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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 1 AOUT 1806

SUR LES AGISSEMENTS DU

VICE-CONSUL ANGLAIS DE BONE



N° 236

1er août 1806.

Monseigneur, les commencements du règne d’Akhmet Pacha n’avaient pas été favorables à notre influence. J’ai eu l’honneur de vous rendre compte des dangers auxquels j’ai été personnellement exposé, et des intrigues de l’agent anglais qui a été chassé. Je ne vous avais pas laissé ignorer que le Dey était un homme sanguinaire ; mais je lui avais supposé plus de discernement, et je l’avais cru surtout incapable de se laisser gouverner. Il est avec plus de connaissances, aussi susceptible que son prédécesseur de recevoir de fausses impressions.

Un maure, nommé Akhmet, est drogman du palais. Ce titre paraîtrait annoncer qu’il est l’interprète du prince dans toutes les occasions. Le drogman du Dey n’est établi que pour le service de l’intérieur du palais et pour les affaires du pays. Akhmet ne sait pas une langue européenne, pas même, je pense, le turc. Cette place, dans aucun temps, n’a donné du pouvoir à celui qui en a été revêtu. Mais Akhmet, étant allié du prince par sa femme, a acquis une influence sans bornes sur son esprit, et il jouit déjà auprès de lui d’autant de pouvoir que le juif Busnach en avait auprès du malheureux Mustafa. Cet homme très immoral, odieux à tout Alger, plus avide encore que ne l’était Busnach, déjà maître de tout le commerce du pays, surtout ennemi fanatique du nom français, n’a pu manquer de voir avec beaucoup de jalousie la faveur dont je jouissais auprès du prince depuis 6 ou 7 mois. Il ne dissimulait même nulle part qu’il me ferait incessamment subir le sort de M. Cartwright, consul d’Angleterre, sur les traces duquel néanmoins j’ai été bien éloigné de marcher, car celui-ci allait souvent chez le Dey plusieurs fois par jour, et l’entretenait des affaires du pays, tandis, au contraire, que j’ai eu le plus grand soin de ne le voir que très rarement et pour les seuls intérêts de Sa Majesté.

La marine algérienne, comme j’ai eu l’honneur de vous le mander bien des fois, est essentiellement notre ennemi. Votre Excellence connait toute la haine que conserve pour nous Youssouf Vékilhandji, qui en est le maître.

C’est lui qui, en l’an7 [1798-1799], détermina la guerre contre la France, qui fit charger de chaînes mon prédécesseur et tous les français, et qui les traita comme les derniers des esclaves.

C’est lui qui exerça les plus horribles traitements envers les 250 malheureux soldats de la garnison de Corfou, qui ont langui pendant seize mois dans les bagnes, au mépris de toutes les lois de la guerre et de la mer, et de trois firmans de la Porte qui les avait réclamés.

C’est lui qui, envoyé en l’an 9 [1800-1801] à Constantinople, provoqua une seconde fois contre nous la guerre qui n’eut aucune suite, mais qui me força de me retirer pendant dix mois à Alicante avec tous les français, qui avaient été condamnés, ainsi que moi, à la chaîne.

C’est lui qui, en l’an 11 [1802-1803], sur les plaintes que j’avais portées à la Régence contre le raïs Ali-Tatar qui avait bâtonné un de nos capitaines sur la rade de Tunis, eut l’impudence de dire en plein divan que j’étais un imposteur, et que le raïs algérien avait, au contraire, bien traité le capitaine français, auquel il avait offert le café à son bord. Une division des forces navales de Sa Majesté parut sur cette rade, obtint satisfaction de cet attentat et de tous les griefs dont la France avait à se plaindre.

Depuis cette époque Youssouf Vekilhandji avait paru vouloir se rapprocher de moi, et je n’avais rien négligé pour le ramener à des sentiments plus justes envers la France : sa maison particulière est voisine de la mienne, et nous avons fait, de temps en temps, un échange de présents d’amitiés.

