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CADN 22PO/1/34




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LETTRE N° 2

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 8 VENTOSE AN XI

[27 FEVRIER 1803]

SUR L'ARRIVEE D'UNE DIVISION NAVALE FRANCAISE

DEVANT ALGER



N° 138

8 ventôse an XI [27 février 1803]

Citoyen Ministre,

Le lougre le Renard a été expédié le 6 [25] pour vous annoncer les dispositions pacifiques de la Régence. Il était instant de rassurer nos navigateurs, et ma lettre a été écrite à la hâte. Je m’empresse aujourd’hui de vous rendre le compte détaillé de mes négociations.

La division de nos forces navales, composée des frégates la Cornélie, le Rhin, et du lougre le Renard, aux ordres du capitaine Gourdon, fut aperçue à l’est d’Alger le 4 [23] à 3 heures de l’après midi ; elle ne put entrer dans la rade, et reprit le large. Le 5 [24], à la pointe du jour, je la distinguai à l’ouest, faisant voile vers Alger. Elle était à plus de trois lieues, lorsqu’elle tira un coup de canon pour m’appeler à bord. Je m’empressai de m’embarquer ; je l’atteignis au large à midi et demie. Le commandant Gourdon me remit votre lettre du 7 pluviôse [27 janvier] ; il fut convenu qu’il louvoierait dans la nuit, et qu’il se rapprocherait dans la matinée pour parlementer avec moi. La mesure d’arborer, dès la pointe du jour, le pavillon national sur ma maison de campagne si la paix était conservée, ou de l’abattre si la rupture avait lieu, devait diriger la manœuvre.

Je rentrai à Alger à 4 heures du soir. On avait publié de toutes parts que je ne reviendrais pas à terre, et que les deux frégates que j’avais abordées étaient l’avant-garde d’une flotte considérable.

Je fus reconduit jusqu’à ma maison par une foule immense qui m’attendait à la marine avec la plus vive inquiétude.

Je trouvai chez moi MM. Busnach et Bacri, livrés aux plus mortelles frayeurs. Ils me firent beaucoup de questions. Je me bornai à leur dire que cette division avait été expédiée pour me conduire en France avec toute ma famille. Je fis de nouvelles dispositions de départ.

Le 6 [25], je réclamai une audience du Dey. Je me rendis au palais à 9 heures. Je fus introduit de suite. Après les compliments d’usage :

« Le Dey : Que sont venus faire ici tes armements ?

Th : Ils ont été expédiés pour m’embarquer si tu persistes dans la résolution de rompre avec la France.

Le Dey : M’apportent-ils les présents que tu m’as promis ?

Th : Ils étaient disposés. Le Premier Consul te les offrait comme un gage de son amitié. Tu les as exigés impérieusement. Il les refuse aujourd’hui, parce qu’il n’est pas le tributaire d’Alger.

Le Dey, dans les plus violents accès de rage : Eh bien ! Sors de mes états avec tous les français.

Th : Tu es le maître dans ton pays : je m’embarquerai dans le jour.

Je lui pris la main, et je me disposai à sortir ; mais je fus retenu par M. Busnach, qui chercha à calmer le Dey. Ce prince rappela de nouveau très longuement les sacrifices qu’il prétend avoir faits pour la France, et la manière honorable avec laquelle il avait traité dernièrement l’envoyé du Premier Consul.

Th : Ecoute-moi un instant avec calme. Le Premier Consul en effet a été sensible à tes procédés ; il t’avait, en conséquence, destiné des présents. Mais, dès qu’il a su que tu voulais en conserver l’usage, et en faire une condition de la paix, cette prétention était trop injurieuse à sa puissance et à sa dignité pour qu’il dût y souscrire. Je te l’ai dit bien des fois : la France, gouvernée par le Premier Consul, n’est plus ce qu’elle était du temps des rois. Ses principes sont changés, et ses forces ont doublé. Le Premier Consul veut vivre en bonne harmonie avec toi, mais il ne redoute point la guerre…

Et moi aussi, reprit vivement le Dey, je veux vivre en paix avec Bonaparte, et, si, comme tu le dis, il nourrit des intentions pacifiques envers moi, laisse ici ta famille et les français ; rends-toi à Paris ; termine avec lui toutes nos affaires ; reviens ensuite ici avec les présents ; je ferai tirer le canon à ton retour ; nous serons plus amis que jamais, et j’enverrai à Bonaparte le double des présents qu’il m’aura faits.

Th : C’est le Premier Consul qui m’a envoyé ici : lui seul a le droit de quitter le poste où sa confiance m’a placé, et je ne puis cesser d’être son agent pour devenir le tien. Si tu me signifies de partir d’Alger, j’en sortirai avec ma famille et tous les français ; mais je ne te dissimulerai pas que je ne pourrai considérer cette mesure étrange que comme une déclaration formelle de guerre.

