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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

5 THERMIDOR AN XIII

[24 JUILLET 1805]

SUR LE SAC D'ALGER

DE JUIN 1805



N° 201

5 thermidor an XIII [24 juillet 1805]

Monseigneur,

J’ai eu l’honneur de transmettre à Votre Excellence, les 11 et 15 du mois dernier [30 juin et 4 juillet], les détails des événements affreux qui viennent de se passer ici. Mes lettres ont été expédiées par duplicata.

Il vous sera difficile, Monseigneur, de vous faire une idée des horreurs du sac épouvantable auquel les 12 ou 13 000 juifs qui résident à Alger ont été livrés pendant 3 ou 4 heures. Le massacre général (les femmes et les enfants exceptés) avait été déterminé par la milice. Des soldats féroces sortent précipitamment de leurs casernes, le yatagan et le pistolet à la main. Toute la population barbare de la ville se joint à eux, ils sont encouragés par les cris de joie de toutes les femmes, disons plutôt de toutes les furies, répandues sur les terrasses et dans les rues. Heureusement c’était un samedi, jour de la fête des juifs : un très petit nombre se trouvaient dans les rues ; mais bientôt les soldats enfoncent les portes de leurs maisons. Les richesses qui s’offrent à leurs yeux sauvent la malheureuse nation hébraïque : ils abandonnent le carnage pour ne s’occuper que de pillage ; les bijoux dont étaient parées les femmes sont arrachés, et tous les genres d’horreurs commis envers elles. Le pillage devient alors général. Un silence profond succède aux cris féroces ; on ne voit dans les rues que des hommes et des femmes allant et venant chargés de dépouilles, et, en moins de 5 heures, toutes les maisons juives sont restées avec les quatre murailles. On ne cite que deux maisons riches, celles de MM. Bacri et Le Daninos qui aient échappé au pillage, parce que l’une se trouvait placé à côté de celle d’un Grand, et que la Régence a eu le plus grand intérêt à conserver l’autre, qui lui doit, dit-on, 400 000 piastres fortes. Cependant M. David Bacri assure qu’il a perdu dans cet événement au-delà de 150 000 sequins. J’ai eu l’honneur de mander plusieurs fois à Votre Excellence que peu de ville en Europe, proportion gardée, renferment d’aussi grandes richesses qu’Alger ; tout le monde s’accorde à dire que celles qui ont été enlevées dans cette circonstance sont immenses. Malheureusement les sommes considérables et les effets précieux pris par les KbâÏls et les Pinkvis sont déjà enterrées dans les montagnes, et ne reparaitront jamais.

Le 19 messidor [8 juillet], les juifs avaient éprouvé de nouvelles craintes ; un grand nombre s’étaient réfugiés sous le pavillon français. La nouvelle que l’Agha avait essuyé un échec, et les alarmes manifestées par la Régence d’un soulèvement des maures contre le peu de turcs qui restent à Alger, avaient excité une frayeur générale dans la ville.

Plusieurs turcs ont été étranglés et d’autres bâtonnés pour des désordres étrangers aux journées des 9 et 10 [28 et 29 juin]. Trois maures ont été pendus à la porte de Bab-Azoun.

Le turc qui a assassiné Busnach, après avoir reçu le chapelet de pardon, a obtenu la liberté de sortir du pays, s’est réfugié le 17 [6 juillet] sous le pavillon anglais. Il a été embarqué, quelques jours après, par le consul pour Gibraltar, d’où, dit-on, il doit se rendre à Londres. Je ne pense pas qu’on doive à aucune influence des anglais la perte de Busnach, qui d’ailleurs les avait si bien secondés, contre l’opinion du Dey, dans le dernier arrangement qu’ils ont fait ici ; mais partout où il se trouvera un agent du gouvernement de Londres, on le verra toujours disposé à accueillir et protéger l’assassin de celui qui les aura servis.

Le Dey a fait publier ces jours derniers que toute femme juive qui paraitrait dans les rues avec une somme en or, des boucles d’oreilles ou tous autres bijoux, serait jeté à la mer, et son mari perdu.