Mais les ressentiments du Vekilhandji ont été plus forts que toutes les considérations. Dans toutes les affaires que j’ai eues avec la marine, je l’ai vu constamment prononcé contre nous, ainsi que Votre Excellence aura dû s’en convaincre par ma correspondance : rapports mensongers sur toutes les prises que j’ai eues à défendre ; pièces soustraites ; faux témoignages exigés des raïs sur le coran même ; traitements inouïs envers ceux qui venaient auprès de moi pour faire valoir leurs droits ; etc… etc…. J’en aurais trop à dire à Votre Excellence si je devais rappeler ici toutes les atrocités de ce ministre algérien. Les dernières restitutions que j’ai obtenues des trois capitaines génois Schiaffino, Bollo et Bonorino, et de Vincent de Palma, napolitain ayant le passeport français qui avait été soustrait, ont surtout réveillé chez lui tous les sentiments de haine. L’élévation des augustes frères de Sa Majesté aux trônes de Naples et de Hollande, de Naples surtout, qu’il regardait comme les Indes d’Alger, y ont mis principalement le comble. En parlant de l’immortel empereur des français, il n’emploie publiquement que des expressions que mon respect pour son auguste personne ne me permet pas de consigner ici.

Il était naturel que le Vekilhandji se liât étroitement avec le tout puissant drogman du Dey, et c’est ce qu’il n’a pas manqué de faire pour m’attaquer, l’un à la marine et l’autre au palais. Il faut détruire l’influence du consul de France, a-t-il dit publiquement, ou brûler les armements d’Alger.

Le drogman du Dey a commencé par établir un usage qui n’a jamais existé à Alger, et qui est, en même temps, injurieux à tous les gouvernements, contraire à leurs intérêts et à leurs droits. Lorsque nos drogmans se présentent au palais pour y traiter eux-mêmes en notre nom, ou pour solliciter une audience pour le consul, ils se sont, de tout temps, adressés directement au Dey, sans aucune espèce d’intermédiaire. Aujourd’hui on exige qu’ils s’adressent d’abord au drogman ou au Khaznedar, qui ne sont que des espèces de valets, lesquels après s’être fait donner compte des motifs de la démarche du consul, les rendent à leur manière, ou ne les rendent même pas au Dey, qui juge ou est censé juger l’affaire, ou si le consul sera ou ne sera pas reçu. J’ai déclaré formellement que je ne me soumettrais jamais à cette innovation, et, depuis qu’elle est établie, j’ai toujours laissé ignorer à mon drogman même le motif de ma démarche. Nos drogmans sont des algériens que le Dey peut faire bâtonner ou étrangler d’un moment à l’autre. Ils ne sont conséquemment auprès de nous que les serviteurs et les espions de la Régence, sans aucun attachement pour le gouvernement qui les paie ; mais il est une infinité d’affaires de détail qui ne peuvent être traités par le consul, et qui doivent être confiées au drogman. Aussi, depuis quelque temps, ont-elles été jugées par le drogman du Dey ou le Kheznedar, sans qu’on en ait même référé au Dey, avec lequel seul je dois traiter.

M. Bille, consul de Danemark, avait répondu à la Régence des 80 000 piastres fortes consenties par M. Jérôme Bonaparte pour le rachat des 230 esclaves italiens, liguriens et français d’Oran. Le Dey n’avait pas voulu de ma responsabilité : « Irai-je prendre l’empereur de France à la barbe, dit-il, s’il te prenait l’envie de ne pas payer ? » Les lettres de change que j’ai fournies pour cet objet ayant été protestées, on a voulu en rendre responsable M. Bille, et l’arrêter au moment de son départ pour l’Europe. C’est au drogman du Dey qu’est due cette intrigue, pour laquelle il avait reçu des présents des juifs porteurs de mes traites. Par ma lettre du 21 juin, N° 232, j’ai eu l’honneur de rendre compte à Votre Excellence de mes démarches auprès du prince pour déjouer ces misérables menées, toujours dirigées contre le gouvernement français.

