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CADN 22PO/1/36




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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

4 BRUMAIRE AN XIV

[26 OCTOBRE 1805]

SUR AKHMET-PACHA,

NOUVEAU DEY D'ALGER



N° 208

Le 4 brumaire an XIV [26 octobre 1805].

Monseigneur,

Akhmet-Pacha, nouveau Dey d’Alger, est un homme de 50 ans ; il est calme, froid ; il a de l’ordre dans les idées, de la mesure dans la conduite, de la modestie, de la dignité dans son maintien ; il veut paraitre très rigoureux observateur des antiques usages d’Alger, mais il en a déjà établi beaucoup de nouveaux ; il parait très jaloux de son autorité, et vouloir gouverner seul ; on doit cependant toujours redouter que les juifs, qui se sont rendus si nécessaires, ne reprennent, sinon l’empire que Busnach avait obtenu, du moins une influence très dangereuse : déjà le nouveau chef de la nation hébraïque a du crédit, et se trouve mêlé dans beaucoup d’affaires ; il observe envers les consuls les égards que son prédécesseur n’eut jamais ; il traite sans intermédiaire, et discute froidement avec eux. Akhmet était Khodja – grand écrivain - de la Régence ; c’est une des premières places de l’état après les ministres ; il doit principalement son élévation à la haine du favori Busnach, qui l’avait fait destituer parce qu’il avait voulu combattre sa monstrueuse influence.

Les 30 premiers jours de son règne, marqués par les spoliations et les assassinats les plus affreux avaient dû lui faire présumer un caractère sanguinaire ; mais il est bien reconnu que toutes les horreurs dont nous avons été témoins doivent être attribués au féroce Agha, qui avait été l’âme de la révolution, et qui, fort du parti considérable qu’il avait dans les casernes, méditait un autre mouvement qui l’eût infailliblement porté sur le trône. Il a été heureusement frappé à temps : Alger eût été le théâtre des plus sanglantes horreurs s’il eût régné même pendant quelques mois. Par ma lettre du 27 vendémiaire [19 octobre], j’ai eu l’honneur de rendre compte à Votre Excellence de toutes les intrigues du consul anglais avec ce brigand, dont la haine pour le nom français était poussée jusqu’au fanatisme.

J’avais d’abord donné peu d’attention aux révélations qui m’avaient été faites par un esclave qui comprend la langue turque ; mais les indiscrétions de l’Agha dans ses orgies nocturnes rendirent bientôt publiques le projet d’un nouveau mouvement contre les malheureux juifs, dont on fixait même le jour, et l’arrestation d’un consul que personne ne dissimulait être celui de France.

La terreur, augmentée chaque jour par d’horribles assassinats, était telle que personne n’osait s’élever contre elle. Le prince lui-même frémissait sur son trône, condamnant aveuglément les victimes qui lui étaient signalés. Akhmet-Pacha est marié avec la fille d’un maure très riche ; ce maure est le propriétaire de ma maison de campagne, et j’ai toujours été très lié avec lui. Il ne convenait ni à lui ni à moi de nous voir dans de pareilles circonstances ; mais je le fis engager, avec beaucoup de circonspection, par un tiers, à donner attention aux bruits qui se répandaient, et que je l’assurai être motivés sur des expressions sorties de la bouche même d’un Grand de la Régence. J’ignore quel effet produisit cette communication confidentielle ; mais ce qui est certain, c’est que l’Agha fut étranglé 48 heures après.

J’espère que toutes les intrigues du consul anglais auront le sort de celle-ci. Je ne dois néanmoins pas dissimuler à Votre Excellence que le gouvernement de Londres, bien déterminé à faire de grands sacrifices, et à se prêter d’ailleurs à toutes les complaisances serviles, donne ici à son agent de puissants moyens de réussir : il est certain que les anglais ont fourni à la place d’Oran une somme considérable de vivres et de provisions de guerre, qu’on évalue à plus de 50 000 piastres fortes, et qu’ils ont éloigné les Portugais qui pouvaient empêcher les arrivages. Il n’est pas douteux que M. Cartwright n’eût promis une grosse somme à l’Agha s’il déterminait la guerre contre la France et l’Espagne. Enfin une frégate anglaise a mouillé avant-hier sur cette rade ; le commandant a annoncé à la Régence que l’Autriche, la Prusse, la Russie, la Suède et le Saint-Siège avaient déclaré la guerre à l’empereur de France. Le Dey m’a fait demander si j’avais ces nouvelles. J’ai fait répondre que je ne croyais pas que la Prusse et la Porte eussent pris part à cette monstrueuse coalition en s’alliant à leurs ennemis naturels ; mais que, dans tous les cas, tout en déplorant les malheurs de la guerre, je m’en réjouissais pour la gloire de nos armes.

Le commandant de la frégate a été, en même temps, chargé par M. Nelson de féliciter Akhmet-Pacha sur son heureux avènement au trône, et il a fait tirer 21 coups de canon après avoir salué les forts ; de l’assurer, au nom du roi d’Angleterre, que des présents allaient lui être envoyés, et de le prier de fixer l’époque à laquelle il désirait que lui fût expédiée la frégate qu’il avait demandée pour porter son ambassadeur et les présents d’usage à Constantinople.

