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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 25 THERMIDOR AN X

[13 AOUT 1802]

SUR LA NEGOCIATION AU SUJET

DES GRIEFS DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE



N° 120

25 thermidor an X [13 août 1802]

Citoyen Ministre,

Une division de nos forces navales, composée des vaisseaux le Scipion, le Duquesne, la corvette la Tactique et le brick le Furet, aux ordres du contre-amiral Leissegues, a mouillé sur cette rade le 17 de ce mois [5 août], à 2 heures de l’après-midi, hors de la portée du canon. Au même instant 8 corsaires sortaient pour faire la course. (Les deux grandes frégates étaient du nombre.) Je me suis empressé de me rendre à bord de l’amiral. J’y ai trouvé le général Hullin qui m’a annoncé qu’il était porteur d’une dépêche très importante du Premier Consul pour le Dey. Vos six lettres des 23,28, 30 messidor [12, 17, 19 juillet], et celle du 2 thermidor [21 juillet] m’ont été remises. Nous avons longuement conféré, le contre-amiral Leissegues, le général Hullin et moi sur l’objet de leur contenu. Je leur ai rendu compte de tous les événements qui s’étaient passés ici depuis l’expédition de vos dépêches, et surtout de la déclaration qui m’avait été faite par le Dey qu’il ferait la guerre à la France dans 40 jours si je ne lui remettais pas 200 000 piastres et les présents d’usage, qu’il exigeait impérativement. Nous sommes convenus que je descendrais à terre pour pénétrer la disposition des esprits ; que le général Hullin n’y paraitrait que le lendemain, et que le contre-amiral Leissegues se tiendrait sur ses gardes pendant la nuit. Avant de quitter le bord, je lui remis la note des forces qu’il avait devant lui. Les corsaires mouillèrent dans la soirée.

Je trouvai les juifs chez moi. Ils s’informèrent, avec un empressement mêlé d’une grande inquiétude, de l’objet qui avait déterminé l’expédition de ces forces. Je me bornai à leur répondre qu’un officier général du palais du Premier Consul était à bord ; qu’il était porteur d’une lettre pour le Dey, et que j’étais chargé de réclamer satisfaction de tous les griefs dont nous avions à nous plaindre. Dans la soirée, j’appris que le Dey s’obstinait à n’écouter aucune considération et que des dispositions même avaient été faites à la marine. Je redoutais surtout l’influence du Vékilhandji. J’avis eu grand soin d’instruire les conseillers que le Premier Consul se plaignait amèrement de lui ; Busnach lui en avait secrètement fait l’aveu. Cette confidence produisit le meilleur effet : ce ministre me fit prier d’agir dans cette circonstance avec toute la prudence qu’il avait, disait-il, toujours reconnue en moi. Le Khaznedji me fit dire la même chose par mon drogman. Dès lors je conçus quelque espérance de conserver la paix.

Le 18 [6 août] plusieurs Grands et les conseillers se rendirent successivement chez le Dey. Ils ne purent opérer aucun changement sur l’esprit de ce prince. La milice même murmurait hautement de la présence menaçante des français. Je voulus voir les conseillers avant de me rendre à bord pour prendre le général Hullin. Leur désespoir me parut être au comble : ils versèrent devant moi des larmes de sang.

« Nous n’avons plus d’espoir qu’en vous, me dirent-ils, et tout est perdu si vous ne mettez pas dans cette affaire la plus grande prudence.

J’ai des devoirs impérieux à remplir, leur répondis-je. Nous n’avons plus que quelques instants : réunissez tous vos efforts pour ramener le Dey à des sentiments de justice que son intérêt personnel même lui commande, et alors vous me trouverez disposé à écouter toutes les ouvertures amicales. Dans le cas contraire, je parlerai avec toute l’énergie qui m’est recommandée par mon gouvernement. »

Je descendis à la marine à 7 heures. Je trouvai le Vekilhandji dans son kiosk ; il me serra la main à plusieurs reprises, et me prodigua des démonstrations extraordinaires d’amitié. Je me rendis à bord, où je restai près de deux heures pour donner aux juifs le temps d’agir. Pendant ce temps, un bâtiment venant de Marseille entrait dans le port ; il apportait aux juifs des lettres de leurs frères de Paris. Ceux-ci mandaient que le Premier Consul était très irrité ; qu’il demandait satisfaction sur tous les griefs reprochés à la Régence, et qu’il allait faire marcher une armée de 80 000 hommes contre elle s’il ne l’obtenait pas. Busnach pria plusieurs Grands de se joindre à lui auprès du Dey. Il se jeta lui-même aux pieds de ce prince.

