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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

16 FRUCTIDOR AN XIII

[3 SEPTEMBRE 1805]

SUR LES EVENEMENTS RELATIFS

A L'ACCESSION AU TRONE DU NOUVEAU DEY



N° 204

Le 16 fructidor an XIII [3 septembre 1805]

Monseigneur,

J’ai eu l’honneur de rendre à Votre Excellence, le 3 de ce mois [21 août], du résultat de mes négociations avec la Régence sur l’affaire des 230 esclaves génois, italiens et français d’Oran ; ils ont été embarqués le 2 [20 août] sur la division aux ordres de M. Jérôme Bonaparte, qui a mis de suite à la voile. Le brick le Cyclope, qui est parti le 4 [22 août], était resté sur la rade pour prendre mes dépêches, dont le duplicata a été expédié quelques jours après voie de Barcelone, avec une seconde lettre dont je joins ici la copie.

Les craintes que je manifestais à Votre Excellence sur un plus long séjour de la division devant Alger n’étaient que trop fondées, et je dus accélérer, enlever même, par tous les moyens, l’affaire importante dont la négociation m’était confiée : j’étais instruit [que] deux vaisseaux, une frégate et quelques armements ennemis croisaient sur Oran, et le chargé d’affaires d’Angleterre, qui avait expédié par mer et par terre pour donner avis de la présence du frère de Sa Majesté sur cette rade, n’avait été, à ce qu’il parait, que trop bien servi. Le 7[25 août], un brick de guerre parut à l’ouest d’Alger ; il était la mouche de plusieurs armements qui furent signalés très au large par la vigie des montagnes. Il observa la rade pendant une partie du jour et disparut vers le soir. M le commandant Jérôme, à cette époque, était, j’espère, mouillé dans un des ports de France.

D’après les événements affreux qui venaient de se passer ici, dans un moment surtout où le gouvernement était dans les mains d’une milice féroce, il eut été très imprudent, ainsi que j’avais l’honneur de l’observer à Votre Excellence de faire paraitre à Alger M. le commandant Jérôme au milieu des honneurs qui lui étaient dus. Je connaissais la fermentation qui existait dans les casernes ; j’avais connaissance de tous les contes, plus ridicules les uns que les autres, qui s’y débitaient sur sa présence dans de pareils moments ; et d’après ce qui vient d’arriver, je me féliciterai bien des fois dans ma vie des conseils que mon devoir et mon attachement à sa personne m’ordonnèrent de lui donner dans cette circonstance.

Depuis longtemps la perte d’un gouvernement lâchement avaniste, sans génie et sans foi, était conjurée dans les casernes : le 10 messidor dernier [29 juin], le favori Naftali Busnach, qui en était l’âme, avait été massacré. Un grand nombre de juifs, victimes des intrigues de leur chef, avaient perdu la vie, et le pillage de leurs propriétés avait été général. Depuis cette époque, le prince et son premier ministre avaient employé tous les moyens pour calmer la milice : ils avaient jeté l’or sans mesure dans les casernes ; mais la tâche de judaïsme dont ils étaient couverts était indélébile aux yeux d’une milice fanatique ; la pusillanimité de l’Agha, qu’elle avait portée au trône et qui se laissa lâchement embarquer, le 26 du mois dernier [14 août], pour le Levant, n’avait fait qu’irriter les esprits. La rentrée du camp avait considérablement augmenté le nombre des mécontents, et des conciliabules avaient lieu journellement dans les casernes. Le 11 de ce mois [29 août], différentes députations se réunirent dans une de celles de la rue de Bab-Azoun. A la suite de discussions très violentes, les soldats jurèrent sur leurs yatagans de changer les gouvernants. Le Dey eut connaissance des projets qui se tramaient contre lui, il dépêcha aux casernes, plusieurs des principaux membres du divan pour calmer les esprits ; il fit proposer aux soldats une augmentation de paie ; on assure même (et cette opinion se répandit généralement le jour même) qu’il leur fit dire par ses émissaires qu’il tolérerait un sac général de la ville, pourvu qu’ils respectassent le palais et les propriétés de la Régence et des Grands. Ces propositions ne firent qu’augmenter l’indignation de la milice.

Le 12 [30 août] à 5 heures du matin, un grand nombre de soldats étaient réunis dans la caserne de Bab-Azam. Ils firent publier que tous ceux qui ne s’y rendraient pas sur le champ seraient considérés comme traîtres et massacrés.

