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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 14 BRUMAIRE AN XII

[6 NOVEMBRE 1803]

SUR LES MESURES A PRENDRE

CONTRE LES PATRONS CORAILLEURS



N° 161

14 brumaire an XII [6 novembre 1803]

Citoyen Ministre,

Par votre lettre du 19 fructidor dernier [4 septembre], vous me mandez que le ministre de l’Intérieur, auquel vous avez communiquez mes lettres relativement à la pêche du corail sur les côtes d’Afrique, a approuvé toutes les mesures que j’ai prises pour assurer le bon ordre et la tranquillité parmi nos corailleurs. Vous aves eu également la bonté de m’annoncer que vous avez été satisfait de toutes mes dispositions à cet égard, et vous m’engagez à vous signaler les patrons ou marins dont la conduite serait répréhensible, afin que vous puissiez les faire punir à leur retour en France. Je vous dois quelques nouveaux détails sur la conduite peu mesurée de quelques-uns, et je vous supplie de me donner, ou d’engager le ministre de l’Intérieur à me transmettre les instructions précises qui doivent me servir de règle envers les hommes qui méprisent ouvertement l’autorité des agents du gouvernement.

Nous devons remettre annuellement à la Régence deux caisses de corail assortis pesant chacune 120 livres de Marseille. Le Dey les avait réclamées, ainsi que je vous l’ai marqué par plusieurs lettres, et particulièrement par celle du 28 floréal, [18 mai] N° 145. J’avais, en conséquence, mandé au sous-commissaire Léon d’exiger de chaque patron, en proportion de la bonne ou mauvaise pêche qu’il aurait faite, le contingent nécessaire pour former ces deux caisses. Pour assurer le succès de cette mesure, et surtout pour mettre le sous-commissaire Léon dans le cas d’exécuter une surveillance active sur les pêcheurs, je lui avais recommandé d’exiger le dépôt de leurs papiers, et de ne leur laisser que le passeport ou congé qui sert à les faire connaitre par les corsaires barbaresques. C’est l’usage qui a été constamment suivi par le gouverneur de l’ancienne compagnie.

Les pêcheurs, pour se soustraire au paiement du contingent de corail exigé d’eux pou remplir nos conventions avec la Régence (qui n’eut été pour chaque bateau, qu’un très léger objet, si tous se fussent présentés à Bône) se sont réfugiés, les uns à la Calle, les autres à Tabarque et à Bizerte. A la Calle, détruite et abandonnée depuis l’an 7 [1798/1799], ils n’ont pu recevoir ni secours ni protection, et se sont trouvés exposés à la barbarie et au pillage des arabes, qui se sont jetés sur leurs bateaux, et se sont emparés, à main armée, de quelques quantités de coraux. Le cheik Mohammed Ben Métir, qui commande dans ces contrées, a été accusé, par plusieurs patrons, d’être l’auteur de ces extorsions. Le sous-commissaire Léon s’est plaint au Bey de Constantine ; il a réclamé la punition des coupables et la restitution des objets volés. Voici ce que le Bey de Constantine a répondu au commissaire Léon :

