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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

26 VENDEMIAIRE AN XIII

[18 OCTOBRE 1804]

SUR LA SITUATION DU COMMERCE

DANS LA PROVINCE DE CONSTANTINE



N°190

26 vendémiaire an XIII [18 octobre 1804]

Monseigneur,

Quoique l’exploitation des concessions d’Afrique soit étrangère à votre ministère, nos rapports avec la province de Constantine sont, dans les circonstances, tellement liés à la politique, que j’ai toujours cru devoir vous en rendre les comptes les plus détaillés, persuadé que Votre Excellence voudra bien continuer à donner les ordres nécessaires pour qu’ils soient communiqués au ministre de l’Intérieur.

A l’expiration de l’année d’immunité de redevances que j’ai stipulée dans le dernier traité, la Régence en avait exigé le paiement, ou la déclaration précise de ma part que le gouvernement français renonçait à ses concessions en Afrique, j’avais rendu compte, par ma lettre du 26 fructidor an XI [13 septembre 1803], des explications assez vives qui avaient eu lieu à cet égard.

Par celle du 22 germinal an XII [12 avril 1804], j’avais fournis tous les renseignements qui m’avaient été demandés sur les livres. Il résultait de mon rapport qu’elles avaient dû courir du 1er Redjib, an de l’hégire 1218 (24 vendémiaire an XII [17 octobre 1803].

Par votre dépêche du 28 frimaire suivant [20 décembre 1803], vous m’avez annoncer que le gouvernement, d’après un rapport qui lui avait été fait, avait mis à la disposition du ministre de l’Intérieur les fonds nécessaires pour acquitter la première année de redevances, et vous m’engagiez à vous indiquer la voie la plus sûre et la plus prompte pour me faire parvenir ces fonds.

Vivement pressé par la Régence pour l’acquittement des redevances, je n’avais trouvé de meilleur moyen que celui de fournir sur M. Cornisset-Desprez, mon fondé de pouvoir à Paris, des lettres de change pour la somme de 104 702 francs et 35 centimes, montant d’une année de lismes, dont six mois étaient échus. Je délivrai en contrevaleur à M. Desprez une traite de pareille somme sur Son Excellence le ministre de l’Intérieur.

J’ai payé les lismes aux époques fixées, et les torkiénais sont déposés en chancellerie. L’année pour laquelle j’ai touché104 702,35 a expiré avant-hier, et, comme j’ai eu l’honneur de vous le marquer, je dois, selon l’usage, les acquitter toutes les deux lunes, c’est-à-dire, à l’époque de la paie des soldats. Ainsi de nouveaux fonds doivent être faits pour ces paiements, qui ne peuvent souffrir aucune espèce d’interruption. J’attendais, avec bien de l’impatience, les directions du gouvernement à cet égard ; mais toutes les communications m’étant, en quelque sorte, fermées avec le midi de la France, et la fièvre jaune, qui ravage les côtes d’Espagne, ayant rendu très difficiles celles que j’avais avec Alicante, je n’ai pu même encore recevoir l’avis officiel du paiement de mes traites, qui sans doute, d’après les assurances positives données par Votre Excellence, et le silence des intéressés, n’ont éprouvé aucun retard.

J’avais indiqué, par ma lettre du 22 germinal [12 avril 1804], comme le moyen le plus simple de mettre à ma disposition les sommes nécessaires pour acquitter les lismes, celui d’adresser les fonds à la chambre de commerce de Marseille, par laquelle je pourrais régulièrement fournir mes traites tous les deux mois. Ignorant si cette mesure a été adoptée, et si les fonds ont été faits, j’ai cru devoir opérer comme l’an passé, dans la crainte de compromettre mon crédit par la non-acceptation de mes lettres de change par la chambre de commerce, qui pourrait n’avoir pas reçu les ordres nécessaires. En conséquence, je fournis sur mon fondé de pouvoirs des traites à 60 et 70 jours de vue pour une somme de 34 900,78 formant le montant de quatre mois de lismes. Si les fonds n’avaient pas été faits à la chambre de commerce de Marseille, je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien engager Son Excellence le ministre de l’Intérieur à les lui faire remettre sans délai ; et, dans le cas où il n’adopterait pas cette mesure, à vouloir bien donner des ordres, pour qu’ils soient comptés le plus tôt possible à M. Cornisset-Desprez, mon fondé de pouvoirs, qui devra les faire passer à Marseille, où mes lettres de change sont payables.

