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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

27 FLOREAL AN XIII

[17 MAI 1805]

SUR LA SITUATION ACTUELLE

EN BARBARIE



N° 198

27 floréal an XIII [17 mai 1805]

Monseigneur,

Ma dernière dépêche est du 5 germinal [26 mars] : depuis cette époque, il ne s’est présenté aucune occasion pour l’Europe. Le port, d’ailleurs, est fermé depuis très longtemps, et il n’a été ouvert que quelques jours aux bâtiments qui ont fait voile pour la mer noire où ils ont été chargés du bled.

Le Dey est à peu près rétabli ; il n’a cependant point encore paru à la mosquée. Il a perdu deux doigts de la main droite ; il se servira, dit-on, assez difficilement de la gauche Ce prince, indépendamment des blessures dont il était couvert, avait essuyé trois coups de feu ; un, tiré de très près, porta sur son djisdan (espèce de portefeuille de velours ou de cuir brodé, qui sert de bourse aux barbaresques, et qu’ils portent dans une poche de côté de leur gilet), heureusement rempli de sequins, qui affaiblirent la violence de la balle, et lui sauvèrent la vie

La situation de ces contrées devient de plus en plus alarmante : la disette augmente de jour en jour. J’avais l’honneur de mander à Votre Excellence, par ma lettre du 26 vendémiaire dernier [18 octobre 1804], que le bled, qui valait moins de 5 francs la mesure à mon retour d’Espagne ici, se payait 17 francs. Aujourd’hui, malgré les5 à 6 chargements de bled, qui ont été conduits ici par les corsaires, il vaut 7 piastres fortes et demie, c’est-à-dire environ 40 francs. J’ai besoin de près de deux mesures de bled par semaine pour la subsistance de ma maison ; ainsi ce que je payais, il y a 3 ans et demi, moins de 40 francs par mois, me coûte aujourd’hui au-delà de 300 francs. Le prix de toutes les denrées est augmenté à proportion. Aussi le mécontentement est général, et le désespoir de toutes les classes du peuple fait même redouter un soulèvement. Ces jours derniers, des écrits, tracés en caractères rouges, ont été trouvés sur différentes maisons qui avoisinent le palais. La vigilance d’une police inconnue, jusqu’à ce jour, dans ces contrées, mais que comporte l’espèce bizarre du gouvernement actuel, a fait disparaitre, avec beaucoup de soin, ces écrits, dont également à Alger on n’a pas d’exemple.

A l’est la province de Constantine est toujours livrée à toutes les horreurs de la famine, des révoltes et de tous les genres de dévastation, un grand nombre d’habitants, obligés de se nourrir d’herbe et de racines, succombent tous les jours sous le poids de leurs misères. Le marabout de Gigeri, qui a commis l’étrange faute de massacrer un autre marabout en grande vénération chez les Kbaïls, parait avoir perdu beaucoup de son crédit, et a été forcé de reprendre sa première position, après avoir essuyé un nouvel échec avec les troupes du Bey de Constantine ; mais, quoiqu’on dise de l’abandon des montagnards et des habitants même de Gigeri (qui ont renvoyé ici nos 5 felouques, lesquelles m’ont été remises) beaucoup de personnes redoutent encore que ce misérable n’oppose à un gouvernement sans force et sans prévoyance assez d’influence dans les montagnes pour alimenter l’esprit de rébellion qui s’est manifesté d’un bout de la province à l’autre. La situation de ces malheureuses contrées est telle, que les chevaux, les mules et les animaux de toute espèce manquent pour le service : le Khalif, qui devait être ici depuis quelques semaines, pour porter au pied du trône les tributs d’usage, n’a point encore paru, et l’on pense même que son départ de Constantine est encore ajourné pour quelque temps.

A l’ouest, dans la province de Mascara, un autre marabout y avait levé l’étendard de la révolte. Le Bey, plus habile que celui de Constantine, l’a attiré dans son camp, en lui faisant promettre de s’unir à lui contre Alger. Ce rebelle est tombé dans le piège, et a eu la tête tranchée avec 80 de ses complices. Le Bey, par une marche combinée avec son Khalif, qui sortait d’Alger, et quelques troupes du Bey de Titteri, a investi les insurgés, et les a défaits. Plusieurs montagnes indépendantes se sont assujetties à payer le tribut.

