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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 2 THERMIDOR AN XII

[21 JUILLET 1804]

SUR L'ATTAQUE DE CONSTANTINE

PAR

LE REBELLE DE GIGERI



N° 179

Le 2 thermidor an XII [21 juillet 1804]

Monseigneur,

Par mes dépêches des 5 et 21 messidor [24 juin et 10 juillet] N° 172 et 177, j’ai eu l’honneur de vous rendre compte de la sortie d’un pirate du port de Gigeri, qui s’est emparé à La Calle de six de nos bateaux corailleurs de l’île d’Elbe, et de sa marche contre la ville de Constantine avec 60 ou 80 mille kbâïls. Au milieu d’un déluge de sottises et de contes populaires, plus absurdes les uns que les autres, il m’a été difficile, parmi des barbares et des fanatiques, de saisir sur cet événement étrange la vérité, que la politique de la Régence cherche encore à obscurcir. Voici les bruits les plus accrédités sur le compte du marabout de Gigeri.

Il s’appelle Khadji Mouhammed Ben Lahreuch. Il est marocain. Il a une tête ardente, farcie de tous les contes miraculeux des arabes. Il parait avoir du courage et beaucoup de ressources dans l’imagination. Il est jeune et se fait appeler Chérif. Il a été, dit-on en Egypte, à la tête de plusieurs hordes du désert, qui ont beaucoup inquiété notre armée. Les anglais parvinrent à gagner cet imposteur, qui eut plusieurs conférences avec les chefs de leur armée. De retour dans sa patrie, on ne sait comment, il y fit toutes sortes de jongleries, qui déplurent à l’empereur du Maroc, qui le chassa de ses états. Il est, dit-on, venu à Alger, où il est resté quelque temps. Pendant son séjour, il crut remarquer beaucoup de mécontentement parmi le peuple, et peu de moyens dans le gouvernement pour réprimer un mouvement qui serait combiné pour l’anéantir. Rempli de cette idée, il sortit d’Alger pour aller s’établir dans les montagnes de Gigeri avec ce qu’il appelle sa famille, composée de plusieurs femmes et de quelques domestiques. Les kbâïls indépendants et très nombreux qui habitent les montagnes sont de véritables sauvages : il est difficile de se faire une idée de leur ignorance et de leur fanatisme contre toute autre espèce d’hommes qu’eux, mais surtout contre les algériens, qui les dépouillent et les massacrent partout où ils peuvent les saisir. Le marabout, accoutumé à vivre parmi de pareils hommes, a gagné peu à peu leur confiance, et, quand il s’est vu un nombre suffisant de partisans qu’il s’est, dit-on, attachés par la distribution de quelques sommes d’argent, il s’est annoncé comme un envoyé du ciel. Il s’est soumis à une vie très austère ; il a dit aux kbâïls que Dieu était mécontent de leur conduite ; que leur vie sauvage et leurs brigandages provoqueraient la colère du ciel, s’ils ne s’empressaient d’écouter la voix d’un dieu de bonté qui leur parlait par son organe. Pour subjuguer entièrement ces malheureux, il a fallu employer la grande ressource des miracles, et ce que nous appelons des compères ont admirablement servi l’imposteur.

Les premières opérations de cette mission divine devaient naturellement se diriger contre les chrétiens. Mais les anglais, dit le marabout, ont délivré la terre sainte de ceux qui l’avait envahie, et Dieu m’a commandé de les bien traiter. En conséquence, il fait jurer à ses complices de respecter, de secourir même les anglais partout où ils les rencontreront. Un bateau est armé à Gigeri. Le marabout et 60 brigands descendent des montagnes et s’y précipitent. L’inspiré s’aperçoit que les kbâïls sont armés de fusils et de pistolets. Il a le projet d’attaquer de malheureux pêcheurs sans défense, et il fait laisser à terre toutes les armes, en assurant que celles de leurs ennemis ne prendront pas feu à son aspect, et que la poudre et les balles tourneront en eau ; il permet seulement à ses complices de conserver leurs yatagans. Ces forbans tombent à La Calle sur six de nos bateaux corailleurs, massacrent plusieurs hommes, s’emparent de leurs effets et des gondoles, et traînent en esclavages 54 français dans leurs montagnes.