Sur les 7 heures, une députation de la milice se rendit à la maison d’Akhmet Khodja, précédemment grand écrivain de la Régence, et que le favori Busnach avait fait disgracier il y a 7 à 8 mois. Sa porte fut enfoncée, et il fut entraîné à la caserne. Aussitôt qu’il y fut entré, tous les soldats le proclamèrent Dey, ils firent le serment sur leurs armes de le faire reconnaitre. Une députation fut envoyée de suite à Mustapha Dey pour lui signifier ainsi qu’au premier ministre de sortir sur le champ du palais. Le malheureux prince, se voyant abandonné par sa propre garde, demanda à être embarqué pour le Levant ; ce qui lui fut refusé. Voyant alors que tous les moyens de salut lui étaient enlevés, il sortit précipitamment du palais avec son ministre, dans le dessein de se jeter dans les bras du Marabout. L’infortuné Khaznedji, âgé de plus de 70 ans, dont je plaindrai le sort, parce qu’il avait toujours témoigné quelque attachement aux français, ne pouvait cheminer que très lentement ; il fut atteint, dans une rue peu distante du palais, par un peloton de soldats qui le massacrèrent. Le Dey, moins âgé (il avait environ 55 ans) était parvenu au Marabout ; mais il trouva la porte fermée, et, à quelques distances de là, un autre peloton de soldats, contre lesquels il se défendit ; mais il succomba bientôt sous le nombre. L’un et l’autre, atteints de plusieurs coups de feu, furent mis en pièces, et leurs cadavres, dépouillés de leurs vêtements restèrent exposés, la plus grande partie du jour, aux insultes de la population la plus barbare qu’il y ait au monde.

Pendant ce temps, le nouveau Dey sortait des casernes à la tête d’un nombre considérable de soldats, armés de pistolets, yatagans, tromblons, fusils, etc, et dans un ordre remarquable pour ces gens-ci. Entré dans le palais sans aucune espèce de résistance, il fut placé sur le trône, revêtu des caftans que le Grand Seigneur envoie aux Deys d’Alger. Les soldats se pressèrent autour de lui, et lui rendirent successivement hommage en lui baisant la main. Ensuite un des anciens, l’orateur des casernes lui dit, au nom et en présence de ses camarades : « Nous t’établissons notre chef. Tu marcheras sur les traces de l’illustre Barberousse : tu vivras modestement comme lui. Ton prédécesseur, gouverné par de misérables juifs, a ruiné, avili l’état par de folles dépenses, par des constructions extravagantes. Tu t’abstiendras de prendre les conseils d’aucun juif, et tu ne laisseras entrer dans cette enceinte que le chef de la nation hébraïque pour y porter les tributs qu’il te doit. Tu ne feras bâtir aucune maison, aucune forteresse. Tu ne laisseras sortir les bleds du royaume que dans les temps d’abondance, et lorsque tu seras assuré de la subsistance de tes sujets. Enfin tu gouverneras d’après les anciens usages et les constitutions d’Alger, etc, etc. »

Le Dey répondit, en peu de mots, qu’il se soumettrait à la volonté de la milice ; qu’il serait le père des soldats qu’ils l’avaient nommé leur chef ; qu’il accordait à tous la paie serrée ; que, reconnaissant même l’insuffisance de cette paie, il la doublait, et qu’il ferait distribuer à tout soldat marié une mesure de bled par mois.

Les pavillons furent aussitôt arborés au palais et sur toutes les forteresses ; une décharge d’artillerie de tous les forts de la marine annonça l’avènement au trône d’Akhmet Pacha.

Je me rendis de suite au palais pour y faire au nouveau Dey le compliment d’usage. J’y trouvai encore une grande partie de la milice occupée à en chasser tous ceux qui avaient été employés par l’ancien gouvernement.

Le 13 [31 août], le Khaznedji (1er ministre) et l’Agha (commandant des troupes) furent nommés. Le 1er s’appelle Hadji Hussein ; on en dit du bien. L’Agha se nomme Kurd Hadji ; c’est un ancien raïs. C’est lui, dit-on, qui a le plus contribué à cette révolution. Je les ai vus le 14 [1er septembre]. Les uns et les autres ont accueillis très favorablement l’agent de Sa Majesté. Je ne puis donner encore à Votre Excellence une idée bien précise du caractère des nouveaux gouvernants. Le Dey est aussi instruit et affable que son prédécesseur était ignorant et grossier.

On s’est emparé de toutes les richesses du Dey et du Khaznedji ; on a trouvé chez l »un et chez l’autre des sommes considérables en numéraire, en bijoux et effets très précieux.

La milice a exigé que le Dey confisquât au profit de la Régence, non seulement tout l’argent et les effets des proscrits, mais encore leurs maisons et jardins. Elle a cependant laissé au prince et à ses successeurs la maison de campagne d’Hassan Pacha dont le neveu du Khaznedji qui vient de périr avait épousé la fille.

