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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

15 MESSIDOR AN XIII

[4 JUILLET 1805]

SUR L'ASSASSINAT DU CHEF DES JUIFS

NAFTALE BUSNACH



N° 200

15 messidor an XIII [4 juillet 1805]

Monseigneur,

Aucun favori, même turc, n’a joui auprès du Dey d’Alger d’une influence semblable à celle que le juif Naftale Busnach était parvenu à acquérir auprès de celui-ci. Il traitait directement avec tous les agents des différentes puissances ; il ne souffrait pas qu’ils approchassent du prince, qu’il faisait circonvenir jour et nuit par des affidés et qu’il subjuguait entièrement parce qu’il s’était appliqué à satisfaire toutes ses fantaisies. Busnach distribuait les emplois, il créait et destituait les Beys ou gouverneurs de province avec lesquels il avait une correspondance particulière ; il fixait les sommes qu’ils devaient envoyer au Dey. Il tenait les chefs ou Khazné. Il s’était emparé de tout le commerce, et ne souffrait aucune concurrence. Il gouvernait la marine d’Alger, et celle des autres ports du royaume, les corsaires ne sortaient que quand il le jugeait convenable et dirigeait leurs courses d’après les renseignements qu’il recevait d’Europe, où il avait de nombreuses correspondances. Il s’emparait de toutes les prises sans même qu’elles fussent mises à l’encan. Enfin il était parvenu à violer tous les anciens usages qui sont des lois sacrées pour ces gens-ci. Ce système était soutenu par une insolence mêlée de la plus insigne bassesse, mais jointe à un courage qui n’est pas naturel à un juif.

Une conjuration s’était formé contre la Régence il y a quatre ans. La tête de Busnach avait été mise à prix, et le pillage de ses magasins proclamé. Le premier ministre, il y a quinze mois avait reçu plusieurs coups de yatagan à son poste même. Le Dey venait d’être attaqué, dangereusement blessé par quatre turcs, et Busnach était l’objet de ces divers attentats. Busnach lui-même, il y a un an, avait miraculeusement échappé à deux coups de poignard qui lui avait été portés par un turc. Il n’avait pas été effrayé d’aucun de ces terribles avertissements. Il n’avait donné aucune attention aux avis qui lui avaient été donnés énergiquement, particulièrement par l’agent de Sa Majesté. Son insolence, au contraire, avait augmenté, et, depuis 7 à 8 mois surtout, comme Votre Excellence a dû le remarquer par mes dernières lettres, elle était devenue insupportable.

Je supplie Votre Excellence de se faire surtout représenter ma dépêche du 25 frimaire [16 décembre 1804].

L’indignation de la milice était au comble. La disette sans exemple que nous éprouvons, parce que M. Busnach a envoyé tous les bleds du royaume aux mains de la Régence ; les révoltes de Constantine, et celle surtout très sérieuse de Mascara, nées de ses exactions sur les Beys, ne pouvaient que l’accroître. Le 9 de ce mois [28 juin], il a été atteint, près de la maison du Dey, d’un coup de pistolet, qu’un turc nommé Yâhiâ lui a tiré, en lui disant : « Salut au gouverneur d’Alger » quelques noubadjïs de la garde du prince sont accourus et ont voulu arrêter l’assassin ; celui-ci en a imposé par une contenance ferme, et, prenant d’une main celui de ses pistoles qui était encore chargé, et de l’autre son yatagan : j’ai tué, a-t-il dit, le misérable juif qui vous tyrannise depuis si longtemps, et vous êtes des juifs comme lui si vous attentez à ma personne. Les noubadjïs se sont retirés, et le turc a regagné paisiblement sa caserne. Busnach a été porté dans sa maison où il est mort trois heures après.

Yâhiâ a confessé à ses camarades l’action qu’il venait de commettre, en leur demandant s’ils étaient déterminés à le défendre ; il leur a dit que, dans le cas contraire, il allait gagner les montagnes. Tous ont juré qu’ils mourraient plutôt que de consentir à le livrer. Des députations des autres casernes se sont de suite rendues auprès de lui pour faire le même serment. Un grand nombre d’habitants ont imité cet exemple, et ont voulu baiser la main que la providence, ont-ils dit, avait choisie pour délivrer leur pays du monstre qui les opprimait. Dans la soirée, le Dey a pardonné à l’assassin en lui envoyant son chapelet, suivant l’usage. On a été obligé de faire accompagner le corps de Busnach par une nombreuse garde : le peuple voulait le brûler et lapider ceux qui le portaient.

Le 10 [29 juin] de grand matin, les soldats de la milice sont sortis de leurs casernes ; ils ont massacré tous les juifs qu’ils ont pu atteindre dans les rues. Ils se sont ensuite portés dans les maisons et magasins de Busnach, qui ont été enfoncés et pillés. Les maures et la population barbare des Pirkris et des Kbaïls se sont joints à eux : ils ont brisés les portes de tous les juifs, et le pillage est devenu général ; il était encouragé par les cris de joie des femmes répandues dans les rues et les terrasses. Après quelques heures de ce sac affreux, le Dey, dont la garnison était restée immobile dans le palais, dépêcha quelques membres du divan aux casernes ; ils furent chargés de dire aux soldats de la milice que le prince n’aimait pas plus les juifs qu’eux, et que, s’ils le désiraient, il ne conserverait à Alger que ceux qui professaient les arts mécaniques, et dont le nombre était fixé par la convention que Barberousse fit anciennement avec la nation hébraïque. Cette démarche du Dey calma les soldats, qui rentrèrent successivement dans leurs casernes. Les chaouchs et les noubadjïs arrêtèrent peu à peu le carnage et le pillage, et firent la police de la ville le reste de la journée. Le soir, la Régence fit traîner, par des esclaves, les cadavres qui se trouvaient dans les rues, et ils furent brûles à la place de Bab-el-Oued aux acclamations d’un peuple immense.