Je dois rappeler ici à Votre Excellence les mesures que je fus obligé de prendre à la suite du paiement des lismes. La Régence, à cette époque, signifia au Bey de Constantine de faire rendre aux français toutes les marchandises qui leur sont dévolues par les traités, et de les faire jouir de toutes leurs prérogatives anciennes. Des publications furent faites dans toute la province, et les arabes, selon l’usage, s’empressèrent de venir offrir leurs marchandises à l’agent que j’ai placé, selon vos ordres, à Bône. Celui-ci répondit qu’il n’avait ni ordres, ni fonds pour s’en emparer, et les habitants du pays se plaignirent au Bey, qui mit d’autant plus d’empressement à rendre compte ici de nos refus, qu’il avait déjà pris des arrangements pour l’exportation de ces marchandises. Le 19 floréal [9 mai], le Dey d’Alger envoya chez moi un chaouch, qui, en me rendant compte de ces différentes dispositions, exigea que je déclarasse si j’entendais ou non exploiter, comme par le passé, nos concessions et recevoir les diverses denrées, qui ne pouvaient plus rester longtemps invendus dans les mains de ses sujets. Ma position était d’autant plus embarrassante, que je n’avais sur les lieux aucun négociant français qui pût se charger de cette opération importante ; il fallait néanmoins, d’après la signification du Dey, opter entre l’abandon des marchandises de la province, prêtes à tomber dans la main de tous les interlopes de nos ennemis, qui, en gâtant les prix stipulés, eussent peut-être fermé pour jamais le retour à la compagnie d’Afrique, ou le confier momentanément aux négociants du pays, en restant néanmoins entièrement le maître des opérations. C’est ce dernier parti, le seul qui me fût possible de prendre, que je me déterminai à adopter. En conséquence, par un acte du 25 floréal [15 mai], j’autorisai M. Israel Saportès, consul de ce commissariat, à s’emparer provisoirement, et jusqu’à l’arrivée des agents de la compagnie d’Afrique, ou d’ordres du gouvernement contraires à cette disposition, de toutes les marchandises qui, en vertu des traités, nous appartiennent dans la province de Constantine : voici les principales conditions que j’imposai à M. Israel Saportès :

M. Léon, agent à Bône, sera censé représenter la compagnie d’Afrique.

Il sera chargé de toutes les opérations.

Les agents qu’on sera obligé d’envoyer sur les différents points seront à sa nomination et à ses ordres.

Il écartera avec soin tous les concurrents ; il s’appliquera à rassembler toutes les parties éparses de notre commerce, à lui fermer tous les débouchés de Tunis et de l’étranger, à lui faire reprendre ses routes accoutumées, et surtout à ne donner aux marchandises que les prix stipulés par les traités.

Aucunes espèces de marchandises extraites de la province de Constantine ne pourront être exportées que dans un des ports de l’empire, où elles seront adressées à un négociant français.

M. Léon sera tenu de m’adresser, à la fin de chaque trimestre, un état très circonstancié des objets exportés, de leur nature, de leurs quantités, des prix qu’elles auront coûtés, et de leur destination. Cet état devra être transmis au gouvernement.

J’ai cru devoir rappeler ici ces dispositions, dont j’avais eu l’honneur de vous rendre compte par ma lettre du 25 floréal [15 mai] N° 171.

Malgré quelques chicanes que les intéressés ont voulu m’opposer, je tiens rigoureusement la main à l’exécution de ces conventions, et j’ai donné les ordres les plus impératifs au sous-commissaire Léon d’y veiller exactement. Deux bâtiments chargent en ce moment à Bône, des cuirs, cires, laines, etc… ; ils sont destinés pour Marseille ; ils doivent être suivis de plusieurs autres. L’état des marchandises qu’ils contiendront doit me parvenir incessamment ; je m’empresserai de l’adresser au gouvernement.

Deux motifs principaux, comme j’ai eu l’honneur de vous le mander, ont motivé cette opération : celui d’arracher à nos ennemis, pour être exportées en France, des marchandises premières, prêtes à tomber dans leurs mains, et celui, peut-être plus important encore, de la conservation des prix. J’atteste à Votre Excellence qu’aucune marchandise n’a été achetée au-dessus de ceux fixés par les traités. En voici l’état :

En quintal de Bône :

Laines de Bône et des environs…………….. 8 p. e.

