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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD




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PROCES-VERBAL

DES EVENEMENTS

QUI VIENNENT DE SE PASSER

A ALGER

PAR DUBOIS THAINVILLE

COMMISSAIRE GENERAL DES RELATIONS COMMERCIALES

EN DATE DU

20 VENTOSE AN XI

[11 MARS 1803]



20 ventôse an XI [11 mars 1803]

République française

Procès-verbal des événements qui viennent de se passer à Alger

Avant de consigner ici les détails des nouveaux événements qui viennent d’avoir lieu, on donnera rapidement une idée du caractère du Dey.

Mustapha Pacha est le prince le plus extraordinaire qui se soit assis sur le trône d’Alger. Il est misérablement né dans l’Anadoli sur la langue de terre qui se trouve en face de l’île de Rhodes. Il est arrivé ici, recruté en Levant, comme tous les malheureux qui composent la milice. Il a environ soixante ans, il règne depuis cinq. Il est avide, âpre, violent fanatique, ignorant ; il ne sait ni lire ni écrire ; il est incapable d’aucune considération politique ; il nourrit un mépris à peu près égal pour toutes les nations européennes ; il n’a aucune idée juste de leur force ou de leur faiblesse ; il est quinteux ; bizarre dans sa conduite privée comme dans sa conduite publique ; il a, par intervalle, de véritables accès de démence ; il a, depuis quelques années, la manie étrange des constructions : sa maison de campagne forme bientôt un village ; il fait élever dans la ville un palais magnifique pour ses femmes ; il fait construire à Bab-el-Oued un fort qui lui coutera plus d’un million de piastres, et qui tombe déjà de tous côtés ; il prodigue l’or sans mesure et sans discernement.

Mustapha Pacha était le neveu du dernier Dey Hassan. Celui-ci, très jaloux de son autorité, et voulant gouverner par lui-même, n’avait appelé aux premières dignités de la Régence que des hommes incapables. A sa mort, Mustapha était Khaznedji, c’est-à-dire, premier Ministre. La milice, comme on sait, choisit les Deys ; mais il n’y a dans les élections ni règles ni formes observées. Un très faible parti, nourri de l’espérance de commander sous un prince ignorant, appelait au trône celui qui gouverne aujourd’hui ; le vœu de la plus grande partie de la milice y portait Mustapha, alors Agha, actuellement Khaznedji. Celui-ci, riche et naturellement timide, donnait de grands avantages à son adversaire ; l’autre, au contraire, n’ayant que des dettes et de l’audace, se jette brusquement sur le trône ; y reçoit tumultueusement les hommages des soldats, et est proclamé Dey en quelques moments.

Le juif Michel Bacri était le favori du Dey Hassan. Il avait regardé comme un homme insignifiant, il avait même méprisé Mustapha. A son avènement au trône, celui-ci s'en ressouvint et le condamna au feu. Le bucher était déjà allumé à Bab-el-Oued. Soixante-dix mille sequins le sauvèrent au moment où il allait y être jeté.

Naftali Busnach, parent et associé de Michel Bacri, lui succéda auprès du nouveau Dey. Busnach n’a pas de grands moyens ; mais il a toute la finesse, toute l’assurance naturelle aux israélites. Dans un moment où la guerre entre la France et l’Angleterre ne permettait pas qu’on s’occupât d’Alger, il lui fut facile de persuader à l’ignorant Mustapha qu’il était le prince le plus puissant du monde, et qu’il pouvait tout faire impunément. En conséquence, il maltraita, il vexa toutes les nations, et l’Angleterre elle-même, tantôt menaçante et tantôt soumise, a été une des puissances qui a éprouvé ici le plus d’humiliations.

