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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 17 NIVOSE AN XI

[7 JANVIER 1803]

SUR LA DECLARATION DE GUERRE

DU DEY D'ALGER A LA FRANCE



N° 131

17 nivôse an XI 8 heures du soir [7 janvier 1803]

Citoyen Ministre,

Si jamais événement a dû vous surprendre, ce sera sans doute celui dont je dois aujourd’hui avoir l’honneur de vous rendre compte. Hier le Dey d’Alger, sans aucune espèce d’explication, a déclaré la guerre à la République française, et ne m’a donné que trois jours pour sortir de ses états. A une heure de l’après-midi, avant de partir pour son jardin, il m’a fait dire qu’il était toujours l’ami de la France, et qu’il me priait de rester auprès de lui. Avant d’entrer dans les détails de cette extravagance, je vous dois quelques explications sur les événements qui l’ont précédé.

Mustapha Pacha, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire bien des fois, est le prince le plus extraordinaire qui se soit assis sur le trône d’Alger. Il est ignorant, fanatique, et, par intervalle, il a de véritables accès de démence. Dans le temps du Ramadan, surtout, où la religion l’oblige à de grandes privations, son esprit s’irrite facilement, et il est capable, pour peu qu’on l’excite, de se porter aux plus grands excès. Il s’est persuadé, malgré toutes les assurances que je n’ai cessé de donner, que, tant qu’il ne verra pas paraitre les présents, le Premier Consul nourrit contre lui des intentions hostiles. Quelques fanatiques et les excès de la milice, irritée des retards apportés à la course, fortifient ses idées à cet égard. J’insistais sur différents points de vos dernières lettres, mais avec ménagement pourtant, parce que je voulais, pour les traiter avec plus d’avantage, laisser écouler le temps critique du Ramadan.

Sur l’affaire des esclaves d’Oran, je les avais réclamés au nom du Premier Consul ; mais on m’avait prié d’attendre l’arrivée du nouvel agent d’Espagne, qu’on assure être en ce moment à Carthagène.

Sur les restitutions à exiger de la Régence relativement à l’argent et aux effets saisis dans les comptoirs, je traite activement cette affaire qui me donnera beaucoup de difficultés, et je réclame encore quelques moments pour vous en rendre un compte particulier.

Sur les réclamations du patron corse Pozzo di Borgo contre le Bey de Constantine, j’ai écrit fortement à notre agent à Bône. Si, contre mon attente, il n’obtient pas satisfaction, je me plaindrai à la Régence.

Sur le refus constamment fait aux agents de paraitre armés au palais du Dey, et d’arborer leurs couleurs en ville, vous me dites, par votre lettre du 2 frimaire [23 novembre 1802], de me borner sur cela à des insinuations confidentielles, et d’éviter tout ce qui pourrait donner à cette discussion un caractère trop grave. J’ai cru que les circonstances n’étaient pas favorables pour faire à cet égard des ouvertures mêmes confidentielles.

Mais les deux affaires qui me donnent en ce moment le plus d’embarras, sont celles du chargement des deux bâtiments français qui se trouvent dans le port, et des démêlés avec le Danemark, dans lesquels, par votre lettre du 22 vendémiaire [14 octobre 1802], vous m’invitez à intervenir au nom du Premier Consul.

Il y a environ 4 mois, le Premier Ministre a mandé le citoyen Gimon, négociant sur cette échelle ; il lui demanda pourquoi il ne mettait pas plus d’activité dans son commerce et ne faisait pas expédier des bâtiments de Marseille. Le citoyen Gimon répondit, que, n’étant pas certain des retraits, et ne pouvait, dans les circonstances, hasarder des expéditions. Le Khaznedji lui dit qu’il pouvait continuer son commerce par le passé, et qu’il ferait charger de bled tous les bâtiments qui arriveraient ici pour son compte. La maison Gimon a expédié un des deux navires qui se trouvent dans le port. Le Khaznedji refuse aujourd’hui le chargement promis. Sur les plaintes de la maison Gimon, j’ai été obligé d’intervenir. Le Khaznedji m’a répondu que, tant que les présents n’arriveraient pas, le Dey n’accorderait ici aucun avantage aux français ; mais qu’aussitôt qu’ils seraient distribués, je pourrais obtenir non pas un, mais 20 chargements. Il était aisé d’apercevoir d’où partaient les entraves apportées aux négociations en faveur de la maison Gimon, et je dois vous fournir ici quelques détails rapides, en attendant que je vous adresse un mémoire sur le commerce de l’Afrique dont je m’occupe activement.