L’inquiétude est toujours très grande dans le pays : le gouvernement est toujours partagé entre la crainte que d’un côté la milice de l’autre les maures lui inspirent ; il attend, avec une vive impatience, des nouvelles de la province de Mascara. L’Agha, dont le camp a été renforcé d’un grand nombre de Coul-Oglous et de 4 à 500 turcs arrivés du Levant, a obtenu quelques succès ; il est, dit-on, réuni au Khalif à une journée et demi d’Oran. Le nombre des rebelles qui bloquent cette place est toujours considérable. Le nouveau Bey, fils d’un ancien gouverneur qui avait une grande influence sur les maures, y est entré par mer ; il leur a fait signifier son arrivée, et l’assurance qu’il n’exigerait d’eux que les redevances qui avaient été perçues par son père. Les rebelles ont répondu que, depuis trop longtemps des étrangers gouvernaient dans leur pays, et qu’ils ne déposeraient les armes que lorsqu’ils se seraient affranchis de leur joug, devenu insupportable.

Les anglais, comme j’ai eu l’honneur de le marquer à Votre Excellence, ont, depuis longtemps, formé le projet, dont la Régence avait été instruite par moi, de s’établir à Oran. Le nouveau consul avait même fait à cet égard quelques ouvertures qui avaient été repoussées. Le gouvernement de Londres, toujours habile à tirer avantage des malheurs des autres, a voulu profiter de cette circonstance pour effectuer son projet : six armements de guerre se sont présentés devant Oran ; le commandant a offert au Bey 500 canonniers et 500 cavaliers, en l’assurant qu’il n’avait pas de meilleur ami que son roi. Le gouverneur d’Oran a refusé d’accepter ces secours généreux, et n’a voulu recevoir que 50 quintaux de poudre. J’avais l’honneur de mander à Votre Excellence, par ma lettre du 25 frimaire [16 décembre], que la masse de haine qui s’était accumulée sur la tête de Busnach rendait sa perte certaine, comme un changement de gouvernement inévitable. J’avais tiré l’horoscope de Busnach, et ce qui m’étonnerait le plus aujourd’hui, ce serait que le gouvernement actuel, entaché de judaïsme aux yeux de tous, pût résister à cette crise violente ; d’ailleurs, il manque de l’énergie nécessaire à sa conservation dans les circonstances difficiles où il se trouve : le prince frémit à chaque instant du jour ; il n’ose, je ne dirai pas sortir de son palais, mais même de son appartement. Le Khaznedji fait contenance ; mais il est vieux, usé, et il n’a pas beaucoup plus de courage que le Dey. Et c’est ce gouvernement, composé de lâches et d’imbéciles, conduit par un misérable juif, qui, depuis sept ans, par ses menaces, au plus grand nombre des gouvernements européens, à la Porte même, et tyrannise toute la Barbarie par les extorsions les plus inouïes ! La division qui existe dans les casernes sur le choix de ceux qui doivent être affectés aux premiers emplois, peut seule sauver les gouvernants actuels. Les turcs de Candie paraissent être les plus venimeux ; mais ils n’ont jamais été considérés précisément comme turcs grecs, parce que le sang grec, dit-on, coule dans leurs veines, et ce préjugé les a toujours spoliés des grandes dignités. Leur parti parait, en ce moment, très nombreux et le plus entreprenant, et il est à craindre que dans les horreurs de la révolution dont nous sommes menacés, il ne se répande beaucoup de sang, et que, quelque soldat féroce ne soit jeté sur le trône.

Au milieu du désordre, de l’anarchie et de la disette qui désolent ces contrées, jamais circonstance ne fut plus favorable pour les attaquer.

Un Capidji du Grand Seigneur est arrivé ici le 19 messidor [8 juillet] ; il avait été précédé par la nouvelle qu’il était porteur de firman contre la France. Je ne tardai pas à être instruit que sa mission se bornait à réclamer un soldat russe d’un bâtiment marchand des Sept Iles. M. de Sylva, officier de la marine royale de Russie, le commandait ; il était esclave depuis 26 mois. Il avait acheté son bâtiment à Gênes, l’avait équipé de génois, et se rendait à Corfou sur un passavant de l’agent des Sept-Iles pour y prendre des expéditions régulières. M. de Sylva et le soldat russe ont été rendus ; les malheureux génois sont restés dans les fers. Le Capidji a fait voile le 26 [15 juillet] pour Tunis.

