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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 17 MAI 1806

SUR L'EMPLOI DES 5 200 PIASTRES

DESTINEES A PAYER UNE RANCON



N° 229

Primata par le courrier parti le 28 juin pour Alicante.

Duplicata par le bâtiment algérien parti le 14 juillet pour Marseille.

17 mai 1806.

Monseigneur, j’ai reçu le 14 de ce mois les dépêches que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser les 27 mars et 21 avril derniers.

Par celle du 27 mars, Votre Excellence m’informe :

« Qu’elle a reçu l’état des bâtiments de commerce destinés pour Marseille en vertu de l’arrêté pris par moi le 25 floréal an 12 [15 mai 1804], qui était joint à ma dépêche du 8 brumaire dernier [30 octobre 1805], N° 211 ; qu’elle l’a communiqué le 3 février dernier à Son Excellence le ministre de l’Intérieur, qui a fait le 7 mars la réponse qui était jointe à votre lettre ; que Son Excellence le ministre de l’Intérieur demande les renseignements les plus exacts et les plus détaillés sur cette opération ainsi que l’envoi de tous les comptes qui y sont relatifs ; qu’il demande de plus que je rende compte de l’emploi que j’ai fait des 5 200 piastres fortes mises par lui à ma disposition à la fin ventôse an 13 [mars 1805] pour payer la rançon des 55 marins de l’île d’Elbe tombés au pouvoir du rebelle de Gigeri. »

Relativement aux 5 200 piastres fortes, Votre Excellence ajoute : « Que M. Durand de Marseille vient de former une demande dont l’objet est d’obtenir qu’elles lui soient données en compensation des deux bateaux corailleurs à lui appartenant, qui ont été pillés et enlevés à Constantine ; que le non-succès de mes démarches pour lui obtenir , soit une indemnité en argent, soit la permission d’extraire 500 cafis de blé aux prix fixés par les traités, a déterminé M. Durand à demander que les 5 200 piastres fortes dont il s’agit, lui soient attribuées, tous les malheureux tombés entre les mains du rebelle de Gigéri ayant, dit-il, péri victimes de sa fureur. »

Je m’empresse, Monseigneur, de satisfaire à vos ordres ainsi qu’à ceux de Son Excellence le ministre de l’Intérieur.

Sur les 5 200 piastres fortes que j’ai reçues pour la rançon des 55 marins de l’île d’Elbe tombés au pouvoir du rebelle de Gigéri. – Je rappellerai ici, le plus succinctement que je pourrai, les détails volumineux que j’ai eus l’honneur de vous transmettre sur cette déplorable affaire.

Je ne relaterai point mes premières dépêches dans lesquelles je vous rends compte de cet événement malheureux arrivé dans le port de la Calle, malgré tous les avertissements que j’avais donnés de n’y point aborder, et qui a si imminamment exposé ma vie ici sous le gouvernement à la fois scélérat et imbécile qui a été détruit il y a huit mois. Si cependant il était nécessaire d’y recourir, je supplierais Votre Excellence de se faire représenter mes lettres N° 172, 177, 179, 184, 186, 188 et 190.

Dans le mois de vendémiaire an XIII [septembre-octobre 1804], le rebelle assembla tous les malheureux esclaves, et leur dit qu’il les relâcherait s’ils lui donnaient cent piastres fortes chacun pour leur rançon. Deux d’entre eux furent envoyés à Bône auprès de l’agent français ; celui-ci répondit aux patrons Giacomo Reboa et Lorenzo Sereno, sur lesquels le sort était tombé, qu’il n’avait ni ordres ni fonds, et il les envoya ici où ils arrivèrent le 28 brumaire [19 novembre]. Le nommé Guiseppe Polese, qui avait prodigué des soins au rebelle pendant sa maladie, fut affranchi par lui et embarqué par l’agent de Bône. Je supplie Votre Excellence de jeter les yeux sur ma très longue dépêche du 25 frimaire [16 décembre 1804], N° 191, à laquelle se trouve jointe la dépêche des deux patrons, et où je lui rends compte de toutes mes discussions avec la Régence, qui refusa de mettre à ma disposition les 5 200 piastres exigées par le rebelle.