Depuis 10 à 12 ans, les grecs en Levant, et les juifs en Barbarie, surtout dans le royaume d’Alger, se sont emparés de tout le commerce. Ils ont associé les Grands dans leurs profits, paient des droits de douane plus considérables que nous, font leur commerce à peu de frais et pour eux-mêmes, et aucune maison française ne saurait espérer de pouvoir soutenir une pareille concurrence. Le rétablissement même des droits prohibitifs de 20 % en France ne remédierait point, ce me semble, au mal : les grecs en Turquie, devenus négociants et marins, porteront les marchandises du Levant à Venise, Trieste, Gênes et Livourne ; les juifs expédieraient, comme ils n’ont cessé de le faire, les grains de l’Afrique à Lisbonne, Gênes et Naples. – La maison Busnach et Bacri vient de passer avec Naples un marché pour la fourniture de 60 m. mesures. Elle a déjà expédié plusieurs bâtiments – Ils jouissent auprès des Grands d’un crédit extraordinaire, qu’il est difficile, avec le prince imbécile qu’ils gouvernent, de leur enlever. Le conseiller Busnach n’a cessé de lui répéter qu’il est le prince le plus puisant de la terre, qu’il ne devait point calculer ses dépenses, et qu’il pouvait tout exiger. Le Dey, volé, pillé par ses esclaves, occupé de constructions extravagantes, a des besoins sans cesse renaissants. – En ce moment, il ne cesse d’élever des maisons, des kiosques dans son jardin qui va devenir une ville. Il fait construire à Alger un palais pour ses femmes, et un fort considérable à Bab–el-Oued. Il est jour et nuit, comme le dernier des maçons, au milieu des ouvriers. Dernièrement il passa plusieurs nuits à Bab-el-Oued pour faire préparer le mortier, afin que les travaux, disait-il, ne souffrissent pas le lendemain. Son anti-prédécesseur Mohmet a régné 27 ans, il n’est sorti que 4 fois de son palais. Celui-ci voyage jour et nuit sans crainte et sans défiance. J’allais me promener à cheval il y a 15 ou 20 jours ; je le rencontrai hors la ville avec quelques esclaves. Il me prodigua toutes sortes de marques de bienveillance, me fit beaucoup de questions amicales, et me quitta en me serrant très affectueusement la main. J’étais bien éloigné d’imaginer, et lui-même, sans doute, ne pensait pas plus que moi qu’il déclarerait la guerre à la France quelques jours après. – Il s’adresse à Busnach. Celui-ci aujourd’hui ne peut plus même lui faire d’observations, parce qu’il sait qu’un refus le conduirait à une disgrâce et peut-être à sa perte. Mais Busnach, de concert avec le premier ministre, très avide lui-même, et qui n’a de mérite que celui d’un attachement particulier qu’il nourrit pour les français, s’arrange toujours de manière que, par une exaction, si facile à suggérer à un homme qui n’a aucune idée du bien et du mal, de la force ou de la faiblesse, il retrouvera bien au-delà de la somme qu’il a fournie. Cette avanie a lieu sur une puissance d’Afrique ou d’Europe, ou sur le commerce. Si c’est par une spéculation commerciale qu’on veut retrouver la somme fournie au Dey, on lui fera discrètement adresser à tel gouverneur de province une lettre qu’il n’aura pas lue, par la raison qu’il ne sait pas lire. Le Dey ou même le Khaznedji donnera par cette lettre l’ordre au Bey de fournir tant de chargements à ses serviteurs Busnach et Bacri, avec défense d’en livrer à aucun autre. Le Bey voudrait bien éluder ces ordres, parce qu’il vendrait plus chèrement ses grains aux négociants européens. Mais les agents des juifs sont sur les lieux pour l’observer : ils le dénonceront à Alger comme un ennemi de son prince, et le Bey sera bien heureux s’il sauve sa tête par le pillage de toute sa fortune et la perte de sa place. De ce système découlent les vexations inouïes que les gouverneurs exercent dans les provinces sur les malheureux arabes, parce qu’ils sont obligés de venir déposer tous les six mois au pied du trône d’Alger les tributs d’usage, qu’on prétend encore être considérablement augmentés depuis l’avènement de Mustafa Pacha.

