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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 5 MESSIDOR AN XII

[24 JUIN 1804]

SUR LA NOUVELLE TENTATIVE DES ANGLAIS

A ALGER



N°172

5 messidor an XII [24 juin 1804]

Citoyen Ministre,

Je vous ai très sommairement rendu compte avant-hier par un bateau expédié à Bône, de la nouvelle négociation des anglais, et de l’événement malheureux arrivé à la Calle. Je m’empresse aujourd’hui de vous fournir les détails de ces deux affaires.

Le 1er floréal an 11 [21 avril 1803], M. Falcon, chargé d’affaires d’Angleterre reçut l’ordre du Dey de sortir d’Alger. Le 2 [22 avril], il déclara qu’envoyé ici par son roi, il ne pouvait abandonner son poste que par ses ordres. Il fut de suite par six chaouchs, conduit à la marine au milieu des huées du peuple, et traité par les sbires comme le dernier des misérables. Il fit voile le 3 [23 avril]. Les détails de cet événement sont consignés dans ma lettre du 5 [25 avril] N° 143.

Le gouvernement de Londres est accoutumé, depuis longtemps, à tolérer toutes les injures des algériens ; mais les circonstances qui avaient accompagné celle-ci étaient trop ignominieuses pour qu’il pût la dévorer à la face de l’Europe, et l’amiral Nelson reçut l’ordre d’en obtenir satisfaction. Il parut devant Alger le 24 nivôse dernier [16 janvier 1804] avec neuf vaisseaux de ligne dont deux à trois ponts, une frégate et un brick. Un officier remit au Dey une lettre cet amiral. Il demandait, avec beaucoup de hauteur, que M. Falcon, qui se trouvait à bord fût honorablement replacé dans ses fonctions, et que le Dey lui fît des excuses en présence de trois officiers de la marine anglaise. En vous rendant compte de cette affaire, j’avais cru ne pas devoir vous parler de cette demande d’excuses, qui me paraissait si extraordinaire, que je n’y avais pas ajouté foi ; mais aujourd’hui je puis répondre à Votre Excellence qu’elle se trouve consignée dans la lettre de lord Nelson. Il réclamait en outre la restitution de cinq bâtiments maltais et napolitains pris avec des passeports britanniques, et la liberté des 79 malheureux qui en composaient les équipages. Enfin il exigeait que tous les passeports délivrés par les commandants anglais dans la Méditerranée fussent respectés par les corsaires de la Régence. Le Dey refusa tout. Il dit cependant que, si on lui envoyait un autre agent, il pourrait avoir égard aux autres demandes des anglais ; mais que quant à M. Falcon, aucune considération ne pouvait le déterminer à le recevoir, et que, s’il mettait le pied sur ses terres, il le poignarderait de sa propre main. Lord Nelson insista avec force sur la réintégration de M. Falcon, et menaça de brûler la ville. La Régence se mit en état de défense, et, après les explications les plus violentes, les anglais se retirèrent honteusement de devant Alger. Je vous ai fourni tous les détails de cette négociation dans ma lettre du 5 pluviôse [26 janvier], N° 166.

d’après la manière avec laquelle les anglais avaient été traités, personne ne doutait d’une expédition contre Alger. Toutes les lettres d’Espagne, d’Italie et de Tunis, s’étaient accordées à mander qu’elle se préparait à Malte, et que plusieurs armements même étaient entrés dans la Méditerranée à cet effet. La Régence avait fait tous les préparatifs de défense ; déjà les tentes étaient placées hors la ville pour recevoir les soldats, et la plus grande partie des habitants s’étaient réfugiés dans les maisons de campagne.

Le 21 prairial [10 juin] on signala un vaisseau de ligne et un brick anglais. A leur apparition, le plus grand désordre se manifesta dans la ville. On crut que les deux armements étaient l’avant-garde de la flotte, qu’une brume très épaisse eût empêché de distinguer. Tous les soldats se portèrent en foule à la marine et dans les forts, et les anglais furent attendus encore une fois la mèche allumée à la main.