Le 30 brumaire [21 novembre], je mis les fonds à la disposition de M. Léon avec ordre de tirer sur moi. Par ma lettre, dont je joins ici copie, je lui donnais toutes les instructions nécessaires sur cette affaire.

Par ma dépêche du 26 pluviôse [15 février 1805], N° 194, j’avais l’honneur de vous informer que M. Léon n’avait pu trouver à placer sa traite sur moi ; mais qu’il avait envoyé au rebelle les 200 piastres pour la rançon des patrons Reboa et Sereno afin de l’engager à patienter. J’informais également Votre Excellence des dangers qu’avait courus M. Léon, auquel le peuple supposait des intelligences avec le rebelle. Je fus obligé de solliciter du Dey d’Alger des ordres pour sa sûreté. Je lui fis passer ensuite, par un courrier du Bey de Constantine, les fonds, dont le sieur Bacri répondit sur ordre de la Régence.

Ma lettre du 27 ventôse [18 mars 1805], N° 195, à laquelle était jointe la déposition de neuf prisonniers qui m’avaient été rendus, fournissait à Votre Excellence le rapport et les causes de l’horrible massacre de vingt de ces malheureux, qui eut lieu le 4 nivôse [25 décembre 1804], jour de noël. Je vous marquais en même temps que deux avaient précédemment péri -- voir ma dépêche N° 191 --, et que quatre autres furent postérieurement massacrés.

Ainsi à l’époque de ma dépêche du 27 ventôse an 13 [18 mars] ;

26 avaient péri

12 m’avaient été rendus

De 55 restaient donc 17 au pouvoir du rebelle.

Depuis cette époque m’ont été rendus : Ottavio Sorrentino et Desiderio Livori , le 11 prairial [31 mai].

Mario Tranchini et Ignacio Borbotta le 5 messidor [24 juin].

(Ces 4 hommes ont été embarqués le 7 [26 juin] pour Livourne sur la polacre ragusienne l’Amante).

Luigi Polese le 21 messidor [10 juillet].

(Il a été embarqué le 19 thermidor[7 août] sur le brigantin l’Innocent allant à Marseille).

Gaetano Bianco et Guiseppe Paolino le 25 thermidor [13 août]

(Ils ont été embarqués le 28 [16 août] sur le brick de l’état l’Abeille.)

Prosper Fapini le 29 brumaire [20 novembre], Remondo Lieri le 2 frimaire [23 novembre] dernier.

(Ils ont été embarqués le 12 mars dernier sur le bâtiment génois nommé il Guiseppe, capitaine Ghiggino, qui a fait voile pour Marseille, où il est arrivé).

Par mes différentes dépêches, j’ai eu l’honneur de vous rendre compte, ainsi qu’à Son Excellence le ministre de la Marine, de la délivrance de ces neufs derniers individus.

Ainsi M. Durand en a imposé à Son Excellence le ministre de l’Intérieur lorsqu’il a assuré que tous ces malheureux avaient péri victimes de la fureur du rebelle, puisque depuis l’époque où il a donné cette assurance, j’en ai délivré plusieurs, et que huit sont encore en son pouvoir, suivant la déposition des derniers arrivés. Un d’eux était parvenu à s’échapper ; il était arrivé jusqu’aux environs de Bougie ; mais il a été repris et conduit au marabout.