« Je me suis empressé, au reçu de la lettre, de mander ici le cheik Mohammed Ben Métir ; je lui ai fait part des plaintes portées contre lui ; je lui ai signifié que sa tête me répondait de la vérité que je voulais savoir, et que j’entendais que le corail volé aux français leur fût de suite restitué. Le cheik m’a répondu que j’étais bien le maître des avis ; mais qu’il n’avait aucune part aux événements arrivés à la Calle ; il m’a dit au contraire que les coupables étaient des Kbaïls indépendants, descendus de leurs montagnes qui, non seulement avaient volé quelques quantité de corail, mais qui avaient le projet de s’emparer de la totalité et de brûler les bateaux ; qu’il les avait combattus, que plusieurs marins ont été tués et d’autres blessés, et qu’il était bien malheureux pour lui, après avoir prodigué aux français tous les secours qui dépendaient de lui, d’être encore accusé de les avoir pillés. Je ne m’en suis pas rapporté, ajouta le Bey de Constantine, aux assurances qui m’étaient données par le cheik Mohammed Ben Métir : j’ai pris des informations de personnes qui se trouvaient sur les lieux ; toutes se sont accordées à dire que le cheik était innocent. Tu sais bien, d’après cela, mon cher Léon, que, s’il eût été coupable, l’exemple que j’aurais fait eût été de la plus grande sévérité ; mais je ne puis atteindre des montagnards rebelles, qui n’ont dans la plaine ni bestiaux ni denrées que je puisse leur enlever, et il m’est impossible d’aller les attaquer dans leurs montagnes inaccessibles. Salue beaucoup de ma part M. Thainville ; donne-lui tous ces détails, et dis-lui tous ces détails, et dis-lui combien je suis fâché de n’avoir pu punir les coupables comme je l’aurais désiré. »

Tel est, sur cette affaire, le résultat d’une très longue lettre qui a été adressée au citoyen Léon par le Bey de Constantine.

Vous jugerez, Citoyen Ministre, combien l’insubordination de nos corailleurs, et le mépris qu’ils font des conseils et de l’autorité des agents peuvent journellement compromettre le succès de l’importante opération de la pêche du corail, et me susciter même, auprès de la Régence, tous les genres de tracasseries. L’ancien gouverneur de la Calle s’est plaint, dans tous les temps, de leur conduite ; le citoyen Léon, au zèle et à l’activité duquel je ne puis donner trop d’éloges, s’en plaint amèrement. Quelques patrons l’ont traité de la manière la plus indécente. Il me dénonce surtout un nommé Charles Sampolo, d’Ajaccio, commandant la gondole le Saint-Antoine. Ce patron a poussé l’insolence jusqu’à lui dire qu’il n’avait aucuns ordres du gouvernement pour exiger d’eux du corail, et qu’il n’avait établi cet usage que pour appliquer à son profit les quantités qu’il leur extorquerait, etc.., etc. Vous jugerez sans doute convenable de donner un exemple salutaire, en faisant retenir le commandement à Charles Sampolo, et en le punissant de quelques mois de prison.

Le citoyen Léon mande qu’il lui a été impossible de compléter les deux caisses de corail assorti que le Khaznedjï a réclamé encore dernièrement de moi. Il n’a pu obtenir que 60 rottes de première qualité et 66 de deuxième, ce qui forme environ les 2/3 de la quantité que nous devons fournir. Ci-joint l’état des 30 patrons qui ont donné leur contingent à raison chacun de 4 L. du pays. Par ma lettre du 6 fructidor [24 août], je vous annonçais que, ne pouvant obtenir de nos corailleurs les quantités nécessaires, j’avais engagé le sous-commissaire de Bône à acheter celles qui lui manquerait, parce que j’avais à cœur de remplir mes engagements envers la Régence. Mais Votre Excellence croirait-elle que les patrons set même refusés à les lui vendre, ou ont mis à leur corail un prix si exorbitant qu’il ne lui a pas été permis de l’acheter ? J’ai mandé au citoyen Léon la caisse qu’il a entre les mains, et je vais prendre avec la Régence des arrangements pour qu’elle impute sur l’année prochaine les quantités qui manqueront. Mais je vous supplie, Citoyen Ministre, de me fournir ou d’engager le ministre de l’Intérieur toutes les directions qui me seront nécessaires pour la répression de nos corailleurs, afin que je ne sois plus exposé à toutes les tracasseries qu’ils n’ont cessé de me faire éprouver. Votre Excellence sait beaucoup mieux que moi que la faute d’un seul individu peut, dans ces contrées sauvages, retomber sur la masse entière, et compromettre même les intérêts du gouvernement. L’imprudence du patron Monti nous en a fourni la preuve, il y a deux ans, et le gouvernement jugera sans doute que la surveillance à exercer sur nos pêcheurs doit être poussée jusqu’à la rigueur.