Dans les circonstances difficiles où se trouvait le royaume, le Bey de Tunis, fatigué, depuis le temps, du joug d’Alger, paraissait vouloir s’y soustraire : il avait très mal accueilli le nouveau Vékil du Dey, qui s’était plaint ici très amèrement. Dans un divan tenu le 5 germinal [26 mars] et où tous les Grands du régime avaient été appelés, la résolution avait été prise d’interrompre, par mer et par terre, toute communication avec Tunis ; et en conséquence, des courriers avaient été envoyés au gouverneur de Constantine ; mais le Bey de Tunis, vivement attaqué, à ce qu’il parait, par les napolitains, s’est réconcilié avec la Régence : par un courrier arrivé ici le 19 [9 mai], il a réclamé ses secours. Sept corsaires ont été de suite mis en armement ; ils mettent aujourd’hui à la voile. J’en joins ici la note N° 1.


Etat des corsaires de la Régence d’Alger partis pour la course le 27 floréal an XIII [17 mai 1805]


Une frégate de 44 canons, commandée par raïs Mahmet, algérien, amiral de la flottille ;

Une frégate de 36 canons, raïs Ali, levantin ;

Un chébec de 32 canons, raïs Ali, levantin ;

Un brigantin de 22 canons, raïs Youssouf, levantin ;

Une polacre de 22 canons, raïs Moustapha, levantin ;

Une polacre de 18 canons, raïs Husseïn, levantin ;

Un schooner de 16 canons, raïs Salih, levantin.

Sur cet état de choses, et par les détails que j’ai eu précédemment l’honneur de fournir à Votre Excellence, il lui sera facile de juger avec quels avantages ce pays pourrait être attaqué dans ces circonstances. Il n’y a, parmi les Grands, aucun homme de résolution et de talent; le juif Busnach, lui-même, qui continue à tout diriger, est un misérable, sans vues, sans système, sans prévoyance. Les camps sont désertés de toutes parts ; la milice est très mécontente, et méprise le gouvernement. Le désespoir des naturels du pays, c’est-à-dire des maures, peut-être plus fanatiques que les turcs eux-mêmes, est poussé à un tel degré de fureur, qu’ils vont jusqu’à exprimer publiquement le désir de voir les chrétiens s’emparer de leur pays.

La cour de Madrid paraît avoir donné quelque attention à la situation des choses et des esprits : elle vient de tenir un langage qui ne lui est pas ordinaire. Aussi n’a-t-on pas manqué de l’attribuer à l’influence de la France. Le chargé d’affaire d’Espagne a reçu l’ordre de signifier que, non seulement la cour refusait de payer les 200 000 piastres fortes exigées pour la rançon de 3 officiers portugais qui se sont enfuis sous ses couleurs, mais qu’elle réclamait le remboursement des 18 canons de bronze envoyés dernièrement, et des indemnités pour les bâtiments espagnols expédiés, par prépotence, au Levant. Le consul d’Espagne a notifié le 3 de ce mois [23 avril] au premier ministre ces dispositions de sa cour ; il parait que, jusqu’à ce jour, on les a laissé ignorer au prince, dont on redoute quelque emportement, et le courrier attend la réponse dans ce port. Cette affaire donne beaucoup d’inquiétude aux juifs, qui ont de grands intérêts en Espagne, et qui, d’ailleurs, accoutumés aux complaisances de la cour de Madrid, avaient compté sur les 200 000 piastres, qui devaient satisfaire aux besoins très urgents du prince, pour lesquels les réponses manquent de tous côtés.

