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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 5 PLUVIOSE AN XII

[26 JANVIER 1804]

SUR LES MENACES

DE L'AMIRAL NELSON



N° 166

Alger, le 5 pluviôse an XII [26 janvier 1804]

Citoyen Ministre,

Le 1er floréal dernier [21 avril 1803], le mézouar, accompagné de ses sbires, entra dans la maison de M. Falcon, consul général d’Angleterre, et le somma de faire ouvrir une des chambres basses de la maison. M. Falcon répondit que cette chambre appartenait à ses domestiques, et qu’ils en avaient la clé. Deux de ceux-ci, interpellés, répondirent qu’ils ne l’avaient pas, et s’enfuirent, l’un chez moi, et l’autre à la maison de campagne de l’agent britannique.

Le mézouar, bien instruit, enfonça la porte, et trouva dans la chambre deux femmes turques. L’agent d’Angleterre déclara qu’elles ne pouvaient y avoir été introduites que par des malveillants, ou par ses domestiques. Mais M. Falcon avait, dans plusieurs circonstances, opposé quelque fermeté, aux volontés d’un gouvernement qui ne veut trouver que soumission dans les agents envoyés auprès de lui, et l’on saisit, avec empressement, cette occasion pour s’en débarrasser. En conséquence, le Dey lui fit signifier, sur le champ, de sortir de ses états dans trois jours. Ce prince passa lui-même la nuit à la marine pour faire préparer le bâtiment destiné à l’embarquer.

Le 2 [22 avril] M. Falcon réclama la punition de ceux qui avaient introduit dans sa maison les deux femmes, connues pour les plus viles prostituées d’Alger, déclara que, placé ici par son roi, il ne pouvait en sortir que par ses ordres. Six chaouchs furent envoyés chez lui avec injonction de n’y laisser entrer personne, et de le faire embarquer de suite par la force. Il fut conduit à bord à midi au milieu de toutes les huées du peuple, et traité par les sbires comme le dernier des misérables.. J’ai eu l’honneur de vous rendre compte de cet événement par ma dépêche du 5 floréal [25 avril1803] N° 140.

Le machiavélique gouvernement de Londres était accoutumé, depuis longtemps, à tolérer ici toutes sortes d’injures ; mais les circonstances qui avaient accompagné celle-ci étaient trop publiques et trop ignominieuses pour qu’il pût la dévorer à la face de l’Europe. L’idée surtout que le Premier Consul a commandé ici le respect de la nation française – Ce fut avec deux vaisseaux de ligne qui mouillèrent devant Alger il y a 18 mois, que le Premier Consul obtint la tête d’un Raïs et la destitution de plusieurs ; qu’il fît rendre des bâtiments napolitains pris sous nos canons ou avec nos passeports ; qu’il fît reconnaitre la République italienne, etc. – a probablement été un motif très puissant pour le déterminer à demander satisfaction de l’injure qui lui avait été faite dans la personne de son agent. En conséquence, il a ordonné à l’amiral Nelson de se présenter devant Alger avec une division imposante.

Dans la nuit du 24 au 25 nivôse [15 au 16 janvier], un vaisseau de ligne mouilla sur cette rade. A la pointe du jour, les forts, selon l’usage, le saluèrent de 21 coups de canon ; le vaisseau ne rendit point le salut. Un officier vint à terre et fut conduit chez le Dey par M. O’Brien, ancien consul d’Amérique, qui servait d’interprète. L’officier remit à ce prince une très longue lettre de lord Nelson. Cet amiral, par sa lettre, demandait avec beaucoup de hauteur, que M. Falcon, qui se trouvait à bord du vaisseau, fût honorablement réintégré dans ses fonctions. Il réclamait en outre la restitution de 5 bâtiments napolitains et maltais pris avec passeports britanniques, et la liberté de 79 malheureux qui composaient les équipages. Enfin il exigeait que tous les passeports délivrés par les commandants anglais dans la Méditerranée fussent désormais respectés par les corsaires de la Régence. Le Dey se borna à répondre qu’il désirait parler au commandant du vaisseau.

