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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD




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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

SUR SON ARRIVEE A ALGER

ET SUR SES ENNUIS FINANCIERS

EN DATE DU

1ER THERMIDOR AN VIII

[20 JUILLET 1800]



N° 39.

Alger, le 1er thermidor an VIII [20 juillet 1800].

Au citoyen Talleyrand, ministre des Relations extérieures.

Citoyen ministre,

J’ai mouillé dans le port d’Alger, le 24 messidor [13 juillet]. Vous jugerez, par le journal de mer route ci-joint, des contrariétés que j’ai éprouvées, de tous les dangers que j’ai courus.

Mon âme a été douloureusement affectée à l’aspect de tous les Français souffrants qui se sont pressés sur mes pas : « Vous êtes notre libérateurs, se sont-ils écriés, que de grâces ne devons-nous pas au gouvernement paternel qui a bien voulu s’occuper de nous.

Le 25, j’ai reçu la visite des consuls des différentes nations, qui m’ont offert tous leurs bons offices avec beaucoup d’empressement.

Le même jour, j’ai reçu les lettres les plus touchantes des malheureux corfiottes et des esclaves d’Oran.

Le gouvernement d’Alger a paru voir mon arrivée avec plaisir ; je dois juger par les égards qui me sont prodigués de la part même des gens du pays que l’attachement pour les Français n’est pas anéanti dans le cœur des musulmans.

Le 26, j’eus une longue conférence avec MM. Busnach et Bacri ; ils sont ici très puissants ; Busnach surtout est en grande faveur. Je dus leur dire que c’était sur l’assurance qu’ils avaient donné des bonnes dispositions du Dey que le gouvernement français s’était déterminé à m’envoyer à Alger. J’établis ensuite avec circonspection les bases sur lesquelles j’étais autorisé à traiter :ils n’élevèrent aucune difficulté ; mais ils m’observèrent qu’il serait difficile de conduire le Dey à un arrangement sans faire des sacrifices : il n’est plus question de 6 millions, ils ne me parlèrent que de deux cents mille piastres fortes. Je dus répondre que le gouvernement français n’entendait s’assujettir à aucune redevance, et qu’il ne m’avait point envoyé ici pour acheter la paix.

Le 27 à 9 heures du matin j’eus une audience du Dey. Après les compliments d’usage, je lui présentai la lettre du premier Consul : il se la fît interpréter et parut en être flatté.

Mais les conseillers avaient monté les ressorts de la machine dans le sens qu’on voulait qu’elle aille.

Le Dey s’étendit d’abord longuement sur l’invasion d’Egypte.

Je lui répondis que le gouvernement français n’avait eu pour but dans cette expédition, que d’atteindre les anglais, ses ennemis comme les nôtres, qu’il n’entra jamais dans la pensée de l’empereur de s’emparer d’aucune possession musulmane, et que nos adversaires seuls, jaloux de la vieille amitié qui nous lie, avaient pu nous prêter des intentions qui ne furent jamais les nôtres puisqu’aussitôt qu’il a été possible de s’entendre, nous nous sommes empressés de remettre entre les mains du grand Seigneur que nous étions les maîtres de garder.

« Pourquoi, répartit le Dey avec humeur, n’en êtes-vous pas encore sortis, et continuez-vous à exercer des hostilités envers l’armée du grand Vizir. »

Il me fut aisé de rejeter la cause de la dernière affaire sur les Anglais, qui par le refus de satisfaire la convention, s’étaient opposés au départ des Français et les avaient forcés de reprendre leurs anciennes possessions. La preuve de notre bonne foi, ai-je ajouté, et de notre désir d’abandonner l’Egypte, c’est que nous avions déjà évacué le Caire et ses environs. La preuve que nous ne voulions pas la conserver, quoique nous en fussions les maîtres, c’est que nous l’avons repris quand les Anglais se sont opposés à notre sortie.

Le Dey réclama fortement les sommes dues à ses sujets. Je l’assurai qu’une fois les situations politiques et commerciales rétablies entre nous, le premier soin du gouvernement français serait de fixer des époques auxquelles les paiements interrompus par la rupture seraient assurés d’une manière irrévocable. M. Busnach, présent, répondit qu’il acceptait cet arrangement, et qu’il comptait à cet égard sur toute la loyauté du gouvernement français.

Enfin Mustapha, prenant un air plus riant, marchanda la paix avec moi : il me demanda sans pudeur quelle somme le gouvernement français m’avait chargé de lui offrir.

Je répondis le plus évasivement possible, en l’assurant que le gouvernement saurait reconnaitre à la paix les bonnes dispositions que je me plaisais à remarquer en lui.

Il faut avoir vécu avec les turcs pour pouvoir s’en former une idée juste. C’est une vérité qu’on ne peut trop répéter au gouvernement : il existe même parmi eux, selon les contrées, des nuances infiniment différentes. Les Ottomans du Bosphore ne ressemblent point à ceux qui habitent les bords du Nil, et l’égyptien diffère essentiellement des algériens. J’ai négocié avec les Beys d’Egypte et je m’étais imaginé que rien ne surpassait leur barbarie. En comparaison de ceux-ci Mourah et Ibrahim étaient des hommes civilisés. Les formes les plus âpres, l’ignorance la plus profonde, l’avarice la plus honteuse, avilissent le fougueux Mustapha que vous avez si bien dépeint dans votre lettre du 9 vendémiaire an VII [30 septembre 1798]. Il fallut réussir à se faire entendre au milieu de la cohue qui nous environnait, et je pris congé du Dey en lui réitérant toutes les assurances d’amitié de la part du premier Consul. Mustapha me dit cependant quelques choses obligeantes, et l’on m’assura que je devais être satisfait, car il est ordinairement assez avare de politesse.