Une division portugaise a paru ici dernièrement. M. da Motta Feo, qui la commandait, était chargé de négocier le rachat de 459 esclaves et la paix avec la Régence. Il était porteur d’une lettre de M. de Rayneval, chargé d’affaires de Sa Majesté à Lisbonne, par laquelle j’étais invité, au nom du prince de Portugal, à seconder cette négociation. Sous le double rapport que je n’avais point d’ordre de Votre Excellence, et que les propositions faites par la cour de Lisbonne étaient peu susceptibles d’être acceptées par la Régence ; je déclarai à M. da Motta Feo qu’il m’était impossible d’intervenir comme médiateur dans cette affaire. J’ai eu l’honneur de vous rendre compte de ma conduite à cet égard par ma lettre du 9 juin N° 230. Dans la dernière audience que le négociateur portugais eut du Dey, il pria ce prince d’autoriser, pendant le jour seulement, la sortie des prêtres et des officiers portugais, enfermés dans les bagnes depuis 15 à 16 mois. Le Dey y consentit, à la condition qu’ils rentreraient le soir, et qu’ils ne sortiraient point des portes de la ville. Je ne pus ni ne dus me refuser à la demande qui me fut faite par M. da Motta Feo de rappeler cette promesse au prince dans le cas où il l’oublierait. Dans une audience que j’eus avec le Dey 15 jours après le départ des portugais, il porta lui-même la conversation sur cette affaire, et traita leurs propositions d’insensées. Je me bornais à répondre que les offres de la cour de Lisbonne pouvaient n’être pas raisonnables ; mais que je ne pouvais lui dissimuler, puisqu’il me parlait de cette affaire, que ses prétentions étaient trop exagérées pour que la cour de Lisbonne pût jamais y accéder. « Il m’est revenu, me dit le Dey, que tu devais intervenir dans cette affaire auprès de moi.

Si j’avais vu quelque point de rapprochement entre vous, je serais venu te faire prier de faire quelque chose en faveur des malheureux portugais ; mais, voyant que vous étiez si éloigné de vous entendre, je dus m’abstenir de toute démarche.

Bravo, consul, me répartit-il en me serrant la main, c’est ainsi que nous serons toujours amis ».

Je saisis cette occasion pour lui rappeler la promesse qu’il avait faite à M. da Motta Feo. Il en convint, et me promit, sans aucune espèce de difficulté, de donner des ordres pour laisser sortir, pendant le jour, les prêtres et officiers portugais.

7 à 8 jours après, le grand écrivain des esclaves étant venu chez moi, je lui demandai s’il n’avait reçu aucun ordre à cet égard. Il me répondit que non ; mais que, devant aller chez le Dey dans la soirée, il lui rappellerait sa promesse si je le désirais. J’y consentis. Quelle fut ma surprise d’apprendre le lendemain que le Dey avait répondu avec humeur qu’il n’avait jamais fait une pareille promesse, ni au commandant portugais ni à moi, qu’il était maître de ses esclaves, et qu’il les traitait comme il le jugeait convenable. Le même jour, les prêtres et officiers portugais furent livrés aux travaux de la marine, et plusieurs d’entre eux furent bâtonnés. Le père Antonio José de Carvalho Sylva, qui m’a été vivement recommandé par trois lettres de Son Eminence le cardinal Fesh, fut un de ceux qui fut le plus maltraité. Il avait obtenu, à prix d’argent, une chambre particulière dans les bagnes ; il en sortait librement sur ma responsabilité. On lui enleva sa chambre, on le condamna aux travaux les plus pénibles, et il est confondu, en rentrant, dans les bagnes, parmi les derniers des misérables.

Il me fut facile de reconnaitre la maligne influence du Vekilhandji, qui, pour me donner un démenti, était parvenu à faire rétracter la parole du Dey, et s’était vengé sur de malheureux esclaves que je n’avais témoigné pour eux qu’en vertu d’un engagement que j’avais pris avec le commandant portugais. Il m’est revenu sur ces menées à cet égard des détails plus odieux les que les autres.

