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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 10 AVRIL 1806

SUR DIFFERENTS SUJETS

RELATIFS AUX ESCLAVES



N° 227

10 avril 1806.

Monseigneur, le Dey fait partir précipitamment le brick-courrier d’Espagne, arrivé ici il y a quelques jours. Je n’ai que quelques moments pour écrire à Votre Excellence.

La Régence, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander, avait demandé une frégate anglaise pour porter à Constantinople les présents d’usage d’avènement au trône. M. Cartwright, qui l’avait promise, avait ensuite cherché à éviter cette commission. Mais aussitôt que ce chargé d’affaires, chassé d’Alger le 23 février, est arrivé à Gibraltar, le gouverneur, toujours complaisant avec les algériens, s’est empressé de satisfaire à son engagement en expédiant une très belle frégate, qui a mouillé ici le 30 mars. Le commandant est venu à terre le 31, et a eu une audience du Dey, auquel il a offert 2 caisses de fusils et de pistolets. Il a fortement insisté pour savoir les raisons qui ont déterminé le renvoi de M. Cartwright. Le prince a refusé de les articuler, et s’est borné à répondre que c’était un brouillon dont il ne voulait pas même voir la figure. Les présents pour le Grand Seigneur n’étant pas encore déposés, le commandant de la frégate a remis à la voile pour croiser dans les parages d’Alger. Le 7 de ce mois il a mouillé de nouveau. Il vient d’embarquer l’ambassadeur envoyé par le Dey à Constantinople, qu’il a salué de 13 coups de canon, et levé l’ancre. La frégate anglaise a pris sous son convoi un bâtiment espagnol auquel la Régence a donné des expéditions algériennes. Ce bâtiment a embarqué des esclaves noirs, des lions et des tigres destinés au Grand Seigneur.

Le Dey prétend que les juifs Busnach établis à Livourne et à Marseille ont entre les mains des sommes considérables appartenant, non seulement à la Régence, mais à des particuliers qui fatiguent journellement le gouvernement de leurs plaintes. Le prince me fit très instamment prier il y a quelques jours, par l’organe de mon drogman, de solliciter de Sa Majesté l’arrestation et l’extradition de ces individus, en assurant qu’il agirait envers elle de la même manière dans toutes les circonstances. Je répondis que cette mesure était contraire au droit des gens et à nos lois ; et que je ne pensais pas que Sa Majesté l’empereur voulût l’autoriser. Le Dey me fit dire ensuite qu’il espérait qu’Elle voudrait bien du moins ordonner, conformément aux traités, le séquestre de leurs biens afin qu’ils satisfissent à ce qu’ils doivent à la Régence et aux particuliers. En répondant à ce second message le plus évasivement que je pus, je fis dire que, la plus grande partie de leur fortune étant en portefeuille, il serait très difficile de l’atteindre.

Le Dey vient de me faire remettre à cet égard une lettre pour Sa Majesté que je joins ici ; je l’ai acceptée et j’ai promis de vous l’adresser pour ne pas inspirer à un prince naturellement soupçonneux l’idée que je ne veux pas le servir ; mais Votre Excellence jugera sans doute qu’elle ne doit pas donner une grande attention à cette lettre, qui m’est remise fermée, et du contenu de laquelle je n’ai aucune connaissance.

Je dois néanmoins vous dire, Monseigneur, que les plaintes du Dey ne sont pas sans fondement : il est certain que Naftati Busnach, jouissant sous le règne du malheureux Mustafa, d’une faveur sans exemple s’est emparé de beaucoup de sommes appartenant à la Régence et à un grand nombre de particuliers, qu’il a fait passer principalement à Livourne. Il est très certain aussi que le sieur Michel Busnach de Marseille, qui est resté algérien tant qu’il lui a convenu de l’être, et qui s’est fait français lorsqu’il ne lui convenait plus d’être algérien, fatigue journellement la Régence de ses intrigues. Se trouvant dans un état de banqueroute auquel les plus folles dépenses l’ont conduit, et n’ayant plus rien à ménager, il séquestre les bâtiments sortant d’ici, arrête les sommes appartenant aux algériens, et entretient, dit-on, ici des correspondances, dans lesquelles, ne manquant pas de se targuer de l’honorable titre de sujet français, il ne met aucune mesure envers les uns et les autres. Votre Excellence jugera sans doute convenable de lui faire donner l’avertissement d’être désormais plus circonspect dans sa conduite, qui ne peut manquer de me donner ici des embarras.

