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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

26 PLUVIOSE AN XIII

[15 FEVRIER 1805]

SUR L'ETAT COMPTABLE DES ESCLAVES

DETENUS EN BARBARIE



N° 194

26 pluviôse an XIII [15 février 1805]

Monseigneur,

Je n’ai reçu que le 23 de ce mois [12 février] la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 13 brumaire dernier [4 novembre 1804]. Elle m’est parvenue par un bateau parti de Barcelone depuis 45 jours. Le Dey exige impérativement de l’Espagne 200 000 piastres fortes pour la rançon des trois officiers portugais qui se sont évadés, et le chargé d’affaires est menacé de la guerre et de la chaîne, si, dans 25 jours, pour tout délai, cette somme n’a pas été acquittée. Le bateau espagnol, en conséquence, sera réexpédié dans le jour, et je n’aurai que très peu de moments pour vous écrire.

Vous m’annoncez la réception de mes lettres N° 180 à 188. Je joins ici le duplicata du N° 187, qui ne vous est pas parvenu.

J’ai fait restitué la felouque et les 6 hommes saisis par le capitaine Santi Parodi.

J’ai communiqué à l’agent de Suède la substance de votre réponse relativement au bâtiment de sa nation le Basta, saisi, dans le temps, par un de nos corsaires, et confisqué par un jugement de bonne prise, qui n’a point été attaqué.

J’ai, en effet, Monseigneur, mis en usage tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour éloigner le retour d’un agent britannique à Alger ; mais, comme j’avais l’honneur de vous le marquer par ma dernière lettre du 20 nivôse [10 janvier 1805], la bassesse des anglais, et la pusillanimité des juifs ont détruit toutes mes mesures. Je vous mandais, par cette lettre, que le bruit s’était répandu que le nouvel envoyé de la cour de Londres était chargé de négocier l’établissement de différents comptoirs sur la côte de Barbarie. Aucunes insinuations n’ont été faites à cet égard, et j’ose répondre à Votre Excellence que ce projet, s’il existe, n’aura pas plus de succès que l’insolente prétention de l’agent anglais d’obtenir la préséance sur celui de France.

J’ai eu l’honneur de vous entretenir plusieurs fois des esclaves de l’île d’Elbe, dont vous me parlez, et en faveur desquels, il vous a été écrit par le commissaire du gouvernement. Veuillez bien vous faire représenter particulièrement ma dépêche du 2 germinal an 11 [23 mars 1803], à laquelle j’ai joint l’état nominatif de tous ceux qui ont des droits à la justice ou à l’indulgence de Sa Majesté, et vous vous convaincrez que ceux-ci s’y trouvent compris. Ces différents esclaves étaient au nombre de 148. J’ai, bien des fois, insisté sur leur liberté, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer à diverses époques ; mais la guerre entre la France et l’Angleterre, qui a doublé l’insolence de ces gens-ci, par la persuasion où ils sont qu’on ne s’occupera pas d’eux dans les circonstances, a rendu toutes mes instances inutiles.

Sur la vielle affaire des esclaves d’Oran, qui vous est trop connue pour que je doive y revenir, la Régence persiste irrévocablement à les considérer comme espagnols.

Sur les esclaves de l’île d’Elbe, leur esclavage est antérieure à la réunion de leur pays à la France, et ils étaient sujets d’un prince ennemi de la Régence quand ils ont été saisis.

Sur ceux du Piémont, même réponse.

Sur ceux de la république italienne, même réponse : ils ont été pris avant que la Régence eût reconnu cette république.

Sur Jacques Weys, en faveur duquel vous m’avez écrit : il est déserteur d’un de nos régiments de cavalerie. Il a été pris et vendu par les tunisiens. Il faisait partie d’un équipage génois : le texte précis des traités lui est contraire.

Sur le nommé Jacquot, auquel vous vous êtes également intéressé : j’ai réclamé dix fois ce malheureux sans succès. Il était soldat à l’armée d’Italie. Il s’embarqua à Civita Vecchia, comme passager sur un bâtiment génois qui fut pris au commencement de l’an 7 [septembre – décembre 1798]. L’équipage se sauva à terre. Le seul Jacquot resta à bord, et fut conduit ici pendant la gestion de mon prédécesseur. Le Raïs, selon leur coupable usage, jeta sa cartouche et ses papiers à la mer, et ce malheureux a toujours été considéré comme génois.

