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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 12 MESSIDOR AN X

[1ER JUILLET 1802]

SUR L'ATTITUDE DU DEY D'ALGER

VIS-A-VIS DES EUROPEENS



N° 114

12 messidor an X [1 juillet 1802]

Citoyen Ministre,

Par mes 7 dernières lettres, expédiées voies de Gênes, de Livourne, d’Espagne et de Gibraltar, je vous rendais compte, je ne dirai pas seulement des difficultés de ma position, mais de l’embarras ici de tous les européens. La prise de la frégate portugaise, enlevée à l’abordage, qui a jeté dans les bagnes 312 hommes, a exalté toutes les têtes, et le chef de la Régence, déjà très naturellement porté à se croire le prince le plus puissant de la terre, ne met plus de bornes à son audace et à son ambition. C’est principalement contre les trois grandes puissances, de France, d’Angleterre et d’Espagne, que toute sa fureur s’est tournée depuis cet événement, dont les annales d’Alger ne fournissent point d’exemple. Je vous ai rendu compte des traitements sans exemple que le consul et deux commandants anglais ont éprouvés ; de l’arrangement honteux que vient de faire l’Espagne, qui avait envoyé ici 5 armements de guerre pour réclamer 3 bâtiments confisqués, et qui a été forcé de payer encore 60 000 piastres ; enfin des différents attentats commis envers la nation française, et sur lesquels, malgré les plus fortes instances, je n’ai pu obtenir aucune espèce de satisfaction.

J’ai à vous instruire aujourd’hui de la violation la plus inouï du dernier traité que je viens de signer. Le 9 de ce mois [28 juin], au moment où le bâtiment porteur de mes dernières lettres mettait à la voile, un courrier expédié de Bône m’a remis une lettre du citoyen Jean Baptiste Certi, patron d’une barque sortie de Corse. Par cette lettre, le citoyen Certi m’annonce que 80 bateaux, partis avec tous les papiers nécessaires, se rendant sur la côte d’Afrique pour y faire la pêche du corail, et que les gouverneurs du pays s’y étaient opposés. Je joins la lettre du citoyen Certi sous le N° 1

Le même jour, dans la soirée, je reçus, par un autre courrier, une lettre du citoyen Joseph Monti, patron de la gondole la Conception. Le citoyen Monti me mandait qu’il avait mouillé à Bône ; n’y ayant trouvé aucun agent français, il s’était adressé à M. Vigo, vice-consul d’Espagne ; que ce dernier avait informé le gouverneur de l’arrivée des bateaux pêcheurs ; que le gouverneur avait répondu qu’il n’avait point d’ordre du Bey de Constantine, et qu’il ne pouvait autoriser la pêche ; que, malgré cette déclaration, il s’était rendu à la Calle, où, après deux jours de travail, il avait été saisi par un corsaire de Bône, dont il avait été fort maltraité ; que ses filets et le mât du pavillon avaient été jetés à la mer ; qu’on avait saisi toutes les expéditions, enlevé voiles, timon et rames. Sous le N° 2, copie de la lettre du citoyen Monti.

Je reçus, par la même occasion, une lettre de M. Vigo, vice-consul d’Espagne, qui me fournissait les mêmes détails. Sous le N° 3 copie de cette lettre.

Je fis sur le champ les démarches convenables auprès de la Régence. Le Khaznedji me répondit que l’affaire était trop importante pour qu’il prît la décision lui-même, et qu’il fallait attendre l’arrivée du Dey qui se trouvait à son jardin, dont il ne s’absente qu’un moment les vendredis pour se rendre à la mosquée. J’insistai pour me rendre au jardin du Dey ; j’envoyai même mon drogman pour en obtenir la permission. Elle me fut refusée.

Le 10 [29 juin] au matin arriva un courrier du Bey de Constantine ; les lettres furent portées au jardin du Dey par son Vékil. A midi j’appris que le Dey était transporté de fureur ; qu’il allait déclarer la guerre à la France, et que je devais être jeté dans les bagnes. Il me fut impossible de douter de la nouvelle qui m’était annoncée, en apprenant que l’ordre avait été donné aux trois frégates et à plusieurs autres armements de se préparer à sortir ; en voyant surtout qu’on mettait en état tous les forts et qu’on faisait sortir toutes les chaloupes canonnières.

Je mandais les juifs ; ils me confirmèrent tout ce que j’avais appris par des voies indirectes. Je leur reprochai très amèrement toutes leurs intrigues et toute leur lâcheté . Busnach, très découragé, me répondit qu’il ne pouvait agir, et que sa tête même était menacée.