Laines de la montagne, plus fines……….. 10 p. e.

Le cuir de Bône, bœuf…………………………... 1

Le cuir de vaches………………………………….. 5

Le cuir du dehors se vend le quintal……… 8

La cire (le quintal)………………………………. 30

On doit nous fournir, en vertu de nos traités, cinq cents cafis de bleds au prix de la rahba (marché), mais nous éprouvons, en ce moment, une très grande disette dans tout le royaume, et je doute que nous puissions les obtenir cette année.

Des lettres particulières, de l’authenticité des quelles il n’est pas permis de douter, annoncent que, par un arrêté de Son Excellence le ministre de l’Intérieur, tous les français sont autorisés à venir faire le commerce dans la province de Constantine, à la condition, dit-on, expresse, qu’ils m’adresseront leurs demandes. Qu’il me soit permis, Monseigneur, de consigner ici quelques observations, qu’une longue connaissance des lieux m’enhardit à vous faire. Le commerce du Levant et de la Barbarie sort de toutes les règles ordinaires : ailleurs la liberté en est l’âme ; dans ces contrées, l’expérience m’a confirmé qu’elle en est essentiellement destructive. Deux fois, autant qu’il m’est permis de m’en rappeler, elle fut consacrée sous l’ancien régime, et deux fois on fut obligé de l’abolir. Le gouvernement paraît avoir reconnu cette vérité, puisqu’il a rétabli les anciens cautionnements ; et si, en conséquence de cette disposition, il s’est convaincu que l’administration commerciale de ces contrées comporte des règles particulières, le point de Constantine est, plus qu’un autre, dans ce cas, et là, plus que partout ailleurs, la liberté illimitée du commerce en est infailliblement la perte. En effet, deux négociants français, je suppose, viennent à Constantine ; la concurrence s’établira nécessairement entre eux : chacun voudra faire plus d’expéditions qu’il pourra. Les prix fixés par les traités sont tellement avantageux qu’une augmentation permettra encore de grands bénéfices. Ainsi l’arabe, qui apportera son quintal de laine au marché de Bône, le vendra sans doute à celui qui lui en donnera quelques mozones de plus, et le négociant qui voudra maintenir les prix se verra enlever toutes les marchandises par celui qui leur donnera une augmentation. Ainsi nous nous exposons précisément à consacrer un abus que, pour les intérêts de la compagnie future d’Afrique, il est si important d’éviter, et nous aurons établi des usages, qui avec ces gens-ci, deviennent des lois irrévocables. Ensuite qui répondra au gouvernement de la conduite et de la solidité des négociants qui viendront, sans cautionnement, s’établir à Bône, ou plutôt de subrécargues qui paraîtront sur un bâtiment, intrigueront avec les puissances du pays pour obtenir leur chargement (qu’ils iront peut-être porter ailleurs qu’en France) et donneront tous les genres de désagréments aux agents de Sa Majesté.

M. Raimbert, agent d’une maison de commerce de Marseille, qui ne paraît point, est venu à Bône, en qualité de subrécargue, sur deux bâtiments qu’il a chargés à des prix bien au-dessus de ceux fixés par les traités, parce qu’il s’est entendu avec le Bey de Constantine. Ce gouverneur a fait étrangler un nommé Ben-Adoux, son Vékil à Bône, et, selon l’usage barbare de ces contrées, il s’est emparé de toute sa fortune. Le Bey de Constantine veut prouver, par des témoins, que ce dépôt a eu lieu. Il a écrit à la Régence et à M. Léon, qui me rend compte, pour que M. Raimbert soit arrêté, et ne puisse sortir d’Afrique avant que cette somme ait été remboursée. Votre Excellence jugera des embarras que de pareilles affaires donnent ici, avec des hommes toujours disposés à soupçonner la fidélité des européens. Je suis bien éloigner de douter de celle de M. Raimbert, que je connais, et qui m’a été toujours présenté comme un honnête homme ; mais pourtant, si le principe, consacré par les ordonnances, qu’aucun négociant ne peut traiter avec les puissances du pays, n’avait pas été violé, je n’aurais pas aujourd’hui à le défendre d’une inculpation infiniment désagréable, que ces gens-ci sont accoutumés à faire partager au corps de la nation dont l’accusé fait partie, et qui nécessairement la déconsidère.