Le Dey : Tu as la tête bien dure… Eh bien ! Ecris au Premier Consul que je suis toujours son ami, et que j’espère qu’il ne me fera pas l’injure de me refuser des présents qu’il m’a promis.

Le chancelier Sielve : Le commissaire de France te l’a dit : le Premier Consul te les offrait d’amitié. Tu les as exigés par force : il ne veut plus les donner.

Le Dey : Je ne les veux obtenir aussi que de son amitié. Que le commissaire écrive (et s’adressant à moi en me prenant la main) Scrivir bueno, scrivir forte ». Il se lève et disparait.

J’omets beaucoup de sottises qu’il débita selon l’usage.

Je vous ai annoncé bien des fois, Citoyen Ministre, que le Dey était fou ; vous vous convaincrez par ces détails que sa démence est complète.

Je rentrai chez moi. MM. Busnach et Bacri m’y accompagnèrent. Je déclarai que je je n’étais point satisfait de ces explications, et qu’il m’était impossible de solliciter de nouveau l’envoi des présents, quand le Premier Consul avait pris la détermination, de n’en point donner.

Pendant ce temps, la division approchait d’Alger à pleines voiles pour prendre ma réponse. Tous les habitants étaient sur les terrasses, livrés aux plus mortelles inquiétudes, et je me disposais à me rendre à bord pour conférer avec le citoyen Gourdon, lorsqu’un chaouch vint réclamer mon drogman de la part du Dey. Ce prince entra dans de très grandes explications. Il lui dit que la France avait, de tous temps, fait des présents ici, qu’elle venait d’en envoyer aux régences de Tunis et de Tripoli ; ses tributaires, et que ce serait un déshonneur pour lui aux yeux de ses sujets d’en être privé ; qu’il était bien éloigné de les considérer comme tributs, puisqu’il en enverrait lui-même au Premier Consul et aux Grands de Paris. Il répéta au drogman que j’avais la tête un peu dure, mais il me fit pourtant la grâce de déclarer qu’il me considérait comme un homme d’honneur, et qu’il s’en rapportait entièrement à moi pour le soin de ses intérêts auprès du Premier Consul. Le drogman justifia la conduite du gouvernement et la mienne avec beaucoup d’intelligence et de courage. Il dit au Dey que les présents allaient partir de Paris, lorsque mon rapport sur les derniers événements était arrivé, et que sa conduite envers moi avait seule contribué au changement de disposition du Premier Consul. Le drogman saisit avec adresse cette occasion pour lui exposer les dangers de rompre avec une nation devenue très puissante, et qu’il ne fallait pas comparer aux espagnols. (Depuis la malheureuse expédition de l’Espagne, les algériens ont pour cette nation le plus profond mépris : ils appellent les espagnols des poules. Les fanatiques même, à la tête desquels il faut ranger le Dey, pensent que le succès de leur expédition est devenu impossible.)

Le Dey, selon le rapport du drogman, fut très doux, très liant même, et répéta qu’il s’en remettait entièrement à moi, et qu’il ne me reparlerait plus de cette affaire. Tant de bassesse ne peut se concevoir qu’à Alger.

Je renvoyai mon drogman chez le Dey ; je le chargeai de déclarer que le seul engagement que je pouvais prendre en ce moment était de vous écrire, et que je lui communiquerais votre réponse aussitôt qu’elle me serait parvenue.

J’envoyai sur le champ à bord le citoyen Ragueneau, mon secrétaire ; j’annonçai au capitaine Gourdon les dispositions amicales de la Régence, en ajoutant qu’il pouvait mouiller avec sûreté. Un peuple immense, rassemblé à Bab-el-Oued, à la marine et sur les terrasses, considérait, avec inquiétude, tous les mouvements de la division. La joie la plus vive succéda aux plus grandes terreurs quand on la vit jeter l’ancre sur la rade. Elle fut de suite saluée de 21 coups de canon. Le commandant descendit à terre avec quelques officiers ; il fut accueilli à la marine par le Vékilhardji d’une manière très distinguée, et il put remarquer en descendant chez moi, combien sa présence était agréable à tous les habitants de la ville ; elle ne l’a pas été moins à tous les européens, qui ont redouté, pendant deux jours, les fureurs d’une milice effrénée Ils se rendirent tous chez moi dans la soirée pour me féliciter de l’heureux changement qui venait de s’opérer.

