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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 30 GERMINAL AN XI

[20 AVRIL 1803]

SUR LA SITUATION ACTUELLE

A ALGER



N° 142

30 germinal an XI [20 avril 1803]

Il y a 27 jours que le port est fermé. On vient de m’annoncer qu’il va s’ouvrir, et que le courrier d’Espagne fera voile immédiatement. Je m’empresse de vous rendre compte de ce qui s’est passé ici depuis le départ de la frégate la Revanche.

Les corsaires sont sortis le 17 de ce mois. En voici l’état :

1 frégate de 44 canons ;

1 frégate de 36 canons ;

1 brick de 22 canons ;

1 chébec de 32 canons ;

2 chébecs de 24 canons ;

1 chébec de 18 canons ;

1 polacre de 22 canons ;

1 polacre de 18 canons

soit un armement de 240 canons.

On arme un chébec de 28 canons et un schooner de 18 pour porter les nouvelles garnisons à Tédélis, le Collo et Bône.

J’ai fait signifier à la Régence, avant le départ des corsaires, que l’île d’Elbe appartenait à la République française. Les raïs ont reçu l’ordre d’en respecter les navigateurs.

Un bâtiment de l’île d’Elbe est en ce moment dans le port. Sa présence n’a pas fait plaisir, et a excité quelques réclamations. On a d’abord prétendu qu’il était ligurien, parce que les nolisataires sont génois, et que les marins parlent italien. J’ai signifié que ce bâtiment était français et que tous ses papiers étaient dans la meilleure règle. On ne m’a plus reparlé de cette affaire. Un autre bâtiment de la même île a mouillé à Bône ; il y a été respecté.

J’ai rappelé les conventions à l’égard de la République italienne, consignées dans la dernière lettre du Dey au Premier Consul. On a promis de les exécuter fidèlement ; mais je dois vous instruire d’avance que la rentrée des corsaires ne peut manquer de me donner beaucoup d’embarras : la reconnaissance de la République italienne, dont un prince inepte, et les conseillers eux-mêmes n’ont pas bien senti d’abord toutes les conséquences donnera infailliblement lieu à beaucoup de réclamations. « Que pouvons-nous conduire ici se sont écriés les raïs avant leur départ ? Tous les peuples de l’Italie naviguent sous les couleurs de la nouvelle république ; les génois sous le pavillon de la France ; les maltais et les napolitains sous celui de l’Angleterre, etc., etc., etc. »

Ces plaintes de la marine algérienne ont donné lieu à beaucoup de réflexions. On s’est persuadé que le système de la France était d’anéantir la course. J’ai eu même des explications à cet égard. Je me suis borné à dire que Bonaparte en sa qualité de Premier Consul de la République française, et de président de la République italienne, commanderait le respect dû aux couleurs de l’une et de l’autre nation ; qu’il était faux qu’il eût autorisé les autres puissances à naviguer sous les couleurs françaises et italiennes, et que la rapacité des raïs, inactifs depuis un an, et sortant avec des intentions évidemment hostiles contre ceux qu’ils devaient respecter, avait pu seule prêter au Premier Consul des sentiments qu’il est assez puissant pour manifester s’ils étaient les siens.

L’affaire d’Hassan a donné, quelques jours après, lieu à de nouvelles explications. Vous vous rappelez, Citoyen Ministre, que ce raïs avait conduit ici deux transports destinés à Saint-Domingue. Le Premier Consul avait demandé sa punition. Il avait été destitué, et déclaré incapable de jamais commander un armement algérien. Cette assurance m’avait été solennellement donnée, au nom du Dey, par le premier ministre, ainsi que je vous le mandais par ma lettre du 29 thermidor [17 août]. Le Dey, à cet égard, dans sa lettre au Premier Consul s’exprimait ainsi :

« Vous demandez la punition du raïs qui a conduit ici deux armements de la République française. Selon vos désirs, je l’ai destitué. »

Croiriez-vous, Citoyen Ministre, qu’Hassan a été rétabli dans son commandement ? Il est le raïs d’un des corsaires qui viennent de sortir.