Après avoir arraché des mains de nos ennemis le commerce de la province de Constantine, je désire ardemment que l’exploitation en soit confiée à des français, en attendant que la compagnie d’Afrique puisse reprendre ses comptoirs, et les mesures que les circonstances m’ont forcé de prendre n’ont été que provisoires. Mais j’ose vous supplier, Monseigneur, d’observer à Son Excellence le ministre de l’Intérieur que la faculté, accordée indistinctement à tous les français, d’exploiter cette branche si importante de notre commerce, non seulement doit être préjudiciable aux intérêts de la compagnie d’Afrique, et conséquemment de l’état, mais qu’elle ne peut manquer de donner lieu ici à beaucoup de tracasseries. Un moyen, ce me semble, bien simple, serait d’autoriser la chambre de commerce de Marseille à envoyer à Bône un négociant ou une société de négociants qui seraient exclusivement substitués aux droits de la compagnie d’Afrique, et qui, cautionnée en France, offriraient non seulement la solidité nécessaire, mais, ce qui importe le plus, une administration uniforme et sans concurrents.

Les corsaires anglais ont beaucoup inquiété nos corailleurs, et ceux-ci, en prenant des arrangements avec ces pirates, n’ont fait qu’exciter leur cupidité. Il m’est pénible d’être sans cesse obligé de revenir sur l’indiscipline et la mauvaise conduite des pêcheurs de corail. Non seulement ils méprisent les conseils et l’autorité des agents, mais ils ne font aucun cas des actes du gouvernement. En vertu de l’arrêté du 13 pluviôse an XII [3 février 1804], ils ont bien déposé leurs papiers chez l’agent de Bône ; mais la plupart sont retournés en France sans les reprendre, parce qu’ils ne voulaient pas acquitter leur contingent de corail, conformément à l’article 5. La municipalité d’Ajaccio, d’après l’article 6, a nommé trois patrons auxquels doivent être soumis tous les points de contestations qui pourraient s’élever entre eux ; ils ont refusé de reconnaitre leur autorité. Enfin, Monseigneur, je ne finirais pas si je devais vous rendre compte de tous les actes d’insubordination auxquels ces hommes ne cessent de se livrer, et, tant que la punition de quelques-uns n’en imposera pas aux autres, il faut désespérer de pouvoir, par aucun moyen, établir l’ordre parmi eux.

Malgré toutes les entraves qu’ont éprouvé les corailleurs par les corsaires ennemis, et par la disette sans exemple qu’on ressent dans tout le royaume, l’agent de Bône me mande que la pêche a été encore très heureuse cette année

Une barque avait été prise par un corsaire anglais, sorti du port avant l’expiration des 24 heures de son départ ; M. Léon l’a fait restituer.

Cette prise par le corsaire l’Aimable et retenu par les turcs, a été également rendue.

Le rebelle de Gigeri, ainsi que j’ai eu l’honneur de le mander à Votre Excellence par mes dernières lettres, ne donnait plus ici d’inquiétude, et depuis quelque temps même on publiait qu’il était mort. Il est certain que ses blessures l’incommodent encore beaucoup ; mais il s’est adjoint deux lieutenants auxquels les Kbâïls obéissent. Hier quatre à cinq courriers se sont succédés dans la matinée ; ils ont apporté la nouvelle désastreuse que le Bey de Constantine, ayant voulu l’attaquer dans ses montagnes, a été investi par les rebelles, et qu’à la suite d’un combat très sanglant, il est tombé en leur pouvoir avec tout son état-major, la caisse, les drapeaux et une partie de son camp. Cet événement, dont on ignore ou dont on cache les détails a jeté la consternation dans la ville, et tous les Grands sont dans la plus grande inquiétude sur la situation de la province. La Régence a nommé de suite un autre Bey ; il s’appelle Abd’ullah ; il est parent d’un ancien gouverneur de Constantine. Il partira demain avec l’Agha, quelques soldats de la milice, enrôlés avec beaucoup de peine et à force d’argent, parce que l’on ne peut pas les obliger à marcher dans d’autres temps que ceux fixés pour la formation des camps, et environ 2 000 malheureux rassemblés à la hâte, auxquels on a fait distribuer des armes. J’aurai l’honneur de vous transmettre les renseignements ultérieurs sur cet événement important, si le bâtiment qui doit être porteur de cette lettre n’a pas fait voile.