« Tu n’as plus que quelques moments de réflexion, lui dit-il. Il faut changer de système ou tout est perdu. Choisis entre la haine ou l’amitié de Bonaparte : sa détermination est irrévocable. Songe à ton pays, à tes sujets, à toi-même etc. etc. » Le Dey entra dans les plus violentes convulsions. Il dit qu’il laisserait plutôt brûler Alger que de se soumettre. Le Khaznedji parvint à le calmer. Le Dey promit d’accueillir avec égards l’envoyé du Premier Consul.

Pendant de tout ceci se passait, nous arrivions au port. Le général Hullin fut salué par les cinq coups de canon d’usage. Le Vekilhandji avait tout disposé pour le bien recevoir : il nous offrit le café, et dit au général les choses les plus obligeantes.

Nous entrâmes de suite au kiosk de l’amiral, où tous les Raïs étaient rassemblés. Le général y reçut également toutes sortes de politesses.

Je conduisis le général et sa suite, composée de 12 à 15 officiers de l’état-major de la division, à la maison nationale. J’envoyai de suite mon drogman au palais pour annoncer leur arrivée ; il revint nous dire que le Dey nous attendait.

Nous nous acheminâmes pour nous rendre au palais à 10 heures ½. Les officiers de la suite du général avaient été choisis. Un peuple immense se porta sur notre passage.

« Le Premier Consul, dit le général Hullin au Dey, m’envoie vers toi pour te remettre cette lettre. Il m’a chargé de te dire qu’il veut être ton ami ; mais il ne veut pas que tu le traites comme une petite puissance. Il a vaincu tous ses ennemis, et, si Dieu l’a placé à la tête du plus puissant empire de l’Europe, Dieu a voulu aussi qu’il se fît respecter. Il te demande satisfaction sur tous les points énoncés dans sa lettre. »

Le Dey répondit qu’il avait toujours été l’ami de la France, et qu’il voulait que la meilleure intelligence existât toujours entre Bonaparte et lui.

Le Dey demanda lecture de la lettre ; elle fut lue et interprétée très exactement par moi. Nous traitâmes très longuement tous les points. Le Dey promit satisfaction sur tous.

« Quant aux 200 000 piastres, dit-il, que j’avais demandées pour dédommagement des sacrifices considérables que j’ai faits pour la France, que Bonaparte me les donne ou ne me les donne pas, nous n’en serons pas moins bons amis. » Le Dey se borna à réclamer, avec beaucoup d’instances, le remboursement des sommes dues à MM. Busnach et Bacri.

Je l’assurai que le Premier Consul avait déjà donné des ordres à cet égard, et qu’ils seraient remboursés, ainsi que j’en avais pris l’engagement par des acomptes successifs.

Je parlai ensuite très longuement des attentats de Bône, dont le Premier Consul n’avait pas demandé satisfaction dans sa lettre, parce que mes rapports n’étaient pas parvenus à Paris à l’époque de son expédition. Je dénonçai fortement le gouverneur de Bône, qui avait transmis à la Régence des rapports d’une fausseté évidente. Je réclamai la liberté des onze hommes détenus comme prisonniers dans ma maison, et des ordres très sévères au Bey de Constantine de faire respecter tous les français qui viendraient sur ses côtes, de protéger tous les pêcheurs et les agents de la compagnie d’Afrique de la manière la plus efficace.

Le Dey accorda tout.

Enfin il promit de répondre article par article à la lettre du Premier Consul. Il fit beaucoup de politesses au général Hullin et aux officiers de sa suite. Il nous demanda, en le quittant, s’il pouvait autoriser la sortie de ses corsaires. Nous répondîmes que la Régence étant l’ami fidèle de la France, nos armements respecteraient partout les siens.