A deux heures, le vaisseau, qui louvoyait très près d’Alger, mit à terre dans un canot M. Mac Donald – Il signe Mac Donough et non Mac Donald, connu comme une personne ici par corruption (note ajoutée à la dépêche du 21 messidor [10 juillet] N° 177), agent de Portugal, et gérant, par intérim, les affaires d’Angleterre à Tripoli : arrivé au kiosque du Vekilhandjï, il annonça qu’il était porteur d’une lettre de l’amiral Nelson, et qu’il désirait parler au Dey, auprès duquel il fut conduit. La lettre de l’amiral était bien différente de la première : il se bornait à annoncer que M. Falcon était malade à Londres (il a écrit à ses amis et l’on sait qu’il se porte très bien) qu’il expédiait au nom de son roi, M. Mac Donald, chargé d’affaires à Tripoli, et le capitaine Keats, et qu’il espérait que les différends qui existaient entre son gouvernement et la Régence se termineraient à l’amiable. En remettant cette lettre, M. Mac Donald dit au Dey qu’il était l’agent d’Angleterre destiné à auprès de lui, et qu’il réclamait toute sa bienveillance. Le Dey l’accueillit très favorablement ; il lui dit qu’il l’engageait à se rendre à bord ou dans la maison de son prédécesseur, et qu’aussitôt que les fêtes relatives à la circoncision de son fils, qui devaient durer huit jours, seraient terminées, il s’occuperait de l’affaire qui l’avait conduit auprès de lui.

Le 22 [11juin] à midi, le vaisseau de ligne, qui louvoyait devant Alger, tira un coup de canon. M. Mac Donald se rendit à bord. Dans la soirée les deux armements mouillèrent. Ils furent salués par 21 coups de canon. Le salut ne fut point rendu par les anglais. L’amiral algérien fut de suite destitué pour l’avoir ordonné.

Le 23 [12 juin] M. Keats, commandant le Superbe, le même qui avait traité en nivôse [janvier] avec tant de hauteur, vint à terre à 10 heures du matin. Il se rendit, avec M. Mac Donald à la magnifique tente que le Dey avait fait élever la veille près sa maison de campagne. Le langage de M. Keats fut aussi humble qu’il avait été impérieux dans la première négociation. Le Dey le traita fort mal ; il alla jusqu’à lui dire que la marine anglaise n’était composée que de traîtres et de forbans (traditores e bandutos) et que l’Angleterre, avec tous ses vaisseaux, ne lui en imposait point. Il reprocha ensuite très amèrement à M. Keats de n’avoir point salué la place ; il exigea impérativement qu’il rendit non seulement le salut qu’il venait de recevoir, mais encore celui que l’amiral Nelson lui avait refusé. Après des explications très violentes, le commandant promit de rendre l’un et l’autre. M. Keats réclama, avec beaucoup d’instance, la réintégration de l’amiral destitué. Le Dey refusa, et répondit, qu’il devait le considérer comme très heureux, et que, sans l’intercession du Cadi, il lui aurait fait trancher la tête. On revint de nouveau sur l’expulsion de M. Falcon ; longues explications de part et d’autre à cet égard. Enfin M. Keats présenta une liste de 135 esclaves napolitains et maltais, la plupart pris avec des passeports anglais, et qu’il réclama au nom de son roi. La première liste n’était que de 79. On y a ajouté d’anciens maltais dont le nombre s’élève à 46. Le Dey répondit qu’ils étaient ses ennemis, et qu’il n’en rendrait pas un. Busnach, présent à cette entrevue, voyant que la conversation allait de nouveau s’échauffer, fit rompre l’audience en proposant au prince de faire tenir un Divan à la marine, qui jugerait si les esclaves réclamés seraient rendus. Le Dey y consentit.

Aussitôt que le commandant anglais fut rendu à la maison du chargé d’affaires, il envoya un officier à bord avec l’ordre de saluer la place de 21 coups de canon. Le second salut fut rendu dans la soirée.

Le 24 [13 juin] le commandant anglais fut salué de cinq coups de canon, qui furent de suite rendus par le vaisseau.

Le 25 [14 juin] le Divan convenu eut lieu à la marine. Le Vekilhandjï fit présenter à MM. Mac Donald et Keats les 136 malheureux réclamés. « Voyez, leur dit-il si ces chiens sont des anglais : il n’en existe pas un parmi eux qui parle votre langue. Ce sont des napolitains. » Le commandant insista vivement sur leur liberté. Le Divan, en persistant à les considérer comme ennemis de la Régence, convint qu’à la vérité ils avaient été saisis avec des passeports britanniques, mais que ces passeports avaient été délivrés au mépris des traités. Le Vekilhandjï néanmoins, au nom du Dey, consentit, par égard, dit-il, pour le roi d’Angleterre, à rendre les cinq capitaines de pavillon, qui furent de suite embarqués. M. Keats se plaignit vivement des refus qu’il éprouvait ; il s’étendit, avec beaucoup d’humeur, sur le peu d’égards que les algériens avaient pour les anglais ; il leur reprocha leur ingratitude, et alla jusqu’à dire qu’Alger ne devait son existence qu’à l’opposition constante de la cour de Londres aux projets de la France de l’anéantir. – Je vous rends mille grâces, M. le commandant anglais : vous ne pouviez faire un plus bel éloge de mon gouvernement –