Je n’ai point rendu compte des 5 200 piastres fortes que j’ai reçues, ainsi que j’ai eu l’honneur de le mander à Son Excellence le ministre de l’Intérieur par ma lettre du 10 avril dernier, parce que l’opération n’était point encore terminée, 8 des prisonniers étant encore au pouvoir du rebelle. M. Léon d’ailleurs ne m’a point encore fourni l’état des dépenses qu’il a faites pour l’envoi de courriers et d’agents au Collo, à Constantine et ailleurs. Je sais seulement qu’il a payé 200 piastres fortes pour les rançons des patrons Reboa et Sereno. J’ai fait moi-même quelques dépenses avec l’ancien Bey de Constantine, le protecteur zélé des français, qui a péri victime peut-être de l’ardeur qui l’animait de me rendre les prisonniers, ainsi qu’il me l’avait promis. Mais le nouveau Bey a réclamé de moi des indemnités pour les secours, vêtements et subsistance qu’il a accordés à ceux qu’il a délivrés. Je me suis, jusqu’à ce jour, borné à lui faire dire que quand il m’aurait envoyé ceux qui étaient encore dans la montagne , j’aurais, sans doute, grand soin de reconnaitre ses services. Je comptais arranger cette affaire lors de son séjour ici ; mais je viens d’apprendre que les nouvelles révoltes qui se manifestent dans la province de Constantine l’empêchent de venir cette année à Alger, et qu’il a reçu du Dey l’autorisation d’envoyer son Khalifa qu’on attend dans 8 à 10 jours.

Tel est, Monseigneur, l’état exact de l’affaire que je rappelle ici très sommairement. Votre Excellence se convaincra, par tous mes rapports, que je ne l’ai pas perdu un seul instant de vue, et que s’il reste encore huit de ces malheureux au pouvoir du brigand qui les a saisis, c’est qu’errant de montagne en montagne, il laisse le moins qu’il peut de traces après lui, et qu’il a été impossible de l’atteindre ; car il faut rendre justice aux deux Beys de Constantine, dont l’un, le malheureux Osman, a péri, je le répète, victime de son zèle. Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour délivrer les français et me les rendre. Ils m’ont écrit et fait écrire l’un et l’autre plusieurs fois pour m’en assurer, et tous les prisonniers qu’ils sont parvenus à saisir ont été très bien traités par eux : leurs dépositions en font foi.

Enfin Votre Excellence me dit que la pétition de M. Durand lui ayant été transmise par Son Excellence le ministre de l’Intérieur, elle lui a mandé qu’avant d’y statuer, il convenait de s’assurer auprès de moi :

1° -- Sil n’existait plus entre les mains du rebelle de Gigeri aucun des marins saisis par lui ; ou, s’il en existe encore, que j’ai la certitude de les délivrer par des moyens autres que celui du rachat.

J’affirme qu’il en existe encore huit, qu’il sera plus difficile d’obtenir que les autres, parce qu’ils sont jeunes et gardés à vue, et que la plupart ont été circoncis le pistolet sur la gorge. On ne peut guère espérer de les obtenir sans une rançon même plus forte que celle exigée pour les autres, à moins qu’ils ne parviennent à s’échapper, ou que le rebelle ne soit saisi.

2° -- Que je n’ai point fait usage des 5 200 piastres fortes mises à ma disposition, et qu’elles sont encore disponibles entre mes mains.

Elles y sont constamment restées intactes, ainsi que dans celles de l’agent de Bône, qui, en ce moment même en a encore plus de la moitié. Je lui ai recommandé, par toutes mes lettres, de ne disposer de ces fonds, sous quelque rapport que ce pût être pour aucun autre emploi que celui auquel ils ont été primitivement destinés, et je les ai mis sous sa responsabilité personnelle.

Enfin, qu’il n’y ait point d’inconvénient à ce que cette sommes, primitivement destinée au paiement des lismes, soit en définitif, et après avoir éprouvé un premier changement de destination appliquée au dédommagement de M. Durand.