La nouvelle de l’entrée de nos troupes à Naples et des déclarations de Sa Majesté sur le sort de ces belles contrées, qui désormais doivent être gouvernées par un prince français, a fait ici la plus grande impression : les esclaves se sont livrés à la joie la plus immodérée, et les cris de Napoléon le Grand retentissent dans les bagnes du matin au soir. Voici à peu près l’état des malheureux qui gémissent encore ici :

Napolitains et siciliens de la Régence ……. 500

Napolitains et siciliens de particuliers…. 200

Romains ………………………………………………… 40

Sardes, autrichiens et autres …………………. 50

Portugais ………………………………………………. 500

Total …………………………………………………… 1290

Le nombre des esclaves napolitains et siciliens est beaucoup plus considérable à Tunis.

Les Grands de la Régence regardent comme fini le règne des turcs dans ces contrées, et le pays entièrement perdu pour eux, s’ils doivent renoncer à la course dans la Méditerranée , et je ne dois point dissimuler à Votre Excellence que nous éprouverons de grandes difficultés pour arracher d’Alger et de Tunis, qui se croient soutenus par les anglais, le nombre considérable d’esclaves napolitains qui y sont détenus ; mais je dois aussi l’informer que jamais peut-être les circonstances n’ont été aussi favorables pour détruire ces brigands-ci. Alger est tranquille, à la vérité, parce que la plus grande terreur comprime les esprits ; mais le pays manque de tout, et la milice même, malgré la double paie qu’elle a obtenue, est très mécontente. Les provinces de Mascara et de Constantine continuent à être livrées à tous les genres de révoltes et de dévastations, et toutes les classes d’habitants appellent un libérateur. Le dernier prince et les juifs ont, il est vrai, dilapidé une grande partie des richesses de ce pays ; mais il en reste encore plus qu’il ne faut pour couvrir les frais d’une expédition, et il existe ici pour des sommes énormes de pierreries. J’ose espérer que notre immortel empereur, en faisant ce que Charles Quint ne put effectuer, attachera ce nouveau fleuron à la couronne. Je ne me dissimule point les dangers auxquels je serais exposé ; mais délivrer et affranchir l’humanité des brigandages d’Alger et surtout du mépris dont y est couvert le nom chrétien, sont de trop beaux motifs pour ne pas me donner tout le courage qu’une pareille circonstance exigerait d’un homme, et je supplie Votre Excellence de compter sur toute l’étendue du mien.

Le Bey de Tunis, selon les dernières nouvelles, arme de tous côtés ; il loue des troupes à pied et à cheval, et met des forteresses en état. Les uns disent que ces dispositions sont faites pour s’opposer aux entreprises des français, que le Bey redoute ; les autres assurent qu’elles sont dirigées contre le Dey d’Alger, auquel, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander, on suppose des vues hostiles. Mais je dois dire à Votre Excellence que, depuis les nouvelles sur les affaires de Naples, on parait ici infiniment refroidi sur l’expédition contre Tunis.

Daignez….

P. S. – Au moment où une frégate anglaise lève l’ancre pour Constantinople, une seconde mouille sur la rade. J’ignore encore quel est l’objet de sa mission.

Je reçois, au moment où je ferme mes plis, un courrier de Tunis. M. le commissaire Devoize joint à des dépêches, deux lettres du Vékil d’Alger à Tunis, l’une pour le Dey, et l’autre pour le Vékilhandji (ministre de la marine) que je fais remettre. M. Devoize me mande que le Vékil a envoyé à Alger, pour m’être remises, les sommes provenant du sauvetage du brick du capitaine Bonino, génois, et du navire le Saint Esprit capitaine Vincent de Palma, napolitain, pris par une frégate de cette Régence. J’ai besoin de nouvelles explications sur ces deux affaires, que le départ précipité du courrier ne me permet pas d’avoir. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien donner des ordres pour que Son Excellence le ministre de la Marine et les intéressés, auxquels je n’ai pas le temps d’écrire, en soient instruits.