Je n’ai point encore eu d’explications avec le Dey sur cette affaire, et les malheureux officiers sont toujours aux travaux.

Je passe sur une infinité d’autres circonstances pour arriver aux détails de l’événement qui a opéré une scission ouverte entre la Régence et moi.

Un nommé Escudero, espagnol, dont le père, la femme et les enfants sont établis à Mahon, est revêtu du caractère de vice-consul, ou plutôt s’est établi vice-consul anglais à Bône (car j’assure qu’il n’a aucunes provisions du gouvernement britannique, ni même d’autorisation, m’a-t-on dit, d’aucun consul général de cette nation à Alger). Ma correspondance est pleine des attentats et des pirateries dont il s’est rendu coupable envers les français et les espagnols mêmes ; lié avec tous les pirates de Malte et de Gibraltar, il fait arriver les corsaires dans le port de Bône, d’où il dirige leur course sur Minorque contre les espagnols et sur les côtes d’Afrique contre nos corailleurs. Lui-même s’embarque souvent avec eux, et fait la course. Il fut pris, il y a 15 à 18 mois, par un de nos armements et conduit à Tunis, où il fut relâché. Escudero exige 40 piastres fortes par chaque bateau corailleur, et fait prendre sur la terre, et jusque dans les ports d’Alger, où il les arme ensuite, tous ceux qui refusent de payer cette contribution. Il poussa, l’an passé, l’impudence jusqu’à vouloir faire répondre l’agent français à Bône de quelques-uns de nos corailleurs qui étaient retournés en France sans l’acquitter. C’est ce misérable, qui, il y a environ un an, persuada au divan de Bône qu’un sandal algérien assez richement chargé, venant de Tunis, avait été attaqué, pris, pillé et coulé bas par 12 de nos corailleurs, et qu’une femme turque, qui était à bord, avait été violée et ensuite massacrée par eux. Votre Excellence daignera se rappeler combien cette affaire, reproduite plusieurs fois à la Régence par le Vekilhandji, m’a donné d’embarras ici. Enfin Escudero a toujours été fortement protégé par le divan de Bône, qu’il faisait participer au profit de ses pirateries et de la contrebande qu’il faisait sur toute la côte.

Je m’étais plaint plusieurs fois de vive voix et par écrit à M. Ortiz, chargé d’affaires d’Espagne en cette résidence, de la conduite d’Escudero. Vous-même, Monseigneur, avez écrit à cet égard à la cour de Madrid. M. Ortiz avait paru très froid sur cette affaire, comme il l’a toujours été, pour ne rien dire de plus, sur toutes celles qui touchent aux intérêts de la France. Voyant qu’il ne voulait pas agir, je renouvelai mes plaintes auprès de la Régence, et je parvins à obtenir un ordre du Dey pour l’expulsion d’Escudero. Cet ordre fut éludé par le Bey de Constantine, lié d’intérêt avec l’agent anglais. J’obtins un 2ème ordre qui eut son effet : Escudero fut chassé de Bône ; il arriva ici le 19 sur un des bateaux siciliens ayant pavillon anglais qu’il fait pêcher au mépris de nos traités sur les côtes de Bône.

J’engageai de suite M. Ortiz, qui m’écrivit à cet égard pour la forme, à le réclamer de la Régence pour être envoyé en Espagne, à l’effet d’y être jugé comme fauteur et complice de toutes les pirateries commises à Bône contre les français et les espagnols. M. Ortiz fit la démarche politique, qui n’eut et ne devait avoir aucun succès par la manière froide avec laquelle elle fut faite.

Escudero trouva ici des protecteurs, et ce furent naturellement le Vekilhandji et le drogman du Dey, auxquels il fit des présents.

Le 22 j’appris que son retour à Bône était déterminé. J’envoyais, pour en être assuré mon drogman chez M. le consul d’Espagne, qui répondit qu’en effet il paraissait qu’Escudero retournait à son poste, et qu’il ne pouvait se mêler davantage de cette affaire dans la crainte de compromettre son gouvernement. Je le prévins alors que je ne pouvais me dispenser d’y intervenir de nouveau.