Les corsaires sont rentrés, un chébeck de 32 pièces de canons excepté. Ils ont fait 6 ou 7 prises napolitaines et génoises munies de passeports sardes ; plusieurs ont été vendues à Tunis ou ailleurs. 18 esclaves seulement ont été débarqués ici. Un nommé François Massabo, français, né à Menton, département des Alpes maritimes, est du nombre. Il dépose qu’il est tonnelier ; qu’il était porteur d’un passeport de sa municipalité délivré le 25 frimaire dernier [16 décembre 1804], visé par l’ambassadeur de Naples à Rome ; qu’il s’est rendu à Naples à l’effet d’y acheter, pour le compte d’un négociant du Port-Maurice, des bois propres à faire des tonneaux ; qu’il les a chargés sur le bâtiment napolitain nommé les âmes du purgatoire, pris, dans les parages de Gênes, par un corsaire algérien ; qu’il s’y était embarqué en qualité de subrécargue ; mais, qu’arraché du bord avec précipitation, il n’a pas eu le temps de se saisir de ses papiers qu’il y avait cachés. Malheureusement le bâtiment est du nombre de ceux qui n’ont pas par ici, et la Régence a persisté à considérer comme napolitain François Massabo, dont les premières déclarations en effet n’ont pas été bien précises. Elle m’a fait assurer cependant qu’elle le rendrait aussitôt que je lui représenterais un passeport et des papiers authentiques qui prouveraient la vérité de son assertion. Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien donner des ordres pour que toutes les pièces qui doivent constater l’état de Massabo vous soient adressées par le préfet des Alpes maritimes, et me les faire expédier, accompagnées d’une lettre de Votre Excellence, à laquelle, plus qu’à toute autre, la Régence aura égard.

Son Excellence le ministre de la marine, sur ma demande, a, dans le temps, écrit une lettre circulaire dans tous les ports de France pour avertir ceux qui s’embarqueraient, comme passagers, sur des bâtiments ennemis des Régences, de ne jamais se dessaisir de leur passeport français, qui seul peut servir à les faire reconnaitre ici. Je vois avec peine que cette mesure est souvent négligée, et dernièrement encore plusieurs français du Piémont ont manqué ici d’être compromis pour s’être trouvés munis de passeports sardes.

Les embarras dans lesquelles je me trouvais lorsque j’ai écrit à Votre Excellence les 11 et 15 du mois dernier [30 juin et 4 juillet], ne m’ont pas permis de lui fournir les détails que j’avais reçu sur la situation des français tombés au pouvoir du pirate de Gigeri, et de répondre à sa lettre datée de Milan le 28 floréal [18 mai] que j’ai reçu le 13 messidor [2 juillet].

Par ma dépêche du 27 floréal [17 mai] N° 198, j’avais l’honneur de vous mander que deux de ces malheureux étaient parvenus à se sauver, et qu’ils s’étaient réfugiés dans le camp du Bey de Constantine. Ils sont arrivés ici le 11 prairial [31 mai] ; ils se nomment Ottavio Sorrentino de Marciano dans l’île d’Elbe et Desiderio Livori, de Longone. Deux autres, Mario Tranchini et Ignazio Barbotto, de Longone, s’étant procuré un yatagan, deux carabines, et quelques cartouches, se sont fait jour dans les montagnes après avoir tué quelques Kbâïls, et sont arrivés à Constantine. Ils m’ont été rendus le 5 messidor [24 juin] Ignazio Barbotto, âgé de 18 ans, est un de ceux que le rebelle a fait réunir et circoncire par violence. J’ai fait embarquer ces 4 hommes, le 7 messidor [26 juin] sur la polacre vagmaire l’Innocente qui a fait voile pour Livourne, ainsi que le nommé Joseph Bocchia, du département de la Sezia, qui s’est échappé des prisons de Gibraltar. Il a déposé s’être embarqué sur un corsaire français, dont il n’a pu se rappeler le nom, armé à Nice, et pris par les anglais, il y a environ un an et demi.

