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CADN 22PO/1/35




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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 6 FLOREAL AN XII

[26 AVRIL 1804]

EN REPONSE A CINQ LETTRES DU MINISTRE



N° 170

6 floréal an XII [26 avril 1804]

Citoyen Ministre,

Par ma lettre du 22 germinal [12 avril], je vous fournissais tous les détails relatifs au paiement des lismes. Les occasions directes me manquant depuis longtemps, les négociants algériens en faveur desquels j’ai tiré des lettres de change m’ont prié d’expédier ma lettre par une caravane qui est partie pour Tunis dans les derniers jours de germinal [mi avril]. Je n’ai pas cru devoir me servir de cette occasion, très peu sûre et très longue, pour vous rendre compte de ce qui s’est passé ici depuis l’expédition de mes dernières dépêches. Le brick courrier d’Espagne a mouillé ici aujourd’hui à midi ; il est six heures du soir, et j’apprends à l’instant qu’il doit remettre demain matin à la voile. Je n’ai que cette nuit pour satisfaire aux détails de vos lettres des 28 frimaire [20 décembre 1803], 28 et 30 pluviôse [18 et 20 février 1804], 15 ventôse [6 mars] et 7 germinal [28 mars].

votre dépêche du 28 frimaire [20 décembre 1803] est particulièrement relative au paiement des lismes, aux renseignements que vous désirez avoir sur leur prix, leur échéance et la manière la plus sûre de me faire passer les fonds destinés à les acquitter. Je crois ne vous avoir rien laissé à désirer à cet égard par ma lettre du 22 germinal [12 avril], dont je joins ici le duplicata.

Vous daignez m’entretenir encore dans cette dépêche de l’affaire des sept malheureux corses vendus aux algériens, et vous m’assurez que vous avez de nouveau prescrit au citoyen Devoize de reprendre ses démarches en leur faveur avec une nouvelle activité. Je ne vous dissimulerai point tout le chagrin que me cause cette affaire, et je crois assez la connaitre pour vous assurer qu’il n’entre nullement dans les intentions du Bey de Tunis de la terminer. Ce qui m’afflige d’autant plus, c’est que, lorsqu’il m’arrive de parler des autres esclaves auxquels vous m’avez ordonné de m’intéresser, on ne manque jamais de me témoigner de l’étonnement sur mes prétentions, en me disant que nous n’avons pas même le pouvoir de nous faire rendre à Tunis ceux qui ont été pris sous nos couleurs. Je vous conjure, Citoyen Ministre, de vouloir bien mettre un terme à l’esclavage d’infortunés dont la présence ici est injurieuse pour nous.

Vous joigniez à votre lettre du 28 pluviôse [18 février] plusieurs exemplaires du rapport du Grand Juge au gouvernement, dans lequel est développée la nouvelle trame ourdie par l’Angleterre contre la tranquillité, la puissance et la gloire de la France. Ce rapport, auquel j’ai donné la plus grande publicité, a excité même l’indignation des algériens. Ces nouveaux forfaits, projetés par un gouvernement qu’on ne peut plus regarder que comme un assemblage d’assassins, ne serviront qu’à faire éclater de nouveau l’énergie et l’universalité des sentiments qui attachent les français au Premier Consul. Daignez lui offrir les hommages d’une âme libre, et les assurances d’un dévouement sans bornes.

Votre dépêche du 3 pluviôse [20 février] m’annonce la nomination du citoyen Antoine Sielve à la chancellerie de Tunis, et son remplacement par le citoyen Ferrier. Vous me dites que, si je n’aperçois pas d’inconvénient à ce que le citoyen Sielve se rende immédiatement à Tunis, vous ne vous opposez point à ce que je lui en donne l’autorisation. Sur une lettre qu’il m’a adressée le 24 germinal [14 avril], et dont je joins ici la copie, j’ai cru devoir me rendre à ses désirs à cet égard. Le citoyen Ragueneau remplira, par intérim, les fonctions de chancelier. J’ose vous assurer que, par ses talents et son exactitude, il se rendra digne de la confiance que je lui ai donnée au nom du gouvernement.