Le 23, j’envoyai mon drogman chez le Dey, avec ordre de s’informer du prince lui-même si Escudero retournait ou non à Bône. Mon drogman me rapporta cette réponse : le Dey te salue beaucoup, et te dit qu’il n’a pas deux paroles. Je demandais au drogman s’il tenait ces paroles de la bouche du prince même ; il m’avoua qu’on n’avait pas voulu le laisser entrer, mais que le drogman du palais était monté chez le Dey, et qu’il m’avait rapporté cette réponse.

Le succès de l’intrigue n’était plus problématique.

Le 24 je demandais et j’obtins une audience du Dey. Il me dit qu’il avait autorisé le retour d’Escudero à Bône, mais seulement pour y terminer les affaires qu’il a sur le pays. Je lui répondis que ce n’était qu’un prétexte employé par des hommes qui le trompait pour renvoyer à son poste un homme qui avait si essentiellement compromis les deux nations ; que la pêche du corail était en pleine activité ; que 3 corsaires anglais étaient dans le port de Bône, et que le premier soin d’Escudero, à son retour, serait de faire contribuer ou faire prendre nos pêcheurs, comme il le faisait depuis deux ans. J’ajoutai qu’Escudero avait eu le temps d’arranger ses affaires à Bône, puisqu’il y était resté 4 à 5 jours après l’intimation de l’ordre, qui portait néanmoins qu’il en devait sortir dans 24 heures ; qu’en supposant qu’il y eût en effet des affaires, il y avait un vice-consul d’Espagne qui pourrait les terminer. Le Dey parut se rendre à mes raisons, et dit en langue turque (au moins mon drogman me l’a ainsi interprété) qu’il s’en entendrait avec le consul d’Espagne. Le Dey me rappela ensuite la demande qu’il avait faite de négociants français à Bône. Je lui répondis qu’il existait un décret de l’empereur à cet égard, et que je présumais que toutes les dispositions étaient faites à Marseille en conséquence ; mais j’ajoutais que le dernier événement arrivé à Bône pourrait bien déranger ces mesures, et je lui rappelai tous les détails de cette dernière piraterie d’Escudero, dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte par mes dernières dépêches. Le capitaine Schiaffino, génois, ayant un passeport français et un raïs algérien, chargé pour compte, risques et périls de sujets de cette Régence, fit voile de Bône dans la nuit du 13 au 14 juin dernier. Escudero fit couper sur le champ les câbles d’un corsaire anglais, qui se mit à sa poursuite, et le prit à deux miles des terres. Le capitaine Schiaffino, arrivé sur la Pantellerie, fut séparé du corsaire par un coup de vent, et vint se réfugier à Tunis sous les canons de la Goulette ; il montra ses expéditions algériennes, et le Bey de Tunis sur la demande du Vekil d’Alger le consigna dans le port. Mais quelques jours après, le corsaire enleva sa prise sous les canons de Tunis, et le conduisit à Malte. Le capitaine Schiaffino me mande de Tunis que le sieur Augustin Xiclona, nouveau vice-consul d’Espagne à Bône, était d’accord avec Escudero pour le faire prendre. Notre entretien fut, on ne peut plus amical, et le Dey me traita à l’ordinaire, c’est-à-dire, on ne peut mieux.

J’ai ignoré entièrement ce qui s’est passé entre M. le consul d’Espagne et la Régence. Il me revint de toutes parts, dans l’après-midi, que le Dey n’avait pas voulu livrer Escudero à l’Espagne, comme étant sous le pavillon anglais, mais qu’il lui avait défendu, sous peine de la vie, de reparaitre à Bône. Je crus cette affaire entièrement terminée.

Mais je n’avais pas calculé toutes les ressources de l’intrigue.