Voici l’état des bâtiments sortis depuis quelques mois du port de Bône.

Nations Capitaine Chargement Destinataires Nolisataires

Ragusais Marteletti blé Livourne Busnach et Bacri

Impérial Petrino blé Livourne Busnach et Bacri

Mahonais Sendero fils blé Livourne Busnach et Bacri

Danois blé Naples Busnach et Bacri

Danois blé Naples Busnach et Bacri

Mahonais Sendero fils blé Livourne Busnach et Bacri

Danois blé Naples Busnach et Bacri

Mahonais Suppi blé Livourne Osman aga qui a conduit ici 260 recrues

Il faut encore ajouter à ce tableau 3 ou 4 bâtiments qui ont chargé de grains à Tédélis pour le compte de MM. Busnach et Bacri, autant qui ont chargé dans ce port même de cuirs, laines, etc., et un pareil nombre qui y attendent en ce moment même leur chargement.

D’après le tableau ci-dessus, qui m’est fourni par l’agent que j’ai envoyé à Bône, il est évident que la maison Busnach et Bacri a seule le droit d’extraire les grains de la province de Constantine, où la récolte a manqué.

Le sous-commissaire de Bône me mande à la vérité que le Bey a fait publier que les cires, cuirs et laines seraient désormais réservés, conformément aux traités pour la compagnie d’Afrique ; mais il ne me laisse pas ignorer, en même temps, que, par des ordres secrets, ces marchandises, achetées sur les lieux de la main même des arabes, filent sur Tunis et Alger pour rentrer dans celle des juifs.

Mêmes manœuvres à l’ouest dans la province de Mascara. On m’a bien assuré que le commerce y était ouvert à tous les français, et que la maison Busnach achetait du blé, comme les autres négociants. Je n’ignorais pas le contraire ; j’ai voulu cependant en être instruit officiellement. Voici le paragraphe d’une lettre de M. Higuero, vice-consul d’Espagne à Oran, auquel j’avais écrit à cet égard. Cette lettre est du 30 novembre.

« Je réponds à ce que vous me marquez que la saison est très avancée quant aux grains, parce que nous sommes au temps des semailles. Mais, comme le Bey, auquel j’ai fait part de tout ce que vous me mandez, et duquel vos négociants seraient bien accueillis pour toutes sortes de spéculations, n’est pas maître de vendre, si non secrètement et avec beaucoup de crainte, à cause des suppôts des juifs je ne dois pas vous laisser ignorer que, sans ordre exprès du Dey ou du Khaznedji pour faire donner des grains à d’autres qu’à MM. Busnach et Bacri, il est inutile de se fatiguer à espérer de succès. »


(traduit de l’espagnol.)


Vous jugerez d’après ces détails, citoyen Ministre, combien, avec le système qui existe ici, il sera difficile de rendre aux négociants français et à la compagnie même leurs anciens avantages.