Le 26 [15 juin] M. Mac Donald se porta à la tente du Dey avec le commandant des troupes anglaises. Il supplia ce prince de rendre la liberté à trois femmes maltaises, qui languissaient depuis sept ou huit ans dans l’esclavage. Le Dey prit beaucoup d’humeur contre M. Mac Donald ; il lui reprocha, dans les termes les plus violents, de l’avoir trompé en s’annonçant d’abord comme le nouveau consul, envoyé auprès de lui, tandis qu’il n’avait aucuns pouvoirs, et n’était revêtu d’aucun caractère pour traiter avec lui. M. Mac Donald s’excusa en assurant le Dey que, s’il lui était agréable, il se flattait de l’aveu de son gouvernement. Il insista de nouveau, avec beaucoup de chaleur, sur la liberté des trois maltaises ; il ajouta que cette faveur serait très agréable à son roi. Le Dey, dans les plus grands accès de rage, dit qu’il n’avait aucune faveur à lui faire ; que son roi l’avait trompé sans cesse ; qu’il était un chien un juif comme lui – perro jiudes como ti. Ce sont les expressions dont il se servit, et j’en omets quelques autres que la décence ne permet pas de consigner ici. – Dis lui, ajouta-t-il en tirant le poignard, qu’il envoie ses vaisseaux contre moi, et que je suis prêt à le recevoir. M. Mac Donald s’empressa de rompre un entretien qui pouvait devenir dangereux, et disparut.

Le 28 [17 juin], les anglais eurent de longues conférences avec les juifs, et firent quelques provisions. Le soir M. Mac Donald et le commandant s’embarquèrent ; ils ne furent point salués par les cinq coups de canon d’usage. Le 29 [18 juin] ils firent voile.

Votre Excellence peut compter sur la rigoureuse exactitude de ces détails : l’affaire ayant été traitée publiquement, je les tiens de personnes présentes aux deux audiences que les anglais ont eues dans la tente du Dey.

M. O’Brien, ancien chargé d’affaires d’Amérique, a été, pendant son séjour ici, très lié avec les juifs, auquel il servait d’espion. A son départ d’Alger pour Malte, ils le chargèrent d’assurer les anglais qu’en cessant d’insister sur la réintégration de M. Falcon, ils pourraient compter d’obtenir ici tout ce qu’ils désireraient. Sur la foi de ces assurances, l’amiral Nelson a déterminé la démarche qui vient de le couvrir de honte une seconde fois. La fureur et la maladresse d’un prince, qui tous les jours devient plus extravagant, ont déjoué les projets des juifs, entièrement dévoués aux anglais dans cette circonstance. Leurs démêlés avec cette régence me paraissent plus difficiles à terminer que jamais, à moins qu’ils ne consentent à envoyer un autre agent, et à laisser dans les fers les 130 malheureux qui les ont servis.

La Régence, il y a environ deux mois, fut instruite qu’une espèce de marabout s’était établit dans les montagnes qui avoisinent Gigeri ; que les Kbâïls rebelles de ces montagnes inaccessibles et très peuplées le regardaient comme un inspiré, qu’ils lui attribuaient déjà plusieurs miracles, et qu’ils l’avaient reconnu pour leur prince. C’est le même misérable, dit-on, qui, dans les déserts d’Egypte, fanatisa les hordes d’arabes qui ont tant inquiété notre armée. La Régence donna d’abord peu d’attention à ce maniaque ; mais ayant appris, il y a huit jours, qu’il avait armé à Gigeri un bateau, et qu’il était sorti avec soixante hommes pour faire la course, elle se détermina à prendre des mesures contre lui : elle arma et fit sortir précipitamment trois grosses chaloupes, et donna ordre au fameux Raïs Hamida, qui les commande, d’aller à la poursuite de ce pirate.

Le citoyen Léon, sous-commissaire à Bône, me mande, par une lettre expédiée sur une gondole arrivée ici le 3 de ce mois [22 juin], que six bateaux corailleurs de l’île d’Elbe, mouillés à La Calle, ont été saisis par ce brigand ; que plusieurs hommes ont été massacrés, et que 54 sont traînés en esclavage dans les montagnes des rebelles. Le pirate court sur toutes les nations, même sur les Barbaresques, et a déclaré ne respecter que les anglais. Le citoyen Léon m’instruit en outre qu’un corsaire de Malte, avec des passeports anglais, inquiète beaucoup nos navigateurs ; que 22 patrons ont été rançonnés de 40 piastres fortes chacun, et qu’il leur a assuré qu’en montrant son reçu ils n’ont rien à redouter du marabout.