Le commandant insista fortement sur la restitution des esclaves napolitains pris sous les couleurs britanniques. Le Dey, jusqu’à ce moment, malgré tous les bons offices du gouvernement anglais, persiste à exiger leur rançon.

Le nouveau Dey est un homme très dissimulé ; il est difficile de pénétrer le système qu’il adoptera, le quel d’ailleurs, avec ces gens-ci, est toujours subordonné aux événements. Ce qu’on peut préjuger néanmoins, c’est qu’aussitôt qu’il aura soumis les rebelles, il réactivera la course plus fortement que jamais ; il nourrit, pour cet effet, le désir de faire la paix avec le Portugal, afin d’ouvrir le détroit à ses corsaires, et les circonstances sont, on ne peut plus, favorables à la cour de Lisbonne pour négocier un arrangement, si elle le désire, et la rançon des 400 officiers et marins qui sont dans les fers. On assure cependant que le Dey, qui a besoin de sommes considérables pour acquitter la double paie serrée qu’il a accordée à tous les soldats, ne se départira pas d’un million de piastres fortes et des redevances annuelles. Mais je suis bien persuadé que, si l’affaire est bien traitée, on obtiendra l’un et l’autre objet pour beaucoup moins. Dans le cas où l’océan serait ouvert aux Algériens par une paix avec le Portugal, c’est contre les Prussiens, les Hambourgeois, et, dit-on, les bâtiments d’une puissance du nord qu’on ne nomme pas que la course sera dirigée.

Les juifs Bacri et les frères Mouchi Amar, qui avaient été arrêtés et chargés de chaînes, ont été envoyés aux travaux les plus pénibles de la montagne. MM. Bacri ont consenti à payer 120 000 piastres demandées par le Dey, et les frères Mouchi Amar 20 000. Ils sont sortis sous la responsabilité du chef de la nation juive ; on avait réclamé la mienne, que j’ai refusée. Ils sont toujours néanmoins gardés à vue par des soldats. Ils ont payé pour plus de 40 000 piastres de présents à ceux qui avaient parlé en leur faveur. L’Agha en avait reçu 10 000, la veille du jour qu’il fut étranglé. Le frère de feu Busnach est parvenu dernièrement à s’évader sur un bâtiment autrichien. Son père a été chargé de chaînes. Le sieur Auguste Pleurat, français, commis de la maison, a été également arrêté et livré aux travaux les plus pénibles : on l’accusait d’avoir favorisé l’évasion de Busnach. Sur ma demande, le Dey me l’a rendu sur le champ, en me protestant qu’on l’avait assuré qu’il était juif. Je crains beaucoup que le consul de Hollande, en même temps agent d’Autriche, ne soit inquiété pour cette affaire.

Le Dey a réclamé de moi très instamment les sommes dues par le gouvernement français à la maison Busnach et Bacri, afin, a-t-il dit, qu’ils puissent acquitter celles qu’ils doivent à la Régence. Je me suis borné à répondre qu’ils avaient touché 4 millions, il y a deux ans et demi, et que j’ignorais absolument s’il leur était encore dû.

Je suis également très pressé par les réclamations des frères Ben Taleb, qui ont porté de nouvelles plaintes à la Régence. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien me répondre sur l’une et l’autre affaire.

Des ordres très sévères du prince défendent à tout individu, européen, turc, maure ou juif, de sortir de sa maison après le soleil couché. Nous étions même compris dans cet ordre, et M. Bille, chargé d’affaires du Danemark, avait été arrêté à 8 heures du soir, et forcé de rentrer chez lui. Je me suis plaint de cette violation des usages les plus antiques qui, sans interruption, nous ont accordé la plus grande liberté. Le Dey s’est empressé de rapporter son ordre : les consuls et leurs familles, précédés d’un fanal, peuvent sortir à toute heure de nuit.

Je joins ici un état des demandes qui ont été faites au consul de Hollande à l’occasion de l’élection du Dey. Ces objets doivent être fournis indépendamment des redevances annuelles. Pareilles demandes, dit-on, ont été faites aux différents consuls tributaires.

Daignez….

P. S. – Le consul d’Espagne vient d’obtenir tous les esclaves d’Oran et des présides ; j’en ignore le nombre. Il a payé, pour chacun d’eux, 500 piastres fortes et les droits d’usage de 16 à 17 %. Ceux que j’ai délivrés, d’après les ordres de Sa Majesté, parmi lesquels il y avait le grand écrivain, dont la rançon doit être évaluée au moins à 6 000 piastres, et 140 esclaves de mer, beaucoup plus prisés que ceux de terre, ne coûteront pas à l’état 350 piastres fortes chacun, tous frais payés.

Du 5.

Indépendamment des sommes payées par le consul d’Espagne, il a fait des présents au Dey, au Khaznedji et au Vékhilhardji.

La frégate anglaise vient de mettre à la voile. Le Dey a refusé de délivrer les esclaves napolitains, quoique le commandant lui ait envoyé des draps et une montre enrichie de brillants.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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