Je présentai le général Hullin au Khaznedji, à l’Aga, au Khogja Cavallo ; il reçut de ces ministres les plus grandes marques d’amitié.

Le Dey fit arrêter sur le champ le Raïs Ali-Tatar. Il fit annoncer à la marine par le Vekilhandji à tous les Raïs rassemblés, mon drogman présent, qu’il entendait qu’ils respectassent partout les couleurs et les propriétés françaises, et que, si un Raïs conduisait dans ses ports un de nos bâtiments, il lui ferait sur le champ trancher la tête. Il fit annoncer encore qu’il avait reconnu le pavillon de la république italienne, et qu’il entendait qu’il fût respecté comme celui de France.

Un changement inopiné de sentiment produisit la plus vive sensation dans la ville : on accusa hautement le Dey de s’être humilié devant nous, et les murmures de la milice devinrent plus violents. J’introduis le contre-amiral Leissegues, et je l’engageai à ne pas diminuer de surveillance.

Je présentai le général Hullin à 5 heures du soir au Khaznedji. Ce ministre nous fit de nouvelles protestations d’amitié. Je rappelai de nouveau tous les points ; il ne me fit aucune objection.

Le Dey se rendit à son jardin dans la soirée.

Cependant la situation des esprits ne me permettait pas d’être tranquille, et je recueillis avec soin tous les bruits qui se répandaient.

Mes craintes n’étaient pas sans fondement, et le lendemain 19 [7 août] la scène parut totalement changée. On plaignait le Raïs : c’était un Joldache ; on imputait tous les torts au capitaine français, qui peut-être n’a pas été très prudent, et qui, selon quelques rapports qui me sont postérieurement parvenus, a provoqué la colère du Raïs par des expressions peu mesurées.

A 10 heures, le Khaznedji manda mon drogman. Il le chargea de me dire que le Dey ne pouvait me rendre définitivement les esclaves napolitains ; qu’il les ferait sortir des bagnes ; qu’il les enverrait dans ma maison, et qu’ils resteraient prisonniers sur ma responsabilité jusqu’à la réponse du Premier Consul. Le Khaznedji ajouta que le Dey châtierait le Raïs Ali-Tatar, mais qu’il ne méritait point une peine capitale. Il était évident qu’on voulait éluder les satisfactions promises.

Je répondis que je n’avais point besoin d’ordres ultérieurs du Premier Consul ; que ceux qu’il m’avait adressés étaient des plus impératifs, et je déclarai que, si, le 20 [8 août] avant midi, je n’avais obtenu justice sur tous les points, je m’embarquerais avec tous les français ; le général Hullin fit la même déclaration. Les juifs vinrent sur le champ chez moi pour arrêter cette détermination. Je déclarai qu’elle était irrévocable, et j’ordonnai qu’on fît mes malles.

Le soir, je vis le Khaznedji à 5 heures.

« Hier, lui dis-je, vous avez tout accordé ; aujourd’hui vous éludez toutes vos promesses. Cette conduite est une nouvelle injure, que le gouvernement français devra venger. »

Ici je rappelai avec forces tous les points sur lesquels je demandais justice.

« Si demain à midi, ajoutai-je, je n’ai pas obtenu satisfaction, je déclare que je m’embarquerai avec tous les français. C’est ici le moment de dire à Votre Excellence toutes les vérités, et c’est pour votre propre intérêt que je veux vous les exprimer. Le Premier Consul veut rester en paix avec vous, mais il veut que vous respectiez le pavillon français ; il veut surtout que vous cessiez de l’assimiler aux petites puissances. Il a triomphé de tous ses ennemis ; toutes les forces nationales sont disponibles, et, si vous ne vous empressez de changer de système, il jettera sur vos côtes 80 000 hommes, et vous fera subir le sort qu’a éprouvé le gouvernement des Mameloukes. Ne prenez pas ceci pour de vaines menaces : Bonaparte ne donna jamais sa parole en vain, etc. »

Le Khaznedji, très affligé – Je te croyais mon ami, et je ne me serais jamais attendu à un pareil langage de ta part. Je n’ai qu’une tête… Allah Kérim !

