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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

4 FRUCTIDOR AN XIII

[22 AOUT 1805]

SUR L'AFFAIRE DES ESCLAVES

DESERTEURS D'ORAN



N° 203

Le 4 fructidor an XIII [22 août 1805]

Monseigneur,

Je viens d’être instruit qu’un bâtiment espagnol avec pavillon algérien partira demain pour Barcelone. Je profiterai de cette occasion pour adresser à Votre Excellence copie de la lettre que je lui écrivais hier.

La négociation dont Elle m’a chargée par sa lettre du 15 messidor [4 juillet] était d’autant plus difficile qu’elle devait être rapide. Je n’ignorais pas que le consul d’Angleterre, dès l’instant de l’apparition de la division, avait expédié à Oran courrier sur courrier pour faire arriver devant Alger deux vaisseaux et une frégate, qui, dit-on, y observant les mouvements des insurgés, et, sous ce rapport, la Régence d’Alger ne désirait autre chose que de traîner la négociation en longueur ; mais j’étais informé, et je préférai au danger d’exposer la division et la personne du frère de l’empereur, le sacrifice 20 m. de piastres fortes que j’aurais peut-être économisées en prenant quelques jours de plus. Dix à douze conférences avec le Dey et les Grands, dont, au mépris de tous les usages, j’ai forcé les portes pendant la nuit ; trois voyages à bord de la division mouillée au large ; la nécessité de se procurer un cautionnement, vu l’impossibilité de trouver des fonds dans les circonstances ; la difficulté de rassembler des hommes épars çà et là aux environs d’Alger, dans les caravanes et dans les maisons de particuliers qui employaient les moyens qui employaient les moyens les plus affreux pour les cacher ; les embarras sans exemple d’un embarquement de 231 hommes avec une quantité considérable d’effets ; les appels et contre appels qu’on a été obligé de faire à bord des embarcations, parce que plusieurs esclaves napolitains et portugais s’y étaient glissés ; tout cela, Monseigneur, était terminé en 60 heures.

J’ai la satisfaction d’annoncer à Votre Excellence, que, parmi les français qui ont été délivrés, pas un seul n’était tombé esclave pendant ma gestion, Massabé excepté, qui avait été saisi dans la dernière course, et dont l’état n’était pas constaté. J’ai eu l’honneur de vous rendre compte de cette affaire par ma lettre du 5 du mois dernier. Massabé est libre.

La vieille affaire des esclaves français provenant des provinces espagnoles d’Oran, inutilement réclamés depuis vingt ans, est trop connu de Votre Excellence pour que je doive y revenir ; cependant, si le départ du bâtiment me laisse quelques moments, j’aurai l’honneur de vous en entretenir, parce que je pense que l’Espagne doit rembourser leur rançon, puisque le roi lui-même, par une lettre qui est entre les mains de la Régence, a pris l’engagement de racheter les esclaves d’Oran sans distinction de nationalité.

Le chargé d’affaires d’Angleterre remue ciel et terre depuis trois jours pour affranchir, aux mêmes conditions que j’ai obtenues, les esclaves maltais et les cent-huit napolitains pris sous les couleurs britanniques. Le Dey vient irrévocablement de s’y refuser ; il ne lui en a accordé que deux par faveur.

Les génois font preuve partout de l’industrie qui leur est naturelle : parmi les 97 que je viens de délivrer, pris sous toutes sortes de couleurs, un très petit nombre était livrés aux travaux ; tous à peu près étaient placés dans les maisons du Dey, des Grands et des consuls ou occupés de différentes spéculations. Trois sandals (gros bateaux côtiers) ont à peine suffi pour transporter à bord de la division la quantité immense d’effets qu’ils ont enlevés d’Alger Ils avaient tous de l’argent ; dans le dernier pillage des juifs, ils ont acheté à très bas prix des objets très précieux, et l’on peut assurer qu’ils débarqueront à Gênes bien au-delà des sommes que leur rachat a coutées J’ai présidé moi-même à l’embarquement ; aucune malle n’a été visitée

Les achats actuels des esclaves à Alger est fixé à 2 000 piastres fortes. Il faut ajouter à cette somme 16 à 17 % de douane et divers autres droits qui reviennent aux affaires de la Régence ; de sorte que le rachat d’un esclave revient à environ 2 340 piastres fortes (c’est-à-dire à près 12 000 f. Nicolas Viaccara, compris dans l’état sous le N° 232, qui s’est racheté la veille de l’arrivée de la division, a payé cette somme après 20 ans d’esclavage.

