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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 17 BRUMAIRE AN XI

[8 NOVEMBRE 1802]

SUR DIFFERENTS SUJETS



N° 126

17 brumaire an XI [8 novembre 1802]

Citoyen Ministre,

Un bâtiment français va faire voile pour Marseille. Dans la situation où nous nous trouvons, j’aurai peu de moments pour vous écrire.

Hier des nuages obscurcissaient l’horizon ; l’air était chaud, la mer calme, avec un vent de sud très léger. A 11 heures ¾ du matin le plus affreux tremblement de terre se fit ressentir. La secousse fut si violente, que nous crûmes, pendant plus de 40 secondes, être ensevelis sous les débris de nos maisons, verticalement ébranlées. Les cris des habitants se faisaient entendre de toutes parts ; un grand nombre d’entre eux abandonnèrent leurs foyers et se précipitèrent hors des portes de la ville. Plusieurs maisons sont endommagées ; presque toutes ont des ravages. Nous venons d’apprendre qu’à 6 lieues d’Alger, du côté de la Bélize, un village de 200 feux a été renversé, et que tous les habitants ont péri. L’Agha vient de partir avec ses troupes pour se rendre sur les lieux. Deux vaisseaux de ligne anglais, qui viennent mouiller sur cette rade ont ressenti fortement la secousse à 30 miles des terres. Plusieurs mouvements se sont encore faits sentir dans la nuit et ce matin. Toutes nos familles sont en campagne sous la tente. Je vous écris sur ce volcan ; mais je n’ai pas voulu quitter Alger pour pouvoir être instruit du résultat de la négociation des anglais.

Il y a près de 3 mois que la division de nos forces navales a fait voile. Je n’ai, depuis cette époque, aucunes nouvelles de France.

Les 7 malheureux corses, qui, d’après vos ordres, doivent être réclamés à Tunis, continuent à m’assiéger de leurs justes plaintes. Un d’eux, appartenant à un particulier, a été envoyé à la marine par son patron, et chargé de chaînes. J’ai exigé qu’il fût traité humainement, ou qu’il me fût rendu. Le Dey, sur ma responsabilité, vient de l’envoyer chez moi.

Douze esclaves de l’île d’Elbe sont au pouvoir des algériens. Deux d’entre eux, Francisco Cassale et Deodato Diversi, ont été pris et vendus par les tunisiens. Ces infortunés, devenus français, se sont présentés chez moi. Je les ai réclamés. On a fait beaucoup de difficultés pour me les rendre ; le Khaznedji cependant m’a fait dire qu’ils me seraient remis lors de la distribution des présents, qu’on attend avec une vive impatience. Je vous prie de me donner des instructions sur cette affaire.

Les officiers portugais ont été arrachés des maisons particulières il y a près d’un mois (le 19 vendémiaire [11 octobre]) pour être enchaînés et livrés aux plus pénibles travaux. Ils sont sous ce qu’on appelle ici la Estanca, c’est-à-dire qu’ils portent de la marine à Bab-el-Oued les plus grosses pierres. C’est la punition la plus rigoureuse qu’on inflige aux esclaves qu’on veut punir. Les Grands de la Régence et le corps des Raïs, qui redoutent le même sort s’ils tombent dans l’esclavage, ont fait inutilement des représentations au Dey. J’ai moi-même, par l’organe de mon drogman, réclamé en faveur des officiers portugais ; je lui ai fait observer qu’il violait à leur égard toutes les lois de l’usage, en lui rappelant qu’il s’était lui-même plaint des mauvais traitements exercés dernièrement à Naples contre ses Raïs qui avaient été livrés aux travaux. Le Dey m’a fait répondre qu’il désirerait trouver toute autre occasion de faire quelque chose qui me fût agréable ; mais qu’il ne pouvait m’accorder la grâce que je sollicitais, parce qu’il avait des raisons très fortes, que lui seul, a-t-il dit, connaissait, de châtier les portugais. La conduite du Dey envers ces malheureux révolte même les algériens.

Je suis revenu avec force, auprès du Khaznedji, sur l’affaire des esclaves d’Oran ; j’ai signifié que le Premier Consul n’entendait pas que le nom français retentît plus longtemps dans les bagnes d’Alger. On persiste à les considérer comme espagnols. On dit même que le roi d’Espagne a dans le temps mandé au Dey, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, qu’il les rachèterait tous sans distinction de nation. Vous vous rappellerez que M. de Cavallo prit, pendant mon séjour en Espagne, l’engagement avec le citoyen Lucien Bonaparte de terminer incessamment cette déplorable affaire. Le Khaznedji m’a prié d’attendre l’arrivée du nouveau consul d’Espagne, qui doit paraître à tous les instants.

Les différents qui s’étaient élevés entre cette Régence et celle de Tunis sont terminés. On ignore encore la somme que le Bey doit payer ici.

Le Dey vient d’exiger impérativement 1000 q. de poudre de chacun des consuls de Danemark, de Suède, de Hollande et d’Amérique.

