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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 9 VENDEMIAIRE AN XI

[1ER OCTOBRE 1802]

SUR L'ARRIVEE DE DEUX FREGATES FRANCAISES



N° 125

9 vendémiaire an XI [1er octobre 1802]

Citoyen Ministre,

Au moment où l’aviso l’Osiris, porteur de mes dernières dépêches mettait à la voile, les deux frégates la Cornélie et la Syrene, venant de Brest, paraissaient devant Alger. Elles étaient en vue dès la veille ; mais le commandant Gourdon, ignorant la situation de nos affaires, louvoyait avec précaution. J’étais prêt, au premier coup de canon qui doit être tiré pour appeler l’agent du gouvernement à se rendre à bord ; mais le commandant Gourdon ignorait cet usage, et il se détermina à envoyer son canot à terre avec deux officiers qui me remirent une lettre de sa part.

Par cette lettre, le commandant Gourdon m’annonçait que, si, par suite des explications qu’il devait avoir avec moi, je jugeais nécessaire que les deux frégates qu’il commandait restassent devant Alger, il était autorisé à déférer à l’invitation que je lui en ferais ; il me priait, en conséquence, de lui faire connaitre les dispositions que je croirais nécessaires à cet égard.

Je lui répondis que l’objet qui avait conduit ici le contre-amiral Leissegues, et qui avait sans doute motivé sa mission, avait été honorablement terminé. Je l’invitai néanmoins, ayant communiqué, à rester ici quelques instants.

Le commandant Gourdon mouilla dans la rade ; il fut salué de 21 coups de canon qu’il rendit. Je m’empressai d’aller à bord. Je lui fis part des événements qui venaient de se passer, et je l’engageai à prendre un dîner à terre ; il se rendit à mon invitation. Il fut salué par les coups de canon d’usage. Le lendemain 14 il remit à la voile.

L’arrivée de ces deux frégates causa les plus horribles alarmes à Alger : on publia qu’elles étaient l’avant-garde de toute l’armée navales de Brest, qui devait jeter sur les côtes 50 000 français. Je me bornai à répondre constamment à toutes les questions qui me furent faites qu’elles m’avaient apporté de nouveaux ordres du gouvernement ; mais qu’on pouvait se fier aux arrangements que j’avais pris au nom du Premier Consul. Cette réponse ne satisfit pas, et, aussitôt que les frégates eurent disparu, on fit de nouveaux préparatifs de défense, et on envoya de tous côtés de nouvelles lettres aux différents commandants pour les engager à tenir leurs troupes prêtes à marcher au premier signal.

Vous jugerez, Citoyen Ministre, d’après ces détails et ceux que je vous ai précédemment fournis, des frayeurs que les algériens éprouvent. Leur bassesse, dans cette circonstance, a égalé l’insolence de leur conduite.

L’absence du pavillon national que le commandant Gourdon avait inutilement cherché à distinguer, lui avait donné beaucoup d’alarmes sur la situation de nos affaires avec Alger. Vous n’ignorez pas, Citoyen Ministre, que, dans aucun temps, la Régence n’a permis aux agents envoyés auprès d’elle d’arborer leur pavillon en ville, et qu’elle ne les a autorisés que par une espèce de faveur à le faire flotter dans leurs maisons de campagne, pour la plupart situées dans les montagnes. – La mienne, située à l’ouest, et celle du consul anglais, à l’est d’Alger, sont les seuls d’où le pavillon peut être distingué de la mer. – Elle prétend que ce serait une injure, et à la religion, et au prince qui habite la ville, de laisser déployer les couleurs des infidèles à côté de celles des vrais croyants. Aujourd’hui que le Grand Seigneur ne peut plus raisonnablement se dire le distributeur des couronnes aux princes chrétiens, ne pourrions-nous pas exiger de la Régence qu’elle autorisât l’agent du gouvernement français à faire flotter les couleurs nationales sur sa maison, ainsi que cela se pratique chez toutes les puissances, en Turquie même et en Barbarie ? Cette mesure, en même temps qu’elle convient peut-être à la dignité nationale, éviterait beaucoup d’inquiétudes à nos navigateurs, qui, en approchant de ces côtes malheureuses, où l’on ne sait jamais comment on vit, seraient naturellement rassurés à l’aspect de leurs couleurs. Il ne faut pas se dissimuler qu’on éprouverait à cet égard beaucoup de difficultés, que le fanatisme et la dignité mal entendue de la Régence ne manqueraient pas de faire naître : on dirait qu’à Tunis, par exemple, les pavillons de toutes les nations sont soufferts, parce que la résidence du prince est à quelques lieues de la ville ; mais qu’à Constantinople, où le Grand Seigneur réside, jamais les pavillons d’aucune puissance n’ont été arborées. Si je me le rappelle bien cependant, je pense que l’ambassadeur Aubert-Dubayet obtint de la Porte l’autorisation de déployer le pavillon national sur le palais de la république, et qu’il y a flotté jusqu’à la déclaration de guerre.