Sur les nommés Lenave : une barque napolitaine, sortie de Tarente le 28 juillet 1801 pour aller chercher des citrons en Calabre, fut prise le 30 par les tunisiens, qui n’eurent aucun égard au passeport français dont elle était munie. Cette barque était composée de 4 hommes ; deux ont été rendus à Tunis sur les réclamations de mon collègue Devoize ; les deux frères Lenave ont été vendus aux algériens ; ils sont esclaves de MM. Busnach et Bacri.

Sur le nommé Joseph Trapani : il est napolitain, également pris et vendu par les tunisiens. Je me suis convaincu qu’il a été saisi sous nos couleurs : je lui ai passé la paie à dater du 1er floréal dernier [21 avril 1804].

Enfin sur les sept malheureux corses, dont vous me faites encore l’honneur de m’entretenir dans votre dernière dépêche, je vous ai mandé par ma lettre du 25 frimaire [16 décembre 1804], N° 191, que le Bey de Tunis a insolemment repoussé les insinuations que je lui avais fait faire et que vous approuvez. Ses déclarations ont été précises : il refuse irrévocablement de se prêter à aucune espèce d’arrangement.

Voici, de nouveau, l’état de ces infortunés :

Esclaves d’Oran, arrivés ici pris sous les couleurs espagnoles :

Nés français : 70

De la Belgique : 21

Du Piémont : 21

Total : 112

Esclaves de l’île d’Elbe, pris antérieurement à la réunion de leur pays à la France : 10

Piémontais esclaves de mer, pris également dans un temps antérieur à la réunion du Piémont : 5

De la république italienne, saisis avant la reconnaissance de la république par la Régence : 10

Jacques Weiss : 1

Jacquot : 1

Les frères Lenave : 2

Joseph Trapani : 1

Les 7 français de l’île de Corse, pris par les tunisiens, sous les couleurs nationales : 7

Total : 149

Je ne dissimulerai point à Votre Excellence qu’après les instances réitérées, et les plus vives que je n’ai cessées de faire, dans toutes les occasions, sur ces différentes affaires, il m’est impossible d’y revenir sans m’exposer à quelque brusquerie de la Régence. Dans des circonstances, où les anglais, après les plus violentes discussions, viennent de laisser dans les fers 108 esclaves pris sous leurs couleurs, et un bien plus grand nombre à Tunis ; dans un moment où la nouvelle du départ de notre ambassadeur de Constantinople a ranimé ici toutes les espérances des ennemis de la France, Votre Excellence me plaindra d’être obligé, en attendant des directions précises, de faire taire les sentiments de mon cœur, dans la crainte de compromettre les intérêts de l’état. Mais elle voudra bien, en même temps, se pénétrer combien il est douloureux pour moi de voir des français livrés aux travaux les plus pénibles, et courbés journellement sous le bâton. A l’arrivée du courrier, trois des malheureux corses se sont présentés devant moi. Ils s’étaient persuadés que le grand événement qui vient d’assurer le bonheur de la France avait fixé le terme de leur esclavage. Ils se sont livrés aux plus violents excès de désespoir en apprenant qu’ils n’étaient pas libres. J’ai cherché inutilement à les calmer, en les assurant que vous aviez donné à leur égard les ordres les plus précis au chargé d’affaires de Tunis, que leur situation excitait toute votre sollicitude, et que j’avais l’espérance de les rendre bientôt à leurs familles. Ils sont sortis en m’accusant d’être l’auteur de la prolongation de leur esclavage. Selon le rapport même de plusieurs de mes domestiques, ils ont poussé l’excès au point de vouloir attenter à ma personne. Je leur pardonne ce moment d’égarement, parce que je suis persuadé qu’il ne partait pas de leur cœur. J’ai été obligé néanmoins d’en consigner quelques-uns à ma porte, ainsi qu’un de ceux de l’île d’Elbe, qui est également sorti des bornes du respect qu’il doit à l’agent de Sa Majesté.

Le 28 nivôse [18 janvier 1805], un bâtiment suédois venant de Stockholm a mouillé ici, il apportait les redevances annuelles.