Les juifs ont vu avec beaucoup d’inquiétude la maison Gimon et celle de Dolier et Rosames s’établir ici, et les facilités ne leur manqueront pas pour apporter toutes sortes d’entraves à leurs opérations commerciales. J’ai eu avec MM. Busnach et Bacri de très sérieuses explications à cet égard. Je leur ai dit que, négociants du pays, en faveur auprès de la Régence, il était naturel qu’ils obtinssent même des avantages particuliers sur nous ; mais qu’il était injuste, maladroit et même impolitique de vouloir rester maîtres absolus du commerce, et que le Premier Consul ne souffrirait pas que les Portes de Barbarie fussent fermées aux négociants français. Ils m’ont répondu que ce n’était point leur intention ; que des ordres avaient déjà été donnés en faveur de la compagnie d’Afrique, et que les négociants particuliers pouvaient s’adresser au Bey de Mascara, qui avait toutes autorisations de vendre. Je leur ai dit qu’ils pouvaient tenir ce langage à tout autre que celui qui connait trop bien la scène d’Alger, et je ne lui ai point caché que je n’ignorais point tous les moyens qu’ils avaient d’éluder des ordres donnés publiquement pour la forme.

Busnach – Vous interprétez bien mal nos sentiments.

Thainville – Mes données sont appuyées sur des faits : pourquoi les deux bâtiments français qui se trouvent dans ce port, dont l’un expédié sur la parole du Khaznedji, ne peuvent-ils pas prendre de bleds, quand les votre chargent de tous côtés ?

Busnach – Le Khaznedji redoute quelque emportement du Dey, qui ne veut rien donner aux français tant que les présents ne seront pas arrivés.

Thainville – Accordez-vous. D’un côté vous dites que les Beys ont la faculté de fournir des bleds à tous les négociants qui se présenteront, et de l’autre vous m’annoncez des prohibitions pour les français. Il faut donc déchirer nos traités, ou les soutenir avec le canon.

Busnach – (prenant un ton extrêmement doux) Vous avez raison, mais nous ne sommes que les serviteurs de la Régence, et vous savez qu’il est difficile de raisonner avec le Dey. Il croit, et beaucoup de gens lui persuadent que le Premier Consul conserve contre son pays des intentions hostiles, et rien que l’arrivée des présents ne peut détruire cette idée.

J’ai dû, Citoyen Ministre, entrer dans ces détails pour vous convaincre de plus en plus combien sous tous les rapports, ma position est difficile ici avec un prince étranger à toute espèce de considération politique, et que ses conseillers qui redoutent quelquefois ses emportements, gouvernent pourtant comme un enfant.

Je passe maintenant à l’affaire de Danemark.

Le gouvernement danois devait les tributs de 9 mois. L’agent Bille avait annoncé qu’un bâtiment, qui en était chargé, était parti depuis 3 mois de Copenhague. Le Dey, sans explication, lui fit signifier le 10 [31 décembre 1802] de ce mois de sortir d’Alger dans 4 jours.

Le 13 [3 janvier 1803], il lui fit annoncer que l’affaire ne tenait pas seulement aux retards du bâtiment, et qu’il exigeait les 100 mille piastres qu’il avait demandées.

Le même jour, M. Bille me pria d’intervenir comme médiateur. Je crus d’abord, de concert avec l’agent de Danemark, devoir faire des ouvertures aux juifs. Ceux-ci me disent qu’il serait très dangereux, même pour les intérêts de la France, de paraitre dans cette affaire.

J’observai que, d’après les ordres qui m’étaient donnés par vous, il m’était impossible de ne pas témoigner à la Régence l’intérêt que le Premier Consul prenait à cette affaire ; que le Dey était bien le maître de n’avoir pas égard à la médiation ; mais que ce serait une injure de ne vouloir pas au moins écouter les paroles conciliantes que j’étais chargé de lui porter à cet égard. On me répéta encore que le Dey était très irrité des retards apportés à l’arrivée des présents, et que dernièrement il avait dit même qu’il me ferait sortir d’Alger s’ils ne paraissaient pas.

Quoiqu’il ne me fût pas permis de croire à tant d’audace, je pensai néanmoins que je devais mettre quelques ménagements dans mes négociations à cet égard. L’agent de Danemark me pria même, d’après ces informations, de ne pas agir pendant quelques jours.