A l’époque de la signature des préliminaires de paix entre la France et l’Angleterre, le premier Consul manda au Dey qu’il voulait bien oublier les événements passés, et ne les attribuer qu’à des circonstances qui n’avaient pas permis de s’entendre. Il était naturel de prendre envers la France un système d’amitié que la conduite généreuse même du premier Consul provoquait. Mais, comment persuader à un prince ignorant que son intérêt même commandait impérieusement cette mesure ? Le conseiller Busnach, peu éclairé sur les principes de la force du gouvernement français, accoutumé à flatté tous les goûts, à satisfaire tous les besoins du Dey, devenus extraordinaires, ne s’est pas lui-même bien pénétré, malgré tous les efforts du commissaire de France, que ce que nous n’obtiendrons pas par des négociations amicales, nous le commanderions par la force.

Cependant un traité définitif, qui, pour se servir des expressions du ministre « assure à la France tous les avantages stipulés par les anciens traités, et qui, par les stipulations nouvelles, établit plus explicitement et mieux la liberté du commerce et de la navigation », fut signé le 7 nivôse an X [28 décembre 1801], par le Dey au nom de la Régence, et le citoyen Dubois Thainville au nom du premier Consul. Mais combien de tracasseries n’éprouva pas le chargé d’affaires de France pour obtenir de ce traité une rédaction convenablement libellée ?

La paix général était conclue, et le commerce commençait à reprendre les routes accoutumées. Bientôt des armements d’Alger parcourent la Méditerranée, désolent le commerce français, infestent les côtes. Le pavillon et le territoire français ne sont pas respectés par les corsaires de la Régence. Ils conduisent à Alger des transports sortis de Toulon, et destinés pour Saint-Domingue ; ils arrêtent un bâtiment napolitain dans les mers et presque sur le rivage de la France ; un raïs algérien ose, dans la rade de Tunis, faire subir à un capitaine de commerce français un traitement infâme ; les barques de la compagnie du corail, qui, aux termes du traité, vont pour se livrer à la pêche, sont violemment repoussées des côtes. Le chargé d’affaires demande réparation et ne l’obtient pas. On ose lui faire des propositions injurieuses à la dignité du peuple français ; on veut que la France achète l’exécution du traité de paix par 200 000 piastres et des présents…..

Informé de ces faits, le premier Consul ordonne qu’une division navale se rende devant Alger. Il adresse, par un officier de son palais, une lettre au Dey. Le ministre [Talleyrand] transmet des instructions au chargé d’affaires.

La division navale mouille sur cette rade le 17 thermidor [an X] [5 août 1802].

Le 18 [6 août], la lettre du premier Consul fut remise. Après de longues explications, le Dey promit toutes les satisfactions demandées.

Le 19 [7 août], il voulut éluder les promesses de la veille sur les points les plus importants. Le citoyen Dubois Thainville déclara formellement qu’il s’embarquerait le 20 [8 août] avant midi ; qu’il ferait bloquer le port d’Alger, et brûler tout ce qui en sortirait. Il déclara en outre, au nom du premier Consul, que 60 000 hommes seraient expédiés, et viendraient anéantir la Régence.

D’après une pareille leçon, il était difficile de prévoir que le Dey osât se porter à de nouveaux attentats envers la France. Mais ce prince, comme il a été dit plus haut, a de véritables accès de démence. Dans le temps du Ramadan surtout, où la religion le force à de grandes privations, son esprit s’irrite facilement, et, pour peu qu’on l’excite, il est capable de se porter aux plus grands excès. Quelques fanatiques, quelques marabouts qui l’environnent aigrissent son caractère.

Le 16 nivôse dernier [an XI] [6 janvier 1803], il manda le drogman du commissariat, et le chargea de signifier au chargé d’affaires de sortir de ses états dans trois jours avec tous les Français.

Le 17 [7 janvier] de grand matin, il descendit à la marine pour faire le choix du bâtiment qui devait le transporter en France. Il envoya, en même temps, son drogman chez le Dey pour demander, selon l’usage, la permission de faire partir le mystico l’Espérance, qu’il expédiait pour annoncer au gouvernement la nouvelle de la déclaration de la guerre. Le Dey autorisa la sortie de cet aviso, en ajoutant, dans les plus violents accès de rage, que l’agent de France devait s’y embarquer, de quitter ses états sur le champ. Le drogman observa que Madame Dubois Thainville était enceinte et malade, et qu’il y avait de la cruauté, et même de l’impossibilité à faire s’embarquer sur un bateau, en aussi peu de temps, et dans la saison la plus rigoureuse, tant de personnes et une quantité considérable d’effets.