Thainville – C’est précisément en te parlant ainsi que je crois te donner une grande preuve d’attachement. Il en coûte sans doute à mon cœur d’être réduit à l’extrémité d’affliger un homme des bontés duquel j’ai tant à me louer ; mais mes devoirs m’ordonnent impérieusement de ne te rien cacher en ce moment.

Le Khaznedji – Je vais envoyer sur le champ rendre compte au Dey, et demain matin tu auras sa réponse.

Le 20 [8 août] le Khaznedji me manda. Je me présentai au palais avec le général Hullin. Ce ministre nous reçut avec beaucoup de politesse.

« Ne sois plus fâché contre moi, me dit-il : j’ai fait tout ce que tu as voulu. »

Je vais, Citoyen Ministre, rappeler ici les différents griefs, et les réponses qui m’ont été faites.

1° -- Le Raïs Ali-Tatar a bâtonné un capitaine français sur la rade de Tunis.

-- Il sera étranglé ce soir, et son corps jeté à la mer.

2° -- Le Raïs Hassan a conduit ici deux armements de la république sous le prétexte qu’ils n’avaient point de passeport.

-- Il sera destitué, et déclaré incapable de jamais commander un armement de la Régence.

3° -- Le Dey avait exigé que le gouvernement français délivrât des passeports à ses armements. Le Premier Consul a jugé que ce serait assimiler les bâtiments de l’état aux bâtiments marchands : il les a refusés, il est convenu qu’un armement français, rencontré par un corsaire algérien, déploiera sa flamme, et que les officiers seront revêtus de l’uniforme. Il est interdit à tout algérien de visiter un français qui aura rempli cette formalité.

4° -- Une polacre napolitaine a été prise sous le canon de la France dans les îles d’Hyères.

-- L’équipage, composé de 18 hommes condamnés à l’esclavage, sera rendu dans le jour. Le Khaznedji a pris l’engagement de rembourser le bâtiment et la cargaison, vendus et distribués aux équipages, si le Premier Consul persiste à l’exiger.

-- Le bâtiment a été vendu 2 300 piastres fortes ; la cargaison 4 000 pour un total de 6 300 piastres fortes.

5° -- Un bâtiment napolitain, parti de Corfou chargé de provisions pour l’armée française à Tarente, a été pris par un corsaire algérien et conduit ici.

-- L’équipage, au nombre de 8 hommes, sera rendu dans le jour. Même engagement de la part du premier ministre pour le remboursement du bâtiment et de la cargaison.

-- Le bâtiment a été vendu 300 piastres fortes ; la cargaison 200 pour un total de 500 piastres fortes.

6° -- Le Premier Consul réclame 150 hommes provenant du vaisseau le Banel, échoué sur les côtes d’Afrique.

-- La Régence assure qu’ils ont tous péri, et qu’il n’en reste plus aucun dans les montagnes. Le Bey d’Oran va recevoir de nouveaux ordres de punir les barbares du cap Tenez, qui ont maltraités les français.

7° -- Le Premier Consul se plaint que le Dey reçoit de ses ministres des conseils tendant à altérer la bonne intelligence qui existe entre la France et Alger.

-- Le Dey déclare qu’il punirait sur le champ celui qui serait assez osé pour lui en donner de pareils.

8° -- Le Premier Consul demande que la Régence reconnaisse la république italienne.

-- Le Dey, au nom de tout le Divan, déclare qu’il la reconnait, qu’il respectera son pavillon comme celui de la France, qu’il accueillera ses bâtiments dans ses ports. Il a déjà donné l’ordre à ses corsaires de le respecter. Mais le Dey prie le Premier Consul de donner des ordres très sévères afin que les ennemis de la Régence ne puissent se servir de son pavillon.

J’en ai remis un modèle au Dey ; il l’a fait reconnaitre aux Raïs qui vont sortir pour faire la course.

9° -- Les pêcheurs ont été expulsés de Bône, et très maltraités par le Raïs d’une galiote.

-- Les ordres les plus sévères vont être adressés au Bey de Constantine pour qu’il les fasse respecter, ainsi que les agents de la compagnie d’Afrique. Le gouverneur de Bône et le Raïs qui a tiré sur la barque la Conception seront punis. (Convenu que j’enverrai sur le champ un agent à Bône.)