Le 7 [26] j’ai vu le Khaznedji. J’ai réclamé, conformément à vos ordres, l’élargissement des esclaves français d’Oran. Ce ministre m’a dit que le moment n’était pas favorable à cette demande ; qu’il espérait que le Premier Consul reviendrait de la détermination qu’il avait prise de ne point envoyer de présents, et que, s’ils étaient expédiés, il prenait l’engagement de me rendre ces infortunés. Je ne me suis point contenté de ces assurances ; j’ai insisté, avec beaucoup de chaleur, sur leur restitution immédiate. Je lui ai dit que le Premier Consul n’entendait pas que le nom français retentît plus longtemps dans les bagnes d’Alger. Le Khaznedji m’a prié d’attendre au moins quelques moments, en m’observant qu’il serait très imprudent de parler de cette affaire au Dey dans une circonstance où il venait de faire de si grands sacrifices à son opinion et même à sa dignité ; il a pris l’engagement d’honneur de la traiter sérieusement dans quelques jours. Le Khaznedji est entré avec moi dans de longues explications sur le caractère du Dey ; il s’est même exprimé d’une manière très libre sur son compte. Il a blâmé, sans ménagement, les derniers actes de sa conduite envers moi ; il m’a prié d’assurer le Premier Consul que tous les Grands de la Régence éprouvaient pour lui beaucoup de vénération, et qu’ils désiraient que les liens d’amitié qui unissent depuis si longtemps les deux nations devinssent plus étroits que jamais. Notre entretien a été très long. A la fin, il m’a fait le reproche amical de n’avoir point conduit chez lui le commandant. Il a voulu le voir : il l’a envoyé chercher ; il l’a reçu avec la plus grande distinction.

J’oubliais de vous dire, Citoyen Ministre, que, dans l’entretien que j’ai eu avec le Dey, ce prince s’est plaint des retards qu’éprouvait le remboursement des juifs ; qu’il m’a répété que la plus grande partie des sommes qui leur étaient dues par le gouvernement français appartenait à la Régence, et qu’il m’engageait à vous écrire de nouveau à ce sujet d’une manière très instante. MM. Busnach et Bacri de leur côté m’ont dit que leurs parents avaient reçu un fort acompte ; mais qu’il avait été payé en effets qui perdaient plus de moitié ; qu’ils étaient disposés à les rendre au gouvernement ; mais qu’à la réception des nouvelles d’Alger, ils avaient été tellement pressés par leurs créanciers, qu’ils avaient été obligés d’en faire usage. MM. Busnach et Bacri m’ont également prié de vous recommander leurs intérêts à cet égard. Depuis quelques temps, ils s’étaient un peu éloignés de moi ; ils s’en sont rapprochés, et sont redevenus plus souples et plus rampants. Je suis entré avec eux dans de nouvelles explications sur leur système d’envahissement du commerce de l’Afrique ; je leur ai déclaré que je ne souffrirais pas que les portes de la Barbarie fussent fermées aux français et que j’attaquerais ouvertement leur puissance, devenue insupportable, s’ils ne devenaient pas moins entreprenants. Je leur ai surtout bien signifié que j’entendais que mes relations avec les Grands de la Régence s’établissent d’une manière plus directe et plus intime, et que l’agent d’un gouvernement puissant n’avait point besoin de protecteurs.

Ce matin, j’ai su que M. Busnach a eu, de la part du premier ministre, une longue conférence avec l’agent d’Espagne sur l’affaire des esclaves d’Oran ; que celui-ci a répondu qu’il avait écrit à sa cour par le dernier courrier et qu’il attendait ses ordres sous 8 à 10 jours. J’enverrai, dans quelques heures, mon drogman chez le Khaznedji pour insister encore sur cette déplorable affaire, et j’aurais l’honneur de vous rendre compte du résultat de cette nouvelle démarche, si je suis encore à temps avant le départ de la division, qui fera voile dans le jour.

Il ne m’appartient point de juger si le gouvernement, quelque soumise que soit la conduite du Dey, doit lui envoyer des présents. Sans doute le refus du Premier Consul à cet égard ne déterminerait pas ce prince à nous déclarer sérieusement la guerre, parce qu’il recevra toujours à temps des conseils salutaires. Mais je ne dois pas dissimuler au ministre qu’il faudra s’attendre à tous les genres de tracasseries de sa part. C’est aujourd’hui pour lui une affaire d’amour propre plutôt que d’intérêt, et le refus qu’il éprouverait lui serait nécessairement très sensible. Quelque soit la détermination du Premier Consul, je vous prie de me la faire connaitre le plutôt possible, afin de faire cesser toute espèce d’incertitude à cet égard.

J’ose vous rappeler ma reconnaissance en faveur de mon jeune adjudant. Le citoyen Ragueneau a du courage, des talents et du zèle ; il appartient à une famille honnête, et sans doute il justifierait la confiance que vous daigneriez lui accorder.

Veuillez bien agréer, Citoyen Ministre, l’assurance de mon très profond respect.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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