Je me suis fortement plaint à la Régence de ces attentats. J’ai réclamé l’expédition immédiate de forces par mer et par terre, à l’effet de saisir les pirates, d’arracher des montagnes les malheureux tombés en leur pouvoir, et de protéger nos corailleurs. Le Dey me répondit qu’il s’intéressait autant que moi à cette affaire, et qu’il allait s’empresser d’ordonner toutes les mesures convenables. En effet, un courrier a été expédié sur le champ au Bey de Constantine, avec ordre d’armer et de mettre sur le champ à la mer les deux galiotes qui se trouvent à Bône, et de faire toutes les dispositions pour circonvenir et arrêter le pirate et ses complices. Un autre courrier a été envoyé à un cheik puissant voisin de ces montagnes où le marabout s’est établi, avec ordre de s’en emparer par adresse, et de faire rendre, par tous les moyens, les français qu’il a saisis. Plusieurs patrons ont déposé que les chaloupes de deux corsaires tunisiens ont secondé les brigandages du pirate, et que les équipages mêmes ont eu part au partage des dépouilles des infortunés qui ont été pris : j’ai déterminé l’envoi d’un troisième courrier à Tunis pour se plaindre au Bey de cette conduite, et exiger la punition des coupables.

La Régence avait promis d’expédier deux schooners ; mais le 2 au soir [21 juin] j’appris qu’on ne les armerait pas, parce que les trois barques précédemment expédiées avaient été jugées suffisantes. Je me plaignis, avec beaucoup de chaleur, au premier ministre, du peu d’empressement qu’on mettait à nous donner satisfaction. 738 français, dis-je, échouèrent, il y a trois ans, au cap Tenez ; ils furent dépouillés, traités de la manière la plus inhumaine, et plus de 200 furent massacrés.

A Constantine, il y a deux ans, un bateau corailleur fut attaqué par une galiote algérienne. L’équipage fut on ne peut plus maltraité, traîné ici dans les bagnes, et l’on crut me faire une grande grâce en me le remettant, et en renvoyant tous les corailleurs.

L’an passé, 36 brigands saisirent à Bône deux de nos barques. Les équipages, poursuivis à coups de yatagan, se sauvèrent à la nage, et le patron de l’une d’elles fut massacré.

La même année, plusieurs barques furent dépouillées à La Calle, on leur enleva des quantités considérables de corail, et les hommes échappèrent miraculeusement à la mort.

Aujourd’hui un forban sort d’un de vos ports, d’un pays où vous avez une garnison ; le Raïs qui le commande est de Gigeri même. Ce pirate fond sur nos corailleurs, en blesse et massacre plusieurs, s’empare de six barques et de 54 hommes. Ce brigand est soutenu par un autre pirate composé d’un ramas d’hommes de toutes les nations, navigant avec des passeports anglais, complice, selon toutes les apparences, du marabout ; qui a déjà rançonné 22 patrons, et qui mouille journellement à Bône. Et ces brigandages contre les français s’opèrent sous vos yeux, dans vos ports même !... Je réclame, ai-je ajouté, protection et justice prompte, ou je déclare que je vais donner ordre à tous les français de sortir d’un royaume où ils ne peuvent plus trouver de sûreté.

Le Khaznedjï me répondit que toute la Régence était on ne peut mieux disposée à me donner toutes les satisfactions que j’avais droit d’exiger, et qu’il en parlerait le lendemain au Dey. En effet le 3 [22 juin], l’ordre fut donné d’armer de faire sortir sur le champ les deux schooners. Ils doivent mettre à la voile ce soir ou demain matin. Dans la soirée du 3 [22 juin], j’ai fait part au sous-commissaire Léon des mesures que j’avais prises pour la protection de nos corailleurs, et je l’ai engagé à signaler comme forban, et à faire arrêter le corsaire maltais qui rode sur ses côtes. J‘ai écrit en même temps au commissaire Devoize pour l’informer de la conduite des corsaires tunisiens, et j’ai adressé une lettre au Bey de Constantine, qui m’a témoigné beaucoup d’attachement pendant son séjour ici.

D’après ces mesures, sur l’efficacité desquelles il m’est permis de compter, j’ai cru devoir rassurer nos pêcheurs qui sont en grand nombre sur les côtes de Barbarie, et qui voulaient retourner en France.