« Eh bien ! dit le Dey, je lui donne six jours.

-- Et pour la guerre, reprit le drogman ?

Le Dey : j’accorde un délai de trente jours.

Le drogman : Je dois rendre au commissaire de France les paroles de mon prince comme il les exprime. Dans la crainte que je ne les aie pas bien saisies, je lui demande en grâce de les répéter :

Quel délai accordes-tu au commissaire de France pour sortir de tes états ?

Le Dey : six jours.

Le drogman : et pour la guerre ?

Le Dey : trente jours, à l’expiration desquels j’ordonnerai à mes corsaires de courir sur les bâtiments français. »

Le drogman voulut ensuite connaitre les motifs de cette mesure.

Le Dey répondit vaguement que, depuis trop longtemps, il était trompé par le gouvernement français ; qu’il n’était pas un enfant ; qu’il ne voulait pas être joué davantage.

D’après ces assurances précises, qui furent données par le drogman en présence du chancelier, le citoyen Dubois Thainville persista dans la résolution de ne pas faire une seule démarche pour déterminer le Dey à revenir sur une mesure prise sans la plus légère explication avec lui. Il fit, au contraire, accélérer tous les préparatifs de son départ, et fit afficher à la porte de la Chancellerie la proclamation suivante :

PROCLAMATION

Le Dey d’Alger vient de déclarer la guerre à la République française ; il m’a signifié de sortir de ses états dans six jours. J‘embarquerai mardi prochain 21 [11 janvier 1803] sur la corvette l’aimable Jeannette, qui fera voile pour Marseille. J’invite tous les Français à y prendre passage avec moi.

Alger, le 17 nivôse onzième année [7 janvier 1803] de la République.

Signé : Dubois Thainville.

Dès que la résolution de partir, et l’activité que le citoyen Dubois Thainville mettait à ses préparatifs furent connues, les plus grandes alarmes se répandirent dans la ville. Le premier ministre donna secrètement à la marine l’ordre de ne pas laisser sortir le mystico l’Espérance.

A midi le Dey et tous les Grands se rendirent à la mosquée ; ils suivirent ensuite le Dey au palais. Tous se réunirent auprès de ce prince pour lui exposer les dangers de rompre avec la nation française ; plusieurs d’entre eux parlèrent avec beaucoup de force, et parvinrent, après les plus grandes difficultés, à faire changer les dispositions du Dey.

A une heure et demie, un chaouch vint, de la part du Dey, annoncer au chargé d’affaires qu’il pouvait rester dans ses états, et qu’il lui accordait quarante jours pour faire venir les présents d’usage, qu’il exigeait impérativement.

Le citoyen Dubois Thainville voulut avoir des explications avec le Dey. Ce prince était parti pour sa maison de campagne.

Quelques moments après, un second chaouch du Khaznedji vint dire au citoyen Thainville que ce ministre désirait avoir une entrevue avec lui.

Elle eut lieu à 4 heures ; elle fut longue et animée. Le Khaznedji voulut excuser le Dey.

Le chargé d’affaires parla avec force : « A-t-on pu oublier sitôt, dit-il, ce que le premier Consul mandait il y a six mois ; qu’il n’entendait pas à être assimilé aux petites puissances ; qu’il voulait qu’on respectât ses agents et le pavillon français, et qu’il arriverait 60 000 hommes contre vous pour venger la plus légère injure ? Pense-t-on qu’il pourra souffrir l’idée de ce qui vient de se passer ici ? Des bâtiments français sont expédiés à Alger sur l’assurance même que Votre Excellence a donné qu’ils obtiendraient des bleds, et l’on refuse aujourd’hui de les charger ! Le premier Consul s’intéresse à la nation danoise qui a rempli, avec honneur, tous ses engagements envers la Régence, et l’on va même jusqu’à rejeter sa médiation ! Sans m’entendre, sans explication, sans prétexte, on m’ordonne de sortir d’Alger, et l’on déclare la guerre à la France ! En la déclarant même, on viole un article précis des traités : on m’accorde six jours pour sortir du royaume, quand le traité que vient de signer le Dey porte expressément qu’en cas de rupture, nous aurons trois mois pour nous retirer en France ! On exige impérativement les présents quand je n’ai cessé de déclarer qu’on ne devait pas les considérer comme obligatoires, parce que nous ne voulions pas être tributaire d’Alger, et que nous n’en ferions que dans le cas où la Régence en enverrait au premier Consul !....