Par ma dépêche du 27 ventôse [18 mars], N° 195, j’ai eu l’honneur de fournir à Votre Excellence les détails de l’assassinat de 26 des français tombés au pouvoir du rebelle de Gigeri. C’est effectivement au projet de faire périr ce brigand par le moyen d’une espèce de machine infernale, que doit être attribué la mort de ces malheureux. Monsieur le sous-commissaire à Bône, dans une lettre du 2 pluviôse [22 janvier], me mande que les Kbâïls chargés de la fatale caisse, croyant qu’elle contenait les 5 200 piastres fortes destinées au rachat des français, l’ouvrirent dans les montagnes, et que 19 victimes de leur infidélité, furent tués ou blessés ; que le marabout, ayant eu connaissance de cet événement, et voyant que le prétexte de lui envoyer de l’argent pour la rançon des chrétiens pouvait, à tous les instants, exposer sa vie, se porta, dans un excès de fureur à l’attentat affreux du 25 décembre.

M. Léon me manda, par différentes lettres, qu’il a reçu les fonds que je lui ai fait passer en nature. Il me rend compte des démarches qu’il a faites pour arracher des montagnes les 17 malheureux qui ont échappé aux poignards du marabout. Le 22 germinal [12 avril], il m’a écrit : « Le nouveau caïd de Bône est arrivé ici le 14 de ce mois [4 mai] ; il m’a remis mes dépêches et les fonds. J’ai de suite expédié au caïd Messaoud, du Collo, un courrier pour l’informer qu’il pouvait conduire ici les prisonniers, et que j’acquitterais leur rançon.

Le caïd de Bône s’est joint à moi : il a écrit à Messaoud pour l’engager à mettre la plus grande activité dans la négociation du rachat des français, en l’assurant qu’il pouvait compter sur toute espèce de protection de sa part. Enfin, j’ai écrit au Bey de Constantine pour l’engager à faire connaitre, par toutes les voies, ces dispositions aux rebelles, etc…, etc… Mais, ajoute M. Léon, les révoltes et les horreurs de la disette, qui désolent cette province de tous côtés, rendent les passages très difficiles : on dévalise, on assassine sur toutes les routes, et l’on ne peut voyager que par caravanes très nombreuses et très bien armées…

Les Kbâïls sont venus, ces jours derniers, jusque sous les murs de Bône, et ont enlevé 200 bœufs qu’ils ont conduits dans leurs montagnes. J’expédierai ces jours-ci un second courrier avec les duplicata de mes lettres. »

Le 22 germinal [12 avril], M. Léon me mande qu’il a reçu une réponse à la lettre qu’il a adressée au Bey de Constantine. Il la copie :

« J’ai reçu votre lettre, dit ce gouverneur. Soyez tranquille : de mon côté je ferai tout mon possible pour obtenir les français. Deux sont parvenus à se sauver des mains du rebelle ; ils sont auprès de moi. Je les enverrai par la première occasion à Alger. Deux sont morts dans la dernière affaire que j’ai eue avec le rebelle, et quatre des plus jeunes sont avec les femmes. J’ignore où sont les autres. Sous peu je sortirai, quand ce ne serait que pour obtenir les français. Ne payez aucune somme pour eux, car j’espère les obtenir sans qu’il n’en coûte rien. Dès qu’ils seront entre mes mains, je les enverrai à Alger. »

M. Léon ne se contenta pas de cette réponse : il adressa une seconde lettre au Bey de Constantine, et lui manda que les français qui restaient aux mains du marabout étaient exposés, à chaque instant, à subir le sort de leurs malheureux camarades ; et, en l’engageant à le seconder de tous ses moyens pour les arracher des mains de ce brigand, il le priait, de nouveau, de lui faire parvenir, par toutes les voies, l’avis qu’il pouvait les envoyer à Bône, et qu’il y recevrait le prix de leur rançon.

Le 8 floréal [28 avril], M. Léon reçut une seconde réponse du Bey de Constantine ; elle était ainsi conçue.

J’ai reçu votre seconde lettre. Je vous ai mandé, par ma première, d’être tranquille, et que j’allais prendre tous les moyens possibles pour obtenir les français. Je vous le dis : cette affaire me tient à cœur et à l’honneur autant qu’à vous. J’ai expédié, par deux courriers différents, des lettres au caïd Messaoud du Collo. Je lui ai recommandé d’agir fortement et de vous conduire tous les chrétiens qui sont aux mains du rebelle. Saluez beaucoup de ma part le consul de France à Alger ; dites-lui que je ne néglige rien pour lui rendre ses hommes.