Je demande à M. Léon l’état de ses dépenses ; je ferai payer au Bey de Constantine ce qu’il réclame pour nourriture, vêtements etc… qu’il a fournis à ceux qu’il m’a rendus, et j’adresserai, le plutôt que je pourrai, le compte général de cette affaire. C’est à vous, Monseigneur, c’est à Son Excellence le ministre de l’Intérieur à m’indiquer l’usage que je devrai faire des fonds qui me resteront, et que je serai toujours prêt à remettre à qui de droit ; mais je dois observer ici que c’est avec la plus grande difficulté que je trouve à placer mes traites pour l’acquittement des lismes, et qu’il va me devenir impossible d’en fournir au prix exorbitant où est monté le change. Je vous supplierai à cet égard, Monseigneur, de rappeler à Son Excellence le ministre de l’Intérieur la demande que j’ai faite plusieurs fois que les fonds pour ce service fussent faits par la chambre de commerce de Marseille. Je finirai, comme je pourrai, la troisième année , qui expirera le 13 septembre prochain. Je vais fournir sur le ministère de l’Intérieur une traite de 34 900,78 pour les 4 mois qui restent à payer. Je vous supplierai seulement, Monseigneur, d’engager Son Excellence le ministre de l’Intérieur à ne donner aucune destination aux 5 200 piastres fortes avant qu’il ait reçu mon compte, et que je me sois fait remettre les sommes qui sont encore entre les mains du sous-commissaire de Bône.

M. Durand, à ce qu’il parait, s’est plaint de ce que je n’avais point obtenu en sa faveur une indemnité de la Régence, ou une extraction de 500 cafis de bleds au prix de la casbah.

L’événement arrivé aux deux bateaux appartenant à M. Durand, et dont un lui a été rendu, est malheureux, sans doute ; mais on doit convenir que la Régence n’a pu ni le prévoir ni l’empêcher ; car elle avait indubitablement le plus grand intérêt à s’opposer à la désertion de quarante soldats, et la seule justice qu’il m’eût été possible d’obtenir du gouvernement algérien eût été une extraction de bled au prix fixé par les traités. Mais vous savez, Monseigneur, que, depuis trois ans, la province de Constantine et tout le royaume sont en proie à la plus grande disette, et il eût été impossible au Dey d’Alger, avec la meilleure volonté, d’autoriser cette extraction, quand lui-même encore aujourd’hui demande des bleds de toutes parts, et que je suis obligé, depuis longtemps, d’en faire venir de Marseille pour ma subsistance. Je n’avais point perdu de vue la réclamation de M. Durand, et il m’aurait été d’autant plus facile, lorsque les circonstances le permettront, d’obtenir l’extraction qu’il réclamait, que la Régence, en vertu de nos traités, nous doit des quantités considérables de bled.

Je rappellerai ici au ministère de l’Intérieur nos droits à cet égard. Lorsqu’en l’an 7 [1798-1799], sous mon prédécesseur, la compagnie d’Afrique fut détruite, et que ses agents furent arrêtés et conduits dans les bagnes, la Régence, qui doit nous livrer 500 cafis de bled chaque année, en devait 1306. Au mois de septembre prochain, nous aurons acquitté 3 années de lismes. Ainsi, à cette époque, en y comprenant l’année d’immunité que j’ai stipulé dans le dernier traité, il nous sera dû 3 306 cafis de bled. Ce sera une grande ressource pour la compagnie future d’Afrique, et je rappelai encore dernièrement au prince nos droits consacrés par nos traités à cet égard.

Je passe à l’opération de Bône. Je serai obligé encore, pour remplir les intentions de Son Excellence le ministre de l’Intérieur, de remonter à d’anciennes dépêches, que je relaterai le plus succinctement. Je place en marge extrait de la lettre que Son Excellence le ministre de l’Intérieur vous a adressée à cet égard.


Mes réponses


Par le traité que j’ai conclu le 7 nivôse an 10 [28 décembre 1801], ratifié le 14 ventôse suivant [5mars 1802], par le premier Consul, il est stipulé (art. 6) une immunité générale de lismes pendant une année pour indemniser la compagnie d’Afrique des pertes qu’elle avait éprouvées.