Le Khaznedji pria le chargé d’affaires d’oublier ce qu’il appela un instant de mauvaise humeur du Dey ; il assura que tous les Grands de la Régence désiraient vivre en bonne intelligence avec le premier Consul, et qu’il n’avait pas de meilleurs amis que les Algériens.

Cette déclaration de guerre, comme on voit, avait le double motif de la non-arrivée des présents que le Dey persistait à exiger, et l’intervention du commissaire de France, en vertu des ordres du premier Consul, dans les démêlés survenus entre le Danemark et la Régence. On exigeait 100 000 piastres de l’agent danois, et il avait reçu l’ordre de sortir d’Alger. Ses effets étaient déjà embarqués. Le 19 [9 janvier], il obtint quatre mois pour écrire à sa cour.

Le citoyen Dubois Thainville insista le 19 et le 20 [9 et 10 janvier] sur le chargement de deux bâtiments, l’un appartenant au capitaine Gimon, et l’autre au capitaine Païron. Sur les refus réitérés de la Régence de leur fournir des bleds, ces négociants quittèrent Alger.

Le citoyen Dubois Thainville rendit au gouvernement le compte très circonstancié de ces événements.

Une division navale, composée des frégates la Cornélie et le Rhin, et du lougre le Renard, aux ordres du capitaine Gourdon, parut devant Alger le 5 de ce mois [24 février]. Le chargé d’affaires fut appelé à bord par un coup de canon ; il s’empressa de s’y rendre. Le commandant lui remit une lettre du ministre des Relations extérieures.

Les événements dont vous rendez compte, disait le ministre, sont d’une nature si extraordinaire qu’ils ne méritent pas de discussion.

Le premier Consul n’est point le tributaire du Dey : il lui aurait envoyé des présents comme un gage d’amitié. Il les exige impérieusement…. Vous déclarerez que le premier Consul a pris la résolution de n’en faire d’aucune espèce. Si cette déclaration est pour lui un prétexte de guerre, il est bien le maître de la faire ; mais il est important qu’il sache que le premier acte d’hostilité qu’il se permettra sera le signal de la destruction d’Alger. Une frégate sera expédiée pour vous porter cette lettre, et, si le Dey persiste dans son étrange résolution, elle vous ramènera en France avec toute la nation.

Cette lettre fut remise au chargé d’affaires à midi et demie. Il ne reparut qu’à quatre heures du soir. Déjà on avait publié qu’il ne reviendrait pas à terre ; que les frégates qu’il avait abordées étaient l’avant-garde d’une flotte considérable, et les plus grandes alarmes s’étaient répandues dans la ville. Il fut environné à la marine par une foule immense qui le conduisit jusqu’à sa maison en témoignant les plus vives inquiétudes.

Les conseillers de la Régence, livrés eux-mêmes aux plus mortelles frayeurs l’y attendaient depuis trois heures. Il se borna à répondre à toutes leurs questions que cette division avait été expédiée pour le conduire en France et qu’il prendrait le lendemain congé du Dey. Il fit de nouvelles dispositions de départ.

Le 6 [25 février], il réclama une audience du Dey. Elle eut lieu à neuf heures du matin.

Le Dey : Que sont venus faire ici les armements ?

Thainville : Ils ont été expédiés pour m’embarquer si tu persistes dans la résolution de rompre avec la France.