Je supplie maintenant Votre Excellence de vouloir bien donner les ordres pour que la somme de 80 mille piastres fortes, consentie par M. le commandant Jérôme, soit acquittée sans retard. Je fournirai sur elle ou sur mon fondé de pouvoir, M. Cornisset Desprez, des traites pour cette somme, à laquelle il faudra ajouter, comme j’ai eu l’honneur de vous le mander, celle de quelques droits indispensables et menus dépenses, qu’il ne m’a pas encore été possible de régler, et que j’ai été également autorisé à faire par M. le commandant Jérôme Bonaparte. Demain je donnerai un acompte de 20 mille piastres que je me suis procurées.

J’aurai reçu une trop belle récompense de quelques peines que cette opération que j’appellerai sainte, m’a données, si Sa Majesté Impériale et Royale daigne approuver ma conduite, et si Votre Excellence juge que j’ai exécuté ses instructions au gré de ses désirs. Je n’éprouve qu’un regret dans cette affaire : celui de n’avoir pu présenter M. le commandant aux Grands de la Régence ; mais il ne pouvait pas être reçu d’une manière ordinaire, et, comme il le disait lui-même, si le Dey d’Alger est pacha à trois queues, le frère du plus grand des empereurs est au moins pacha à six. II eût donc fallu négocier le cérémonial, exiger (ce qu’il y a de plus difficile ici à obtenir) la violation de plusieurs usages ; et cette nouvelle négociation eût peut-être entraînée plus de longueur que l’autre ; mais ce qui dut me déterminer surtout à laisser garder à M. le commandant Jérôme une espèce d’incognito, a été la situation dans laquelle se trouve Alger : après les événements qui se sont passés les 10 et 11 messidor [29 et 30 juin], et dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte, des esprits sont bien éloignés d’être calmes, et l’on peut encore regarder que la force du gouvernement est dans les casernes.

Le 25 thermidor [13 août], c’est-à-dire 4 jours avant l’arrivée de la division, l’Agha se trouvait, avec le camp, à 3 lieues d’Alger. La Régence lui nomma un successeur. Celui-ci, arrivé au camp, présenta le firman du Dey, et l’ordre à l’ancien Agha de se retirer en exil à la Bélive. Nous ne reconnaissons pas les firmans d’un imbécile, répondirent les soldats, et, en montrant l’ancien Agha, voici, ajoutèrent-ils, notre prince.

Le nouvel Agha s’échappa précipitamment au milieu de quelques coups de pistolet qui lui furent tirés. Le camp se mit de suite en marche vers la ville ; il s’arrêta à une demie lieue de la porte de de Bab-Azoun, qui fut fermée.

Le 26 [14 août], on braqua des canons à l’entrée de la porte ; les canonniers se rendirent dans les forts. Tous les raïs et un grand nombre de turcs s’enfermèrent au palais avec les Grands. Une députation fut envoyée au camp. On parlementa toute la journée ; on parvint à déterminer la milice à laisser partir l’Agha avec une partie de ses richesses. Il fut embarqué dans la soirée, sans entrer en ville, sur un bâtiment impérial qui a fait voile pour le Levant. Toutes les boutiques étaient encore fermées lorsque que le brick l’Abeille parut.

N’y eût-il pas eu quelque danger à présenter, dans de pareilles circonstances, le frère de Sa Majesté, qui n’aurait pu paraître qu’au milieu des honneurs qui lui sont dus ? Quelques soldats fanatiques de la milice, mécontents, d’ailleurs comme j’ai eu l’honneur de vous le mander, de l’arrangement que j’avais fait « Bientôt, disait-on publiquement dans les casernes, les chrétiens commanderont dans notre pays », n’auraient-ils pas pu assurés de la violation de leurs usages, de fomenter quelques désordres ? Les considérations que j’exposai à M. le commandant, et les retards surtout que la négociation du cérémonial auraient inévitablement occasionnés, le déterminèrent à mettre à la voile aussitôt que les esclaves furent rendus à bord.