Le 9 de ce mois [31 octobre], un chebec de 16 pièces de canon a été lancé à la mer. Tous les corsaires sont désarmés.

Voici l’état actuel des forces d’Alger.

1 frégate de 44 canons construite par les espagnols

1 frégate de 44 canons prise sur les portugais

1 frégate de 36 canons donnée par les américains

1 brick de 18 canons donnée par les américains

1 chebec de 32 canons de construction algérienne

1 chebec de 28 canons de construction algérienne

1 chebec de 24 canons de construction algérienne

1 barque de 28 canons prise sur les grecs

1 barque de 20 canons prise sur les grecs

1 schooner de 16 canons donnée par les américains

1 schooner de 12 canons donnée par les anglais

1 schooner de 12 canons de construction algérienne

1 schooner de 12 canons de construction algérienne

1 chebec de 16 canons lancé le 9 de ce mois [31 octobre]

Soit 14 armements.

Par votre lettre du 20 prairial dernier [9 juin], à laquelle était joint l’arrêté du 6 du même mois [26 mai], relativement aux cautionnements à fournir par les négociants français qui désirent s’établir en Levant ou en Barbarie, vous m’ordonnez de vous rendre le compte le plus détaillé de tout ce qui pourrait intéresser l’exécution de cet arrêté. Par ma lettre du 5 vendémiaire [27 septembre], N° 123, j’ai déjà rempli vos intentions à cet égard. Depuis cette époque, j’ai reçu du citoyen Janoni Spannez plusieurs lettres par lesquelles il m’annonce qu’il s’est rendu à Oran pour y établir une maison de commerce, et qu’il s’est déjà engagé dans plusieurs opérations ; mais que le Bey ne veut pas tolérer son établissement sans l’autorisation de la Régence d’Alger. Le citoyen Janoni Spannez, que je ne connais pas, mais que je crois un français établi depuis longtemps en Espagne, réclame fortement la protection de la république et me demande le vice-commissariat d’Oran. J’ai répondu au citoyen Janoni Spannez, le 17 vendémiaire [9 octobre], que l’intention du gouvernement français était d’accorder aux négociants français la plus grande étendue de protection, et qu’il me trouverait très disposé à favoriser ses vues à cet égard ; mais que le gouvernement avait en même temps jugé que les principes de liberté, si nécessaires, partout ailleurs, à la prospérité du commerce, étaient inapplicables à l’administration de Turquie ; qu’en conséquence il exigeait des négociants qui désiraient s’établir en Barbarie des formalités sans la rigoureuse observation desquelles il m’était impossible d’autoriser la formation de son établissement à Oran. J’ai adressé au citoyen Janoni Spannez, l’arrêté du 6 prairial [26 mai], en l’engageant à me fournir les preuves qu’il s’y est conformé. En attendant, j’ai invité M. Higuero, vice-consul d’Espagne, à lui accorder sûreté et protection. Le citoyen Janoni Spannez ne m’a point encore répondu.

Le 4 de ce mois [26 octobre] est arrivé le citoyen Peïron. Il m’a déclaré qu’il venait ici former un établissement de commerce sous la raison de Dolier et Rocanus, que je connais être deux des plus riches négociants de Marseille. Conformément à l’arrêté du 6 prairial [26 mai], j’ai réclamé votre autorisation pour son passage, et la preuve qu’il avait déposée à la préfecture des Bouches du Rhône le cautionnement de 60 000 francs exigés par les ordonnances. Il m’a répondu qu’ayant eu connaissance des derniers arrangements avec la Régence d’Alger, ses associés avaient voulu s’empresser de prendre part à l’extraction des bleds de la Barbarie, et qu’ils n’avaient pas eu le temps de remplir les formalités nécessaires ; mais qu’ils étaient bien éloignés de vouloir s’écarter des règles sur lesquelles reposent essentiellement la sûreté et la prospérité des établissements français. J’ai adressé au citoyen Peïron le 12 [3 novembre] une lettre dans le sens de celle que j’ai écrite au citoyen Janoni Spannez. Il m’a répondu le 15 [6 novembre]. Je joins ici la copie de sa lettre. J’ai cru trouver dans les expressions même de celle que vous m’écriviez le 20 prairial [9 juin] l’autorisation nécessaire pour permettre au citoyen Peïron de séjourner ici, en attendant que ses associés se soient conformés aux dispositions de l’arrêté des Consuls. D’ailleurs les citoyens Dolier et Rocanus sont des négociants qui ne peuvent qu’honorer ici le nom français. Leur bâtiment charge du bled à Tédélis pour Marseille. Il serait néanmoins très important que je connusse les projets de la Compagnie d’Afrique ; que je susse surtout si elle veut se borner à l’est d’Alger, ou si elle désire étendre ses spéculations jusque dans l’ouest ; car la Compagnie d’Afrique est surtout l’établissement qu’il importe au gouvernement de protéger ici essentiellement. Il serait également nécessaire que je fusse instruit de l’époque où les comptoirs doivent être occupés, afin que je pusse préparer à cette compagnie tous les moyens de prospérité qui lui sont nécessaires. Je vous prie donc, Citoyen Ministre, de m’adresser les instructions les plus précises à cet égard.