Mon estimable collègue Devoize se plaint amèrement de la conduite du Bey de Tunis. Voici un paragraphe de sa lettre, qu’il me charge de vous communiquer.

« J’ai lu avec le plus grand intérêt les restitutions et indemnités que vous avez obtenues en faveur des génois arrêtés par les corsaires de votre Régence. D’un tour de main, vous avez rendu à la liberté les anciens, et fait jouir les autres de tous les privilèges attachés à la qualité de français qu’ils viennent d’acquérir. J’aurais grande envie de vous imiter ; mais je ne trouve dans ce prince-ci ni la justice ni la sagesse qui distinguent votre nouveau Dey ; j’ai à combattre contre l’avarice, la cupidité la plus insatiable, l’arrogance la plus révoltante.

Je suis d’autant plus fâché qu’on n’ait fait encore aucune disposition pour la délivrance des génois, que, depuis la réunion, ils sont excédés de travaux. Journellement ces malheureux me font parvenir leurs plaintes sur leur nudité, le défaut de nourriture et les bastonnades auxquels on les condamne sur les moindres prétextes. Informez, je vous prie, Son Excellence le ministre de ces détails. Le port restera fermé au moins encore pendant un mois : deux frégates et trois gros chébecs sont en armement. On prétend qu’ils doivent passer le détroit et que le Bey a pris cette résolution depuis les événements de Naples. »

Les lettres de M. Devoize sont des 18 et 19 mars. Il me marque en outre qu’il est parvenu, à la suite de vives explications à faire reconnaitre la Ligurie comme faisant partie de l’empire français.

Il y a 3 000 esclaves napolitains à Tunis.

Il était dû à Ambroise Magno, esclave corse, (un des 230 qui ont été embarqué à bord de M. le commandant Jérôme) par un juif nommé Ben-Yamin Cohen, une somme de 250 piastres fortes.

J’ai fait rembourser cette somme par le chef de la nation hébraïque.

J’ai payé pour Ambroise Magno, de son consentement au moment où il s’est embarqué, au gardien Bachi une somme de 30 piastres fortes.

J’ai entre les mains à Ambroise Magno 220 piastres fortes.

Samuel Narboni, marchand juif, devait au nommé Sabbattini, esclave corse embarqué avec l’Agha pour le Levant, quelques moments avant la délivrance des autres esclaves, une somme de 350 piastres fortes.

Samuel Narboni m’a déjà remboursé 250 piastres, et doit acquitter incessamment les cents qui restent.

Mais Samuel Narboni a fourni un compte pour une société de 34 piastres.

Ainsi il reviendra à Sabbattini 316 piastres.

Ces deux sommes, l’une de 220 piastres fortes appartenant à Ambroise Magno et l’autre de 316 à Sabbattini, sont à leur disposition. Je n’ai reçu aucune lettre d’eux, et j’ignore quel est le lieu de leur demeure en Corse. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien faire prendre des renseignements sur ces deux individus, et de les engager à me mander de quelle manière ils désirent que je leur remette les sommes qui leur appartiennent.

Plusieurs esclaves de ceux qui ont été délivrés et particulièrement des génois, se sont fait expédier des passeports pour l’Espagne, et sont revenus ici ; d’autres y sont encore attendus. Vivement sollicité par plusieurs consuls de maisons européennes, aux services desquels ils étaient pendant leur esclavage, j’ai autorisé le séjour de quelques-uns, et renvoyé ceux dont la conduite avait été mauvaise. Veuillez bien, Monseigneur, faire donner des ordres à Marseille et à Gênes pour qu’aucuns sujets français, autres que ceux employés sur les bâtiments ou au service des négociants, ne puissent, conformément aux règlements, se rendre en Barbarie sans votre autorisation ou celle de la chambre de commerce.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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