les maures pris l’an passé sur le brick algérien par la flotte combinée, seront rendus ici. L’agent d’Espagne, qui me seconde avec zèle, vient encore d’en recevoir la nouvelle assurance de la part du Dey.

J’écris au commissaire Dannesy pour l’engager à pousser le départ de ces africains, qu’on annonce être à Barcelone.

Malgré mon refus constant à consentir aucune somme pour condition de la paix, le Dey persiste à exiger deux cent mille piastres fortes. Le développement de tous les avantages pour cette Régence d’un prompt accommodement avec nous ; l’expédition manquée mais forte, des dangers d’insulter plus longtemps une nation puissante, qui veut la paix, mais qui ne redoute pas la guerre, ont pu ébranler mais ne déterminent point l’avide Mustapha incapable de toute espèce de considération politique. « Quel mérite, lui fis-je dire dernièrement, la Régence d’Alger aura-t-elle aux yeux du gouvernement français de se rapprocher de nous, quand nous aurons commandé la paix à tous les peuples par la force de nos armes ? Le Dey ignore-t-il que les russes sont retirés de la coalition ? Que l’Empereur d’Allemagne, battu sur tous les points, ne peut plus nous résister ? Que la paix avec l’empire ottoman est la conséquence nécessaire et prochaine de celle qui va se conclure avec l’Autriche, et que le gouvernement français, justement offensé des refus qu’une démarche franche et loyale ne devait pas lui faire présumer, pourrait bien vouloir venger un jour des injures qu’il est disposé à oublier aujourd’hui ? Le Dey se dit notre ami ; et les anglais tirent de différents points de l’Afrique des approvisionnements qui nous sont refusés. Le Dey se dit notre ami ; et par une violation jusqu’ici sans exemple, il retient dans le plus affreux esclavage 250 militaires inutilement réclamés par 3 firmans de la Porte. Le Dey se dit notre ami ; et il veut assujettir la République à une redevance qu’il sait indigne d’elle, et qu’elle ne consentira jamais. Le premier consul ne m’a pas envoyé ici pour acheter la paix ; il a vu l’intérêt d’un rapprochement pour les deux nations ; comptant sur la vieille amitié qui nous lie avec les musulmans portés par des intrigues ennemis à des mesures contraires à leurs propres intérêts, le gouvernement français m’a chargé de rappeler et de faire valoir les droits communs, et l’on doit juger qu’il n’a pu m’autoriser à signer aucune espèce de transaction humiliante…. »

Je suis bien éloigné de croire que ce langage ait été fidèlement rendu au Dey par M. Busnach, son conseiller intime auquel il était tenu ; mais je m’aperçois cependant depuis quelques jours qu’il a eu son effet : le Dey s’exprime souvent en termes affectueux sur mon compte. Son neveu est venu me voir. Le Kasnadan, ami très zélé des français l’accompagnait ; ils ont accepté un déjeuner, des fruits que je leur ai offerts ; ils sont restés 4 heures avec moi, et m’ont envoyé le lendemain des couvertures et des flacons d’essence de rose, accompagnés contre tous les usages d’une lettre très obligeante écrite en français.

Je leur ai fortement parlé de la manière affreuse avec laquelle on traitait les français ; ils m’ont engagé à prendre patience quelques moments, et m’ont assuré que tout se terminerait au gré de mes désirs. Il faut conclure de tout ce qu’ils m’ont dit, des assurances qui me sont données par MM. Busnach et Bacri et des dispositions favorables que je remarque dans une infinité d’esprits, que la négociation est dans un état aussi favorable qu’on peut le désirer ; mais deux passions fortes : l’avidité du Dey et la haine du Vekilhandji combattent mes efforts continuels.