A midi ½, celui-ci, accompagné de 12 à 15 officiers et d’un interprète, se rendit chez le Dey. Ce prince lui demanda, avec beaucoup d’humeur, pourquoi il n’avait pas rendu le salut de ses forts. Le commandant répondit qu’il devait se considérer dans une espèce d’état de guerre, et qu’aussitôt qu’on aurait donné les satisfactions réclamées au nom de son roi,, il s’empresserait de rendre le salut qu’il avait reçu. Cette réponse ne fit qu’augmenter la mauvaise humeur du Dey. Ce prince rappela les motifs qui l’avait déterminé à expulser l’agent britanniques de ses états ; il dit qu’aucune considération ne l’obligerait à le recevoir, et qu’il accueillerait, sans présents, tout autre qu’on voudrait lui envoyer, pourvu néanmoins qu’il consentît à rembourser à ses sujets 180 000 piastres qui leurs sont dues. – C’est la somme depuis longtemps réclamée par MM. Busnach et Bacri pour plusieurs bâtiments pris et confisqués par les anglais dans la dernière guerre. Cette affaire détermina, il y a 4 ans, l’envoi à Londres d’un ambassadeur algérien, qui n’obtint aucune espèce de satisfaction. – Il se plaignit ensuite de ce que le roi d’Angleterre n’avait pas répondu à deux lettres qu’il lui avait écrites pour lui dénoncer la conduite de son agent. « Mon roi n’a pas daigné y répondre, dit le commandant, parce qu’il sait qu’elles ne contiennent que des impostures dictées par ceux qui le gouvernent. – Ne savais-tu pas, au surplus, que M. Falcon, avait été placé ici par mon roi, dont il a la confiance, et que lui seul avait le droit de le retirer d’Alger ? – Si ton roi eût été ici, reprit le Dey, et qu’il se fût conduit comme ton consul, je l’aurais chassé comme lui….. » Les explications furent extrêmement violentes de part et d’autre. Le Dey cependant, dit-on, parut un moment disposé à rendre une partie des esclaves réclamés ; mais la réintégration de l’agent anglais était le principal motif qui avait déterminé l’envoi des forces britanniques ; et transiger sur des objets qui n’étaient que secondaires, c’était recevoir une nouvelle humiliation. Le commandant insista donc, avec la plus grande force, pour que M. Falcon fût de suite honorablement replacé dans ses fonctions. Le Dey, dans les plus grands accès de rage, déclara que, si M. Falcon mettait le pied sur ses terres, il le poignarderait de sa propre main. Il ajouta qu’il ne rendrait ni bâtiments ni hommes, et que ses corsaires auraient ordre de saisir, comme par le passé, tous les marins munis de passeports qui ne peuvent être délivrés qu’au mépris des traités. Le commandant anglais quitta brusquement le Dey, en lui déclarant que sa persévérance dans le système d’offenser une nation puissante attirerait de grands maux sur sa personne et sur son pays. – Ne crois pas, ajouta-t-il, que les anglais se conduisent avec toi comme les espagnols. – L’agent d’Espagne s’est violemment plaint de cette sortie injurieuse, et en rend compte à sa cour dans les plus grands détails. – Je ne crains personne, répondit le Dey ; et, si tu es si puissant, Dieu m’aidera. C’est une réponse qu’il me fît dans une circonstance à peu près semblable. – L’interprète qui accompagnait le commandant anglais avait été chargé de prendre note de tout ce que le Dey dirait. Ce prince s’en aperçut et se plaignit d’un manque d’égard, en effet sans exemple. Le commandant répondit qu’ayant une mauvaise mémoire, et désirant rendre à son amiral les paroles du Dey telles qu’il les exprimait, il avait cru devoir faire usage de ce moyen. –

Lorsque le commandant anglais fut rendu dans la cour du palais, le drogman lui observa qu’il était d’usage de saluer le Khaznedjï (premier ministre) et les autres Grands devant lesquels il devait passer. Je ne salue aucun de ces brigands, répondit-il en mettant son chapeau sur la tête, et il disparut. Il s’arrêta quelques moments chez le consul d’Amérique et se rembarque avec tous les officiers de sa suite.