Par votre lettre du 15 ventôse [6 mars], que j’ai reçue le 27 germinal [17 avril], vous m’annoncez que les présents, dont vous m’envoyez l’état, sont partis pour Marseille, et que je dois faire remplir par la Régence les dispositions exprimées dans votre dépêche du 28 ventôse an XI [19 mars 1803], en exigeant que les présents destinés au Premier Consul soient expédiés sur un bâtiment algérien à Marseille, où il recevra les nôtres. Les circonstances depuis cette époque sont extrêmement changées ; et, la guerre ayant rendu à ces gens-ci toute leur insolence, je ne vous dissimulerai pas que cette condition exige beaucoup de ménagements avec un prince dont vous connaissez toute la bizarrerie. Je traite très activement cette affaire, mais avec toute la circonspection qu’elle exige. Le seul point irrévocablement arrêté en ce moment est que, selon les conventions, des présents seront envoyés au Premier Consul et à vous ; ils se composent d’une assez grande quantité de très beaux chevaux, au choix desquels, en ma qualité de connaisseur, j’aurai grand soin de veiller. Je crains d’autant plus d’aborder la question principale, que je connais la répugnance du prince à s’écarter des anciens usages ; la situation d’ailleurs dans laquelle il se trouve avec les anglais rend impossible l’expédition d’un bâtiment algérien, et je ne vous dissimulerai point que je désirerais, comme je vous l’ai précédemment mandé, que l’envoi des présents à Alger put s’accorder avec la dignité nationale ; car, quelques ménagements que j’observe en traitant cette affaire, il est presque impossible que je ne m’expose à quelque nouvelle brusquerie. En effet, exiger que les algériens, qui sont dans une espèce d’état de guerre avec les anglais, puisqu’ils ne font point sortir leurs corsaires, expédient leurs présents en France, et se chargent de porter les nôtres ici, c’est, en les assujettissant à une loi réprouvée par tous leurs usages, leur faire courir tous les risques. Mais les ordres du Premier Consul sont précis, et mon devoir est de m’y confirmer. Je regrette infiniment que le départ précipité du brick courrier ne me permette pas de vous rendre compte du résultat de mes opérations à cet égard.

Enfin, Citoyen Ministre, par votre lettre du 7 germinal [28 mars], vous me mandez qu’aucun français actuellement en pays étranger, ne peut rentrer en France sans un passeport du Grand Juge ou de Votre Excellence. Je me conformerai exactement à cette décision.