La pêche du corail appartenant anciennement à la compagnie d’Afrique, la Calle était ce point où les patrons devaient se rendre ; ils remettaient leurs papiers au gouverneur, à la surveillance duquel ils ne pouvaient se soustraire, parce qu’ils étaient obligés de venir les reprendre pour effectuer leur retour. Aujourd’hui le comptoir de la Calle n’étant point encore occupé par les agents de la compagnie d’Afrique, et la pêche du corail formant d’ailleurs une administration séparée, je pense même étant libre pour tous les français, les patrons se rendent selon leurs caprices ou leurs convenances, à Bizerte, sur les côtes de Tunis, à Bône, dépendant d’Alger, ou partout ailleurs ; de manière qu’en quelque sorte ils ne se trouvent placés sous la surveillance précise d’aucun agent. Pour se soustraire même à celle des sous-commissaires de Bône et de Bizerte, ils vont à Tabarque ou à la Calle, où ils sont exposés, comme ils viennent de l’éprouver, à toutes sortes de dangers et de pillages. Ne serait-il pas convenable d’exiger de chaque patron, avant la sortie d’un port de France, la déclaration qu’il se rend sur tel point pour faire la pêche et de lui intimer l’ordre de se ranger sous l’autorité immédiate de l’agent qui s’y trouve placé, et duquel il serait obligé à son retour de représenter un certificat de bonne conduite. Indépendamment de l’avantage que nous obtiendrions de pouvoir surveiller extrêmement les corailleurs, nous acquerrons même celui de constater les quantités de corail qui avaient été pêchées et de s’assurer de leur retour en France car qui peut répondre au gouvernement que celles enlevées, en ce moment, des côtes d’Afrique seront apportées dans nos ports ? Les patrons ne les vendront-ils pas, en tout ou partie, dans les lieux où ils y trouveront leurs avantages ? Il m’est d’autant moins permis de douter de ces fraudes, si contraire à l’intérêt de l’état, que beaucoup d’étrangers sont intéressés dans cette opération. Si donc, comme je le pense, il importe au gouvernement de faire entrer en France tous les coraux pêchés sur les côtes d’Afrique, il est indispensable que les quantités soient constatées sur les lieux ; pour qu’elles puissent l’être, il est nécessaire de prendre des mesures pour assujettir les patrons à l’autorité des agents, qui pourront prendre tous les renseignements et faire toutes les vérifications convenables.

Par ma lettre du 10 vendémiaire [3 octobre], je vous ai fourni les détails du malheureux événement arrivé à Bône. Les 36 turcs (et non 50 comme on me l’avait marqué) sont entrés à Tripoli. Le Pacha a fait rendre la barque saisie et les 14 hommes d’équipage, qui sont arrivés à Bizerte.

J’ai réclamé de nouveau satisfaction de la Régence d’Alger, et j’ai insisté sur la réclamation des coupables auprès du Pacha de Tripoli : le Dey m’a répondu qu’il était contraire à tous les usages de se faire rendre de pareils hommes ; il m’a répété qu’il était plus fâché que moi de cet événement, et qu’il avait donné l’ordre de punir l’Agha de Bône.

Par une lettre du 29 fructidor [16 septembre], le citoyen Beaussier, commissaire général à Tripoli, en m’annonçant l’arrivée des 36 turcs, me mande que les chefs étaient arrêtés, et qu’il était occupé à réclamer les indemnités convenables. Je lui ai adressé les dépositions des patrons, reçues dans la chancellerie de Bône, auxquelles se trouvent joints les états des pertes, montant, pour la gondole la Victoire à 22 550,50 et pour la gondole la Félicité à 8 459,30.