La maison Bacri, associé de Busnach, avait repris de l’influence, et paraissait déjà avoir oublié les événements affreux des 9 et 10 messidor dernier [28 et 29 juin] ; mais la révolution qui vient d’avoir lieu lui enlève toute espérance, et la ruine entièrement. Indépendamment d’une infinité de haines particulières que les Bacri ont accumulée sur leurs têtes, le Dey, une des victimes de leurs intrigues avec les chefs de l’ancien gouvernement, parait déterminer à les poursuivre avec rigueur : il a déjà exigé d’eux, pour la première paie des soldats, 500 000 piastres fortes.

Le Dey vient de me faire dire qu’il renouvelait tous les traités de la France, anciens et nouveaux. Je viens de les envoyer au palais pour y faire inscrire la formule d’usage. Demain j’aurai une conférence avec lui ; j’aurais l’honneur de vous en rendre compte si le bâtiment n’est pas parti.

Tous les consuls ont fait au nouveau prince et aux Grands les présents d’usage pour leur avènement. Je n’en ai fait aucun.

La ville est tranquille. Plusieurs individus ont été étranglés.

Le Bey d’Oran a obtenu de nouveaux succès sur les rebelles.

Mustapha Pacha a régné 7 ans et quelques mois. Né avec peu de facultés intellectuelles, ce malheureux prince a été la victime d’une confiance aveugle accordée aux juifs. La disette que nous éprouvons, produite par l’extraction impolitique et sans mesure des bleds, envoyés par Busnach aux ennemis de la Régence ; les exactions sans exemples sur les Beys, d’où sont nées les révoltes dans les provinces de Constantine et de Mascara ; l’influence extraordinaire des juifs, si contraires aux principes politiques et religieux des algériens, et qui surtout a provoqué toute l’indignation de la milice ; telles sont, Monseigneur, les causes évidentes de la révolution complète qui vient de s’opérer ici. Le système de la course était heureusement négligé depuis longtemps, et, sans l’événement qui a mis au pouvoir des algériens une frégate portugaise, ils n’auraient fait rien de remarquable depuis 7 à 8 ans. Mais toutes les données portent à croire que le gouvernement actuel va réorganiser la course avec plus d’activité que jamais : déjà l’agent anglais s’agite de toutes les manières pour déterminer une paix avec le Portugal, et ouvrir le détroit aux algériens.

Le règne de Mustapha ne présente aucune action honorable que la résistance courageuse qu’il a opposée aux anglais. M. Falcon, chargé d’affaires de Sa Majesté Britannique est ignominieusement chassé d’Alger par des sbires. L’amiral Nelson se présente devant cette place avec toute sa flotte ; il réclame, au nom de son roi, la réintégration honorable de M. Falcon dans ses fonctions, et des excuses de la part du prince en présence de trois officiers de la marine. Le Dey fait armer tous les forts, répond que toutes les flottes britanniques seraient devant Alger qu’il ne consentirait pas à recevoir le consul qu’il a chassé, et qu’il le poignardera lui-même s’il met les pieds sur ses terres. M. l’amiral Nelson louvoie 5 à 6 jours, expédie des parlementaires que l’on renvoie, s’enfuit honteusement et sollicite de son gouvernement l’envoi d’un autre agent, qu’il est parvenu à accréditer ici à la suite des négociations les plus déshonorantes.

Aujourd’hui tous les capitaines des armements de Sa Majesté Britannique ont les ordres les plus précis d’offrir en mer tous les genres de secours aux corsaires algériens, et de les saluer même partout où ils les rencontrent. M. Cartwright, nouveau chargé d’affaires, rampe journellement aux pieds des Grands de la Régence ; il ne cesse de leur répéter qu’ils n’ont pas d’amis plus fidèles que les anglais ; que toutes les autres puissances, et surtout l’empereur des français méditent la destruction d’Alger, à laquelle son gouvernement s’opposera toujours. Dans les révoltes très sérieuses qui viennent d’avoir lieu dans la province de Mascara, une division des forces britanniques n’a cessé de croiser sur Oran pour protéger les arrivages contre les portugais, et des secours en hommes, en provisions de guerre et de bouche ont été prodigués au gouverneur Mais toutes les intrigues de M. Cartwright tourneront bientôt à sa honte : les anciens gouvernants connaissaient déjà la valeur de toutes ses protestations, et ceux-ci, peu éclairés, ne tarderont pas également à les apprécier.

Daignez….

Dubois Thainville.




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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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