Le 2 ventôse [22 février], le Dey reçut une lettre, par laquelle les algériens esclaves à Lisbonne annonçaient qu’ils étaient très mal nourris et traités avec beaucoup d’inhumanité. Le 3 [23 février] tous les officiers portugais esclaves de cette Régence furent chargés de chaînes, attachés deux à deux, et condamnés à des travaux jusqu’ici sans exemple, auxquels le Dey assistait lui-même tous les jours. Il leur faisait porter, d’une carrière à la forteresse qu’il fait construire à Bab-Azoun, des pierres d’une grosseur énorme. A chaque voyage, les gardiens avaient ordre de faire défiler devant lui les officiers portugais et lorsqu’il jugeait que les pierres dont on les avait chargés n’étaient pas assez présentes, il leur en ferait donner de plus grosses, et punissait les gardiens. Cette carrière est distante du fort de plus de deux miles ; et les malheureux officiers, courbés sous le poids des fardeaux, conduits à coups de bâton par les sbires les plus impitoyables, étaient condamnés à faire par le temps le plus affreux, quatre voyages par jour ; ce qui donnait une distance de près de 18 miles par jour à parcourir. L’agent d’Espagne avait fait, en faveur des officiers portugais, plusieurs démarches qui n’avaient eu aucun succès ; le corps des Raïs même, redoutant un pareil traitement s’ils tombaient au pouvoir de leurs ennemis, avaient fait inutilement des représentations au prince. J’étais engagé de toutes parts à m’intéresser au sort des portugais ; mais, ne pouvant, d’après vos ordres, m’immiscer dans les affaires d’aucun gouvernement avec cette Régence, redoutant d’ailleurs un refus du Dey, dont je connais toute l’animosité contre ces malheureux, je dus m’abstenir de toute démarche. Cependant leur sort devenant de jour en jour plus affreux, plusieurs même étant malades, et n’ayant pu, au mépris de tous les usages, obtenir la faculté d’entrer à l’hôpital, je chargeai mon drogman de pénétrer adroitement l’opinion du Khaznedjï et du Vékilhandjï sur cette affaire. L’un et l’autre me firent dire qu’ils voyaient avec peine les traitements exercés envers les officiers portugais, mais qu’ils avaient de puissantes raisons pour ne pas se mêler directement de cette affaire, et qu’ils appuieraient de tout leur crédit une démarche qu’ils m’engageaient à faire. Le 13 mars (22 ventôse) tous les officiers portugais m’adressent une lettre touchante, dans laquelle ils me représentaient les dangers auxquels plusieurs d’entre eux étaient exposés de perdre la vie. Le 24 [15 mars] je chargeai mon drogman de se présenter le lendemain chez le Dey ; les agents d’Espagne, de Suède, de Danemark, de Hollande et d’Amérique voulurent se joindre à moi. Le drogman de France, qui prit la parole au nom de tous, calma, avec beaucoup d’adresse, la fureur du Dey, qui se plaignit très vivement des mauvais traitements que le gouvernement de Portugal faisait éprouver à ses sujets ; il dit qu’il ne faisait qu’user de représailles envers les officiers de cette nation. Mon drogman prit, en mon nom, l’engagement de faire traiter convenablement les esclaves algériens à Lisbonne ; il rappela au Dey l’engagement que j’avais pris il y a deux ans, et que j’avais rempli à l’égard de ceux qui se trouvaient à Naples. Le Dey répondit qu’aussitôt qu’il aurait l’assurance que ses sujets étaient mieux traités à Lisbonne, il s’empresserait de délivrer des travaux les officiers portugais. Le Dey, après quelques moments de réflexion, répondit qu’il se confiait à ma parole, et qu’il allait donner le premier au gouvernement de Lisbonne l’exemple de la modération. Tous les officiers et sous-officiers portugais furent de suite délivrés des travaux, et replacés dans les différentes maisons consulaires où ils ont été répartis. Par ma lettre des 25 et 27 ventôse [16 et 18 mars], j’ai mandé une partie de ces détails au général Lannes, ambassadeur près Sa Majesté Très Fidèle, et je l’ai prié d’acquitter l’engagement que j’ai pris en faisant traiter avec plus de douceur les esclaves algériens qui, sans doute, auront exagéré à leur prince la rigueur de leur position. J’ose espérer que Votre Excellence voudra bien approuver mes démarches dans cette circonstance.

Avant-hier le Dey a reçu de nouvelles lettres par lesquelles les esclaves algériens se plaignent de plus en plus des mauvais traitements que le gouvernement de Portugal leur fait éprouver. Le Dey, sans égard pour l’engagement qu’il a pris avec tous les agents des différentes nations, a de nouveau chargé de chaînes les officiers portugais, et les a livrés aux travaux les plus pénibles.

La réponse du général Lannes, ambassadeur de France à Lisbonne, me parvient à l’instant ; il me mande qu’il a reçu du prince régent l’assurance que les ordres les plus précis ont été donnés pour que les captifs algériens soient traités avec toute l’humanité désirable, et qu’il se propose d’envoyer deux de ses officiers à Alger même pour rendre au Dey un témoignage plus authentique du sort de ses sujets au Portugal. Le général Lannes joint à sa lettre un rapport du vicomte d’Anadia, ministre de la marine, duquel il résulte que les algériens en ont imposé à leur prince. Demain, je communiquerai ces détails à la Régence, et j’aurai l’honneur de vous transmettre la réponse du Dey si je puis l’obtenir avant le départ du courrier.