Le 26 [17 janvier], à la pointe du jour, on signala 7 vaisseaux de ligne dont 2 à 3 ponts et une frégate. Cette division, commandée par l’amiral Nelson, mit en panne dans la partie de l’ouest, et la frégate fit voile vers le vaisseau mouillé sur la rade, avec lequel elle parlementa sur les onze heures Quelques moments auparavant, le commandant de ce vaisseau était revenu à terre pour réclamer une deuxième entrevue avec le Dey. Le Vékilhandjï (ministre de la marine) le fit attendre dans son kiosk, et envoya le capitaine du port pour rendre compte au Dey de la nouvelle démarche des anglais. Ce prince s’é&tait porté sur la côte pour activer lui-même les préparatifs de défense. Il chargea le Vékilhandjï dire au commandant anglais qu’il désirait être l’ami de son gouvernement aux conditions qu’il lui avait exprimées la veille ; qu’il avait la barbe blanche, et qu’il devait n’avoir qu’une seule parole ; que toutes les explications ultérieures devenaient inutiles, et qu’il était prêt à se défendre si on voulait l’attaquer. Le commandant anglais se rembarqua sans avoir vu le Dey, et fit voile, dans la soirée, vers la division.

A l’aspect des forces britanniques, les chaloupes canonnières furent armées. Tous les turcs se portèrent à la marine, et les canonniers se rangèrent dans les forts autour des canons, la mèche allumée à la main.

Dans cet état de confusion, toujours très dangereux pour les européens au milieu d’un peuple barbare, les consuls qui se trouvaient en ville se rendirent dans leurs jardins. Toutes les familles les y suivirent. Plusieurs ont réclamé de moi protection et sûreté ; je l’ai accordé à ceux mêmes que je savais n’être pas de nos amis.

Le 27 [18 janvier], la division louvoyait au large, et le vaisseau qui avait parlementé fit des bords très près d’Alger pendant toute la journée.

A huit heures et demie, il fit beaucoup de signaux, qui furent répétés par le vaisseau amiral. Le soir, il fit voile vers la division. Le matin, deux nouveaux armements, un vaisseau et un brick, s’étaient rangés sous les ordres de l’amiral.

Le 28 [19 janvier], un vaisseau vint encore fortifié cette division, qui louvoyait très au large dans l’Ouest, lorsqu’un très bon vent aurait pu favoriser une entreprise contre Alger.

Le 29 [20 janvier], les anglais furent encore distingués dans la matinée, ils n’ont point reparu depuis cette époque.

Le Dey a montré dans cette circonstance beaucoup de fermeté et une présence d’esprit dont peu de personnes le croyaient capable.

Les préparatifs de défense se continuent jour et nuit avec la plus grande activité.

Les gazettes d’Italie ont faussement annoncé, il y a 3 ou 4 mois, et les journaux français, sur la foi de celles-ci, ont répété que l’amiral Nelson avait brûlé Alger ; qu’il avait forcé le Dey à capituler et à lui payer des sommes considérables. Ils doivent se rétracter, et publier, au contraire, avec exactitude, que l’amiral Nelson s’est en effet présenté ici avec 9 vaisseaux de ligne, une frégate et un brick ; qu’il a, il est vrai, menacé de brûler la ville si le Dey ne s’empressait d’accorder tout ce qu’il exigeait impérativement ; mais qu’il y a loin de la menace aux effets, et que M. l’amiral Nelson s’est honteusement retiré sans avoir rien obtenu, ni brûlé une amorce.

Un chaouch, expédié par le capitaine Pacha, est arrivé ici le 21 nivôse [12 janvier]. Il était chargé de faire reconnaitre le pavillon prussien, de réclamer différentes prises faites dans le golfe adriatique, et de demander que les corsaires ne fissent pas la course dans le canal de Malte. Le Dey a tout refusé et le 29 [20 janvier], le chaouch a été jeté, avec quelques sequins, sur un bâtiment espagnol qui a fait voile pour Tunis.