Mais, comme je l’ai mandé au commissaire Beaussier, cet attentat ne doit pas seulement être vengé par la restitution des effets volés : il faut encore, pour empêcher qu’il se renouvelle, que les chefs soient exemplairement punis. De pareils brigands ne doivent trouver d’asile nulle part ; ils sont au pouvoir d’un prince ami de la France, et je ne doute pas qu’ils ne trouvent à Tripoli la punition due à leurs crimes.

Le commandant de Tabarque, où ils ont relâché, et déposé le patron Podolario Peri, mort quelques jours après, de ses blessures, loin de les contraindre à abandonner la barque et les 14 hommes qu’ils avaient saisis, a favorisé leur évasion en leur fournissant du tabac et des vivres, pour continuer leur route. Je rends compte de cet événement au citoyen Devoize, qui sans doute en demandera satisfaction au Bey de Tunis.

Je vous prie de vouloir bien donner des ordres pour que les détails ci-dessus soient communiqués au ministre de l’Intérieur.

Le 21 vendémiaire [14 octobre] le Dey a mandé tous les agents des différentes nations, celui de France excepté.

Il a exigé de celui d’Espagne 24 canons de bronze et 20 000 briques. (Il a refusé, et a reçu l’ordre de sortir d’Alger. Après quelques jours de débats, il a obtenu 40 jours pour écrire à sa cour. Un délai a été fixé pour les autres agents), de celui de Suède, 15 canons et 15 000 briques ; de celui de Danemark, 15 canons et 20 000 briques ; de celui de Hollande, idem ; de celui d’Amérique, 15 canons et 100 000 briques.

Soit un total de 84 canons et 275 000 briques.

Ces canons doivent servir à armer le fort de Bab el Oued, qui vient d’être terminé, de celui de Bab Azoun, à l’élévation duquel on travaille jour et nuit. Les briques doivent servir à la construction de fonderies de canons, que le Dey se propose d’entreprendre.

Le citoyen Devoize attendait, avec impatience, le retour de l’envoyé du Bey de Tunis pour reprendre la négociation sur l’affaire des 7 malheureux corses pris sous le pavillon national, et vendus aux algériens. Il vient de me mander que cet agent a eu l’impudence de dire à son premier que vous vous étiez désisté de vos prétentions à cet égard. Le citoyen Devoize m’ajoute qu’il a été obligé de solliciter de vous de nouveaux ordres à cet égard. Je vous supplie, Citoyen Ministre, de mettre un terme à cette déplorable affaire : je ne sais plus de quelles expressions me servir pour calmer le désespoir de ces infortunés, qui coutent à l’état de 14 à 15 000 francs depuis près de six ans qu’ils languissent dans les fers.

Les navigateurs de la République des 7 Îles ont été protégés, jusqu’à ce jour, par l’Angleterre ; mais, depuis l’expulsion de l’agent de Londres, plusieurs ont réclamé ma protection. Je n’ai pas cru devoir la leur refuser, parce que la France, selon les traités avec le Grand Seigneur, est naturellement protectrice de toutes les nations qui n’ont point d’agent. Je viens de faire rendre le bâtiment la Très Sainte Annonciation, capitaine Nicoletto Inglessi de Céphalonie ; il restera dans le port jusqu’au retour du corsaire capteur, qui a retenu à son bord une partie des marins et des passagers. J’ai observé aux navigateurs des 7 Îles que la Russie avait garanti leur indépendance, et qu’ils devaient s’adresser à l’agent de Suède, chargé des intérêts de cette puissance. Ils m’ont répondu que le Premier Consul, comme l’empereur de Russie, était garant de leur sûreté, et ils ont naturellement dû préférer la protection efficace de la France à celle très éphémère, de l’agent de Suède, qui n’a ici que très peu d’influence. Je vous supplie néanmoins, Citoyen Ministre, de me donner des instructions précises à cet égard.

Tous les corsaires sont encore en mer.

Nulles explications encore entre les deux puissances relativement à l’expulsion de l’agent britannique.

Agréez etc.

Dubois Thainville.




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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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