Le 30 [20 janvier], le Dey a demandé à l’agent d’Amérique un vaisseau de ligne. En vain celui-ci a observé que son gouvernement n’avait point de vaisseaux ; le prince a persisté dans sa demande.

Les redevances annuelles ne pouvant, dans les circonstances, être envoyées en nature par la Hollande, le chargé d’affaires de cette république, par un arrangement qui vient d’être conclu, paiera à la Régence 100 000 francs par an, indépendamment des présents biennaux.

Vous me demandez des nouvelles de la mort ou de l’existence d’un nommé Pierre Ancelin, natif de Conflans, qui s’engagea au service de l’Espagne en 1788, qui fut condamné aux présides d’Oran, et embarqué pour cette destination en 1791. D’après les recherches que je viens de faire faire par le grand écrivain des esclaves, le nom de cet individu ne se trouvait inscrit ni sur les registres du Beïlik ni sur ceux de l’hôpital.

Je suis dans une grande inquiétude sur le sort des 50 malheureux français qui sont au pouvoir du rebelle de Gigeri. Je n’ai aucune réponse à ma lettre du 30 brumaire [21 novembre 1804], partie le 2 frimaire [23 novembre] par un courrier extraordinaire, et dont j’ai expédié depuis, par des courriers du Dey, le duplicata et le triplicata. Par cette lettre dont je vous ai donné copie dans ma dépêche du 25 frimaire [16 décembre 1804] N° 191 ; je mettais à la disposition de M. Léon les 5 200 piastres fortes exigées par le rebelle pour la rançon de ces malheureux.

Nous avons éprouvé le 24 de ce mois [15 février 1805], à 3 heures et demie du matin, un assez violent tremblement de terre.

Daignez….

P. S. du 27 [16 février] Au moment où je faisais remettre mon paquet, un courrier de Bône est arrivé ; il a été retenu 5 semaines à Constantine par les torrents et l’abondance des neiges qui ont tombé dans les montagnes. J’ai prié M. le chargé d’affaires d’Espagne de retarder de quelques heures son courrier pour me donner le temps de faire les démarches qu’exigent les détails qui me sont fournis par le sous-commissaire Léon. Il me mande que les vexations exercées par le nouveau Bey ont forcé tous les habitants à cacher leur argent, et qu’il lui a été impossible de trouver à Bône et à Constantine le moyen de placer sur moi ses traites pour les 5 200 piastres fortes qui lui étaient nécessaires pour le rachat des 50 français. Il ajoute que, pour prouver au rebelle le désir qui l’anime d’acquitter nos promesses, il lui a envoyé les 200 piastres pour la rançon des deux patrons qu’il a délivrés et chargés de négocier auprès de lui ; mais que, quand bien même il aurait pu parvenir à se procurer les fonds, il lui aurait été difficile d’en faire usage : l’Agha et le divan de Bône qui ont eu connaissance des deux cents piastres qu’il a envoyées, l’ont accusé d’être en intelligence avec le marabout, et de lui envoyer des fonds pour entretenir la rébellion ; et M. Léon a couru les plus grands dangers.

Je viens, en conséquence de ce rapport, de me plaindre fortement à la Régence. Le temps me manque pour entrer dans tous les détails, sur lesquels je reviendrai. Le premier ministre me fait dire, en ce moment, qu’il va donner des ordres au divan de Bône pour la sûreté de M. Léon et pour la garantie des sommes que je suis obligé d’envoyer par terre. En effet je reçois à l’instant un billet de M. Bacri, ainsi conçu : « M. le consul, si vous voulez me consigner le groupe pour Bône, je m’en chargerai volontiers et je vous en serai responsable jusqu’à la consignation. Signé : David Bacri. »

Demain les fonds partiront pour Bône par un courrier extraordinaire, avec les ordres convenables. Je fournis sur mon fondé de pouvoirs des traites pour les 5 200 piastres fortes ; elles sont payables à Marseille. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que cette somme soit acquittée sur le champ. Je la supplie, en même temps, d’excuser le désordre de ces détails.

Le Dey vient de faire publier dans la ville un ordre à tous les étrangers qui ne sont pas domiciliés à Alger depuis six ans, d’en sortir sur le champ sous peine de la vie. Cette mesure a pour motif l’extrême disette de vivres, et l’augmentation journalière du prix de toute espèce de denrées.

Dubois Thainville.




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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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