La journée du 11 [30 juin] n’a été troublée que par l’apparition de l’assassin de Busnach, qui se présenta en armes devant le palais du Dey, en disant qu’il était instruit qu’on voulait le punir, et qu’il était prêt à subir sa sentence. Le prince lui fit répondre que sa parole était sacrée et qu’il n’avait rien à craindre. Les juifs purent retirer les cadavres des maisons et les portèrent à leur cimetière, escortés par des cassâbadjis. Il parait cependant certain qu’il y eut dans les casernes plusieurs complots de se porter contre le palais et d’y massacrer une partie des Grands. Les différences de partis et d’opinions sur les individus qu’on devait appeler au gouvernement, mais surtout l’or qu’on répandit sans mesure, on fait échouer ces projets.

Le 12 [1er juillet], on a fait embarquer tous les juifs qu’a pu contenir un bâtiment impérial qui se trouvait dans le port.

Les journées des 13 et 14 [2 et 3 juillet] ont été tranquilles. Les soldats ont peu volé ; ils ont été très offensés qu’on ait pu attribuer les excès commis au désir du pillage. Ils ont rendu librement tout ce qui a été porté dans les casernes C’est dans les maisons des maures et dans les mains des Pirkris et des Kbaïls, qui les ont portées dans les montagnes, que se sont englouties les richesses des juifs.

On varie sur le nombre des morts, mais il n’est pas aussi grand qu’on l’avait d’abord imaginé, celui des blessés est considérable.

Il y a 14 ou 15 000 juifs à Alger. Ils étaient surtout riches en diamants, perles et bijoux de toute sorte. La plus misérable juive porte à sa tête une sarma en or, qui ne peut valoir guère moins de 300 piastres ; elles ont toutes été enlevées. Les pertes que la nation hébraïque vient de faire dans cette circonstance, sont immenses.

Israël Saportes, consul de ce commissariat depuis 80 ans de père en fils, est du nombre des victimes : il a été atteint d’une balle dans la synagogue ; il est mort dans ma maison le 12 [1er juillet]. Il laisse une nombreuse famille qu’il m’a vivement recommandée. Je lui ai donné pour successeur un de ses frères. Sa maison et ses magasins sont du petit nombre de ceux qui ont échappé au pillage.

Je suis, Monseigneur, destiné à ces malheureux événements : il y a 8 ans, je me trouvais dans l’incendie et la révolte de Smyrne, où je perdis un enfant et 33 000 piastres. Je serai, j’ose l’espérer, plus heureux dans ces circonstances : ma maison de ville et celle de campagne n’ont été exposées à aucune insulte, dans des moments où une milice féroce peut se porter à tous les genres d’excès. Nous avons été assez tranquilles aujourd’hui : une terreur affreuse cependant plane toujours dans la ville ; le gouvernement est dans les mains de la milice, et tous les Grands frémissent.

Dans le feu de la révolte, nos ennemis ont imaginé qu’on avait trouvé chez les juifs des fusils, de la poudre et des cocardes françaises ; ils ont publié aussi qu’un grand nombre de nos soldats étaient à la tête des révoltés de la province de l’ouest. On a donné très peu d’attention à ces bruits, qui pourtant ont pu compromettre ma sureté pendant quelques moments

L’Agha, comme j’ai eu l’honneur de vous le marquer le 11 [30 juin], a été battu à quelques journées d’Alger ; le nouveau Bey n’a pu pénétrer, et l’ancien est toujours enfermé dans Oran. Des munitions de guerre sont envoyées par terre et par mer.

Dans les circonstances difficiles où je me trouve, je n’ai pas eu le temps de fournir à Votre Excellence tous les comptes. 4 des français pris par le marabout viennent de mettre rendus ; je les ai fait embarquer pour Livourne. 13 sont encore au pouvoir au pouvoir du rebelle ; toutes les mesures ont été prises pour les arracher de ses mains.

Daignez….

Du 16 [5 juillet], la Régence a fait annoncer hier au soir dans les casernes que les maures ont des projets hostiles contre les turcs, et elle a engagé les soldats à ne pas dessaisir de leurs armes. Est-ce une adresse du gouvernement qui veut détourner de dessus lui l’attention de la milice ? ou est-ce le résultat des mauvaises nouvelles qui arrivent du Ponant ? Quoiqu’il en soit, la Régence a fait pendre ce matin à la porte de Bab-Azoun trois maures chez lesquels on prétend avoir trouvé des armes et de la poudre.

Mon censal avait entre les mains des sommes assez considérables, provenant de prises et pour le paiement des lismes. Quoique je pense être à couvert, j’ai cependant donné l’ordre à Marseille de s’emparer de tous les fonds et marchandises qui pourraient lui appartenir. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien donner des ordres à l’agence des relations extérieures à Marseille de seconder M. Etienne Majastre, mon beau-frère, en faveur duquel Israël Saportes a signé à cet égard une procuration avant sa mort.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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