10° -- Le traité stipule que les effets et marchandises, saisis dans les comptoirs lors de la déclaration de guerre de l’an VII [1798/99], seront restitués.

-- MM. Busnach et Bacri ont déclaré qu’ils en offraient le compte. Vous m’avez annoncé, par une de vos précédentes lettres, que ce compte serait fait à Paris.

11° -- Le Dey avait exigé un présent de 200 000 piastres.

-- Que le Premier Consul les lui donne ou ne les lui donne pas, ils n’en seront pas moins bons amis.

12° -- Bonaparte exige que le Dey réponde à sa lettre article par article.

-- Son Excellence satisfera à cette demande.

Telles sont les assurances données par le Khaznedji au nom du Dey, qui nous les avait déjà fournies de vive voix lors de la première audience.

Je m’empressai de me rendre à bord pour en rendre compte au contre-amiral Leissegues.

A mon retour, je trouvai les 25 napolitains dans ma maison. Un d’eux est mort dans l’esclavage.

La femme, les enfants et toute la famille du Raïs vinrent plusieurs fois se jeter à mes pieds pour me demander sa grâce. Je restai inflexible. Des personnes de la plus haute distinction à Alger vinrent également implorer la clémence du gouvernement français. Je ne me rendis pendant longtemps à aucunes sollicitations ; mais l’heure du supplice approchait, et je fus accablé de toutes parts par les français même et par plusieurs consuls. Il me revient d’ailleurs que mes refus indisposaient tous les esprits, et je jugeai que, pour notre considération, l’indulgence était préférable à la punition : je me présentai au palais. Le Dey était sorti : je m’adressai au Khaznedji qui le représentait.

« Le Raïs Ali-Tatar, lui dis-je, a osé insulter au pavillon français sur la rade de Tunis. Le Dey a ordonné ce matin que ce misérable serait étranglé… Le gouvernement français est satisfait : le Premier Consul, par mon organe, lui fait grâce. Il sera seulement déclaré à jamais incapable de commander un armement de la Régence. »

Le premier ministre me répondit qu’il allait s’empresser de faire part de ma demande au Dey, qui a pardonné.

En sortant du palais un grand nombre de turcs se pressèrent autour de moi. Ils me remercièrent, les uns en me baisant les épaules, les autres les mains.

Tous les parents et les amis du Raïs se rendirent à la mosquée, et déclarèrent qu’ils allaient adresser des prières à Dieu pour le bonheur de Bonaparte.

J’ose espérer, Citoyen Ministre, que le Premier Consul daignera approuver ma conduite dans cette circonstance difficile : Ali-Tatar est un Joldache, un homme de la milice ; il est estimé des Grands. En le laissant étrangler, je perdais ici toute ma considération. En lui faisant grâce, j’ai acquis les plus grands droits à l’estime de tous les Grands qui l’avaient condamné malgré eux, et l’effet est le même pour l’exemple. Mais j’ai bien positivement signifié que je demanderais sans pitié la tête du premier Raïs qui ferait la plus légère insulte au pavillon français.

Le 20 [8 août], je réclamai une audience du Dey. Je me plaignis, en la faisant solliciter, de la manière peu décente avec laquelle on recevait les agents et les envoyés des différentes nations. Je demandais que le contre-amiral Leissegues, que je présenterais, et le général Hullin, qui prendrait congé, fussent reçus avec la dignité convenable. On m’observa qu’il n’était pas dans l’usage qu’un grand nombre d’officiers accompagnassent l’amiral ; je répondis que nos généraux ne marchaient jamais sans leur suite. L’audience fut fixée au lendemain 21 [9 août] au jardin du Dey. Un grand nombre d’officiers dans la plus belle tenue accompagnaient les deux généraux. Les agents du gouvernement étaient avec moi. Le Dey nous reçut dans un kiosk magnifique ; il accueillit les deux généraux par des démonstrations d’amitié qui ne lui sont pas ordinaires : il les fit asseoir à côté de lui ; il nous fit servir le café et le cherbett ; il leur dit d’assurer le Premier Consul qu’il n’avait pas d’ami plus sincère que lui.