Une autre remarque, Citoyen Ministre, mérite peut-être de vous être faite. Par un usage bizarre, aucun agent sédentaire ne peut porter ses armes, surtout quand il entre au palais du Dey, et tout commandant ou officier du plus petit bâtiment de guerre a le droit d’y paraitre armé. Le sabre ou l’épée fait la partie la plus essentielle de l’uniforme, et c’est une espèce d’injure faite à un agent, et, ce me semble, à la nation qu’il représente, de lui interdire la faculté de porter des armes. On s’est toujours appliqué ici à rechercher tous les moyens tendant à ravaler les agents des différentes nations.

Je ne vous fais pas, Citoyen Ministre, ces observations, auxquelles vous ne donnerez que l’attention que vous jugerez convenable, que parce que je pense qu’il est de mon devoir de vous informer de tout ce qui peut intéresser l’honneur national.

Dans ma lettre du 25 thermidor [13 août], où je vous fournissais tous les détails relatifs à la négociation qui eut lieu sur les réparations que le Premier Consul réclamait, j’ai omis de vous faire part d’une particularité assez remarquable. Le 19 au soir, ainsi que je vous le marquais, j’eus avec le Khaznedji une conférence dans laquelle je ne lui laissai rien ignorer de toute l’indignation du Premier Consul, et de ses dispositions à l’égard de la Régence. Aussitôt que je fus sorti de chez le Khaznedji, ce ministre rassembla chez lui tous les rands et plusieurs individus de distinction. Il leur exposa sans déguisement. Tous reconnurent l’imminence0000 des dangers, et par conséquent la nécessité d’accorder sur tous les points la satisfaction impérieusement réclamée : ils choisirent un député, chargé d’instruire le lendemain matin le Dey, qui se trouvait à son jardin, que je m’embarquerais avant midi si je n’avais pas obtenu l’exécution des promesses faites par ce prince lui-même dans l’audience du 18. « Annoncez au Dey, dit le Khaznedji, que nous avons la barbe blanche et que nous sommes avancés (cela veut dire dans leur langage qu’ils ont de l’expérience) et que nous regardons la guerre avec la France comme le plus grand fléau pour notre pays ; que cependant, si le Dey la juge convenable, nous lui obéirons parce qu’il est notre maître ; mais que nous le prions de revenir sur le champ en ville, parce qu’il est instant de faire les dispositions convenables. » Ce fut le délié Osmân, ambassadeur, dans le temps du Directoire, auprès du Bey de Tunis, qui fut chargé de ce message. Osmân était arrivé depuis quelques semaines du Levant, et avait conduit, pour se réconcilier avec la Régence, 260 recrues ; il jouissait auprès du Dey d’une grande faveur que la circonstance lui conciliait naturellement. Il partit le lendemain de grand matin, et fut suivi par Busnach. Le Dey céda de nouveau. Osmân, depuis son départ de Paris, s’était montré, jusqu’à ce moment, le plus grand ennemi des français ; il s’est bien conduit dans cette occasion.

Je ne vous compte de cette circonstance, Citoyen Ministre, que pour vous donner de plus en plus une idée du caractère bizarre et irréfléchi du prince qui gouverne. Elle servira en même temps à vous convaincre que les Grands de la Régence sont bien éloignés de partager les opinions d’un chef qui n’a nulle idée de la force des puissances européennes, et des intérêts de son pays. Vous connaissez, sans doute, le principe de son élévation au trône. Il était neveu du dernier Dey Hassan. Ce prince était très entier et jaloux de son autorité : il avait pris pour système, dans les dernières années de sa vie de n’admettre aux premières places que des hommes ordinaires, par conséquent incapables de rivaliser son autorité. La place de Khaznedji devint vacante : il était tout naturel, dans ses principes d’y porter l’insignifiant Mustafa. Pendant que celui-ci fut Khaznedji, il ne jouit d’aucune autorité, et ne contracta que des dettes. Hassan vient à mourir. Les imbéciles et les fanatiques ne mettent péril en rien. Mustafa se jette sur le trône ; la milice vient de lui rendre hommage, et il est proclamé Dey dans le jour.