Enfin Luigi Polese, de Longone, pris par le pirate de Gigeri, est arrivé ici le 21 messidor [10 juillet]. Il s’est déguisé en Kbâïl, dont il parle déjà la langue, et, après un voyage pénible de 4 jours, pendant lesquels il n’a vécu que d’herbes, il est arrivé à Bougie, où il a été embarqué. Il s’accorde avec les quatre autres pour déclarer que le rebelle est entièrement abandonné, qu’il ne lui reste plus qu’une trentaine de cavaliers, et qu’il erre journellement de montagne en montagne pour se procurer la nourriture. Les uns et les autres confirment les déclarations de leurs compagnons, faites dans la chancellerie de ce commissariat les 28 brumaire [19 novembre] et 12 ventôse [3 mars] derniers.

La Régence, en me rendant le nommé Polese, m’a fait assurer que les 12 qui sont encore au pouvoir du rebelle seraient prochainement libérés.

J’ai eu l’honneur de vous rendre compte des démarches pressantes que j’avais faites pour rendre ces infortunés à l’état et à leurs familles. M. Léon, sous-commissaire à Bône, avait reçu les fonds que je lui avais envoyés ; il avait adressé deux lettres au Bey de Constantine, dont j’ai eu l’honneur de vous transmettre ces réponses satisfaisantes ; il avait envoyé deux courriers au caïd Mehaoud du Collo. Celui-ci avait reçu ses lettres, et avait envoyé plusieurs de ses amis auprès du rebelle. Mehaoud mandait à M. Léon qu’il devait se rendre auprès du Bey de Constantine, et qu’il prendrait, de concert avec lui, des mesures pour terminer, le plus tôt possible, l’affaire des prisonniers. Le caïd du Collo et 18 ou 20 autres cheiks sont tombés dans le piège que le Bey leur a tendu. Voyant que le marabout avait perdu son influence dans les montagnes ; ils ont mandé à ce gouverneur, qu’ils étaient prêts à se soumettre, s’il voulait prononcer un pardon général sur les événements passés. Arrivés à Constantine, les cheiks ont été saisis et chargés de chaînes. Le Bey leur a signifié que, si le marabout et tous les français qui sont encore en son pouvoir ne lui étaient pas incessamment livrés, il leur ferait trancher la tête à tous. Les Cheiks de suite ont expédié des courriers dans les montagnes pour annoncer à leurs parents et amis la situation dans laquelle ils se trouvaient. M. Léon, voyant que le caïd Mehaoud ne pouvait plus le servir, s’est adressé à une espèce de mufti du Collo, pour lequel, dit-on, le marabout a beaucoup de vénération, et il a de nouveau écrit aux prisonniers pour leur annoncer qu’il était dépositaire des sommes nécessaires à leur rançon. Un courrier a été expédié pour porter ces lettres.

M. Léon me mande le 11 prairial [31 mai] qu’au moment où il a reçu mes dépêches du 20 floréal [10 mai], le Bey se trouvait à deux jours de Constantine, et qu’il s’est empressé de lui expédier, par son drogman, celle que je lui adressais ; que le Bey avait répondu qu’il avait extrêmement sensible aux expressions obligeantes qu’elle contenait ; qu’il était inutile de lui rappeler une affaire qui l’occupait jour et nuit, et qu’il espérait bientôt prouver au consul de France à Alger qu’il était l’homme de ses paroles.

Enfin le 24 prairial [13 juin] M. Léon m’écrit que le courrier qu’il a expédié au Collo n’a point encore réponse, et qu’on présume qu’il a été assassiné. Il ajoute que le Bey vient de choisir pour son agent au Collo le nommé Ben-Adoux, le fils de celui qui a été assassiné par Brnav ; que cet agent, avec lequel M. Léon est lié, a été chargé de nouvelles lettres, et s’est engagé à prendre toutes les mesures pour arracher les français des mains du marabout ; mais il parait que ce rebelle, errant, depuis longtemps, de montagne en montagne, laisse le moins qu’il peut de traces derrière lui.

