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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 29 VENTOSE AN XI

[20 MARS 1803]

SUR DIFFERENTS SUJETS



N° 139

29 ventôse an XI [20 mars 1803]

Citoyen Ministre,

Par ma lettre du 6 ventôse [25 février], expédiée sur le lougre le Renard, je vous annonçais les dispositions amicales de cette Régence. Par celle du 8 [27], partie par la frégate la Cornélie, je vous rendais le compte circonstancié de ma bien pénible négociation. La frégate la Revanche, partie de Brest pour se joindre à la division partie le 10 [1er mars], vient de paraître devant Alger. Elle attend mes lettres à la voile : je vous écris à la hâte.

Même état de choses ici. Quoique j’ai bien positivement signifié qu’on ne devait point attendre de présents, on conserve néanmoins l’espérance que le Premier Consul reviendra de la détermination qu’il a prise à cet égard, et l’on persiste à assurer que la Régence lui en enverra de magnifiques.

Depuis le départ de la division, j’ai été entièrement occupé de l’affaire des esclaves d’Oran, que j’ai réclamés au nom du Premier Consul. J’ai eu à cet égard, dans deux audiences avec le Khaznedji, des explications très vives. J’ai rappelé que, dans tous les pays où la France avait porté ses armes victorieuses, à Gênes, à Malte, dans les îles vénitiennes, elle avait rendu la liberté à tous les esclaves barbaresques. Je suis revenu, avec beaucoup de chaleur, sur la restitution du brick et des 180 algériens tombés en notre pouvoir, que la Régence devait à la générosité française. Enfin j’ai signifié, sans ménagement, les intentions bien prononcées du Premier Consul de ne laisser aucun français dans les bagnes d’Alger.

L’agent d’Espagne a été appelé. Il a été fortement attaqué. Il a répondu qu’il n’avait aucun ordre sur cette affaire, et qu’il en avait référé à sa cour, dont il attendait les réponses.

J’ai insisté de nouveau ; le premier ministre s’est joint à moi. Le Dey s’obstine à considérer ces malheureux comme espagnols. Il refuse irrévocablement de les rendre au Premier Consul.

Vous connaissez assez, Citoyen Ministre, tous les détails de la déplorable affaire des esclaves d’Oran pour que je doive encore y revenir. La cour de Madrid, pressée, depuis 18 ou 20 ans, de les racheter, refusera sans cesse d’acquitter les engagements solennels qu’elle a contactés à cet égard, et des négociations amicales ne détermineront jamais la Régence à les rendre sans rançon. Mais le Premier Consul a daigné s’intéresser au sort des esclaves d’Oran, et sans doute il ne souffrira pas que des français, qui ont trop expiés leurs fautes par 20 ans du plus horrible esclavage, soient condamnés à mourir dans les fers. Je suis parvenu, avec beaucoup de peine, à me procurer l’état nominatif de ces infortunés et des lieux où ils sont nés. J’aurai, dans quelques jours, celui des esclaves de la république italienne, du Piémont, de l’île d’Elbe et de tous les pays conquis. Je vous adresserai le tout par le courrier d’Espagne avec les renseignements convenables.

Jamais le sort des esclaves n’a été plus malheureux : depuis 72 heures, le Dey a campé à Bab el Oued ; il ne leur laisse pas un moment de relâche. L’aspect de ces infortunés fait frémir. Il les fait travailler jour et nuit dans la saison la plus rigoureuse. Tous les habitants du pays, tous les grands mêmes de la Régence sont révoltés d’une pareille conduite.

Je viens de recevoir des lettres du commissaire Devoize. Il me mande que, malgré les ordres qu’il a reçus de vous, il n’a pu parvenir à déterminer le Dey de Tunis à rendre les 7 français de l’île de Corse qu’il a vendus aux algériens.

Le 12 de ce mois [3 mars], un bateau espagnol venant d’Alicante entra dans ce port. Les juifs, pour le compte desquels il avait été expédié à l’effet de porter des lettres de leurs parents de Paris relativement à nos derniers démêlés, s’empressèrent de publier qu’une nouvelle guerre entre la France et l’Angleterre n’était plus problématique. Quoiqu’on fut bien éloigné d’être persuadé de ce qu’on annonçait avec tant d’assurance, cette nouvelle néanmoins fit une assez grande impression, et releva les espérances de ceux qui croient que la France, en guerre avec l’Angleterre, ne pouvait soutenir ici le ton que sa puissance l’autorise à prendre. Mais ces bruits furent bientôt détruits par l’arrivée du brick courrier qui n’apporta que des nouvelles pacifiques.

Le 13 [4 mars], une des femmes du Dey accoucha d’un enfant mâle. Cet événement qui n’en fut jamais un pour les algériens, puisque les enfants des princes ne peuvent être appelés à aucune dignité de l’état, fut annoncé, pendant toute la journée, par des salves d’artillerie ; les soldats reçurent une augmentation de paie, et les prisons furent ouvertes aux voleurs mêmes et aux assassins.