Je viens d’envoyer mon drogman au palais au moment où le nouveau gouverneur prenait congé des Grands. Le drogman était chargé de le saluer de ma part, et de lui recommander nos intérêts dans la province de Constantine. Le premier ministre lui a dit, en présence de mon drogman, que l’intention de la Régence était qu’il accordât la plus grande protection aux français, et qu’il employât tous les moyens de force et d’adresse pour obtenir les 54 malheureux qui étaient tombés au pouvoir du rebelle.

En donnant les ordres pour que ces détails soient communiqués au ministre de l’Intérieur, Votre Excellence voudra bien, en même temps, presser sa réponse pour que je puisse, lors de la récolte prochaine, dans la province de Constantine, opérer conformément à ses intentions.

M. Lear, chargé d’affaires d’Amérique auprès de cette Régence, s’est embarqué le 26 fructidor [13 septembre] pour se rendre devant Tripoli ; les ordres qu’il avait reçus de son gouvernement pour faire la paix avec cette Régence ont une bien plus grande latitude que ceux qui avaient été donnés au commodore Preble.

Neuf corsaires de cette Régence sont sortis le 9 de ce mois [1 octobre 1804]. En voici l’état :

Une frégate de 36 canons, commandée par le raïs Hadji Mahmet Ali, algérien, commandant de l’escadre.

Une de 46 Raïs Hamida, algérien.

Une de 44 Raïs Mahmet, algérien.

Un chébec de 32 Raïs Ali, levantin.

Un de 28 Raïs Mahmet, levantin.

Un de 24 Raïs Moustapha, levantin.

Un brigantin de 22 Raïs Youssouf, levantin.

Une polacre de 22 Raïs Moustapha, levantin.

Une de 18 Raïs Youssef, levantin.

On assure que les corsaires ont l’ordre de saisir tous les bâtiments grecs qu’ils trouvent.

De vives discussions se sont élevés entre l’Agha et le Dey. Le prince a frappé son ministre d’un coup de yatagan, et l’a fait enchaîner pendant quelques moments. Les Grands de la Régence sont parvenus à les réconcilier.

Un marocain, allié de l’empereur, allant à la Mecque avec sa famille, s’est présenté ici il y a quelques mois. Le Dey, sans égard pour les firmans dont il était porteur, l’a fait enchaîner et reconduire sur les terres du Maroc. L’empereur, dit-on, très offensé de cette conduite, arme très activement, et menace les algériens par terre.

Nous sommes à la veille d’éprouver la plus affreuse disette : la mesure de bled, qui coûtait 4 francs à mon retour d’Espagne ici il y a trois ans, se paie aujourd’hui dix-sept francs ; toutes les denrées sont augmentées en proportion.

La province de Constantine, en pleine révolte, est déjà en proie à toutes les horreurs de la famine. M. Léon, sous-commissaire, vient de réclamer de moi quelques quantités de bled pour sa subsistance. Il a fallu deux jours de négociation avec le Dey lui-même pour en obtenir dix mesures.

La fièvre jaune continue à ravager les côtes d’Espagne ; elle vient de se déclarer à Gibraltar. Les familles fugitives de ces malheureuses contrées viennent journellement réclamer l’hospitalité ici et à Oran, où plusieurs bateaux ont été reçus. Le Dey, prétendant que cette maladie n’attaque que les infidèles, et respecte les vrais croyants, voulait les recevoir tous, et même les faire immédiatement communiquer ; mais les Grands de la Régence, qui ne partagent pas son opinion, sont parvenus à le déterminer à prendre des précautions. En conséquence, des ordres viennent d'être expédiés à Oran et à Bône pour en chasser tous les bâtiments provenant des pays contaminés. Un bateau espagnol, ayant à son bord 35 à 40 individus sortis de Gibraltar, vient de se présenter sur cette rade ; il a reçu des vivres et l’ordre de reprendre le large. Il parait constant que les anglais, malgré les ravages de la fièvre jaune, continuent à délivrer patentes nettes aux bâtiments sortant de Gibraltar. Le gouvernement de Londres et peut-être celui de Dessalines sont seuls capables d’un pareil forfait.

Votre Excellence jugera par ces détails dans quel état se trouve ce royaume, où il y a absence totale de gouvernement.