A l’expiration de cette année, la Régence réclama le paiement des redevances. J’opposai l’art. 5 qui porte que les lismes ne seront exigibles que du jour où les français seraient rétablis dans les comptoirs. Sur mes refus constants d’acquitter, de vives discussions, dont je vous rendais compte par ma lettre du 6 fructidor N° 154 [24 août 1802], s’élevèrent entre le Dey et moi. Par sa dépêche du 28 frimaire 11 [19 décembre 1802], Votre Excellence me mandait :

« Je viens de recevoir, Citoyen, la réponse du ministre de l’Intérieur à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir que la Régence d’Alger se proposait de réclamer, à la fin de l’année prochaine, les lismes stipulées par les traités pour l’exploitations des compagnies d’Afrique.

Le ministre me mande que le premier Consul, d’après le rapport qui lui a été fait, a mis à sa disposition les fonds nécessaires pour acquitter cette première année de lismes à l’époque de leur échéance. Il me prie de lui indiquer la voie qui sera la plus sûre et la plus prompte pour vous faire parvenir ces fonds. »

D’après ces dispositions, j’annonçai à la Régence que les lismes seraient acquittées comme par le passé. Le Dey donna, en conséquence, des ordres au Bey de Constantine de livrer aux français toutes les marchandises qui leur sont dévolues par les traités. Les arabes s’empressèrent de porter leurs cires, cuirs et laines à M. Léon, agent français établi à Bône en vertu de la lettre de Votre Excellence du 22 vendémiaire an 10 [14 octobre 1801]. M. Léon répondit qu’il n’avait ni fonds ni ordres pour s’en emparer. Le Bey de Constantine voulant exiger les tributs ordinaires des habitants, ceux-ci répondirent qu’ayant reçu des ordres de ne vendre leurs marchandises qu’aux français, ils les avaient portées à Bône, mais que l’agent qui s’y trouve établi les avait refusées. Le Bey de Constantine expédia un courrier à Alger. Le Dey envoya chez moi chaouch sur chaouch pour me dire que les marchandises de ses sujets ne pouvaient rester plus longtemps invendues dans leurs mains, puisque ce n’était que du produit de leur vente qu’ils pouvaient acquitter leurs redevances, et que je devais déclarer si j’entendais ou non exploiter les concessions d’Afrique.

Cette circonstance était très embarrassante : je n’avais aucune somme à ma disposition, aucun négociant sur les lieux. Je savais que le commerce si avantageux de la province de Constantine avait déjà pris des routes détournées ; que tous les interlopes qui paraissaient à Bône gâtaient journellement les prix, et qu’une maison de commerce anglaise liée avec le sieur Scudero, vice- consul de cette nation à Bône, avait formé de grandes spéculations sur la province de Constantine.

J’ai eu postérieurement l’honneur de rendre compte à Votre Excellence de toutes les intrigues du dernier consul anglais à Alger pour s’emparer de tout le commerce du royaume en établissant des comptoirs armés à Bône et à Oran.

Dans cet état de choses, je crus devoir préférer une mesure que j’ai toujours été bien éloigné de trouver bonne au danger évident de perdre notre commerce dans ces contrées, et de le voir tomber dans la main de nos ennemis. J’autorisai Israël Saportes, homme dont je connaissais la probité, et consul de la nation française à Alger depuis 80 ans de père en fils, à s’emparer provisoirement et jusqu’à l’arrivée de la compagnie d’Afrique ou d’ordre contraire à cette disposition, des marchandises qui nous sont dévolus par les traités, à la condition expresse que toute espèce de denrées exportées de la province de Constantine seraient expédiées dans un des ports de France et consignées à un négociant français.

Il était important que l’agent du gouvernement français conservât une surveillance active sur cette affaire, et je ne pouvais le faire que dans le cas où elle serait confiée à l’agent placé, par vos ordres à Bône, lequel serait censé représenter la compagnie d’Afrique. M. Léon en fut donc chargé. Daignez vous faire représenter toutes les dépêches où j’ai rendu compte de ces dispositions , et particulièrement celle du 25 floréal [15 mai] N° 171.