Enfin le 11 [1er mai], M. Léon me mande qu’il avait reçu la réponse du caïd Messaoud aux lettres qu’il lui avait expédiées par le premier courrier (le 2ème ayant été assassiné), Messaoud lui marquait qu’il avait envoyé ses lettres, par 4 de ses amis, au rebelle ; qu’il allait lui-même se rendre auprès de lui ; qu’il le priait d’être tranquille, et qu’il espérait bientôt lui consigner à Bône tous les français.

D’après ces dispositions, il est facile de juger, Monseigneur, l’effet qu’avaient produit mes dernières explications avec la Régence, consignées dans la lettre que j’ai eu l’honneur de vous adresser le 27 ventôse [18 mars]. Dans les premiers moments les gouverneurs de Constantine et de Bône, malgré toute la vivacité de mes réclamations, avaient reçu les ordres d’entraver, de tous leurs moyens, le rachat des français, et vous avez vu mes courriers arrêtés, l’agent de Bône accusé publiquement d’intelligence avec le marabout, et exposé aux plus grands dangers. La Régence, ayant eu connaissance de l’assassinat affreux de 26 français, que j’avais redouté, et mis d’avance sur sa responsabilité (Votre Excellence voudra bien, à cet égard, se faire représenter ma lettre du 25 frimaire [16 décembre 1804] N° 191), a craint les suites de cet attentat : elle a répondu des fonds que je faisais transporter dans la province de Constantine, et a donné les ordres les plus précis à ses agents de faire respecter M. Léon, et de le seconder dans la négociation du rachat des quelques français qui sont encore sous les poignards du rebelle ; et l’on n’a pas manqué de me faire valoir ces bons offices, comme s’ils devaient justifier le gouvernement d’Alger de l’incurie, de la malveillance même qu’il a mis dans cette malheureuse affaire J’attends, à tous les instants, les deux prisonniers qui sont au pouvoir du Bey de Constantine, et j’aurai bien du plaisir à apprendre à Votre Excellence que les qui sont encore aux mains du rebelle ont été délivrés

Les cinq bateaux, comme j’avais l’honneur de vous le dire plus haut, ont été renvoyés par les habitants de Gigeri. Ils sont arrivés ici successivement dans les premiers jours de ce mois. Quelques jours après leur arrivée, la Régence me fit témoigner, par l’organe de mon drogman, sa surprise que je ne les réclamais pas. Je fis répondre que j’étais bien plus surpris qu’on ne m’eût pas prévenu à cet égard, et qu’on considérât l’agent de Sa Majesté comme obligé de solliciter une pareille justice ; qu’au surplus on était bien maître de garder ou de me rendre des bateaux entièrement désappareillés, et qui ne pouvaient m’être ici d’aucune utilité. Les cinq bateaux (Votre Excellence se rappellera que le sixième fut donné par le pirate à un raïs tunisien.) me furent consignés le 11 [1er mai] par ordre du Dey. Je les ai fait tirer sur la plage, et j’ai fait séquestrer les agrès dans mes magasins. Ci-joint (N° 2) l’acte de prise de possession. Si j’en trouve un prix raisonnable, je les ferai vendre, plutôt que de les exposer à un état inévitable de non-valeur, en attendant que je puisse connaitre les intentions des intéressés ; mais je doute qu’il se présente des acheteurs. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien me transmettre les ordres de Sa Majesté sur la nature des réparations nationales et particulières qu’Elle jugera convenable, dans cette déplorable affaire, d’exiger du gouvernement algérien.

La frégate et le chébec sortis le 15 ventôse [6 mars] sont rentrés le 9 de ce mois [5 mai]. Ces deux armements ont passé le détroit ; ils ont pris sur les côtes de Lisbonne, un bâtiment chargé de fèves, 4 à 5 barques de pêcheurs et conduit ici 59 esclaves. Un chirurgien et deux officiers de marine, tous trois espagnols, étaient embarqués, comme passagers, sur le bâtiment portugais. La Régence refuse de les rendre, et vient de les envoyer aux travaux de la marine.