Les anglais n’ont point reparu ici. Les mesures sanitaires qu’on vient de déterminer le Dey à prendre leur ferment tous les ports de Barbarie. Tous les consuls ont été invités à concourir aux mesures prises, pour garantir ces contrées, imminantement menacées de la contagion, et nous venons, sur l’invitation de la Régence, de signer unanimement un acte qui autorise l’agent français à Bône, et celui d’Espagne à Oran à repousser des côtes, en leur fournissant des vivres dont ils pourraient avoir besoin, tous bâtiments de nos nations respectives sortant des ports où la fièvre jaune s’est déclarée.

Les rapports varient sur le nombre des personnes qui meurent par jour à Gibraltar ; mais il est certain que la mortalité est considérable. Les troupes de la garnison se sont retirés dans les forts.

Le brick-courrier d’Espagne est arrivé ici le 14 vendémiaire [6 octobre] ; il a fait dans le port une quarantaine de 15 jours quoiqu’il n’aît point communiqué avec Alicante. Aucun consul, autre que celui d’Espagne, n’a reçu de lettre par cette occasion, et nous vivons ici dans la plus grande ignorance des événements qui se passent en Europe.

Il serait bien à désirer que j’eusse une gazette française à opposer à l’infâme Courrier de Londres ; qu’on distribue avec scandale dans ces contrées.

Daignez….

P. S. du 7 brumaire an XIII [29 octobre 1804].

Cette lettre, faute d’occasion, est restée sur mon bureau jusqu’à ce jour. Le port, fermé depuis longtemps, doit s’ouvrir demain ; je profiterai, pour l’expédition de mes lettres, de la double occasion d’un bâtiment qui fera voile pour Livourne, et du brick-courrier d’Espagne qui va à Barcelone.

Le Bey d’Oran est entré ici le 30 vendémiaire [22 octobre]. La seule maison du Dey lui a coûté :

Au prince,……………………………………70 000 sequins

A ses femmes et à ses enfants…… 15 000

A ses domestiques……………………. 2 000

En bijoux,……………………………………… 10 000

Total = 97 000 sequins

Cette somme est indépendante des tributs d’usage, des présents faits à tous les Grands, à tous les pillards qui ont quelque emploi, et d’une quantité considérable de chevaux, bœufs, chameaux, mules, moutons, etc… qu’il a conduits ici.

On assure que le Bey d’Oran est entré ici avec plus de 500 000 piastres fortes, et qu’il en sort endetté de 30 000.

Le Bey de Constantine, pendant son dernier séjour, avait encore dépensé davantage.

Sous Hassan Pacha, prédécesseur du prince actuel, les donatives des Beys ne s’élevaient pas à la moitié des sommes qu’on vient d’exiger d’eux.

Le 1er de ce mois [23 octobre 1804], un courrier extraordinaire de Constantine a apporté des nouvelles de plus en plus désastreuses. La province, sans chef, est livrée à tous les genres d’horreurs et de dévastations. Osman Bey est en effet tombé, avec tout son camp, au pouvoir des rebelles. La caisse, contenant au-delà de 100 000 piastres fortes, tous les drapeaux, les tentes magnifiques, une quantité considérables de chevaux, mules, chameaux, poudres, canons, armes de toute espèce sont devenus la proie de l’ennemi. Tous ceux qui avaient échappé au fer des brigands pendant le combat qui a duré plusieurs jours, les esclaves chrétiens même qui appartenaient au gouverneur ont été massacrés ; la tête du malheureux Osman et celles de ses principaux officiers ont été présentées au marabout.

Le 4 [26 octobre] un schooner, une polacre et un navire ragusais ont fait voile pour Bône. Ces bâtiments ont été précipitamment chargés de bled, d’orge, de troupes, de canons, de fusils, de poudres, et de munitions de guerre de toute espèce. On publie en ce moment que Bougie est menacée ; des troupes et des armes vont également y être expédiés en toute diligence.

La ville est dans la plus grande consternation, et l’on attend, avec une vive impatience, des nouvelles de l’arrivée du nouveau Bey et de l’Agha, partis le 28 vendémiaire [20 octobre].

J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence le serment de M. Léon, sous-commissaire à Bône, et l’état des votes sur l’hérédité de la dignité impériale dans la famille de Napoléon Bonaparte, conformément au senatus-consulte organique du 28 floréal dernier [18 mai 1804].

Dubois Thainville.




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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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