Le 25 au matin, j’appris qu’Escudero, ayant passé une partie de la soirée dans la maison particulière du drogman du Dey, auquel il avait offert de nouveaux présents, avait obtenu de nouveau l’autorisation de retourner à Bône. Bien instruit de ces dispositions, j’envoyai mon drogman au palais pour solliciter une audience. Indépendamment de l’affaire d’Escudero, j’avais à me plaindre d’une insulte faite dans les bagnes au respectable père Joussouy, missionnaire, et à réclamer la liberté du père Philibert, capucin, dont je venais de recevoir les papiers, et qui m’est recommandé par Son Eminence le cardinal Fesch.

Le drogman revint m’annoncer que le Dey l’avait, on ne peut plus, maltraité, qu’il avait même porté la main sur lui, et qu’il avait déclaré qu’il ne voulait pas me voir.

Ne pouvant croire à un changement de sentiments si extraordinaire, je me rendis au palais à une heure de l’après-midi, c’est-à-dire, au moment où je sais que le Dey reçoit ordinairement les visites. Arrivé à la porte extérieure, je fus brusquement arrêté par le chef de la garde, qui me saisit par l’habit, précisément à l’endroit où est attaché l’aigle de la légion d’honneur, dont je suis décoré. Malheureusement j’étais sans armes (car Votre Excellence n’ignore pas qu’on a poussé, ainsi que je lui ai marqué dans le temps, le raffinement de l’humiliation envers les agents des nations les plus puissantes jusqu’à ne pas permettre qu’ils entrent au palais avec l’arme qui fait néanmoins partie de leur uniforme). Ne me touche pas ! M’écriai-je en repoussant vivement la main de ma décoration. Je dois au commandant ou Khodja de la Porte de Justice de déclarer qu’il la retira sur le champ, en me disant qu’il avait la consigne de ne pas me laisser entrer.

« Fais dire à Son Excellence le Dey que le consul de France est ici, et qu’il demande, au nom de son empereur, à lui parler. » Le commandant répéta qu’il avait des ordres contraires.

Le drogman du Dey, qui n’avait pu douter que je ne dusse paraitre, et dont le poste est à l’intérieur du palais, s’était placé dans une des boutiques extérieures. Voyant ce qui se passait entre le commandant de la garde et moi, il accourut précipitamment.

« Me connais –tu ? Lui dis-je.

-- Oui, tu es le consul de France.

-- Et toi, n’es-tu pas le drogman du Dey ?

-- Oui.

-- Monte chez le prince, salue le de ma part,, et dis-lui que je demande, au nom de l’empereur de France, à m’entretenir avec lui pour affaires de son service.

-- Le Dey ne veut pas te voir. »

J’insistai de nouveau.

« Je le répète, répartit le drogman avec beaucoup d’insolence, le Dey ne veut pas te voir. » Je dus me retirer.

Le 26 Escudero mit de grand matin à la voile pour se rendre à son poste.

Le même jour, je fis mes dispositions de départ. Dès qu’on en eut connaissance, la plus grande inquiétude se répandit dans la ville. Je ne puis précisément rendre compte de ce qui se passa au palais ; mais j’ai été instruit que le Dey a été inabordable toute la journée. Le drogman, sous prétexte de maladie, se rendit à sa maison de campagne ; il n’a reparu qu’hier au palais.

Dans la soirée, un bateau fut expédié à Bône par un temps affreux ; on dit qu’il était porteur d’ordres d’en chasser sur le champ Escudero, et d’arrêter les trois corsaires anglais qui se trouvent dans le port. Je ne puis répondre à Votre Excellence de la sûreté de ces dispositions, dont nous serons bientôt instruits.