Je vis le Khaznedji. J’entrai dans les plus grands détails sur la conduite de la Régence envers nous depuis deux mois et particulièrement sur celle du Bey de Constantine, auquel il m’avait assuré lui-même qu’il avait donné les ordres d’accorder la plus grande protection aux français, aussitôt qu’ils paraitraient à la côte d’Afrique. Le Khaznedji me répondit qu’on aurait dû satisfaire le Dey et les Grands de la Régence avant de s’occuper de l’exploitation des concessions ; qu’on aurait dû envoyer un agent auprès du Bey de Constantine – Le ministre voudra bien se rappeler qu’en lui marquant, dans ma lettre du 7 pluviôse [27 janvier] N° 96, que nos navigateurs pouvaient reparaitre à la côte d’Afrique, j’avais, en même temps, annoncé que les agents de la compagnie réglaient la pêche et avaient la police sur les pêcheurs -- ; qu’un patron, nonobstant l’avis qui lui avait été donné d’attendre les ordres d’Alger, s’était obstiné à vouloir pêcher ; que le gouverneur de Bône s’était offensé de sa résistance ; qu’il avait envoyé une galiote contre lui ; qu’un combat avait eu lieu entre les français et les maures, et que plusieurs de ceux-ci avaient été tués. Je répondis que les rapports fait à la Régence étaient faux ; que les français, au contraire avaient reçu de la part des maures les plus grands outrages.

« Vous allez, ajoutai-je, déclarer de nouveau la guerre à la France ; je vois déjà des préparatifs contre nous ; je dois, m’assure-t-on, être chargé de fers aujourd’hui. Mais avez-vous bien réfléchi sur une pareille démarche ? L’amitié dont vous daignez m’honorer m’autorise à ne rien vous cacher : je déclare que je vais provoquer auprès du Premier Consul les mesures les plus fortes contre cette Régence ; et, si le sacrifice de ma vie est nécessaire aux intérêts de mon pays, je suis déterminé à le faire. » Je sortis brusquement.

Les juifs parurent sur le champ chez moi ; ils cherchèrent à me calmer. Je reprochai à Busnach d’être l’auteur de tout ce qui se passait, en entretenant le Dey, malgré tout ce que je lui avais dit, dans l’idée d’une prétention étrange. Il parut fort affligé. Il me dit qu’il fallait attribuer les fautes que je lui reprochais à ses parents de Paris, qui n’avaient cessé de lui annoncer que le Premier Consul ferait payer les 200 000 piastres demandées. Il m’ajouta que, si le gouvernement français refusait de les acquitter, il était disposé à en faire le sacrifice, pourvu qu’on les lui donnât en acompte sur les sommes qu’il réclame.

Une déclaration de guerre aussi brusque de la part de la Régence m’épouvantait : dans un moment surtout où la Méditerranée est couverte de nos bâtiments, les corsaires d’Alger en 15 jours pouvaient en amener un grand nombre ; et je connais trop bien le caractère audacieux et inconsidéré du chef pour pouvoir douter qu’il soit capable d’un pareil attentat. Je dus donc m’attacher à la mesure d’un délai de 40 jours à l’effet d’instruire le gouvernement de ce qui se passait. J’en fis parler au Khaznedji. Il me fit entrevoir beaucoup de difficultés, il promit cependant d’en parler au Dey. On a travaillé toute la nuit à l’armement des corsaires.

Ce matin le Dey est venu en ville. Il a fait sur le champ réclamer de moi les présents et les 200 000 piastres. J’ai répondu que j’attendais à tous les moments les ordres du gouvernement à cet égard. J’ai réclamé une audience du Dey ; elle a eu lieu à 1 heure 1/2. Il me serait difficile de trouver des expressions pour vous rendre la fureur dans laquelle j’ai trouvé ce jour. Il a saisi et jeté à mes pieds un mouchoir contenant les balles qu’on prétend avoir été tirées par l’équipage de la barque la Conception sur les maures.