Aujourd’hui Son Excellence le ministre de l’Intérieur demande que je rende compte de cette affaire. J’ai été entièrement étranger à l’opération mercantile, sur laquelle, en ma qualité d’agent du gouvernement, je n’ai pu qu’opérer la surveillance la plus active, c’est-à-dire, m’assurer par l’agent de Bône, si les prix étaient conservés, si les marchandises ne prenaient pas d’autres débouchés, et si elles arrivaient dans les ports de France. J’ai, en conséquence, joint à ma lettre du 8 brumaire [30 octobre 1805], N° 211 l’état des marchandises chargées sur les bâtiments partis de Bône pour Marseille, afin de prouver au gouvernement que le vœu de mon arrêté du 25 floréal an 12 [15 mai 1804] avait été rempli.

Je n’ai envoyé aucune somme à M. Léon que celle destiné au rachat des marins tombés au pouvoir du rebelle de Gigeri ; je n’ai eu, dans aucun temps, aucuns fonds du gouvernement entre les mains, excepté ceux destinés à payer les lismes, que j’ai acquittés ici, selon l’usage, tous les deux mois ; et quand j’aurais été dépositaire des fonds de l’état, aurais-je été assez imprudent pour les envoyer d’ici à Bône, à travers une province livrée, depuis près de trois ans, à tous les genres de révoltes et de dévastations, ou pour les exposer par mer, quand les anglais n’ont cessé d’avoir des armements sur ces côtes ? Tout le monde sait qu’il n’y a aucun commerce entre Alger, Constantine et Bône ; que l’usage des lettres de change y est inconnu, et que les fonds doivent partir d’ici ou de France en nature. Ce sont donc Saportes et ses associés qui ont envoyé à M. Léon les sommes qui ont été nécessaires pour l’achat des marchandises ; c’est Saportes, et non M. Léon, qui a nolisé les bâtiments ; c’est au nom, pour compte et risques de Saportes que les marchandises ont été expédiées. L’agent de Bône n’a été chargé que de recevoir et d’embarquer, et c’est envers Saportes seul qu’il est comptable des sommes qu’il a reçues ; elles auraient été enlevées dans le voyage, comme plusieurs groupes, dit-on, l’ont été, qu’on n’aurait pu en rendre responsable le consul général d’Alger, ni son agent à Bône. Cependant, pour satisfaire aux désirs de Son Excellence le ministre de l’Intérieur, je vais demander à M. Léon tous les détails de cette opération, et je m’empresserai de les lui transmettre aussitôt qu’ils me seront parvenus.

Votre Excellence sait que je n’ai cessé d’appeler à Bône une compagnie ou une maison de commerce suffisamment cautionnée à Marseille. Son Excellence le ministre de l’intérieur, par sa lettre du 14 messidor an 12 [3 juillet 1804], a chargé, il est vrai, le préfet du département des Bouches du Rhône d’inviter les meilleures maisons de Marseille à se livrer au commerce de la province de Constantine, et à extraire toutes les marchandises qui nous sont dévolus par les traités, à la condition qu’elles s’adresseraient au consul général d’Alger ; j’ai écrit moi-même à plusieurs maisons pour les engager à profiter des avantages que leur présentait cette décision ; mais aucun négociant n’a paru et ne s’est adressé à moi, si j’en excepte un M. Raimbert, qu’on ne peut pas considérer comme négociant, mais comme caboteur, qui a donné des augmentations au prix des marchandises, qui a eu de violents démêles avec le Bey de Constantine, et qui, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, m’a donné ici beaucoup d’embarras.