Votre Excellence jugera, par ces détails et par ceux que je lui ai précédemment fournis, que j’avais prévenu ses désirs et rempli une partie des vœux que sa sollicitude exprime dans sa lettre du 28 floréal [18 mai].

Le Bey de Constantine parait avoir été en effet l’homme de ses paroles : un courrier, qui arrive à l’instant, annonce qu’à la tête de 7 000 hommes d’infanterie et 6 000 cavaliers, il a attaqué, par différents points, les montagnes où s’était réfugié le marabout, et dans lesquelles son prédécesseur a péri ; qu’il a fait un horrible massacre des habitants, et que les femmes du rebelle ont été saisies, ainsi que plusieurs français, dont on ne dit pas le nombre. Le Bey mande qu’il ignore où se trouve le marabout. J’espère, avant le départ de cette lettre, pouvoir vous fournir des détails plus circonstanciés.

Vous me rappelez, Monseigneur, la demande d’indemnités auxquelles a droit M. Durand, dont un des bateaux corailleurs a été enlevé il y a 20 mois par des turcs déserteurs du camp de Constantine. M. Durand désire que ces indemnités, dont la note m’a effectivement été remise, soient converties en une extraction de bled qu’il porte à 500 cafis, c’est-à-dire à une quantité égale à celle que la compagnie d’Afrique a le droit d’extraire par année. Dans des moments où la province de Constantine est livrée à toutes les horreurs de la famine, ainsi que je l’ai mandé par plusieurs de mes lettres, il sera impossible d’obtenir de longtemps aucune espèce d’extraction de bled, et la demande de M. Durand paraitrait exorbitante même dans les temps les plus prospères. Ce sont des événements malheureux sur lesquels je n’en dois point dissimuler à Votre Excellence qu’il sera toujours d’obtenir satisfaction ici. La Régence d’Alger a perdu 36 turcs que celle de Tripoli a recueillis, et userait peut-être à cette dernière à payer à M. Durand les indemnités qu’il réclame. Je ne perdrai néanmoins point de vue sa réclamation, et si (ce que je suis loin de penser) il est possible d’obtenir cette année une extraction convenable, j’aurai l’honneur d’en instruire Votre Excellence.

Les réclamations de M. Bertrand, au nom de la société Ravel jeune et Cie, et de M. Peïron, gouverneur de la Calle, et Guibert, agent à Bône, au nom des employés de l’agence, portent sur deux objets : indemnités dues pour les pertes qu’ils ont éprouvées, et remboursement de l’argent, des marchandises et effets saisis dans les comptoirs à l’époque de la déclaration de guerre de l’an VII [1798-1799].

Indemnités pour les pertes qu’ils ont faites

M. Bertrand les porte à 138 121,40 piastres fortes ;

M. Peïron, y compris plusieurs créances à recouvrer de différents cheiks, à 184 171,32 piastres fortes.

Les indemnités doivent être exigées du gouvernement algérien, qui a laissé, ou qui, peut-être, influencé par les juifs, a fait ravager les comptoirs ; mais la Régence répond qu’elle les a acquittées en accordant une exemption générale de lismes d’une année, stipulée par l’article 6 du traité du 7 nivôse an X [28 décembre 1801].

Il est ainsi conçu : « A partir de cette époque, le Dey, pour indemniser la compagnie d’Afrique des pertes qu’elle a éprouvées, lui accorde une exemption générale de lismes d’une année. »

Remboursement de l’argent, des marchandises et effets pris dans les comptoirs.

L’argent saisi a servi à payer cinq lismes arriérées, et, autant que je puis me le rappeler, le surplus a été rendu. Cet article paraitrait devoir tomber à la charge du gouvernement français.

M. Bertrand réclame 13 068 piastres fortes, ou selon la note jointe à la lettre de Votre Excellence du 28 floréal dernier [18 mai] 20 034 piastres Constantine.