Le Dey : M’apportent-ils les présents que tu m’as promis ?

Thainville : Ils étaient disposés. Le premier Consul te les offrait comme un gage d’amitié. Tu les exiges impérativement : il les refuse aujourd’hui parce qu’il n’est pas le tributaire d’Alger.

Le Dey (dans les plus violents accès de rage) : Eh bien ! Sors de mes états avec tous les Français.

Thainville : Tu es le maître dans ton pays. Je m’embarquerai dans le jour.

Le chargé d’affaires se préparait à sortir lorsque le conseiller Busnach fit tous ses efforts pour le retenir et calmer le Dey. Ce prince, prenant un ton plus doux, rappela longuement les sacrifices qu’il prétend avoir fait pour la France, et la manière honorable avec laquelle il avait traité dernièrement l’envoyé du premier Consul.

Thainville : Ecoutes-moi un instant avec calme. Le premier Consul, en effet, avait été sensible à tes procédés ; il t’avait, en conséquence, destiné des présents. Mais, dès qu’il a su que tu voulais en consacrer l’usage, et en faire une condition de la paix, cette prétention était trop injurieuse à sa puissance et à sa dignité pour qu’il dût y souscrire. Je t’ai déjà dit bien des fois : la France, gouvernée par le premier Consul, n’est plus ce qu’elle était du temps des rois ; ses principes ont changé, et ses forces ont doublé. Le premier Consul veut vivre en harmonie avec toi ; mais il ne redoute pas la guerre….

Et moi aussi, reprit vivement le Dey, je veux vivre en paix avec Bonaparte ; et, si, comme tu le dis, il nourrit des intentions pacifiques pour moi, laisse ici ta famille et les Français ; rends-toi à Paris, termine avec lui toutes mes affaires, reviens ensuite ici avec les présents. Je ferai tirer le canon à ton retour ; nous serons plus amis que jamais, et j’enverrai à Bonaparte le double des présents qu’il m’aura faits.

Thainville : C’est le premier Consul qui m’a envoyé ici : lui seul a le droit de m’ordonner de quitter le poste où sa confiance m’a placé, et je ne puis cesser d’être son agent pour devenir le tien. Si tu me signifies de sortir d’Alger, j’en partirai avec ma famille et tous les Français ; mais je ne te dissimulerai pas que je ne pourrai considérer cette mesure étrange que comme une déclaration formelle de guerre.

Le Dey : Tu as la tête bien dure…. Eh bien ! Ecris au premier Consul que je suis toujours son ami, et que j’espère qu’il ne me fera pas l’injure de me refuser les présents qu’il m’a promis

Le Chancelier Sielve : Le commissaire de France te l’a dit : le premier Consul te les offrait d’amitié ; tu les as exigés par la force ; il ne veut plus te les donner.

Le Dey : Je ne les veux obtenir aussi que de son amitié. Que le commissaire écrive (et s’adressant à lui) « Scrivir bueno, scrivir forte » ; il se leva et disparut.

Le commissaire rentra chez lui ; le conseiller Busnach l’y suivit. De très vives discussions eurent lieu entre eux. Le citoyen Thainville déclara qu’il n’était pas satisfait des explications qu’il avait eues avec le Dey ; que, dans cinquante ou soixante jours, on reviendrait sur les demandes impératives des présents, et qu’il était déterminé à s’embarquer.

Pendant ce temps, la division approchait d’Alger à pleines voiles pour prendre la réponse du commissaire ou pour le recevoir à bord. Tous les habitants étaient sur les terrasses, livrés aux plus mortelles inquiétudes. Le Dey fut instruit des dispositions du commissaire ; il manda de suite le drogman. Il entra dans de grandes explications avec lui. Il lui dit que la France avait, de tout temps, fait des présents ici ; qu’elle venait d’en envoyer aux Régences de Tunis et de Tripoli, ses tributaires, et que ce serait un déshonneur pour lui, aux yeux de ses sujets, d’en être privé ; qu’il était bien éloigné de les considérer comme des tributs, puisqu’il en enverrait lui-même au premier Consul et aux Grands de Paris. Il répéta au drogman que le chargé d’affaires avait la tête trop dure ; mais il lui fit néanmoins la grâce de déclarer qu’il le regardait comme d’un homme d’honneur, et qu’il s’en rapportait entièrement à lui pour le soin de ses intérêts auprès du premier Consul.

