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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

EN DATE DU

2 NIVOSE AN XIV

[23 DECEMBRE 1805]

SUR LES AGISSEMENTS DE M. CARTWRIGHT

CONSUL D'ANGLETERRE



N° 217

2 nivôse an XIV [23 décembre 1805]

Monseigneur,

J’ai eu l’honneur de vous rendre compte par plusieurs de mes lettres et notamment par celle du 27 vendémiaire [19 octobre] N° 207, de tous les efforts de M. Cartwright, consul d’Angleterre, pour faire déclarer la guerre à la France et à l’Espagne ; mais toutes ses intrigues ont tourné contre lui. L’agent de M. Pitt n’avait pas manqué de faire observer par ses affidés, qu’il était injurieux pour la Régence que le consul de France, depuis six ans qu’il réside ici, n’eût encore fait aucune espèce de présents, et, pour mettre sa conduite en opposition avec la mienne, et tâcher de regagner la faveur qui lui échappait, il avait ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer dans une de mes dernières dépêches, servilement distribué des présents à tous les Grands, aux employés et jusqu’aux derniers sbires de la Régence. Les uns avaient apprécié les motifs de la conduite de M. Cartwright ; les autres s’étaient plaints très amèrement de la mesquinerie des présents ; de manière que cette mesure n’avait servi qu’à le déconsidérer encore davantage, et le Dey, à la suite de quelques discussions assez violentes qui m’étaient relatives, l’avait fait chasser de son palais par un chaouch.

Le 3 frimaire [24 novembre], une frégate anglaise mouilla sur cette rade. M. Cartwright saisit cette occasion pour faire demander au Dey par son janissaire (car on lui avait retiré son drogman) la permission de lui présenter le commandant. Le prince répondit qu’il recevrait celui-ci, mais qu’il ne voulait pas voir le consul ; après quelques explications, il consentit à recevoir l’un et l’autre. M. Cartwright fit répéter par le commandant de la frégate tous les contes absurdes qu’il avait précédemment débités sur le combat qui a eu lieu devant Cadiz, et que j’avais eu soin de démentir par un bulletin publié ici et envoyé à Bône et à Oran. Le Dey qui avait écouté la narration des anglais avec beaucoup de calme, répondit : « je sais que tout cela n’est pas vrai ; mais, au surplus, que m’importent ces affaires ? Viens-tu, s’adressant au capitaine, pour porter à Constantinople les présents que je destine au Grand Seigneur ? – Votre Excellence se rappellera que je lui ai mandé dans le temps que le consul d’Angleterre avait promis une frégate pour cet objet. C’est un bâtiment américain qui remplira cette mission. – le consul répondit évasivement, et réclama de nouveau, au nom de son roi, les esclaves napolitains pris sous les couleurs britanniques. Le Dey sortit de son sang-froid ordinaire, traita M. Cartwright d’imposteur, d’intrigant, de vaurien, de Keupek (chien) et le chassa, pour la deuxième fois, de son palais. L’ordre fut donné le lendemain de le faire embarquer ; mais le Vekilhandji (ministre de la marine) observa que quatre gros corsaires de la Régence étaient à la mer, et que cette mesure pourrait les compromettre. Le prince se borna à adresser au roi d’Angleterre une lettre par laquelle il lui mande qu’il chassera son agent s’il ne s’empresse de lui donner un successeur. M. Lear, consul d’Amérique, fut appelé pour écrire l’adresse en anglais. La lettre fut remise au commandant de la frégate, qui fit voile après avoir louvoyé plusieurs jours devant Alger.

Les fêtes du Beïram ont commencé hier. Il est d’un usage immémorial que tous les consuls se rendent en corps au palais pour y saluer le Dey et tous les Grands de la Régence. Quelques jours auparavant, le prince avait donné l’ordre à sa garde de ne pas laisser entrer le chargé d’affaires d’Angleterre. La veille, il le lui fit signifier par un chaouch. M. Cartwright a eu la prudence de n’y pas paraitre ; mais, à peine les consuls étaient-ils sortis qu’il a envoyé par son janissaire les avoïds (espèce d’étrennes d’usage que nous donnons à quelques personnes du palais).

Le janissaire fut arrêté à la porte, et l’on rendit compte au Dey, qui le fit chasser en disant qu’il ne faisait pas plus de cas de l’argent du consul d’Angleterre que de sa personne. M. Cartwright est allé cacher sa honte dans sa belle maison de campagne qu’il a obtenue pendant l’instant de faveur dont il a joui sous la prépotence de l’infâme Agha qui a été étranglé ; mais il en sortira, j’espère, sous peu de jours.

Les Anglais ont éprouvé ici, depuis trois ans, toutes les grandes humiliations : leurs capitaines ont été bâtonnés, sous leurs couleurs, par des raïs algériens, et le gouvernement n’a obtenu aucune satisfaction ; tous leurs passeports ont été méprisés, et un grand nombre de napolitains, victimes de leur confiance, gémissent dans les bagnes d’Alger et de Tunis. Leur chargé d’affaires a été ignominieusement chassé il y a un an et demi ; l'amiral Nelson s’est présenté avec sa flotte devant Alger pour réclamer, au nom de son roi, sa réintégration honorable et des réparations. Le Dey lui répondit la mèche allumée à la main, et lord Nelson se retira honteusement. A la suite des plus déshonorantes négociations, le gouvernement de Londres parvint, il y a un an, à faire accréditer M. Cartwright ; et M. Cartwright sortira d’Alger plus ignominieusement encore que son prédécesseur, et le gouvernement de Londres dévorant cette nouvelle injure, enverra un autre chargé d’affaires.

L’agent de M. Pitt ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, avait incendié la négociation du rachat des esclaves portugais ; mais le Dey ne voulant plus traiter avec lui, vient de retirer de sa maison les six officiers qui s’y trouvaient placés. On assure qu’un nouvel envoyé portugais doit paraitre incessamment.

Le consul d’Angleterre avait joui pendant quelques moments d’une faveur dangereuse ; l’anglomanie de quelques hommes influents auprès de la Régence, et les sommes qu’il a dépensées lui donnaient de grands avantages. Il a donc fallu faire jouer des ressorts assez singuliers pour le conduire à l’avilissement dans lequel je l’ai jeté. J’ai fait secrètement quelques légers sacrifices ; mais je supplie Votre Excellence d’être bien persuadé que la dignité de l’agent de S. M. n’a été compromise sous aucune espèce de rapport.

Daignez….

P. S. du 5 – Le Bey d’Oran parait avoir obtenu de grands avantages à Tiémecen : il vient d’envoyer ici 600 têtes et quatre sacs remplis d’oreilles, qui ont été exposés, pendant deux jours, à la porte de Bab Azoun. Le Bey, en faisant cet envoi, mande à la Régence qu’il n’aurait pas eu assez de mules, s’il eût été obligé d’envoyer toutes les têtes qu’il a fait couper. Et c’est aux portes de l’Europe que je suis obligé de tracer à Votre Excellence ces horribles détails !

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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