« Je suis donc en guerre avec la France, m’a-t-il dit, puisque tes sujets assassinent les miens ? » J’ai essayé de lui prouver qu’il était mal informé ; que j’avais au contraire à me plaindre du Raïs et de l’équipage du corsaire de Bône… Impossibilité de me faire entendre. Je crus devoir lui laisser exhaler toute sa mauvaise humeur. Après être revenu longuement sur tout ce qu’il prétend avoir fait pour la France, il a saisi avec rage quelques balles, et j’ai cru un instant qu’il me les lancerait à la tête. J’ai demandé un instant s’il m’était permis de parler, et j’ai saisi un instant de calme pour lui dire que le gouvernement français s’occupait de ses réclamations ; que j’attendais ses ordres à tous les moments, et que je réclamais un délai de 40 jours pour obtenir une décision. Sa fureur a redoublé, et il a déclaré qu’il ne me donnait pas une heure. J’ai représenté le paragraphe d’une lettre du ministre de la Marine, que j’ai reçue par le dernier courrier. Je suis parvenu à le lui interpréter. – « J’ai remarqué avec le plus grand plaisir, dit le ministre de la Marine » etc… (Voyer sa lettre du 22 germinal an X [12 avril 1802]) – Votre Excellence, ai-je ajouté, peut-elle soupçonner les intentions d’un gouvernement puissant qui s’exprime ainsi ?

-- Eh bien ! a-t-il dit, je t’accorde le délai de 40 jours que tu me demandes ; mais le 41ème je te déclarerai la guerre si tu ne me satisfais pas. »

J’insistai ensuite pour qu’il adressât des ordres au Bey de Constantine à l’effet de protéger la pêche… Nouvel accès de rage. Fora, fora tutti, s’est-il écrié. Je suis revenu plusieurs fois, avec beaucoup d’instances, sur cet objet… Refus obstiné.

« Tu veux encore me jouer, a-t-il dit ; tu feras pêcher, pendant les 40 jours que je t’accorde, tout le corail ; tes bateaux disparaitront, et tu ne me donneras ni argent ni présents – A ce trait, Citoyen Ministre, vous jugerez du génie de l’homme – Quand tu auras terminé ici avec moi je donnerai les ordres les plus sévères pour faire respecter tous les français. J’exécuterai fidèlement le traité, parce que je suis l’ami de la France ; je ferai droit à toutes tes réclamations parce que je te suis personnellement attaché. Jusque là je n’accorde rien … Fora, fora tutti » Il s’est levé et a disparu.

Je viens d’expédier un courrier à Bône. J’écris aux deux patrons dont j’ai joint ici les lettres. Je les engage à s’éloigner, pendant quelques moments, des ports du royaume d’Alger, en les assurant que je les y rappellerai bientôt. Je mande également au vice-consul d’Espagne de faire sortir tous ceux qui paraitront.

– J’apprends à l’instant que le Dey a donné l’ordre, parti de son jardin, de faire conduire ici le patron et l’équipage de la barque la Conception. Le Khaznedji me fait assurer, en même temps, que je dois être tranquille sur le sort de ces hommes, qui me seront rendus à leur arrivée ici. –

Vous jugerez, Citoyen Ministre, qu’il n’existe plus pour moi de moyen de temporiser à l’expiration des 40 jours. Je crois avoir beaucoup gagné en les obtenant, parce que je puis instruire le gouvernement de ma situation. Ce matin j’avais perdu toute espérance de conserver la paix, et j’avais fait sortir de ma maison mes papiers et ce que j’ai de précieux. Ce ne sont pas tant les présents qu’on réclame que les 200 000 piastres. Sur cette prétention, il n’y a point d’espérance de faire revenir le Dey. Depuis mon retour ici, j’ai tout employé pour l’en départir. C’est un fanatique qui ne connait ni danger ni considérations politiques. C’est une tête détraquée (permettez-moi l’expression) qui ne sait rien juger ni apprécier.

« Dieu, dit-il, m’a placé sur le trône d’Alger pour venger les vrais croyants des infidèles. J’ai des canons et des bras, et si les puissants m’attaquent, Dieu m’aidera. »

C’est ce qu’il disait, il y a quelques jours, aux anglais ; il a traité le consul de la manière la plus injurieuse et la décence ne me permettrait pas de consigner ici les expressions dont il s’est servi.

Ainsi, Citoyen Ministre, des canons ou de l’argent. Je désire que le gouvernement partage toute l’indignation que je ressens, et quelques soient les mesures qu’il adopte, je vous prie de croire à un dévouement sans bornes.

Ci-joint le duplicata de la note des présents faits par mon prédécesseur Valliere.

Daignez agréer l’assurance de mes sentiments très respectueux.

P. S.

J’expédie cette lettre par deux voies. Le primata partira après demain pour Marseille par un bâtiment que je nolise à cet effet et le duplicata par le brick courrier, qui fera voile demain pour Alicante. Les embarras de ma position sont extrêmes : veuillez, Citoyen Ministre, me transmettre vos ordres avec la plus grande célérité.

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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