Mais le 16 [6 janvier], M. Bille vint m’annoncer qu’un chaouch venait de lui signifier l’ordre de s’embarquer dans le jour, et il m’engagea à faire des démarches auprès du Khaznedji. Au moment où je donnais l’ordre à mon drogman de se rendre chez le ministre pour lui demander une entrevue, je reçois moi-même l’ordre de sortir d’Alger dans trois jours.

J’ordonnai sur le champ de faire mes malles, à la confection desquelles j’ai fait travailler toute la nuit.

Ce matin, je suis descendu à la marine pour faire le choix du bâtiment qui devait me transporter en France avec ma famille et tous les français.

J’ai envoyé en même temps mon drogman chez le Dey, pour demander, selon l’usage, la permission de laisser sortir le mystico l’Espérance, que j’expédiais pour vous porter cette nouvelle. Le Dey était à Bab-el-Oued au milieu de tous les ouvriers, activant lui-même les travaux du fort. Il a autorisé la sortie du bâtiment, en ajoutant, dans les plus violents accès de rage, que je devais m’y embarquer sur le champ, et quitter ses états dès aujourd’hui. Le drogman lui a observé, avec beaucoup de courage, que ma femme était enceinte et malade, et qu’il y aurait de la cruauté, ou plutôt de l’impossibilité à faire embarquer, en aussi peu de temps, sur un petit bateau, tant de personnes avec une quantité considérable d’effets. « Eh bien ! a dit le Dey, je lui donne six jours.

Et pour la guerre, a repris le drogman ?

Le Dey – J’accorde 30 jours de délai.

Le drogman – Je dois rendre au commissaire de France les paroles de mon prince comme il les exprime. Dans la crainte que je n’ai pas bien entendu, je lui demande en grâce de les répéter. Combien donnes-tu au commissaire de France pour sortir de tes états ?

Le Dey – Six jours.

Le drogman – Et pour la guerre ?

Le Dey – Trente jours, à l’expiration desquels je ferai courir mes corsaires sur les bâtiments français. »

Le drogman a voulu ensuite connaitre les motifs de cette mesure. Le Dey a dit que, depuis trop longtemps il était trompé par le gouvernement français ; qu’il n’était pas un enfant, et qu’il ne voulait pas être joué davantage.

D’après ces assurances précises qui m’ont été données par le drogman en présence du chancelier, j’ai pensé qu’il était indigne pour l’agent du gouvernement français de faire une seule démarche pour faire revenir le Dey sur une détermination prise sans la plus légère explication avec moi. J’ai au contraire fait accélérer les préparatifs de mon départ, et j’ai fait afficher à la porte de la chancellerie la proclamation suivante :

Proclamation

Le Dey d’Alger vient de déclarer la guerre à la république française ; il m’a fait signifier de sortir de ses états dans 6 jours. Je m’embarquerai mardi prochain 21 de ce mois [11 janvier] sur la corvette l’Aimable Jeannette, qui fera voile pour Marseille. J’invite tous les français à y prendre passage avec moi.

Alger le 17 nivôse [7 janvier 1803]

Le chargé etc…

Signé : D T.

Dès que ma résolution de partir et l’activité que je mettais dans mes préparatifs ont été connues, les plus grandes alarmes se sont répandues dans la ville. On a accusé publiquement le Dey de démence. Tous les Grands se sont réunis auprès de lui à Bab-el-Oued. Je les ai vus moi-même de mes fenêtres. Le Khaznedji a envoyé secrètement au capitaine de port l’ordre de de ne pas laisser sortir l’aviso que j’allais expédier.

A midi, le Dey et tous les Grands se sont rendus à la mosquée ; ils sont entrés ensuite au palais. Le Khaznedji a acquis dans cette circonstance de nouveaux droits à la bienveillance du gouvernement français. Il s’est précipité aux pieds du Dey. « Que t’a fait le commissaire de France lui a-t-il dit, pour le renvoyer aussi brusquement ?