Un long séjour au Levant et en Barbarie m’a mis à portée de me convaincre que le commerce de ces contrées sort de toutes les règles ordinaires ; ailleurs la liberté en est l’âme ; ici elle est essentiellement destructive ; mais elle ne peut que donner des embarras continuels aux agents de Sa Majesté, et les conduire à la déconsidération. Cette vérité s’applique principalement au commerce de la province de Constantine. C’est par une compagnie qui présente une administration régulière et sans concurrence qu’il peut être exploité avec avantage. Cette compagnie ne pouvant être établie dans les circonstances de la guerre, le Conseil d’état a pensé que la chambre de commerce de Marseille devait être autorisée à rechercher et indiquer à Son Excellence le ministre de l’Intérieur les meilleures maisons de commerce qui désireraient obtenir des permissions particulières d’aller prendre à Bône, à la Calle et au Collo les marchandises qui y seront livrées aux termes des conventions avec le Dey, sans autre condition, à la charge de ces négociants que celle de recevoir ces marchandises à tour de rôle de l’arrivée de leurs bâtiments, de les acquérir pour leur compte en les payant à qui de droit, et de les introduire exclusivement en France à leurs risque, périls et fortune.

Cet avis, approuvé par Sa Majesté le 31 janvier dernier, présente sans doute la meilleure mesure qu’il fût possible de prendre dans les circonstances. Je me suis empressé de l’adresser à l’agent de Bône avec ordre de s’y conformer.

Mais je ne vous dissimulerai point, Monseigneur, que je vais me trouver fort embarrassé si cette décision n’est mise promptement à exécution Les fils d’Israël Saportes qui ont succédé à leur père, assassiné dans la catastrophe des juifs, viennent de me déclarer qu’ayant eu connaissance des dispositions du gouvernement, ils ne peuvent continuer l’opération de Bône, et que, conformément à mon arrêté du 25 floréal an 12 [15 mai 1804], ils se trouvaient forcés de rompre leurs engagements. Je vous supplie donc, Monseigneur, d’engager Son Excellence le ministre de l’Intérieur à déterminer les maisons de Marseille qui seront choisis pour exploiter le commerce de Bône à y envoyer, le plus promptement possible, des fonds pour payer les marchandises que les arabes y apportent journellement, sans quoi je ne puis manquer d’être exposé à des plaintes très prochaines de la part du Dey, qui a donné les ordres les plus sévères, et sous peine de la vie, de ne vendre les cires, cuirs, laines, etc… à d’autres qu’aux français. Il serait bien fâcheux que des retards dans l’envoi indispensable de ces fonds altérassent les bonnes intentions du prince, qui parait irrévocablement déterminé, malgré toutes les intrigues de nos ennemis, à rendre aux français tous les avantages dont ils ont joui dans ces contrées. J’insisterai également sur l’envoi d’une maison de commerce à Alger pour enlever les marchandises, qui ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander dernièrement, m’ont été de nouveau concédées.

Par la lettre de Votre Excellence du 12 avril dernier, que j’ai reçu le 14 [mai] de ce mois, vous me faites l’honneur de me marquer que vous avez écrit à l’ambassadeur de France à Madrid pour l’inviter à demander au ministère espagnol qu’il soit pris des mesures contre un nommé Escudero, mahonnais, revêtu à Bône du caractère d’agent anglais. J’avais écrit plusieurs fois à cet égard à M. Ortiz, chargé d’affaires d’Espagne en cette résidence, et je n’avais pu obtenir aucune espèce de satisfaction. Fatigué des intrigues du sieur Escudero, qui dernièrement encore se rendit auprès du Bey de Constantine pour obtenir l’autorisation de s’emparer d’une partie des marchandises de la province, j’avais demandé au Dey son expulsion avant la réception de votre lettre. Le 14, je me présentai chez le prince ; j’eus avec lui de longues explications à cet égard ; je lui exposai que la France, en vertu de ses traités avait seule le droit d’exploiter le commerce de la province de Constantine ; que Bône était une de nos concessions, pour laquelle nous payons des lismes considérables ; qu’un agent d’une puissance étrangère ne pouvait y être établi qu’en contravention à nos traités, et pour contrarier nos opérations ; qu’en conséquence je demandais que l’agent anglais eût l’ordre d’en sortir. Le Dey prit avec moi l’engagement d’expédier dans le jour au Bey de Constantine l’ordre de faire embarquer par la force le sieur Escudero, et j’ai lieu de croire que cet ordre sera exécuté.