Les officiers portugais sont toujours consignés dans les bagnes, et réduits à une très grande misère. L’agent de leurs bons amis les anglais leur a refusé toute espèce de secours. Le commandant s’est adressé à moi. Je lui ai répondu que, sans ordre de ma cour, et sans l’autorisation de la sienne, il m’était impossible de lui fournir aucuns fonds ; mais que cependant, mais que, sensible à la situation des portugais, je pouvais lui fournir, sur mon crédit personnel, une somme de six cents piastres fortes, pour laquelle il m’a fourni une lettre de change sur l’intendant de la marine. J’ose supplier Votre Excellence de vouloir bien écrire à l’ambassadeur de Sa Majesté à Lisbonne, et de lui recommander cette créance, que le gouvernement de Portugal regardera sans doute comme sacrée.

Je n’avais connu l’époque et les détails du sacre de Leurs Majestés Impériales, que par la lettre circulaire que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’adresser le 13 nivôse [3 janvier], et que j’ai reçue le 28 ventôse [19 mars]. Occupés du service de l’état, loin de leur patrie, les agents de Sa Majesté n’ont pu assister à cette auguste cérémonie que par les vœux les plus ardents et les plus prononcés. Daignez être auprès d’Elle, Monseigneur, l’interprète de mes sentiments inaltérables de respect et de fidélité, ainsi que de ceux des agents qui servent sous mes ordres.

Le 10 germinal [31 mars] à 8 heures du matin, accompagnés de tous les français, nous nous sommes rendus à l’hôpital royal d’Espagne, la seule église catholique qui existe à Alger. Le Révérend Père Novela a célébré une messe solennelle à la suite de laquelle un Te Deum a été chanté en actions de grâce de l’événement heureux qui assure le bonheur et la gloire de la France. En sortant de l’église, j’ai fait distribuer des aumônes à tous les esclaves qui se sont présentés devant moi.

A 3 heures et demie, au moment où les agents de toutes les nations et toutes les personnes de distinction d’Alger se rendaient chez moi pour assister au dîner auquel je les avais invités, un grand nombre d’esclaves, sortant des travaux, ont investi ma maison. Il sera notre père, se sont-ils écriés les larmes aux yeux ; toutes nos espérances sont en lui. Vive l’empereur des français ! Jamais scène plus attendrissante n’a touché mon âme…. Je leur ai fait distribuer quelques vivres et des aumônes.

Au dîner qui a fini très tard, on a porté les toasts : A l’empereur des français ! Puisse le nombre de ses années égaler celui de ses grandes nations ! A l’impératrice ! A la famille impériale ! Aux gouvernements amis et alliés de l’empereur des français ! Aux armées françaises de terre et de mer ! A la paix générale, fondée sur l’éternel principe de la liberté des mers ! A l’exécution de l’article 10 du traité d’Amiens ! etc… etc…

Les chargés d’affaires d’Espagne, de Suède, et en même temps de Russie, de Danemark, de Hollande, d’Autriche, d’Amérique et de Raguse et toutes leurs familles ont assisté à cette fête, l’une des plus remarquables qui se soient données depuis longtemps à Alger ; elle a eu tout l’éclat qu’il était possible de lui prêter dans ces contrées barbares. Le chargé d’affaires d’Angleterre est le seul des agents à Alger qui n’y ait pas assisté.

Bram Raïs, envoyé au Maroc, est de retour. Un bâtiment doit être expédié pour charger le salpêtre et le cuivre qu’il a fait emmagasiner à Mogador.

Le 7 de ce mois [27 avril] on a eu connaissance que notre flotte de Toulon était sortie pour la seconde fois. D’après l’avis officieux donné par les anglais qu’elle était destinée à agir contre Alger, le Dey a ordonné qu’on fit sortir de suite toutes les chaloupes canonnières, et qu’on travaillât, avec la plus grande activité aux retranchements de Bab-el Oued et de Bab-Azoun. La nouvelle, arrivée quelques jours après, que la flotte française avait franchi le détroit, a calmé les frayeurs des algériens.