Je supplie Votre Excellence de vouloir bien se faire représenter ma dépêche du 14 brumaire dernier, N° 161 [6 novembre 1803]. Une lettre du Bey de Constantine s’y trouve jointe sur un événement à peu près pareil à celui qui vient d’arriver, et vous vous convaincrez que j’avais pris toutes les mesures, donné tous les avertissements pour éviter qu’à l’avenir de pareils malheurs se renouvelassent.

Le Bey de Constantine, portant les tributs d’usage, a fait une entrée très brillante le 1er prairial [21 mai]. Je l’ai vu le 4 [24 mai]. Il m’a accueilli de la manière la plus distinguée ; il m’avait envoyé, dès l’instant de son arrivée, un superbe cheval de race. Je le fais élever avec beaucoup de soin. Je supplie Votre Excellence de vouloir bien l’accepter. Comme il est très jeune, et qu’il a été extrêmement fatigué par la route, je ne le ferai embarquer que dans quatre à cinq mois. J’ai envoyé quelques présents au Bey de Constantine, dont l’attachement pour les français ne se dément dans aucune circonstance. Il m’a parlé, avec beaucoup d’intérêt du citoyen Léon, sous-commissaire à Bône. Il fait un grand éloge de sa conduite avec les habitants de ce pays. Je n’ai, de mon côté, qu’à me louer infiniment de la conduite de cet agent, et j’ose vous le recommander avec la plus grande confiance qu’il justifiera les bontés dont vous daignerez l’honorer.

Le Bey de Constantine a été dépouillé ici d’une manière sans exemple : les sommes que le Dey seul a exigées de lui, indépendamment des tributs d’usage, d’une quantité considérable de chevaux, bestiaux, d’autres présents, s’élèvent à plus de 180 mille mahboubs. Osman Bey n’est pas l’ami des juifs : il cherche, par tous les moyens, à se soustraire à leur tutelle. Dans une lettre confidentielle, qu’il m’adressait très secrètement à 5 journées d’Alger, il ne me dissimulait pas ses intentions à cet égard. Il m’annonçait qu’il pourrait lui manquer 50 60 mille mahboubs, et qu’il avait compté sur mon crédit pour obtenir cette somme. Je lui répondis que les agents de la compagnie d’Afrique n’étaient point encore dans les lieux ; que n’ayant ici aucun négociant français, et venant d’acquitter les lismes, il m’était impossible de lui fournir ces fonds. J’avais bien sans doute à ma disposition tous les moyens de me les procurer ; mais quelle garantie pouvait m’offrir Osman Bey avec un gouvernement aussi bizarre et aussi avaniste que celui-ci ? Ne pouvait-il pas, par un caprice du prince être traîné en exil comme il a été envoyé à Constantine ? J’avais redouté que ce refus n’indisposât Osman contre moi ; mais il ne m’en a pas témoigné la plus légère froideur.

Je suis revenu, de concert avec plusieurs Grands de la Régence sur l’affaire des malheureux officiers portugais. Ils ont été délivrés des travaux le 4 prairial [24 mai].

Le 8 [28 mai] un turc Khodja entra dans le palais du Dey le yatagan à la main ; la garde ne fit aucun mouvement pour l’arrêter. Il fondit, comme un furieux, sur le premier ministre, qui lutta avec lui corps à corps pendant quelques moments. L’assassin fut massacré sur la place. Le premier ministre reçut deux coups de poignard à la tête ; un turc, qui était assis à côté de lui, para du bras, auquel il a été dangereusement blessé, le premier coup qui eût été mortel. Cet événement causa la plus grande rumeur dans la ville. Je me trouvais, en ce moment, sortant avec l’agent de Suède, par la porte de Bab-el-Oued, qui fut fermé. Au milieu d’un peuple mécontent, courant en désordre de toutes parts, nous eûmes beaucoup de peine à rentrer dans ma maison.

La sortie des corsaires est encore ajournée. On regarde l’affaire des anglais comme plus embrouillée que jamais.

Les agents d’Espagne, de Suède, de Danemark, de Hollande et d’Amérique ont rendu visite au Dey à l’occasion de la circoncision de son fils. Ils se sont rappelés de ce que ce prince avait dit, il y a deux ans, au chargé d’affaires d’Amérique en pareille occasion : que les compliments d’un infidèle étaient des injures lorsqu’ils n’étaient pas accompagnés de présents. Ne pouvant lui offrir que des félicitations, j’ai cru devoir m’abstenir de lui rendre ma visite.

Je supplie Votre Excellence d’agréer l’hommage de mon respect.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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