Le 4 germinal [25 mars], M. O’Brien, ancien consul d’Amérique, est parti sur un schooner pour se rendre à Syracuse, où il fera quarantaine. On assure qu’il accompagnera le négociateur américain qui doit se rendre à Tripoli pour traiter de la paix avec le Pacha. Vous aurez eu connaissance de l’action hardie des américains, qui ont brûlé dans le port leur frégate, tombée au pouvoir des tripolins. Nous n’avons ici encore aucuns détails précis sur cet événement.

Un chaouch envoyé par la Porte est arrivé ici le 6 germinal [27 mars] ; il était porteur de firmans qui annonçaient la nomination du nouveau capitaine Pacha. Il était chargé, en outre, de Khatti-chérifs et firmans pour réclamer différentes prises impériales faites dans le golfe de Venise. Le chaouch n’a rien obtenu, et a été embarqué, quelques jours après son arrivée, avec la simple promesse que les présents d’usage seraient prochainement expédiés au capitaine Pacha.

Bram Raïs, le même qui fut envoyé à Londres il y a quelques années, vient de partir en qualité d’ambassadeur pour se rendre auprès de l’empereur du Maroc. Sa mission a pour objet ostensible de solliciter une extraction considérable de cuivre et de salpêtre ; mais on est assez disposer à croire ici qu’il est chargé d’instructions secrètes tendant à préparer, par la médiation de l’empereur du Maroc, un rapprochement avec les anglais.

Dans les visites d’usage à l’époque des fêtes du premier Baïram, le Dey manifesta beaucoup de froideur avec moi. Je crois démêler le système nouveau de chercher à m’en imposer : j’affectai de ne m’être pas aperçu du peu d’égard du prince ; mais je devins moi-même, dans toutes mes communications, d’une froideur et d’une réserve extrêmes. Tous mes mouvements n’échappèrent pas aux meneurs qui observent toute occasion, et, 70 jours après, dans la visite que je fis à l’occasion des fêtes de courban baïran, le Dey me reçut de la manière la plus affectueuse et la plus polie. Dans les discussions qui ont eu lieu à l’égard du paiement des lismes, ce prince témoigne le désir le plus marqué de faire tout ce qui serait agréable au gouvernement français…. Mais vous connaissez le caractère bizarre de ce prince susceptible de recevoir toutes les impressions, et capable de passer en un instant d’une extrémité à l’autre. J’ose assurer à Votre Excellence que je fais à Alger un véritable cours de diplomatie.

Dans les dernières fêtes du Baïram le Dey opposa aux agents d’Espagne, de Suède, de Danemark, de Hollande et d’Amérique la demande qu’il a précédemment faite de canons pour armer les forts qu’il fait construire. L’agent de Suède observa que son pays était éloigné, et qu’il ne pouvait remplir aussi promptement qu’il le désirait les intentions du Dey. « J’ai déjà attendu trop longtemps, répartit le prince avec fureur, et si vous ne me faites venir les canons que j’ai demandés, je vous chasserais tous. C’est une manière extraordinaire et nouvelle de recevoir les représentants des nations qui viennent rendre hommage au prince dans les fêtes les plus augustes des musulmans. L’agent d’Espagne a été menacé il y a deux jours de la chaîne et d’une déclaration de guerre. La pacifique cour de Madrid offre de l’argent ; le Dey persiste à exiger impérativement ses canons, et n’accorde qu’un très court délai.

Le 30 germinal [20 avril] à 3 heures du matin, nous avons éprouvé un violent tremblement de terre. Plusieurs maisons se sont encore écroulées du côté de la Bélide.

Je prie Votre Excellence d’agréer etc…

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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