Le bey de Tunis persiste à refuser de prendre aucun arrangement pour les sept français corses qu’il a vendus aux algériens. Je suis parvenu à faire considérer comme prisonniers ceux qui étaient aux travaux de la marine ; ils sont dans ma maison.

La polacre impériale La Grecia, commandée par le capitaine Drago Draghicevitch, avait chargé à Cagliari du sel et du fromage pour le compte d’un négociant sarde, avec destination pour Livourne. Elle avait embarqué 8 sardes, divers comédiens, dont 2 du royaume d’Italie, qui avaient été saisis précédemment par un corsaire de Tripoli, 2 français du Piémont, et 7 ouvriers de Massa Carrera, qui avaient été pris par les tunisiens, en tout 24 passagers. Ils ont été conduits ici par les deux corsaires qui viennent de rentrer. A la suite de longues discussions dans un divan où tous les consuls ont été appelés, nous sommes parvenus, malgré quelques irrégularités dans les expéditions du capitaine, à maintenir le principe, tous les jours violé par les anglais, que le pavillon sauve les passagers et la cargaison. J’ai fait restituer tout ce qu’on avait pris aux français. Les pirates d’Alger ont souvent plus de bonne foi que ceux de la Tamise.

J’ai maintenant à répondre, Monseigneur, à vos dépêches des 28 messidor an 12 [17 juillet 1804] et 27 ventôse dernier [19 mars 1805], qui ne me sont parvenues que le 17 germinal [7 avril].

La lettre du ministre de l’Intérieur, écrite le 14 messidor [3 juillet 180-] au préfet du département des Bouches du Rhône était jointe à la dépêche de Votre Excellence du 28 [17 juillet 1804]. J’avais eu individuellement connaissance des dispositions qu’elle contient, et j’ai eu l’honneur de vous adresser des observations sur les inconvénients qui peuvent résulter de la liberté illimitée qu’on accorde à tous les français de participer au commerce de la province de Constantine. Vous avez eu la bonté de communiquer ces observations au ministre de l’Intérieur. En attendant de nouvelles résolutions, sa lettre doit faire loi pour moi, et j’ai déjà donné des ordres en conséquence à Bône. Mais je vous supplie, Monseigneur, d’observer de nouveau à Son Excellence le ministre de l’Intérieur que notre tranquillité dans ces contrées, et surtout la conservation de notre commerce en Afrique exigent essentiellement une administration unique et régulière dans la province de Constantine.

Dans vos dépêches des 28 messidor an 12 [17 juillet 1804] et 27 ventôse [19 mars 1805], vous répondez aux différentes lettres que j’avais eu l’honneur de vous adresser relativement aux répétitions pécuniaires des juifs Busnach et Bacri, et à une réclamation formée par les négociants maures Ben Taleb qui ont envoyé deux chargements à Malte et à Alexandrie lorsque ces deux places étaient au pouvoir des troupes françaises. J’ai communiqué aux MM. et aux autres votre réponse ; elle a donné lieu à des discussions qui m’ont occasionné d’assez grands embarras avec la Régence. On m’a opposé l’article 13 du dernier traité, par lequel j’ai pris l’engagement, au nom du gouvernement français, de faire acquitter toutes les sommes qui pouvaient être dues aux algériens. J’ai répondu que les dispositions de cet article ne détruisaient point le principe de la loi de l’état qui oblige tout individu, même étranger, à présenter ses titres à la liquidation générale de la dette publique, qui doit régler ses créances ; que, cette opération, qui est l’affaire du créancier, et ne peut être la mienne, étant une fois terminée, et la créance réglée, c’était seulement dans ce cas que je pouvais être lié par l’article du traité, si le gouvernement n’acquittait pas. MM. Busnach et Bacri se sont rendus à ces raisons, et ils me chargent de nouveau de vous supplier, Monseigneur, ne reconnaissant principalement, comme étrangers, que Votre Excellence, de recommander leurs intérêts aux différentes administrations, qui doivent en connaitre. Le Dey, lui-même, m’a envoyé un message à cet égard, auquel j’ai répondu par l’assurance que je vous en écrirais d’une manière très pressante.