En sortant de son appartement, je fus invité par plusieurs Grands à prendre du café. Ils m’accueillirent avec beaucoup d’amitié.

Je me présentai le même jour chez le Kasnaji (ministre des finances). Il est notre ami le plus zélé : avec le Vekhilhandji (ministre de la marine), il est le plus grand ennezmi des français ; avec l’Aga, chef des troupes, je n’en tirerai rien.

Il me fut aisé de me convaincre par tous les égards qu’ils me prodiguèrent que ma présence était agréable à Alger, et la réputation, qui m’a précédé de connaître et d’aimer les musulmans, me servira, j’espère, beaucoup.

Les français, depuis la rupture, n’avait pu porter aucuns signes distinctifs : la cocarde même avait été foulée aux pieds : je me présentai partout en uniforme et avec la cocarde nationale, et l’on m’assura même que ma personne était sacrée et qu’on punissait même sévèrement tout individu qui m’insulterait.

L’intérêt personnel des négociants Bacri m’est garant dans les circonstances de leur sincérité, et je dois déclarer qu’ils me servent avec beaucoup de zèle ; je n’aurai cependant que la mesure convenable de confiance, et je serai sans cesse en garde contre des genres d’intrigues qui m’environnent.

Le 29, je revis MM. Busnach et Bacri : ils ne [ ?] et me paraissent toujours satisfait de l’état des choses mais les dernières affaires d’Egypte et l’avidité du Dey me contrarieront beaucoup. M. Busnach revient de nouveau sur la nécessité de faire des sacrifices, qu’il regarde comme susceptible d’être infiniment réduits : je persistai à repousser toute idée de redevance, indigne du gouvernement français, impolitique, dangereuse parce qu’elle confortait un principe d’avarice qui pouvait être renouvelée au seul caprice. « Eh bien me dit M. Busnach il est un moyen d’éviter ce danger. Nous présenterons la somme qui sera convenu, comme un acte de reconnaissance de notre part envers le Dey, qui, par la paix, nous fait recouvrer sur tous considération, nous ferons l’avance de la somme donnez-nous en seulement l’autorisation au nom du gouvernement français, et demain le canon du fort annoncera la paix.

Cette proposition, je vous l’avouerai, citoyen Ministre, a été séduisante pour moi, et me met dans la plus grande perplexité ; en attendant votre réponse, je donne le temps à l’intrigue d’entraver l’affaire, et je laisse échapper une occasion favorable en acceptant la proposition de Busnach ; j’emploie des moyens contraires à vos instructions et je dirai même opposés à mon opinion personnelle. Direction prompte, je vous prie, sur cet objet.

J’insiste de la manière la plus forte sur la délivrance des 250 militaires provenant de la garnison de Corfou, réclamés de nouveau par un firman de la Porte. J’espère vous annoncer prochainement ce premier succès.

Je n’ose vous promettre la liberté si prochaine des esclaves d’Oran ; j’éprouverai sur cet objet les plus grandes difficultés.

Les dernières ressources du citoyen Moltedo ont été, ainsi que je vous l’ai marqué plusieurs fois, épuisées le 1er prairial dernier [21 mai 1800]. Il a été réduit à la nécessité de s’adresser au gouvernement d’Alger qui lui a prêté 2 000 piastres fortes. Cette somme ne nous conduira que jusqu’au 10 de ce mois [30 mai], et mes embarras vont devenir extrêmes à cette époque, si, par le courrier que nous attendons à tous les instants, le service du trimestre courant n’a pas assuré par les ministres de la Guerre et de la Marine. Quelle idée la Régence d’Alger va-t-elle prendre de ma mission si je suis obligé de réclamer d’elle de nouveaux secours ? Quels moyens de rétablir notre considération perdue, de relever le crédit national anéanti, de réparer tant de maux si, dès l’instant de mon arrivée à Alger, je dévoile le secret de ma détresse ?

J’éviterai le danger de compromettre ma considération auprès de la Régence, en sollicitant l’emprunt de nouvelles sommes ; mais je vous avoue que je suis extrêmement embarrassé sur les moyens de m’en procurer.

Vous recevrez par le prochain ordinaire les états de situation de toutes les parties de service, avec l’indication des traites non payées que vous m’avez demandée par votre lettre du 21 prairial [10 juin]. J’y joindrai par aperçu les états des fonds qui sont indispensables pour chaque trimestre.

Le sacrifice nécessaire de mon portefeuille m’ayant privé de beaucoup de lois et de règlements que je m’étais procurés, je vous prie de m’envoyer sans délai tous ceux qui me sont nécessaires dans l’exercice de mes fonctions.

Le courrier va partir, et je suis obligé de remettre beaucoup de détails à l’ordinaire prochain.

Salut et respect.

Signé : Dubois Thainville.




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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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