Sur le compte-rendu de la conversation très étendue que le Dey avait eue avec le drogman, le chargé d’affaires fit signifier que le seul engagement qu’il pouvait prendre était d’en rendre compte au premier Consul, et qu’il communiquerait sa réponse aussitôt qu’elle serait parvenue.

Le citoyen Thainville envoya sur le champ à bord son secrétaire pour annoncer au commandant de la division les dispositions amicale de la Régence. Un peuple immense, rassemblé à Bab-el Oued, à la marine et sur les terrasses, considérait, avec inquiétude, tous les mouvements de la division. La joie la plus vive succéda aux plus grandes terreurs, quand on la vit jeter l’ancre sur la rade. Elle fut de suite saluée par 21 coups de canon. Le commandant descendit à terre ; tous les habitants qui se trouvèrent sur son passage lui prodiguèrent les témoignages du plus vif intérêt.

Le 7 [24 février], le chargé d’affaires vit le premier ministre. Il fut encore très longuement question des événements qui venaient de se passer. Le citoyen Thainville déclara de nouveau qu’il voulait faire cesser toute espèce d’incertitude, et que, si le Dey devait encore revenir sur ses prétentions, il était déterminé à s’embarquer. Le Khaznedji répondit qu’il était bien convenu que le Dey ne lui en reparlerait pas, et que le gouvernement français était le maître d’envoyer ou de refuser les présents. Le premier ministre ajouta que tous les Grands de la Régence avaient la plus grande vénération pour le premier Consul, et qu’ils désiraient ardemment que les liens d’amitié qui unissaient depuis si longtemps les deux nations devinssent plus étroits que jamais. Il voulut voir le commandant de la division qu’il combla de politesse.

La division fit voile le 10 [1er mars] pour se rendre à Toulon.

Ainsi le Dey, sans explications avec l’agent de France, lui ordonna, le 16 nivôse [6 janvier 1803] de sortir de ses états sous six jours.

Le 17 [7 janvier], il ne lui accorde plus que quelques heures, et veut le forcer, dans la saison la plus rigoureuse, à s’embarquer sur un bateau avec sa famille et tous les Français.

Par grâce ensuite, il fixe six jours pour son départ et trente jours pour la guerre

Quelques heures après, il l’engage à rester auprès de lui, et donne quarante jours pour faire venir les présents.

Le 5 ventôse [24 février], deux frégates françaises et un lougre paraissent devant Alger. L’agent du gouvernement parle fortement au nom du premier Consul. Le Dey d’abord lui ordonne de sortir sur le champ d’Alger, puis l’engage à se rendre à Paris pour être l’interprète de ses sentiments d’amitié auprès de Bonaparte ; ensuite le prie d’écrire favorablement. Sur le refus du citoyen Dubois Thainville de se prêter aux caprices du Dey, ce prince finit par déclarer qu’il s’en remet entièrement à lui, et qu’on lui envoie ou qu’on ne lui envoie pas les présents, il n’en sera pas moins, dans tous les cas, le meilleur ami des Français.

Il résulte de tout ceci que le nom français a inspiré la plus grande terreur parmi les Algériens ; que l’amour profond du prince inepte qui gouverne, pourrait le porter encore à quelque excès envers une nation puissante qui peut l’anéantir en quelques moments, mais que tous les Grands de la Régence et ceux qui ont des intérêts à ménager veulent ardemment la paix et sauront toujours arrêter à temps les extravagances du Dey.

Certifié véritable.

Alger, le 20 ventôse an XI [11 mars 1803].

Le chargé d’affaires et commissaire général des relations commerciales.

Dubois Thainville




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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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