Le Dey – Il est d’accord avec son gouvernement pour me tromper depuis longtemps, il m’a promis des présents qui n’arrivent jamais, et c’est pour moi la preuve que Bonaparte conserve contre nous des sentiments hostiles.

Le Khaznedji – Le commissaire de France t’a fait porter des remerciements de la part du Premier Consul sur l’arrangement que tu as fait avec lui ; il t’a assuré que les présents étaient disposés, et, s’ils ne sont pas arrivés, les retards que leur envoi éprouve doivent être attribués à quelques explications que le commissaire a données. Peut-être, au moment où tu le renvoies, sont-ils partis de Paris. Les français sont nos vieux amis : restons en bonne harmonie avec eux. S’ils nous attaquent, nous avons sans doute des forces à leur opposer ; mais songe qu’ils sont puissants, qu’ils ont beaucoup de soldats etc… etc…

Le Dey – Et moi aussi j’ai des bras, des canons. « Et il a répété tous les lieux communs de maraboutisme qu’il emploie sans cesse : que Dieu l’aidera etc… etc…

Enfin tous les Grands se sont joints au Khaznedji, et sont parvenus à calmer ce sauvage.

A 1 heure et demie, un chaouch est venu de sa part m’annoncer que je pouvais rester dans ses états, et il est parti pour son jardin.

Quelques moment après, un deuxième chaouch du Khaznedji est venu me dire que ce ministre désirait avoir une entrevue avec moi à 4 heures.

Je me suis présenté chez le Khaznedji d’un air très froid ; il était au contraire extrêmement gai ; il m’a prié de ne plus penser à tout ce qui venait de se passer, en m’observant que le Dey, pendant le ramadan, avait un peu la tête chaude – Patron grande, in tiempo de ramadan tenir un poco la cabeza caliente. Je me sers des expressions du Khaznedji. -- ; mais que la France n’avait pas de meilleurs amis que les algériens, et qu’il me priait, au nom du Dey, de continuer à séjourner parmi eux.

J’ai répondu au Khaznedji que, comme homme, je n’oublierais jamais tous les témoignages de bienveillance qu’il m’avait prodigués, et que j’en conserverais une éternelle reconnaissance ; mais que comme agent du gouvernement français, je ne pouvais lui dissimuler toute l’indignation que je ressentais. « A-t-on pu oublier si tôt, ai-je dit ce que le Premier Consul mandait il y a 5 mois : qu’il n’entendait pas être assimilé aux petites puissances ; qu’il voulait qu’on respectât ses agents et le pavillon français, et qu’il enverrait quatre-vingt mille hommes contre vous pour venger la plus légère injure… ? Pense-t-on qu’il pourra souffrir l’idée de ce qui vient d’arriver ici ? Des bâtiments sont expédiés à Alger sur la parole que Votre Excellence a donnée qu’ils obtiendraient des blés, et l’on refuse aujourd’hui de les charger ! Le Premier Consul s’intéresse à la nation danoise, qui a rempli avec honneur tous ses engagements avec la Régence, et l’on va même jusqu’à rejeter sa médiation ! Sans m’entendre, sans explications, sans prétexte, on m’ordonne de sortir d’Alger, et l’on déclare la guerre à la France ! En la déclarant même, on viole un article précis des traités : on m’accorde 6 jours pour sortir du royaume, quand le traité que vient de signer le Dey porte expressément qu’en cas de rupture, nous aurons trois mois pour nous retirer en France !... Si j’en crois même ce qui m’est revenu (et je prie le Khaznedji de me le dire officiellement ici) le Dey, avec lequel j’aurais eu une conférence s’il n’était pas à son jardin ; a dit qu’il voulait avoir les présents de France dans 30 ou 40 jours… »