Depuis le règne de Mustapha, le plus petit événement ici est devenu un prétexte d’avanie pour les agents des différentes nations. Le Dey, un des Grands mêmes de la Régence se marie-t-il, a-t-il un enfant, ou le fait circoncire ? Il faut, en lui portant des félicitations, déposer servilement à ses pieds des présents.

Dernièrement le Dey fit donner la circoncision à un de ses enfants. C’est une très grande cérémonie parmi les musulmans. M. O’Brien, agent d’Amérique, fut un des premiers qui se présenta pour le féliciter. « Les vœux d’un infidèle comme toi, lui dit le Dey, sont des injures quand ils ne sont pas accompagnés par des présents. »

Le 14 [5 mars], les juifs vinrent me dire qu’ayant ici la préséance sur les autres agents, il convenait que j’allasse le premier rendre mes devoirs au Dey ; ils ne manquèrent pas de m’indiquer les moyens qu’il fallait employer pour les lui rendre agréables. Je répondis que personne plus que moi ne prenait part à l’heureux événement qui arrivait au prince, mais qu’il n’exigerait sans doute pas que j’achetasse, par une libéralité contraire aux principes de mon gouvernement, le plaisir que j’aurais à le saluer dans cette circonstance.

Les différents agents, se rappelant la réception faite à M. O’Brien, ne s’empressaient pas d’aller complimenter le Dey. Mais le 16 [7 mars], le Dey fit demander à quelques-uns d’entre eux s’ils n’avaient pas entendu le canon qu’il avait fait tirer les jours précédents. Et le lendemain les agents d’Espagne, de Danemark, de Suède et d’Amérique s’empressèrent de lui envoyer des présents magnifiques.

Nous avons éprouvé, dans la nuit du 14 au 15 [5 au 6 mars], un ouragan affreux. Une polacre algérienne et 3 barques canonnières ont été jetées à la côte. On a été obligé de couper les mats d’un chébec, et tous les armements ont beaucoup souffert. Le Dey a passé la nuit du 15 au 16 [6 au 7 mars] à la marine ; il a fait distribuer un grand nombre de coups de bâton et de sequins.

Depuis 3 jours, on travaille, avec beaucoup d’activité à la réparation des corsaires. 7 à 8, dit-on, sortiront incessamment.

Agréez, etc…

P. S. – Les juifs sont chez moi ; ils me prient d’ouvrir cette lettre pour vous mander que le Dey ne refuse, en ce moment, de rendre les esclaves d’Oran, que parce que la détermination du Premier Consul à l’égard des présents lui est très sensible ; mais que ce prince accorderait tout ce qui lui serait demandé si les présents lui étaient envoyés. Les juifs mêmes ajoutent que, dans ce cas, ils se chargent personnellement de me rendre les esclaves d’Oran. J’écris sous leur dictée ; je n’oserais me rendre garant de l’exécution de leurs promesses. Je ne dois pourtant pas vous dissimuler, Citoyen Ministre, qu’autant j’ai été opposé à l’expédition des présents lorsque le Dey les a exigés impérativement, autant je désirerais que leur envoi pût s’accorder avec la dignité du Premier Consul, lorsque le Dey ne les considère plus que comme une faveur. MM. Busnach et Bacri me prient encore de vous rappeler leurs intérêts. Ils me reprochent mêmes de ne vous les avoir pas recommandés avec assez de chaleur. Je leur réponds qu’ils ne doivent attribuer les embarras dans lesquels ils disent que leurs frères se trouvent à Paris qu’aux extravagances du Dey, et que ce prince a suffisamment pris soin de détruire tout l’intérêt que vous avez daigné prendre à ce qui les concerne.

Hier, en me rendant à bord, je vis le Vekilhandji. J’eus secrètement, en présence du chancelier Sielve, une très longue conférence avec lui. Il se livra à nous avec beaucoup d’abandon ; il parla très amèrement de la conduite des juifs ; il s’étendit très longuement sur le système étrange d’Alger. Ce ministre qui, comme je vous l’ai plusieurs fois marqué, s’est toujours montré l’ennemi de la France, parait, depuis quelque temps, vouloir se rapprocher de moi. Je me gardai bien de m’ouvrir entièrement à lui. Je lui répondis que je n’ignorais pas qu’il avait le jugement sain et la tête bonne, mais qu’il me permettrait de lui dire qu’il s’était quelquefois égaré. « Ne parlons plus des événements passés, me dit-il, l’avenir te prouvera peut-être que tu ne t’es pas trompé sur mon compte. » J’entrai ensuite, avec ménagement, dans de très longs détails sur la situation de son pays. Il convint de toutes les vérités que je lui exprimais en m’assurant qu’il était impossible que le système ne changeât pas même dans très peu de temps.

La frégate, par un signal convenu, me réclame mes paquets : je les expédie.

Dubois Thainville.




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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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