De temps immémorial, il n’y eut à Bône que l’agent de la compagnie, qui était chargé de donner assistance au petit nombre de bâtiments étrangers qui pouvaient y relâcher. Pendant le dernier règne, et depuis l’expulsion de l’agent de la compagnie, les anglais et les espagnols y ont établi des vice-consuls ; les anglais pour contrarier nos opérations et faire prendre nos corailleurs ; les espagnols pour favoriser le système des juifs ; car le sieur Vigo, toscan, qui vient de mourir, n’était que l’agent de Busnach, et non celui de la cour de Madrid. M. le chargé d’affaires d’Espagne vient de remplacer M. Vigo par M. Xiclona. Je n’ai point voulu, par égard pour l’agent d’Espagne, insister sur son expulsion que j’aurais pu obtenir mais Votre Excellence jugera sans doute convenable de demander à la cour de Madrid qu’il soit rappelé : l’Espagne n’a pas plus le droit que l’Angleterre d’avoir un agent à Bône ; il ne peut y être placé que pour favoriser la contrebande au désavantage des français.

Daignez….

Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien faire communiquer les détails de cette lettre à Son Excellence le ministre de l’Intérieur.

P. S. du 28 mai. Cette lettre est restée sur mon bureau jusqu’à ce jour, faute d’occasion.

Les nommés Manuele Pavona, Antonio Paoleri et Battista Ricci, tous trois de l’île d’Elbe, faisant partie des 55 marins pris par le rebelle de Gigeri, ont été conduits ici hier par le Khalifa du Bey de Constantine. Ils avaient été circoncis, et le Dey a fait quelques difficultés pour les rendre ; mais je lui ai observé qu’ils n’avaient embrassé la religion musulmane que pour sauver leur tête, et il s’est empressé de les envoyer chez moi. Ils seront prochainement embarqués sur un brick danois qui fera voile pour Civita Vecchia.

Je joins ici leur déposition faite en chancellerie, de laquelle il résulte que cinq, dont ils donnent les noms, sont encore au pouvoir du pirate. Vous avez donc la preuve, Monseigneur, que M. Durand en a imposé lorsqu’il a assuré que tous les malheureux tombés au pouvoir du rebelle de Gigeri avaient péri victimes de sa fureur.

2ème P. S. du 17 mai – Le port est fermé depuis le 8, et, depuis longtemps, il ne s’est présenté aucune occasion pour l’Europe. Cette lettre n’a donc pu encore être acheminée

Les héritiers d’Israël Saportes, qui, après la mort de leur père, avaient suivi l’opération de Bône, viennent de me déclarer qu’étant instruit que le gouvernement français avait donné l’ordre à des négociants de Marseille de venir exploiter le commerce de la province de Constantine, ils ne pouvaient remplir davantage les conditions de mon arrêté du 25 floréal an 12 [15 mai 1804].

Aucun négociant français n’a encore paru à Bône, et je vais me trouver infiniment embarrassé pour les marchandises qui y abondent de tous côtés, parce que le Dey a fait publier dans toute la province que les habitants devaient, sous peine de la tête, y porter leurs cires, cuirs et laines.

Veuillez bien, Monseigneur, engager Son Excellence le ministre de l’Intérieur à faire partir sur le champ de Marseille avec les fonds nécessaires, sans quoi je vais me trouver exposé à beaucoup d’embarras avec la Régence et à perdre, en un moment, les avantages que je me suis efforcé, depuis longtemps, à conserver à la compagnie future d’Afrique.

3ème P. S. du 26 juin – Un courrier de Constantine arrive au moment du départ du brick. Il donne la nouvelle que le consul d’Angleterre à Bône a été enchaîné et conduit à Constantine. M. Léon ne m’écrit point.

Dubois Thainville.




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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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