Le 27 le Dey manda mon drogman. Il lui dit qu’il m’avait toujours traité honorablement, et que j’étais celui des consuls qu’il aimait personnellement le mieux, et qu’il était surpris de la résolution que j’avais prise de quitter Alger. Le drogman répondit, ainsi du moins qu’il me l’a rapporté, que je m’étais regardé comme très offensé de l’insulte qui m’avait été faite à la porte de son palais lorsque je demandais à lui parler, au nom de l’empereur de France, et que, sous le rapport de cette insulte, ainsi que sous celui du refus qu’il faisait de traiter avec moi, j’avais résolu de me retirer. Je dois observer ici qu’on doit justice au dernier des sujets algériens qui se présente à la porte du palais. Une fois qu’il a touché la chaîne en criant Char Allah, on ne peut porter la main sur lui, et le Dey ou le premier ministre doit venir l’entendre et lui rendre justice sur le champ. C’est ce qui arrive très fréquemment ici. Le Dey, après quelques moments de réflexion, dit qu’il ne me renvoyait pas, qu’il voulait vivre en bonne intelligence avec la France, et que j’étais le maître d’agir comme je le jugerais convenable ; mais il ajouta que je devais près de six lismes à la Régence, et que je devais préalablement les acquitter.

Vers la mi-septembre, nous devons en effet six lismes à la Régence ; deux sont entre mes mains, deux sont dans celles de mes fondés de pouvoirs à Paris et à Marseille, parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le mander, depuis que mes traites pour les 80 000 piastres fortes ont été protestées, il m’a été impossible de trouver dix sequins sur ma signature ; les deux autres n’ont point encore été acquittées par Son Excellence le ministre de l’Intérieur, ou du moins je n’en ai aucun avis.

Je répondis qu’en vertu de l’article 4 du traité du 7 nivôse an 11 [28 décembre 1802], l’argent, les effets et les marchandises dont les agents de la Régence se sont emparés dans les comptoirs lors de la déclaration de guerre de l’an 7 [1798-1799], devaient être restitués, et que, malgré toutes mes réclamations, je n’avais, jusqu’à ce jour, pu obtenir justice ; que je demandais à régler le compte, et que la somme à laquelle il s’élèverait fût appliqué au paiement des lismes, qu’elle acquitterait à peu près. Cette somme forme l’objet des réclamations bien justes de M. Bertrand, qui a remis à Votre Excellence plusieurs notes, lesquelles m’ont été transmises. J’ajoutai qu’à l’époque où les agents de la compagnie d’Afrique furent arrachés de leurs comptoirs, il leur était dû 1306 cafis de bled, qu’en y ajoutant les 1500 cafis qui sont dûs pour les trois ans que nous avons payé les lismes, il était évident que la Régence loin d’avoir à exiger, était infiniment redevable envers nous.

Le Dey, sans vouloir entrer dans ces comptes, et continuant à dire qu’il était mon ami, persiste à exiger les lismes avant mon départ ; il ajouta que, sachant qu’il me serait très difficile de me procurer des fonds en ce moment, il m’accordait tout le temps qui me serait nécessaire. On n’a pas été fâché de trouver ce prétexte pour me retenir.

Dans cet état de choses, Monseigneur, j’attendrai, avec une vive impatience, vos instructions. J’accuse moins le Dey que les misérables entours dont il est circonvenu, pires que les juifs qui subjuguaient Mustafa. Ce sont surtout, je le répète, le Vekilhandji de la marine et le drogman du palais, ennemis irréconciliables du nom français, qui conduisent cette intrigue, dont ils seront infailliblement les victimes. Le Dey veut vivre en bonne intelligence avec la France, et, s’il observe ce qui se passe à Alger en ce moment, il se convaincra qu’on y frémit de plus en plus au nom de l’empereur des français. D’ailleurs la Régence continue à être, on ne peut plus embarrassée dans l’intérieur, et Tunis devient menaçant contre elle. Les têtes que l’Agha fait tomber arrivent journellement, et sont exposées à Bab-Asoun.

Il ne m’appartient pas d’indiquer au gouvernement le plus puissant, au ministre le plus éclairé de l’Europe, les mesures qui doivent être prises dans cette circonstance ; mais qu’il me soit permis de dire à Votre Excellence que, si l’attentat commis envers l’agent de Sa Majesté pouvait rester impuni, il serait difficile d’obtenir de longtemps, sans moyens violents, l’influence que la France a le droit d’avoir ici.