Le 22 nivôse [13 janvier], j’ai vu le Dey et tous les Grands de la Régence à l’occasion des fêtes du Baïram. Compliments d’usage. Il a réitéré, dans cette circonstance, à plusieurs consuls la demande qu’il a précédemment faite de canons et de briques. L’Espagne est la puissance contre laquelle surtout les avanies se multiplient : le Dey réclame, en ce moment, argent, canons, briques et un maître fondeur. Le courrier, partit le 7 nivôse [29 décembre], a fait voile cette fois-ci pour Carthagène ; il était probablement chargé de ces différentes demandes. La sortie des corsaires, qui devait avoir lieu après le ramadan, est ajournée jusqu’à nouvel ordre.

Daignez agréer, etc..

Du 15 [5 février]

Les opinions sont partagées ici sur la conduite que les anglais tiendront dans cette circonstance : les uns pensent qu’ils dévoreront cette nouvelle injure, en envoyant un autre agent ; les autres prétendent qu’ils réapparaitront incessamment avec les armements et les munitions nécessaires pour brûler Alger. Ce qu’on peut assurer d’une manière positive, c’est qu’aucune considération ne déterminera le Dey à recevoir M. Falcon.

Le 6 de ce mois [27 janvier], M. Busnach, causant dans la rue de Bab-Azoun, avec le Vékil du Bey de Constantine, para miraculeusement de la main droite, à laquelle il a été grièvement blessé, un coup de poignard qui lui fut porté par un soldat de la milice. M. Busnach se précipita dans une boutique où il fut poursuivi par l’assassin qui fut retenu à terre par le Vékil. Le soldat parvint à se débarrasser, et se sauva dans sa caserne, où des chaouchs furent envoyés de suite, de la part du Dey, pour le saisir ; mais ses camarades ont refusé, jusqu’à ce jour, de le livrer.

Le 7 [28 janvier], un autre soldat, armé de deux pistolets et d’un yatagan, qu’il tenait cachés, se présenta dans la maison de M. Busnach, et demanda à lui parler. Au moment où il allait se précipiter dans l’appartement où il se trouvait, deux noubadjï, que le premier ministre avait donnés pour garder M. Busnach, saisirent ce nouvel assassin, et le conduisirent à la Régence, où il reçut 500 coups de bâton.

Le Dey fit publier, sur le champ, des défenses à tous les soldats de paraitre en arme, dans les rues et même hors des portes de la ville. Cet ordre existe encore aujourd’hui. P>On ne doit pas attribuer à la présence des anglais les événements qui viennent d’arriver aux juifs : quelques moments avant l’arrivée des forces britanniques, ils ont été plusieurs jours en pleine disgrâce. De grands présents et l’influence du Khaznedjï les avaient remis en scène ; mais leur prépotence, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire plusieurs fois, est devenu si insupportable à tous, qu’elle ne peut manquer d’attirer sur leurs têtes de grands malheurs. L’indignation de la milice surtout est au comble, et le prince même est exposé au danger le plus imminent d’être enveloppé dans leur perte. D’après les événements arrivés à Busnach et à plusieurs individus de sa famille, qui ont été également maltraités, on s’attend, d’un moment à l’autre, à une révolution ; les boutiques mêmes ont été fermées plusieurs jours, et un grand nombre de famille se sont retirées à la campagne, où tous les consuls continuent à séjourner.

Du 20 [10 février]

J’ai eu l’honneur de vous adresser le 3 de ce mois [24 janvier] une lettre expédiée voie de Bône et d’Oran. Dans la confusion où nous nous trouvions, et par des occasions aussi peu sûres, j’ai dû me borner à vous transmettre rapidement le résultat de l’expédition des anglais, qui n’ont point reparu. J’attends avec impatience, depuis cette époque, une occasion directe pour l’Europe, mais ne prévoyant pas qu’il s’en présente encore de longtemps, je prends le parti de vous expédier cette lettre par un bâtiment impérial qui va faire voile pour Tunis.

Du 27 [17 février]

(Au duplicata seulement)

Le primata de cette dépêche n’est point parti voie de Tunis. Je l’ai expédié par un bâtiment danois, que le consul m’assure devoir faire voile pour un des ports d’Espagne, après avoir touché à Jucie [ ?].

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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