« Si Bonaparte, ajouta-t-il, veut me déclarer la guerre, dites-lui que moi je ne la veux pas. (Ce furent ses expressions) S’il a quelques griefs contre moi, qu’il m’écrive directement ; et je lui rendrai satisfaction sur le champ. » Il leur répéta que le Premier Consul lui ayant demandé la tête d’un de ses Joldaches qui lui était cher, il avait de suite donné l’ordre qu’on l’étranglât ; que selon le désir de Bonaparte, il avait reconnu la république italienne ; qu’il respecterait son pavillon comme celui de France ; qu’il avait demandé 200 000 piastres en dédommagement des sacrifices qu’il avait faits à Constantinople pour s’être montré l’ami de la France, et qu’il renonçait à cette prétention. Enfin le Dey fit sortir deux des plus beaux chevaux de ses écuries, et fit présent de l’un au général Hullin, et de l’autre au contre-amiral Leissegues.

Jamais audience n’a été plus brillante à Alger, et pour nous recevoir le prince a violé tous les usages, dans un lieu où se trouve son harem ; il nous a fait asseoir à côté de lui ; il nous a fait présenter le café et le cherbett. Les plus anciens européens qui se trouvent ici ne connaissent point d’exemple d’une pareille faveur.

Le 23 [11 août] le brick la Mutine mouilla sur cette rade ; il avait à bord l’adjudant Berge. Cet officier me remit vos deux lettres du 9 de ce mois [28 juillet]. Vous m’annonciez qu’il était porteur pour le Dey de deux lettres, l’une du Premier Consul, dont vous joignez la copie, l’autre de l’ambassadeur de la Porte à Paris. Le citoyen Berge me déclara que ces lettres ne lui ont pas été remises, et qu’il n’avait reçu que le seul paquet qui m’était adressé.

Vous jugerez, Citoyen Ministre, par tous les détails que je viens d’avoir l’honneur de vous donner que tout était arrangé avant l’arrivée de cet officier, et sa présence n’a dû nécessiter de ma part aucune démarche vis-à-vis de la Régence, si non celle pour l’affaire du Raïs qui a maltraité le capitaine français Barthelemy de Cannes. Il a été destitué.

L’arrivée de l’adjudant Berge cause ici beaucoup d’alarmes : on croit qu’il a été expédié pour m’annoncer le mouvement des troupes. Un grand nombre de familles quittent journellement la ville. J’ai rassuré les Grands de la Régence, qui eux-mêmes avaient conçu des inquiétudes ; mais il est indispensable, pour les faire cesser, que nos armements mettent à la voile, et je m’empresse de terminer cette lettre pour m’occuper des dispositions de leur départ. Je satisferai à tous les autres détails de vos dépêches par la première occasion.

Le brick la Mutine fera voile demain pour Marseille ; le général Hullin et l’adjudant Berge s’y embarqueront.

La lettre du Dey au Premier Consul vient de m’être remise. J’en joins ici la traduction que j’avais demandée.

La lettre du Dey au Premier Consul

Au nom de Dieu seul, de l’homme de Dieu, maître de nous, illustre et magnifique Seigneur, Mustafa Pacha, Dey d’Alger, que Dieu laisse en gloire.

A notre ami Bonaparte, Premier Consul et commandant la république française, commandant de la république italienne. Je vous salue ; la paix de Dieu soit avec vous.

Ci-après, notre ami, je vous avertis que j’ai reçu votre lettre datée du 29 messidor [18 juillet]. Je l’ai lue. Elle m’a été remise par le général de votre palais et votre chargé d’affaires Dubois Thainville. Je vous réponds article par article.

Je vous réponds sur tout ce que vous m’avez écrit, de la manière que vous désirez.

1° -- Vous vous plaignez du Raïs Ali-Tatar. Quoiqu’il soit un de mes Joldaches, je l’ai arrêté pour le faire mourir. Au moment de l’exécution votre Vékil m’a demandé sa grâce en votre nom, et pour vous je l’ai délivré.