Daignez….

P. S. du 6 – Ne pouvant plus me présenter au palais sans ordres de Votre Excellence, j’ai envoyé ce matin mon drogman à la Régence pour réclamer le père Philibert, capucin, qui a été pris sur un bâtiment portugais ; je lui ai remis :

1° l’extrait baptistaire du père Philibert, qui constate qu’il est né à Priere, près Ceva, département de Montenotte ;

2° acte de notoriété publique qui atteste qu’il y est connu et que sa famille y réside ;

3° lettre du sous-préfet à M. le préfet de Montenotte ;

4° lettre qui m’est adressée par celui-ci ;

(Ces deux lettres constatent, de la manière la plus authentique, la nationalité du père Philibert.)

5° ma lettre à Son Excellence le Dey avec la traduction en arabe. J’en joins ici la copie.

Cet intéressant religieux m’était d’ailleurs recommandé par son Eminence Monseigneur le cardinal Fesch, et par M. de Rayneval, chargé d’affaires de Sa Majesté à Lisbonne.

Mon drogman, en entrant au palais, a demandé à parler, en mon nom, au prince. Le drogman a exigé qu’il lui expliquât préalablement les motifs de sa démarche ; mon drogman a répété qu’il avait des ordres de s’adresser au Dey lui-même, auquel il avait un paquet à remettre de ma part. L’interprète du palais s’y est opposé ; mon drogman, contre mes ordres cependant, a donné longuement les détails de l’affaire. Le drogman du palais est monté chez le Dey, et a rapporté la réponse que le prince n’avait besoin de voir ni lettres, ni papiers ; que l’esclave français n’avait point représenté de passeport français lorsqu’il est arrivé ici ; qu’il le considérait comme portugais, et qu’il ne voulait pas le rendre.

Votre Excellence se convaincra de plus en plus du système établi depuis quelques mois, d’éloigner du prince tous les agents, de s’emparer de toutes leurs affaires, et de les exposer selon que les vengeances ou les intérêts particuliers le commanderont. Tous les consuls sont indignés de cette innovation ; mais vous connaissez, Monseigneur, la faiblesse de ces gens-ci de ceux des provinces du Nord, qui ne peuvent entretenir la bonne intelligence qu’à force d’argent et de souplesses. Je n’ai pas cru que l’agent de Sa Majesté dut se prêter à des complaisances si humiliantes : conformément à tous les traités, je dois négocier directement avec le prince ; c’est sa parole seule que je dois vous transmettre, et non celle des valets du palais, qui ne sont et n’ont jamais été faits que pour m’annoncer et prendre l’heure à laquelle le prince pourra me recevoir. Le dernier Dey, Mustafa, était bien ignorant sans doute ; mais il faut lui rendre la justice qu’en cela il a toujours observé les convenances : lorsqu’il était absent, ou qu’il alléguait des prétextes pour ne pas recevoir un consul, il chargeait le Khaznedji (premier ministre) de traiter avec lui, et celui-ci, dans aucune circonstance, n’a repoussé un agent qui lui demandait audience. Il les recevait même de la manière la plus honorable.

Ne se présentant aucune occasion pour l’Europe, j’ai nolisé un bâtiment marocain qui portera cette dépêche à Marseille. Je suis convenu d’un nolis de 420 piastres fortes qui devront être payées au raïs à sa sortie de 40 ne sur le reçu qui lui sera fourni de mes paquets par M. Famin, agent de votre ministère. Je vous supplie, Monseigneur, d’engager Son Excellence le ministre de la Marine à donner des ordres pour que le paiement de cette somme n’éprouve aucun retard.

Du 10, je viens d’être instruit que plusieurs consuls rendent compte à leurs gouvernements de l’événement qui vient de m’arriver, et des entraves sans exemple qu’ils éprouvent pour traiter avec le Dey.

Les dernières nouvelles des provinces sont plus alarmantes que jamais. Cinq maures ont été pendus aujourd’hui à Bab-Asoun.

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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