Daignez….

P. S. – Esclaves déserteurs d’Oran.

Quoique l’affaire des esclaves d’Oran soit bien connue de Votre Excellence, j’en remettrai rapidement les détails sous ses yeux.

Des déserteurs de toutes les nations, mais la plupart français, s’étaient engagés, dans le temps, au service d’Espagne. La cour de Madrid les avaient envoyés dans ses garnisons des présides d’Afrique, particulièrement à Oran, d’où ils désertèrent encore pour se rendre à Alger. La Régence, très ingénieuse, dans tous les temps, à susciter des avanies à l’Espagne, la forçait de payer très chèrement la rançon de ces hommes ; mais la cour de Madrid trouva le moyen d’arrêter les désertions, en faisant pendre la plupart de ceux qu’elle était obligée de racheter. La Régence d’Alger, alors dans la crainte d’effrayer les transfuges qu’elle attendait encore, ne voulut plus les laisser affranchir, et les 96 français qui viennent d’être délivrés sont du nombre des derniers déserteurs. Dès que le Dey d’Alger s’aperçut que les exemples de sévérité donnés par l’Espagne avaient arrêté la désertion, il exigea alors qu’elle rachetât les esclaves d’Oran. La cour de Madrid, après avoir éludé longtemps, fut obligée de faire un rachat ; mais elle ne délivra que les Espagnols, et les esclaves français et des autres nations sont restés dans les fers jusqu’à ce jour. Tous les consuls, depuis 20 à 25 ans, ont insisté inutilement sur la liberté des nôtres, en sorte que les esclaves d’Oran, méconnus par la France et par l’Espagne, étaient condamnés à mourir dans les fers, sans la circonstance heureuse qui vient de s’offrir. Je ne vous les présenterai point, Monseigneur, pour de bons sujets ; quelques-uns même mériteraient peut-être une punition exemplaire en France, pour avoir surtout plusieurs fois voulu attenter à la vie des agents de Sa Majesté ; mais Votre Excellence jugera sans doute qu’ils ont expié leurs fautes par ce long et affreux esclavage qu’ils ont éprouvé. Je dois pourtant lui signaler des hommes qu’il sera nécessaire de surveiller. Les plus coupables sont les nommés Pierre Dumont Digario, dit Parisien, natif de Paris, porté en l’état au N° 3 ; Joseph Mathon, natif d’Amiens, porté au N° 11 ; Benedetto Cagnassone, piémontais, natif de Govoni, province d’Albe, porté au N° 85 ; ainsi que Jacques Weys, de Strasbourg, pris sous pavillon génois, qui se trouve au N° 112.

La cour d’Espagne fut vivement pressée, je ne pourrais préciser l’époque, d’affranchir tous les esclaves d’Oran, et le roi adressa au Dey une lettre par laquelle il s’engagea solanellement à les racheter tous sans distinction de nation. La Régence a été plus d’une fois sur le point d’exiger, par la violence l’exécution de cette promesse.

Dans les derniers jours de la guerre, nos armements prirent un brick algérien, monté par 180 turcs ou maures. La Régence, sous le prétexte que les flottes espagnoles et françaises étaient combinées, exigea de l’Espagne la restitution du brick et de ses hommes. L’agent de la cour de Madrid fut mis à la chaîne, et l’Espagne menacée d’une rupture. Le gouvernement français, pour éviter une guerre à ses alliés, rendit généreusement l’armement algérien et les 180 prisonniers qui auraient pu être échangés contre les esclaves d’Oran.

Il paraitrait, d’après cela, de la plus souveraine équité que l’Espagne remboursât à la France les dépenses que vient de nécessiter le rachat des esclaves d’Oran.

Je supplie Votre Excellence de vouloir bien se faire représenter ma correspondance sur cette affaire ; Elle y trouvera tous les éclaircissements qui peuvent manquer ici.

J’oubliais d’écrire à Votre Excellence que le nommé Etienne Sébastini, de l’île de Corse, compris en l’état sous le N° 119, n’a point embarqué. Il appartenait à l’Agha, qui a été chassé quelques jours avant l’arrivée de la division, et qui l’a emmené au Levant.

J’écris au chargé d’affaires de Sa Majesté à Constantine pour le faire réclamer.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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