2° -- Vous me demandez la polacre napolitaine, prise, dites-vous, sous le canon de la France. Les détails qui vous ont été fournis à cet égard ne sont pas exacts ; mais, selon votre désir, j’ai délivré 18 chrétiens composant son équipage ; je les ai donnés à votre Vékil.

3° -- Vous demandez un bâtiment napolitain qu’on dit être sorti de Corfou avec des expéditions françaises. On n’a trouvé aucun papier français ; mais, selon vos désirs, j’ai rendu la liberté à l’équipage, que j’ai remis à votre Vékil.

4° -- Vous demandez la punition du Raïs qui a conduit ici 2 bâtiments de la république française. Selon vos désirs, je l’ai destitué ; mais je dois vous avertir que mes Raïs ne savent pas lire les caractères européens. Ils ne connaissent que le passeport d’usage, et par ce motif il convient que les bâtiments de guerre de la république fassent quelque signal pour être reconnu par mes corsaires.

5° -- Vous demandez 150 hommes que vous dites être encore dans mes états. Dieu a voulu que ces hommes soient péris, et cela m’a fait de la peine.

6° -- Vous dites qu’il y a des hommes qui me donnent des conseils pour nous brouiller. Notre amitié est solide et ancienne, et tous ceux qui chercheraient à nous brouiller n’y réussiront pas.

7° -- Vous demandez que je sois ami avec la république italienne. Je respecterai son pavillon comme le vôtre, selon vos désirs. Si un autre m’eu fait pareille proposition, je ne l’aurais pas accepté pour un million de piastres.

8° -- Vous n’avez pas voulu me donner les 200 000 piastres fortes que je vous avais demandées en dédommagement des pertes que j’ai essuyées pour vous, comme me l’avait promis votre Vékil – Dubois Thainville : Cette assertion est pleinement fausse : ma correspondance fait foi que j’ai constamment repoussé cette prétention ! – Que vous me les donniez ou que vous ne me les donniez pas, nous serons toujours bons amis.

9° -- J’ai terminé avec mon ami Dubois Thainville, votre Vékil, toutes les affaires de la Calle, et on pourra venir faire la pêche du corail. La compagnie d’Afrique jouira des mêmes prérogatives dont elle jouissait anciennement. J’ai ordonné au Bey de Constantine de lui accorder tout genre de protection.

10° -- Je vous ai satisfait de la manière que vous avez désiré pour tout ce que vous m’avez demandé, et pour cela vous me satisferez comme je vous ai satisfait.

11° -- En conséquence, je vous prie de donner des ordres pour que les nations mes ennemis ne puissent pas naviguer avec votre pavillon, ou avec celui de la république italienne, pour qu’il n’y ait plus de discussion entre nous, parce que je veux toujours être ami avec vous.

12° -- J’ai ordonné à mes Raïs de respecter le pavillon français à la mer. Je punirai le premier qui conduira dans mes ports un bâtiment français.

13° -- Je vous prie, pour me faire plaisir, de donner des ordres pour qu’on paie Bacri et Busnach de tout ce que leur doit le gouvernement français. Partie de cet argent m’appartient, et j’attends d’être satisfait, comme me l’a promis, en votre nom, le citoyen Dubois Thainville.

14° -- Si à l’avenir il survient quelques difficultés entre nous, écrivez-moi directement, et tout s’arrangera à l’amiable.

Je vous salue, et par mon ordre, le Seigneur Pacha, le nommé au commencement de la lettre. Dieu vous laisse en gloire.

Datée de jeudi 13 du mois de Rabihad second année 1217.

J’attends, à tous les moments la lettre promise pour le Bey de Constantine. Aussitôt que je l’aurai reçue, je ferai partir pour Bône un agent du choix duquel je suis fort embarrassé.

Le succès, Citoyen Ministre, a surpassé toutes mes espérances. C’est au général Hullin qu’il doit être principalement attribué : sa tenue, son langage ont été tels qu’ils devaient être ; il a su parfaitement allier la fermeté à la prudence convenable. Il s’est véritablement opéré une révolution morale, et je pense que les algériens, par la frayeur que nous leur avons inspirée, respecteront désormais nos droits et cesseront de nous assimiler aux autres puissances qu’ils méprisent.