Le succès de cette première expédition ne pouvait manquer de donner beaucoup de crédit à l’imposteur : tous les kbâïls des montagnes voisines de celle où il s’est établi viennent se jeter à ses pieds, le reconnaissent pour leur prince, et se rangent sous ses bannières. C’est alors qu’il ne dissimule plus ses projets : il leur dit que ces contrées leur appartiennent, que c’est contre la volonté de Dieu que des étrangers s’en sont emparés, et qu’il est envoyé pour les en chasser, et pour les rendre à leurs possesseurs légitimes. En conséquence, il leur propose de marcher sur Constantine, et de s’en emparer. Ceux qui ne sont point armés lui demandent des fusils ; il leur répète que les armes et les canons de leurs ennemis ne prendront point feu, et que des cannes et des bâtons leur suffisent. 60 ou 80 mille de ces malheureux suivent le marabout avec quelques figues dans leurs burnous ; ils ravagent tout ce qui se trouve sur leur passage, et environnent dans une nuit la ville de Constantine, qu’ils somment de se rendre Le Bey et le calife étaient absents avec leurs camps. Les habitants, fatigués des exactions qu’on exerce depuis quelque temps sur eux, veulent ouvrir leurs portes. Un ancien caïd, ami du Bey, se met à leur tête ; il leur promet, en présence du mufti et du cadi, une immunité de tributs. Les habitants s’arment et se rangent sous ses ordres ; ils font une sortie contre les rebelles, en foudroient 7 à 800 avec des canons chargés à mitraille. Le marabout lui-même est grièvement blessé, et les kbâïls se retirent en désordre dans les montagnes voisines. Quelques moments après, ils y sont attaqués par le Bey de Constantine, qui en tue 1 700 ou 1 800, et leur prend une grande quantité de fusils.

Si l’expédition de Constantine eût réussi, l’armée rebelle se serait emparée des canons et de toutes les armes ; les habitants de la province se seraient infailliblement joints au marabout, et sans doute il fût devenu très difficile d’arrêter ses progrès.

Mais les embarras de l’imposteur vont devenir extrêmes, et son rôle difficile à soutenir : les kbâïls se plaignent qu’il les a trompés, lui redemandent leurs parents ; et, ne pouvant, bien entendu, les ressusciter, ils veulent le massacrer. Heureusement pour lui, le fanatisme est fertile en expédients : il leur dit qu’ils ne doivent attribuer qu’à leurs crimes les désastres qu’ils viennent d’éprouver, et que leurs brigandages ont attiré sur eux la colère divine. Mais toi, reprennent-ils, qui t’es annoncé comme invulnérable, n’as-tu pas été atteint de plusieurs balles ?

Ah ! répond-il, Dieu m’a puni moi-même pour avoir participé à vos brigandages en ne les réprimant pas…., et il se précipite à genoux pour implorer la clémence du ciel. C’est par ces moyens qu’il est parvenu à se conserver encore des partisans, qui se sont réfugiés avec lui dans les montagnes de Gigeri. On assure qu’en ce moment ils menacent Bougie, où la Régence vient d’envoyer, en toute diligence, des munitions de guerre.

Dans un débordement d’absurdités qui se répandent chaque jour, tels sont , Monseigneur, les bruits le plus généralement accrédités sur un événement qui continue à donner ici beaucoup d’inquiétude.

Mais ce qui excitera votre surprise, et en même temps toute votre pitié pour de pareilles sottises, c’est l’opinion qui se répand assez généralement ici depuis 7 à 8 jours, que les français sont à la tête de ce mouvement. On pousse même le délire jusqu’à publier qu’un des frères de l’empereur est au milieu des montagnes de Gigeri avec le marabout. En vain on a observé que ce rebelle a déclaré qu’il ne respecterait que les anglais, qu’il avait saisi à La Calle 54 français, et qu’il en avait massacré plusieurs.