Je vous ai mandé le 10 fructidor [28 août] que, conformément à mes conventions avec la Régence d’Alger, j’avais fait partir le citoyen Léon pour Bône. Arrivé en cette ville, il s’est occupé, ainsi que je lui avais recommandé, du soin de se faire restituer la barque la Conception, dont le patron Monti et l’équipage avaient été conduits ici ; il m’envoie l’inventaire des effets qui lui ont été remis. Le citoyen Léon m’observe que les effets de la barque ne peuvent manquer de dépérir, et me demande l’autorisation de les vendre. Je n’ai pas cru devoir la lui donner, parce que le patron propriétaire, qui n’a pas voulu retourner à Bône, et qui a été embarqué sur la division, a refusé de prendre une détermination à cet égard. Veuillez bien lui faire transmettre l’inventaire, dont je joins ici une copie, afin qu’il puisse me mander, ou au citoyen Léon, le parti qu’il veut qu’on prenne.

Le citoyen Léon s’est ensuite rendu à Constantine. Il a remis au Bey la lettre du Dey d’Alger, dont il était porteur. Il lui a dit que le Premier Consul n’avait point oublié les mauvais traitements qu’il avait exercés contre les français lors de la rupture de l’an IX, et que le seul moyen de les atténuer était d’accorder désormais la plus grande étendue de protection à la Compagnie d’Afrique. Le gouverneur de Constantine a très bien accueilli le citoyen Léon, qui est resté plusieurs jours avec lui ; il lui a déclaré qu’il verrait avec le plus grand plaisir reparaitre les français ; il a même été jusqu’à lui dire que c’était pour lui le seul moyen de se soustraire à la tyrannie des juifs, qui ont envahi tout le commerce de l’Afrique ; il m’a prié instamment de m’écrire pour m’engager à faire arriver le plus tôt possible les agents de la Compagnie ; il a fait publier en même temps dans toute la province qu’à l’avenir tous les cuirs, cires et laines ne devaient être vendus qu’aux français.

Le citoyen Léon lui a remis le modèle du pavillon de la république italienne. La lettre du Dey d’Alger lui annonçait qu’il l’avait reconnu. Des ordres ont été envoyés sur le champ à Bône pour qu’il fut respecté.

Le nommé Bartholomeo Ravena, l’un des 7 esclaves corses vendus à Tunis, était au pouvoir du Bey de Constantine. Sur les instances du citoyen Léon, il a été renvoyé à Tunis avec ordre de de le remettre au citoyen Devoize.

Le citoyen Léon a réclamé les 43 772 piastres fortes dues à la compagnie par le cheik Abd’Allah et son fils. Le Bey a répondu que le père était mort ; que son fils n’a point d’argent ; mais qu’il possède des terres et des bestiaux ; qu’il ne fallait pas espérer obtenir toute la somme réclamée ; mais qu’il exigerait de lui le paiement d’une somme annuelle à la compagnie.

En fin le citoyen Léon se loue beaucoup de l’accueil qui lui a été fait par le Bey de Constantine, dont il a reçu des présents.

J’attendrai, pour fermer ma lettre, des renseignements sur la négociation des anglais. Le commandant et le consul sont en ce moment chez le Dey.

Du 18 [9 novembre] – J’ai consigné dans ma lettre du 25 vendémiaire [17 octobre], les principaux griefs sur lesquels l’Angleterre devait demander satisfaction à la Régence d’Alger. On s’attendait ici à de violents débats à cet égard. On avait même annoncé, à l’arrivée des deux vaisseaux qui ont mouillé ici le 16 au soir [7 novembre], qu’une flotte forte de 10 vaisseaux de ligne était à la hauteur d’Alger et qu’elle attendait le résultat de la négociation. Hier le commandant et le consul se sont présentés chez le Dey ; ils ont annoncé que, comme il était d’usage, après une guerre, de changer les passeports, l’Amirauté enverrait bientôt les modèles de ceux qu’elle avait adoptés. L’objet de la mission du commandant se bornait à ce seul point. Ainsi le gouvernement britannique parait, à cet égard, avoir déféré à la demande du Dey. Il n’a été nullement question de la bastonnade du capitaine anglais à Tunis, ni des insultes faites au consul. Mais le Dey, voyant qu’on ne lui parlait pas des 100 000 piastres qu’il réclame pour différents bâtiments confisqués, a demandé au commandant quels ordres il avait à cet égard ; celui-ci a répondu qu’il n’en avait aucuns, mais qu’il écrirait de nouveau à son gouvernement. Busnah, présent, a engagé le Dey à se contenter de cette promesse. L’audience, qu’on avait présumé devoir être très orageuse, a été des plus paisibles. Les deux vaisseaux ont mis à la voile dans la nuit.

Je vous salue très respectueusement.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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