Je dois également beaucoup d’éloges à la conduite du contre-amiral Leissegues : il a su très habilement par la disposition de ses forces, en imposer ici. Il emporte l’estime de tous les Grands de la Régence.

Les corsaires ne sont sortis qu’hier. Je me trouverais bien heureux, Citoyen Ministre, si vous jugez que j’ai rempli les désirs du Premier Consul et l’objet de vos instructions en secondant les deux officiers généraux qui ont été envoyés ici. Je crois pouvoir vous assurer que le ton qu’ils y ont imprimé sera maintenu, et que la leçon est aussi bonne qu’elle pouvait l’être.

J’ai maintenant une grâce à vous demander : je vous prie de me faire expédier sur le champ les présents d’usage. Si vous n’avez pas encore pu parvenir à rassembler les objets nécessaires, autorisé par vous, je trouverai ici tout ce qui pourra manquer. Je suis d’autant plus jaloux de faire cesser toutes criailleries à cet égard, que pendant le cours de la négociation qui vient d’avoir lieu, on a eu la délicatesse de ne m’en pas parler. Vous jugerez sans doute que les présents destinés au Dey et au Khaznedji doivent être beaux. Vous penserez également que, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le marquer, mon caractère de négociateur, et le temps qui s’est écoulé depuis que la Régence n’a reçu de présents de nous exigent, dans cette circonstance, quelques libéralités de la part du gouvernement français. Vous voudrez bien vous rappeler que le Premier Consul m’a mandé, par l’organe du ministre de la Marine, qu’il avait déterminé un présent pour le Bey d’Oran.

Le Dey a réclamé, avec beaucoup d’instances, les sommes dues à ses sujets Busnach et Bacri. J’ai promis, au nom du Premier Consul, qu’ils recevraient immédiatement un acompte ; j’ose espérer que vous voudrez bien le leur faire payer. Je dois à la justice de déclarer que M. Busnach s’est admirablement conduit dans cette circonstance.

Je joins ici l’état des hommes d’équipage des deux bâtiments napolitains qui m’ont été rendus. Un d’eux est mort dans les fers. J’accompagne l’état de l’acte mortuaire.

Un événement bien malheureux a eu lieu hier à la marine. Un de nos matelots a levé la main sur un de ses officiers ; celui-ci lui a passé son épée à travers le corps. Le matelot est mort sur la place.

Les agents des différentes nations ont prodigué les plus grands égards aux officiers français : tous leur ont donné des fêtes dans leurs maisons de campagne.

Le 21 [9 août] Dîner chez M. Falcon, consul d’Angleterre. – On a porté les toasts : A la paix générale – à Bonaparte – au roi d’Angleterre – à l’union constante des deux grandes nations.

Le 22 [10 août] Réunion à ma maison de campagne.

Le 23 [11 août] Dîner chez M. Norderlerig, consul de Suède. Bal jusqu’à 4 heures du matin.

Le 24 [12 août] Dîner chez le citoyen Fraissinet, consul batave. Bal.

Aujourd’hui chez M. Bille, consul de Danemark.

Demain la division mettra à la voile.

J’oubliais de vous dire, Citoyen Ministre, qu’il sera nécessaire que les bâtiments de la république italienne soient munis de passeports dont on m’enverra ici des exemplaires, de l’un desquels je munirai chaque Raïs qui sortira pour faire la course : c’est le seul moyen de reconnaissance qui puisse exister pour des hommes qui ne connaissent pas les caractères européens. Le Dey vient de me faire prier d’écrire au Premier Consul pour l’engager à donner des ordres très sévères afin que les ennemis de la Régence ne se servent pas du pavillon de la république italienne.

Vous me marquez que le Premier Consul a bien voulu autoriser le départ pour Alger d’un ingénieur qui sût fondre les canons. Je vous prie de faire partir le plus tôt possible cet officier, que le Dey désire ardemment. Vous voudrez bien vous rappeler en même temps de la demande de 40 000 briques dont j’ai envoyé les modèles à Toulon. Vous voudrez bien me dire si je dois exiger des appointements pour l’ingénieur.

Daignez agréer etc…

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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