Une division hollandaise, composée de 3 vaisseaux de ligne et 2 corvettes, a mouillé sur cette rade le 7 fructidor [25 août 1802]. Le vice-amiral Dewinter, qui la commande, a été présenté au Dey. Cette division a remis à la voile le 17 [4 septembre] pour Tunis et Tripoli.

Les tripolins ont conduit ici trois prises suédoises et une américaine.

Le 30 fructidor [17 septembre] on a signalé une division portugaise, composée de deux vaisseaux de ligne, d’une frégate et d’une corvette. Elle a croisé devant Alger jusqu’au 3 de ce mois [25 septembre] ; les mauvais temps l’ont forcée, à ce qu’il parait à s’éloigner de la côte. Elle n’a pas été aperçue depuis cette époque.

Un brick anglais a paru dans la rade le 2 de ce mois [24 septembre] ; il n’a point mouillé. Il a remis à son consul des dépêches, qui, dit-on, annoncent la prochaine arrivée d’une flotte devant Alger pour réclamer satisfaction de différents griefs. Voici les principaux.

1° -- Un capitaine anglais a été bâtonné par un Raïs sur la rade de Tunis. L’agent britannique, malgré les plus vives instances n’a pu, dans les temps obtenir justice.

2° -- Des sujets algériens avaient chargé, dit-on, des marchandises sur différents bâtiments qui ont été pris et confisqués. Le Dey a réclamé, pour cet objet, 180 000 piastres fortes. Le gouvernement de Londres a opposé à cette demande des jugements de l’amirauté, et a refusé de payer. Le Dey a fixé au dernier commandant anglais qui a passé ici un délai de 4 mois, à l’expiration duquel il a signifié qu’il déclarerait la guerre si les 180 000 piastres n’étaient pas acquittées.

3° -- Le Dey a exigé du gouvernement britannique le changement de ses passeports. L’amirauté s’y oppose.

4° -- L’Angleterre ne veut pas reconnaitre le Divan de la Marine, à la juridiction duquel on veut assujettir les différents agents ; elle veut que son consul, selon les traités, n’ait de relations qu’avec les premières autorités, c’est-à-dire avec le Dey et le Divan de la Régence. L’agent britannique dit avoir déjà des ordres précis à cet égard.

5° -- Le gouvernement de Londres réclamera, dit-on, des réparations pour les expressions peu mesurées dont le Dey s’est servi envers ses agents.

Je ne sais qu’indirectement l’arrivée à Tunis de notre escadre, partie d’ici le 29 thermidor [17 août]. Rien de nouveau depuis son départ. Les frayeurs se calment ; on attend cependant avec une vive impatience les réponses aux lettres expédiées par la Mutine. On publiait, il y a 8 ou 10 jours, la nouvelle d’une rupture entre l’Angleterre et la France. Les algériens ne peuvent dissimuler toute leur joie ; mais cette nouvelle, inventée ici par la rage et la malveillance, a été bientôt détruite par l’arrivée du brick-courrier d’Alicante.

Agréez, Citoyen Ministre, etc…

P. S. du 11 [3 octobre] – Le Dey a mandé hier le vice-consul d’Espagne qu’il a fort maltraité. En transigeant sur la dernière avanie, la cour de Madrid s’est engagée à expédier à ses frais une frégate ou un gros bâtiment pour aller prendre à Constantinople des cordages et des mâtures. Ce bâtiment n’a pas encore été fourni ; le Dey s’est plaint de cette négligence, et des retards apportés à l’arrivée du nouvel agent qui doit paraitre avec de grands présents. Il a voulu faire sortit d’Alger le vice-consul, et ce n’a été que sur l’assurance positive de cet agent que le gouvernement espagnol remplirait sous un mois ses engagements, qu’on est parvenu à calmer le Dey. Le brick est expédié en toute diligence.

Je vous ai mandé précédemment que la Régence d’Alger exigeait de celle de Tunis 450 000 zen mahboubs. Postérieurement on s’était contenté de 300 000. Le Bey de Constantine en conséquence a eu ordre de faire marcher toutes ses troupes jusque sur les frontières de Tunis. Mais il parait que le Bey se montre récalcitrant, et refuse d’accéder aux demandes d’Alger. Un courrier vient d’être expédié à Constantine ; on a tenu très secrets les ordres dont il est porteur.

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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