Le Khaznedji m’a répondu que le Dey, dans les explications qu’il a eues avec lui, avait dit en effet qu’il ne m’accordait pour les présents que 30 ou 40 jours. « Mais 40 ou 60, a ajouté ce ministre, qu’importe ? C’est la seule réponse que j’aie pu obtenir. Que, sur l’affaire de Danemark, il ferait son possible pour la terminer au gré du Premier Consul quand le Dey serait de retour ; qu’à l’égard des bâtiments qui se trouvent dans le port, il serait difficile, dans les circonstances, de leur obtenir un chargement ; qu’enfin il me priait de nouveau d’oublier tout ce qui venait de se passer, et que l’intention de tous les Grands de la Régence était de vivre en bonne harmonie avec le Premier Consul. Je vous rends, Citoyen Ministre, qu’une partie des détails de cette conférence qui a été très longue, et dans laquelle le premier ministre m’a prodigué des démonstrations extrêmes d’amitié. La nuit s’avance, et je désire que le capitaine du mystico l’Espérance, qui sera porteur de cette lettre, et auquel j’ordonne de prendre le premier port d’Europe, parte dans la matinée, parce que je crains la clôture du port.

Un bâtiment danois paraissait hier au soir ; on assure que c’est celui qui porte les tributs de l’année, qui n’est pas encore expirée.

Vous jugerez, Citoyen Ministre, qu’au milieu des embarras où je me trouve, il m’a été difficile de recueillir mes idées que je vous rends à la hâte. Je vous expédierai le duplicata de cette lettre par un bâtiment qui fera voile, assure-t-on, sous 4 à 5 jours, pour Marseille si le port ne se ferme pas, et je vous rendrai compte du résultat de l’affaire de Danemark, qui, je crois, s’arrangera. On avait d’abord attribué la déclaration de guerre contre la France à mon intervention dans cette affaire ; mais, comme je n’avais encore donné que des insinuations particulières, et qu’il parait que le Dey n’en a encore en ce moment aucune connaissance, qu’on est intéressé même à le lui cacher, il est certain qu’elle n’a eu pour motif que les retards apportés à la distribution des présents. Jusqu’à leur arrivée, le Dey et la plus grande partie des Grands du pays, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le marquer, se défieront des intentions de la France. Un autre motif a pu encore déterminer cette déclaration étrange. Depuis quelques mois on ne cesse de publier que l’Angleterre a vu avec inquiétude les projets de la France sur ce pays ; l’agent de Londres a même été jusqu’à dire que le Premier Consul avait fait à cet égard des ouvertures, mais que son gouvernement (pour me servir de ses expressions) avait jeté de ces bruits pour ne pas leur donner une certaine consistance. Mais, en résultat, l’acte étrange auquel on vient de se porter contre nous doit principalement être attribué à la stupide ignorance du Dey, et aura conseils de quelques fanatiques qui l’égarent. J’attendrai, avec bien de l’impatience vos ordres sur les derniers événements qui viennent de se passer, et je vous prie de croire que je ne manque ni du courage, ni de la mesure qui sont nécessaires dans les circonstances.

Je vous salue très respectueusement.

P. S. du 19 [9 janvier] – Le bâtiment qui a mouillé cette nuit dans le port a effectivement les tributs de Danemark. L’embarquement de M. Bille est déjà suspendu jusqu’au retour du Dey. L’agent danois offre 20 000 piastres, ou réclame un délai pour écrire à sa cour.

Nos navigateurs pourront être alarmés des événements qui viennent de se passer à Alger. Voici la copie de la lettre que j’adresse au commissaire des relations commerciales auquel cette dépêche doit être remise par le capitaine du mystico l’Espérance.

Par votre lettre du 2 frimaire [23 novembre 1802], vous me demandez des renseignements sur les nommés Jacques Weys, et Jean Dey, esclaves à Alger. Celui-ci est un des déserteurs d’Oran, et se trouve dans le cas de tous les autres que je réclame au nom du Premier Consul. Jacques Weys est déserteur, je pense, avec armes et bagages, d’un de nos régiments de cavalerie. Il a été pris sur un bâtiment génois ; il faisait partie de l’équipage comme matelot. L’article précis de nos traités le constitue de bonne prise. Il est esclave du Khaznedji.

Dubois Thainville.




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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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