MM. Peïron et Guilbert, selon la dernière lettre qu’ils m’ont adressée le 22 germinal dernier [12 avril] portent leurs créances à 42 126,65 francs.

MM. Bertrand, Peïron et Guibert réclament ces sommes de MM. Busnach et Bacri, qui, lors de la déclaration de guerre, se sont emparés de tous les objets qui se trouvaient dans les comptoirs.

La prépotence de MM. Busnach et Bacri était telle, comme j’ai eu l’honneur de le dire bien des fois à Votre Excellence, qu’il m’a été impossible d’obtenir d’eux un compte en règle. Ils n’ont cessé de me dire que leurs frères de Paris avaient reçu les pouvoirs nécessaires pour terminer cette affaire avec MM. Bertrand et Peïron, et qu’ils acquitteraient sur les fonds que le gouvernement ordonnerait en leur faveur. Ils ont touché, il y a deux ans et demi, une somme considérable, et ils n’ont rien payé aux intéressés.

D’après la dépêche de Votre Excellence du 28 floréal [18 mai] et les lettres de MM. Peïron et Guibert, j’ai dû, dans les circonstances, surtout, revenir très activement sur cette affaire. J’ai eu, ces jours derniers, de très longues explications avec M. David Bacri. Au milieu du désordre où il se trouve, il n’a pu me fournir un compte régulier, qu’il doit me présenter aussitôt que le calme sera rétabli ; mais il persiste à vouloir compenser les sommes qu’il doit avec celles qu’il prétend lui être encore dues par le gouvernement français.

La note informe qui m’a été remis dans le temps présente un résultat, pour cires et cuirs de 42 298, 1/8 p. ch.

Pour 250 cafis de bled 18 450

Total 60 748, 1/8

MM. Peïron et Guilbert prétendent que le prix des marchandises, les autres effets pris à l’agence, et les 1306 cafis de bled et avoïdes arriérés suffirent au-delà pour éteindre les sommes par M. Bertrand au nom de la société Ravel Jeune et Cie, et qu’ils doivent être remboursés par MM Busnach et Bacri.

M. Bertrand, au contraire, prétend être privilégié, et a écrit, dit-on, dans le temps, aux juifs une lettre (qui pourtant ne m’a point été représenté) par laquelle il leur défend de se dessaisir d’aucune espèce de sommes provenant des effets et marchandises trouvés dans les comptoirs.

Vous jugerez, Monseigneur, que j’ai indispensablement besoin de vos instructions, afin que je puisse traiter sans relâche cette affaire, que j’ai à cœur de finir le plus tôt possible.

Je me suis plaint bien des fois, Monseigneur, de la conduite des napolitains, qui viennent armés sur les côtes de Barbarie faire la pêche du corail. Non seulement ils en imposent à nos pêcheurs, contre lesquels ils ont combattu plusieurs fois avec avantage, mais leur conduite peut journellement nous compromettre auprès de cette Régence.

Voici ce que me mande à cet égard le sous-commissaire de Bône dans sa lettre du 24 prairial [13 juin].

« Les napolitains arrivent journellement sur les côtes de la Calle ; leurs bateaux se mêlent avec les nôtres, qui pêchent très près de terre. Ils sont très bien armés ; ils ont même des canons. Ils attaqueront infailliblement quelques bateaux maures qui naviguent le long de la côte, et l’on ne manquera pas de dire que ce sont les français, parce que les napolitains arborent ordinairement nos couleurs. C’est ce qui arriva l’an passé à un bateau napolitain armé, qui prit un sandal algérien, en fit échouer un autre, et tua trois hommes, ayant le pavillon français. J’eus toutes les peines du monde à persuader ici que nous n’avions aucune part à cet attentat. J’ai cru, Monsieur le Commissaire général, devoir vous informer de ces circonstances, afin que vous puissiez déterminer la Régence à envoyer ici quelques armements pour faire éloigner les napolitains, qui portent un grand préjudice à notre pêche. Ces jours derniers, un des armements napolitains a pris sur Bizerte une tartane tunisienne qui était partie d’ici chargée de diverses marchandises appartenant à des négociants de Constantine et de Bône. »