L’ignorance et le fanatisme répondent que ce n’est qu’une ruse imaginée pour en imposer davantage sur ceux qui la dirigent ; que les bateaux avaient été envoyés à dessin à La Calle ; qu’ils étaient chargés d’argent et d’hommes destinés à seconder les opérations du marabout. J’ai même été instruit, il y a 3 jours, que le Vékilhandjï (ministre de la marine) avait publiquement parlé dans ce sens, et qu’il n’avait point dissimulé les dangers auxquels j’étais exposé. Hier je reçus plusieurs lettres et avis qui m’annonçaient que je devais être arrêté et chargé de chaînes.

J’ai mandé mon drogman. Je lui ai dit que, tant que j’avais jugé comme populaires les bruits qui se répandaient, j’avais dû n’y donner aucune attention ; mais que je devais être étrangement surpris qu’un ministre de la Régence, qui me devait quelque reconnaissance, et qui paraissait s’être sincèrement rapproché de moi, fût le premier à propager de pareilles absurdités. J’ai ajouté que je regardais ces bruits comme injurieux à la majesté de l’empereur, offensants pour la nation puissante qu’il gouvernait, et que j’allais m’empresser d’en rendre compte au gouvernement, qui sans doute en exigerait satisfaction.

Je me suis borné à ordonner au drogman de se présenter à la Régence, et de réclamer les 54 français saisi par le forban de Gigeri. Le premier ministre me fait dire en ce moment qu’il désire autant que moi, et qu’il espère pouvoir me les rendre incessamment. Deux de ces hommes ont été tués dans l’affaire de Constantine, deux se sont faits musulmans, et les autres suivent le marabout dans ses expéditions.

Le courrier d’Espagne va mettre à la voile, et je m’empresse de fermer mes plis.

Ci-joint l’extrait d’une lettre du 18 messidor [7 juillet] que je viens de recevoir de M. Léon, sous-commissaire à Bône.

Daignez agréer, Monseigneur, l’hommage de mon profond respect, et l’assurance de mon dévouement sans bornes pour les intérêts de l’empire.

Dubois Thainville.

Extrait d’une lettre de M. Léon, sous-commissaire à Bône, à M. Dubois Thainville du 18 messidor an XII [7 juillet 1804].

Nous avons été ces jours derniers dans de grandes inquiétudes. Le marabout s’est présenté devant Constantine, on dit avec 100 mille kbâïls, qui ont ravagé et dévasté tout. L’absence du Bey et du calife avait enhardi les rebelles. Le caïd Dar Ben Labiad, ami du Bey, a engagé les habitants à faire une sortie contre l’ennemi. L’action, dit-on, a été des plus vives : les kbâïls ont perdu, dans différentes affaires au-delà de 2 000 hommes, et deux pièces de canon prises à Gigeri. La ville de Bône a été menacée pendant plusieurs jours ; tous les environs ont été saccagés. Ce qui augmentait notre crainte, c’est que la garnison turque, au lieu de se disposer à défendre la ville, avait formé le projet de se révolter, de piller les maisons, et de s’enfuir par mer. Heureusement ce projet a été découvert à temps. Depuis que le Bey a paru, les kbâïls commencent à se retirer dans les montagnes. Nous attendons un camp.

Je vous ai donné avis, dans le temps, de la présence d’un corsaire anglais armé à Malte, qui a mis à contribution plusieurs de nos corailleurs. Vous l’avez dépeint à la Régence comme un forban, et vous avez dit la vérité. J’avais écrit, par toutes les voies, au citoyen Devoize pour l’instruire que ce corsaire, composé d’un ramas d’hommes de toutes les nations, avait précisément armé dans l’intention d’inquiéter nos pécheurs. Je priais le citoyen Devoize d’envoyer à sa recherche un de nos armements s’il en paraissait sur son échelle. Un corsaire de la république italienne se trouvait heureusement à Tunis ; il a couru sur l’anglais, s’en est emparé, et l’a conduit à Bizerte. M. Scudero, faisant les fonctions de consul anglais s’y trouvait embarqué avec un nommé Paduani, propriétaire de six gondoles armées à l’île d’Elbe. J’ignore s’ils auront été relâchés.

La prise du corsaire anglais, et la présence des armements algériens, que nous devons à notre pressante sollicitude, ont beaucoup rassuré nos corailleurs.

Pour extrait. Etc…

(Nota. Pareil extrait a été envoyé à l’agence des Relations extérieures sous la date du 1er thermidor [20 juillet].




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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