Il serait difficile de vous peindre l’avilissement dans lequel j’ai trouvé les français à Alger. Les circonstances, il est vrai, ont beaucoup contribué à la perte de notre considération, à l’anéantissement total du crédit national, à la destruction de nos établissements, à toutes les préventions défavorables qui se sont élevés contre nous ; mais (il m’en coûte de le dire) tous les genres de faiblesses, de frayeurs, de fausses démarches, d’impérities ont parfaitement secondé nos ennemis. Tant de maux seront réparés, j’espère, citoyen ministre, et je vous prie de compter sur quelque courage et sur un dévouement sans borne ; mais j’ai besoin de toute votre confiance, de tout l’appui du gouvernement. D’abord il faut qu’insensiblement l’agent public puisse se soustraire du joug, sous lequel il est obligé de se coucher dans les circonstances, et pour y parvenir, j’ai d’abord besoin d’un drogman sage, éclairé, courageux. Le citoyen Astoin Sielve, interprète et chancelier de ce commissariat, a éprouvé quelques désagréments. Les préjugés contre lui sont tels, qu’il ne peut plus paraitre chez le Dey et les Grands de la Régence. La mesure de lui donner un successeur est donc celle qui vous paraitra la plus instante. Le citoyen Sielve d’ailleurs vous a demandé plusieurs fois son changement, il me charge lui-même d’insister de nouveau auprès de vous pour l’obtenir. Une probité intacte, de longs services lui donnent des droits à votre justice et je remplis un devoir bien cher à mon cœur en vous le recommandant avec le plus vif intérêt. S’il m’était permis de vous signaler quelqu’un, je vous indiquerai le citoyen Lesseps qui, je crois, parle le barbaresque et la langue turque. Le citoyen Sielve, qui désire servir en Europe, pourrait le remplacer à Cadix. Je sais que je rends un mauvais service au citoyen Lesseps en vous proposant de le retirer d’Espagne pour l’appeler dans ces malheureuses contrées ; mais je le crois trop bon citoyen pour supposer qu’il refuse un emploi où ses talents peuvent être utiles. Vous pourriez lui donner le titre de vice-consul.

Les finances m’occupent essentiellement, et si le courrier qui doit partir, me laisse encore quelques moments, je vous adresserai avec celle-ci tous les états que vous m’avez demandés. Je ferai tout mes efforts pour assurer sur mon crédit personnel le service du trimestre courant ; mais je vous demande un peu d’ordonnance et de faire acquitter, aussitôt que les états de dépenses vous seront parvenus, les sommes qui en formeront le montant. Le rétablissement du crédit national dépend uniquement de cette mesure, je traiterai plus longuement cet article dans la lettre qui appartient au bureau des fonds.

Il m’est bien agréable de vous rappeler encore tous les égards qui m’ont été prodigués par les agents des différentes nations. Ils ont donné dans leurs jardins à l’occasion de mon arrivée des fêtes, auxquelles la franchise et la gaité ont paru présider ; je vivrai avec tous dans la réserve convenable, mais j’ai cru remplir le vœu du gouvernement en écartant les nuages qui s’étaient élevés entre mon prédécesseur et quelques consuls, parce que j’ai toujours pensé qu’un agent diplomatique doit, autant qu’il est possible, se concilier tous les esprits.

Une barque expédiée par le commissaire de Majorque a mouillé dans le port le 11. J’ai reçu par cette occasion votre lettre sans date du mois de prairial, à laquelle était jointe la copie de celle du citoyen Angelucci sur les armements portugais, d’une dépêche de notre ambassadeur à Madrid et de la note officielle qui l’accompagnait ; je vous remercie de ces différentes communications ; j’en ai fait l’usage convenable.

Le même courrier m’a apporté beaucoup de lettres qui confirment nos victoires en Italie, et l’armistice conclu avec l’Empereur, dont on doutait encore ici. Je me suis empressé de communiquer ces nouvelles à la Régence.

Le commissaire Saint Sauveur, en m’instruisant qu’il vous annoncé mon arrestation par les anglais m’assure en même temps qu’il a reçu mes premières lettres d’Alger ; je me flatte conséquemment de l’espoir que vous aurez bientôt connu ma relaxation et mon arrivée ici.

La tyrannie des anglais excite l’indignation à Alger même. « Ils ont le pavillon très élevé, disait ces jours derniers le Vekilhandji ; ils s’abaisseront bientôt. » et vous jugerez que je néglige aucune circonstance d’entretenir ces dispositions. Un bâtiment ragusais sorti de Marseille, richement chargé pour le compte du Dey et des négociants Bacri, a été conduit à Mahon. Malgré toutes les réclamations de la Régence le navire et la cargaison ont été déclarés bonne prise. Le Dey réclame avec force. L’on attend avec une vive impatience les réponses de Mahon.

C’est un juif qui gère ici les affaires de l’Angleterre. Le gouvernement de Londres y avait envoyé dernièrement un consul général ; il fit au Dey des propositions qui furent repoussées ; il remit à la voile quelques jours après son arrivée. On nous menace de l’envoi d’un nouvel agent ; je l’attends avec assurance.

Nous recevons les lettres les plus affligeantes de Tunis. Les français y sont toujours ensevelis dans une espèce de bagne, où ils sont menacés de la plus affreuse épidémie. Le malheureux Devoize est réduit au désespoir. Je sollicite sans relâche depuis la conclusion de l’armistice une lettre du Dey d’Alger, à l’effet d’engager celui de Tunis à traiter nos concitoyens avec plus d’humanité. Cette lettre m’a encore été solennellement promise hier au soir. Aussitôt qu’elle sera expédiée, je l’adresserai par un courrier extraordinaire au commissaire Devoize avec le paquet que vous m’avez remis pour lui.

Salut et respect.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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