La pêche du corail sur les côtes d’Afrique est, ce me semble, une propriété française, puisque le gouvernement paie à la Régence des lismes pour en obtenir l’exploitation exclusive. La Régence même entretenait ordinairement deux galiotes à Bône pour la protéger, parce que d’ailleurs il lui convenait de saisir les contrebandiers qui devenaient ses esclaves. Mais, depuis longtemps, Alger n’a plus de gouvernement, et tous les usages protecteurs de ses droits et des nôtres y sont méconnus. J’ai regardé comme odieux d’engager des pirates à courir sur des européens, et je me suis borné, comme les années précédentes, à mander à M. Léon d’effrayer les napolitains par la nouvelle de l’expédition de plusieurs corsaires que la Régence doit envoyer contre eux. Votre Excellence jugera sans doute convenable de faire porter à cet égard des plaintes au gouvernement de Naples, qui encourage ouvertement ses sujets à venir faire la pêche sur ces côtes.

Votre Excellence se sera convaincue, par toute ma correspondance, de toutes ces supercheries employées par nos pêcheurs pour se soustraire au paiement de leur contingent de corail qui doit servir à former les deux caisses que nous devons fournir à la Régence ; et l’an passé, j’ai été obligé d’en acheter pour une somme considérable à l’effet de les compléter. Cette année ils ont pris des moyens sûrs pour se soustraire à toute contribution. L’article 1er de l’arrêté du 13 pluviôse [2 février] porte que tout patron ou autre, qui se livre à la pêche du corail sera tenu, avant de sortir des ports de France, de faire la déclaration du point de concession d’Afrique où il se propose de faire la pêche, et qu’il sera soumis à la surveillance directe de l’agent qui s’y trouve placé, auquel, selon l’article 3, il sera tenu de remettre ses papiers, qui ne lui seront rendus, conformément à l’article 5, que lorsqu’il aura acquitté son contingent de corail.

A temps, à ce qu’il parait, on n’exige, en ce moment, aucune redevance de cette nature. Qu’ont fait nos corailleurs ? Ils ont passé en France la déclaration qu’ils venaient faire la pêche sur les parages de Tunis, et se sont rendus à Tabarque, où M. Devoize vient d’établir un agent. Aucun d’eux n’a encore paru à Bône, parce que, selon l’article 4 de l’arrêté, ils sont assujettis à payer un contingent de corail, et qu’à Tabarque, qui dépend de Tunis, où ils ne paient rien, ils sont à portée, comme à Bône, de suivre leur pêche sur les côtes du royaume d’Alger ; de sorte qu’à la fin de la saison l’agent de Bône n’aura pas obtenu une branche de corail, et que je serai obligé pour former les deux caisses que nous devons fournir, de débourser des sommes considérables, parce que nos pêcheurs eux-mêmes mettront le plus grand prix à leur corail.

Ces manœuvres de la part de nos pêcheurs sont d’autant plus coupables, que Sa Majesté a daigné rendre libre, pour tous les français, la pêche si curative du corail. Je mande une partie de ces détails à M. Devoize, et, en lui envoyant copie de l’arrêté du 13 pluviôse [2 février], je l’engage, conformément à l’article 4, à exiger de tous les corailleurs qui set rendus à Tabarque, leur contingent de corail, parce qu’il est certain qu’ils font la pêche sur les côtes d’Alger. Je n’ai eu cependant que la faculté de faire des observations à mon collègue de Tunis, et, si Votre Excellence les approuve, je la supplie de vouloir bien lui donner, sans délai, les ordres qui doivent servir de règle à sa conduite et à la mienne.