Mais l’affaire de MM. Ben Taleb a excité d’autres discussions. Leurs créances, disent-ils, ont été réglées ; ils représentent un reçu de la commission administrative pour le chargement envoyé à Alexandrie ; ils ont reçu un mandat de 29 191 francs du commissaire Régnault pour la cargaison envoyé à Malte. La Régence, en conséquence, m’a sommé d’acquitter. J’ai persisté à répondre que, sans ordre de ma cour, aucune considération ne me déterminerait à payer. Un maure, comme j’ai eu l’honneur de vous le marquer, est intéressé dans un des chargements de MM. Ben Taleb. Il s’est présenté à la porte du palais, et a saisi la chaîne en s’écriant Char Allah ! Char Allah ! (justice de Dieu) – C’est un usage consacré à Alger. Un individu qui saisit la chaîne attachée au palais est inviolable. Le prince doit sur le champ se présenter, et faire droit à ses réclamations – contre les français.

Le premier ministre, en l’absence du Dey, lui a dit qu’il m’engagerait à payer. Le maure est venu dans ma maison, et a prétendu qu’il n’en sortirait pas sans avoir reçu la somme qui lui est due ; je l’en ai fait chasser, et je lui en ai interdit l’entrée. A la suite de très vives discussions, la Régence s’est déterminée à attendre votre réponse ultérieure.

Cette affaire a fait naître une question qui, peut-être mérite toute votre attention. Par nos traités, le chargé d’affaires de France doit négocier avec la première autorité du pays ; il est interdit à tous agents de la Régence, cadis et autres, de connaitre de la plus légère discussion qui pourrait s’élever entre un français et un algérien : toute affaire doit être portée devant le consul général qui la traite directement avec le prince. La Régence, de son côté, comme elle n’a pas manqué d’en faire l’observation, ne doit reconnaitre ici pour toute espèce de discussions politiques et préliminaires que l’autorité de l’agent qui représente ici Sa Majesté. Ne serait-il pas à craindre qu’en exigeant des sujets algériens qu’ils se soumettent aux formes et règlements de l’état, la Régence n’élevât la prétention de rendre les français justiciables des autorités du pays ? Votre Excellence sait, beaucoup mieux que moi, que l’administration de ces contrées sort de toutes les règles ordinaires, et sans le maintien du principe que les autorités du pays n’ont aucun droit de s’immiscer même dans la plus légère discussion d’intérêt, et qu’elle doit être traitée de prince à prince, il deviendrait impossible à un négociant de s’établir en Barbarie. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien prendre des renseignements sur l’affaire de MM. Ben Taleb, dont je joins ici le compte (N° 3, 4 et 5), et de me mettre dans le cas de répondre, le plus tôt possible, à la Régence, à laquelle je ne dois point vous dissimuler que cette affaire a donné beaucoup d’humeur.

Aux débats qui ont eu lieu dans l’affaire d’un nommé Santi Parodi, capitaine de corsaire, traduit à la cour martiale de Toulon, M. Léon, sous-commissaire à Bône, a été accusé d’avoir eu des intelligences avec le vice-consul anglais, et d’avoir favorisé et partagé la contribution dont ont été frappés onze bateaux corailleurs.

Des pêcheurs d’Ajaccio ont également accusé cet agent. Vous joignez à la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 27 ventôse an XIII [18 mars 1805] :

1° - l’extrait d’une lettre écrite au préfet maritime de Toulon par le commissaire auditeur et rapporteur près la cour martiale et maritime.

2° - copie d’une lettre écrite par les marins d’Ajaccio au sous-commissaire Escudier.

Et Votre Excellence m’ordonne de vérifier les plaintes énoncées dans ces pièces, et, si je les trouve fondées, de retirer, à l’instant même, tout pouvoir à M. Léon.