J’ai eu occasion de vous entretenir plusieurs fois de M. Raimbert, que M. Devoize a nommé agent à Tabarque. Il me donne beaucoup d’embarras depuis qu’il est dans la province de Constantine : il n’a cessé, malgré mes défenses de donner une augmentation au prix des marchandises, et la mort du Bey Osman a mis fin à une affaire, vu sa probité, était essentiellement compromise. M. Raimbert continue, de Tabarque, son commerce dans la province de Constantine, et c’est le señor Escudero, agent anglais, qui est son correspondant à Bône. Je viens de faire arrêter, au moment d’être embarqués, 500 cuirs qu’il lui avait procurés. Je persiste dans l’opinion que j’ai bien des fois exprimée à Votre Excellence, que la faculté accordée à tous les français de participer au commerce de la province de Constantine, est, non seulement destructive de nos avantages, mais qu’elle ne peut manquer de nous susciter des tracasseries journalières auprès de la Régence. J’appellerai donc sans cesse, de tous mes vœux, je ne dirai pas la compagnie impériale d’Afrique, que les circonstances ne permettent peut-être pas d’organiser en ce moment, mais une société ou maison de commerce suffisamment cautionnée, qui présentera dans la province de Constantine une administration régulière, ou je vous supplie, Monseigneur, d’engager Son Excellence le ministre de l’Intérieur à m’autoriser à repousser tous ces interlopes, ces misérables caboteurs, qui non seulement gâtent le commerce français, mais s’entendent avec nos ennemis pour leur faire passer des marchandises que je m’applique surtout à faire entrer en France.

La ville n’est pas tranquille : les esprits sont très échauffés, et l’on n’est pas sans crainte sur un engagement entre les turcs et les maures.

Daignez….

Du 8 [27 juillet] : 300 soldats de la milice ont demandé au Dey de sortir de la ville avec leurs armes pour faire entre eux une fête à ¾ de lieu de Bab Azam. Le Dey la leur a accordée, bien persuadé que, s’il la leur refusait, ils la prendraient. Les plus grandes alarmes se sont manifestées dans la ville : on a supposé aux soldats des projets contre la Régence. Tous les Grands ont frémi ; ils se sont armés au palais et dans leurs maisons particulières. Aucune boutique n’a été ouverte dans le jour. Les 300 soldats sont rentrés à 4 heures du soir, aussi paisiblement qu’on pouvait l’espérer de la part d’hommes féroces qui, presque tous, étaient ivres.

Je n’ai cessé de demander satisfaction de l’attentat commis dans les premiers jours de vendémiaire dernier [septembre 1804] contre un de nos bateaux corailleurs, appartenant à M. Rémuzat, de Marseille, dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte par une lettre du 25 frimaire [16 décembre 1804]. Le 27 floréal dernier [16 mai], l’assassin avait été effectivement embarqué à Bône, et M. Busnach, à l’insu de la Régence, l’avait sauvé ici. L’Agha de Bône, consulté, a déclaré les faits tels que je les avais exposés. Le Dey vient de me faire dire qu’il a fait rechercher l’assassin ; qu’il a appris qu’il s’est réfugié dans la province de Constantine, et qu’il donne au Bey l’ordre de le faire étrangler, et de rembourser au sous-commissaire de Bône les 2 172 pataques réclamés par M. Luxere, agent de M. Rémuzat.

La Régence vient de faire rembourser l’Espagne et le Danemark des canons qu’elle avait demandés à ces puissances.

Du 10 [29 juillet], le courrier d’Espagne venant de Barcelone ne m’a apporté aucune lettre. Les agents de France en Espagne et surtout ceux d’Alicante, se sont toujours plaints qu’on semblait s’appliquer à leur cacher le départ de ce courrier.

Des lettres de Tunis, reçues hier, annoncent l’arrivée d’un second capidji sur cette échelle. C’est encore contre la France, dit-on, que les firmans dont il est porteur sont dirigés ; mais on appuie aujourd’hui cette nouvelle d’une coalition contre elle de l’Autriche de la Russie, dans laquelle le Saint-Siège serait entré.

La situation de la province de Mascara continue à donner beaucoup d’inquiétude. Ce n’est point à une journée et demie d’Oran, comme je le disais plus haut, que se trouve l’Agha : il en est éloigné dans les temps de plus de 5 jours. Les rebelles embrassent une étendue de terrain considérable, et leur nombre augmente tous les jours. Le Khalife qui commande un camp séparé de celui de l’Agha, vient d’éprouver un échec où il a perdu beaucoup de turcs et plus de trente tentes.

Dubois Thainville.




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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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