J’ai relu, avec beaucoup d’attention, toute la correspondance de cet agent, et il m’a paru que la dénonciation du nommé Santi Parodi avait été dictée par le plus coupable esprit de vengeance ; que la dénonciation des patrons d’Ajaccio n’était pas moins calomnieuse, et qu’elle n’avait été faite que pour se justifier de leurs actes de désobéissance, et de leurs refus constants d’acquitter, conformément à l’arrêté du gouvernement leur contingent de corail, que M. Léon a été obligé d’acheter très chèrement pour former les deux caisses que nous devons à la Régence.

Cependant je vais examiner cette affaire avec toute l’impartialité que vous me recommandez, et, pour faire à Votre Excellence le rapport circonstancié qu’Elle exige, quelques renseignements que j’ai demandés à Bône, me manquent ; aussitôt qu’ils me seront parvenus, j’aurai l’honneur de le Lui adresser. En attendant, veuillez bien vous faire représenter les comptes que je vous ai rendus à différentes époques, et particulièrement ma lettre du 23 fructidor, N° 186, [10 septembre 1804], et Votre Excellence préjugera que les dénonciateurs sont précisément coupables de plusieurs des faits qu’ils imputent à M. Léon, connu avantageusement par le commerce de Marseille, et qui a joui, jusqu’à ce jour, de la réputation de probité la plus intacte.

Je ne dois pas vous dissimuler, Monseigneur, qu’il sera très difficile d’obtenir les indemnités réclamées par M. Durand, dont l’état était joint à votre lettre du 28 fructidor [15 septembre 1804].

Vous m’ordonnez, par cette dernière dépêche, de réclamer la liberté d’un citoyen de la république italienne nommé Jean Borzini di Ceré, de Sologno, district de Minozzo, département du Crostolo, lequel a été pris le 2 juin dernier par l’équipage d’un chébec algérien sur les bords de la mer, dans un lieu-dit Castagnetto. J’ai fait vérifier, avec beaucoup d’exactitude, les registres du grand écrivain de la Régence ; cet individu ne se trouve point esclave ici, et je puis assurer d’ailleurs qu’à l’époque où le nommé Borzini a été pris, tous les corsaires d’Alger étaient dans ce port.

J’ai prévenu la Régence, ainsi que vous m’en donnez l’ordre par votre lettre du 28 messidor [17 juillet 1804], que tout accès dans les ports de Piombino et de l’île d’Elbe serait rigoureusement interdit au pavillon algérien si on apprenait que ses corsaires insultassent les côtes d’Etrurie.

Par votre dépêche du 13 brumaire [4 novembre 1804], vous m’aviez demandé des nouvelles de la mort ou de l’existence d’un nommé Pierre Ancelin, natif de Conflans, qui s’engagea au service de l’Espagne en 1788, qui fut condamné aux présides d’Oran, et embarqué pour cette destination en 1791. J’ai eu l’honneur de vous répondre le 26 pluviôse dernier [15 février] que, d’après les recherches que j’avais fait faire par le grand écrivain des esclaves, le nom de cet individu ne se trouvait inscrit ni sur les registres du Beïlik ni sur ceux de l’hôpital. D’après de nouvelles recherches, je suis parvenu à découvrir que Pierre Ancelin, esclave de Hassan Pacha était mort de la peste. Sa mort n’a pu être constatée par aucun acte, parce que les pestiférés n’étaient point admis à l’hôpital. Trois esclaves qui l’ont connu l’ont attesté en présence du grand écrivain ; j’y joins ici leur déclaration (N° 6).

Je n’ai cessé de réclamer satisfaction de l’attentat commis sur deux bateaux corailleurs, que j’ai dénoncé à Votre Excellence par ma lettre du 25 frimaire [16 décembre 1804] N°191. Le sandal séquestré à Bône a été relâché malgré toutes les réclamations de M. Léon. L’assassin, embarqué sur un corsaire de la Régence, a été mis en liberté en arrivant ici. Hier encore, j’ai signifié à la Régence l’intention bien précise de Sa Majesté d’obtenir justice. Le premier ministre me fait dire, en ce moment, que, les garnisons devant être incessamment remplacées, il me priait d’attendre l’arrivée ici du divan de Bône, pour avoir les informations précises qui manquent à la Régence sur cette affaire.

Daignez….

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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