Ali-Tatar, qui doit son existence à la générosité du gouvernement français, a été également rétabli dans son commandement.

Je me suis plaint de ces infractions aux conventions les plus solennelles. On m’a répondu que le Dey, à la naissance de son dernier enfant, avait pardonné à tous les criminels, et que ces deux raïs avaient du participer à l’indulgence générale. On m’a observé d’ailleurs qu’Ali-Tatar, conduisant la garnison à Bône et autres lieux, n’était chargé que d’un service intérieur. J’ai cru devoir cesser mes instances sur une affaire qui aurait pu amener quelques nouvelles extravagances du Dey, dans un moment surtout où les bruits d’une rupture entre la France et l’Angleterre qu’on annonce comme certaine, ont rendus aux Algériens toute leur insolence.

Le Rhinocéros, armé en flûte, venant de la Guadeloupe, portant en Corse 200 nègres, s’est trouvé sur l’île de Majorque, avec un très gros temps, dans le plus grand danger. Il avait perdu son grand mât et faisait près de 40 pouces d’eau par heure. Il vint réclamer des secours à Bône, où il mouilla le 18 ventôse [9 mars]. Le sous-commissaire Léon fit disposer, pendant la nuit, tous les objets nécessaires au radoub du bâtiment. Au moment où il se disposait à les envoyer à bord, l’agha de la garnison empêcha le drogman de s’y rendre, en annonçant au sous-commissaire que les turcs étaient révoltés, et prétendaient que la frégate était portugaise. Le citoyen Léon assura qu’elle était française, et qu’il avait vu tous les papiers qui le constataient. L’agha demanda l’assurance par écrit que le sous-commissaire refusa d’abord, mais qu’il fut obligé de donner parce que le danger était imminent.

Deux jours se passèrent, et le travail se faisait à bord avec la plus grande activité ; mais le troisième, sur la déclaration de quelques gens du pays, qu’ils avaient reconnu 6 maures qui étaient aux fers, l’agha fit retenir à terre 3 officiers et les équipages du canot, et déclara qu’il voulait visiter lui-même le bâtiment. Le citoyen Léon, le caïd, l’agent du Bey, et l’envoyé du pacha de Tripoli assurèrent inutilement que les prétendus maures qu’on avait vus étaient des nègres déportés de l’Amérique, et que la frégate était française. L’agha persista à vouloir se rendre à bord, où il fut bientôt forcé de se convaincre de la vérité de toutes les assurances qui lui avaient été données.

Après cette visite, les travaux se continuèrent avec un peu plus de tranquillité ; mais la situation des turcs à Bône, et la nouvelle des événements qui venaient de se passer à Alger devaient alarmer le sous-commissaire et le commandant de la frégate : elle fut réparée comme on put, et très à la hâte ; le grand mât fut remplacé par un mât de hune ; on remit les pompes en état, et elle fit voile le 29.

L’agha de la garnison, dans cette circonstance, s’est conduit de la manière la plus infâme : il n’a rien fait pour comprimer la révolte des turcs, qu’il semblait, au contraire, encourager, et n’a cessé d’opposer à l’agent du gouvernement tous les refus et toutes les entraves.

Tels sont les détails qui me sont fournis par le sous-commissaire à Bône dans une lettre du 26 ventôse [17 mars].

Aucune puissance algérienne n’a le droit d’entrer à bord d’un bâtiment de l’état : il suffit, d’après les dernières conventions avec la Régence, qu’il déploie sa flamme, et que les officiers soient revêtus de l’uniforme national. Mais ici l’attentat acquiert d’autant plus de gravité, que l’agha de la garnison a persisté à les méconnaitre lorsque l’agent du gouvernement et le caïd même de Bône assuraient qu’il était français. Je me suis fortement plaint à la Régence ; j’ai demandé la punition de l’agha et des réparations convenables. On a réclamé le temps nécessaire pour obtenir des renseignements du Bey de Constantine.

Les explications sur ces différentes affaires ont donné de l’humeur, et la nouvelle d’une rupture prochaine avec l’Angleterre a fait rappeler aux algériens les humiliations, très sensibles pour eux, que nous leur avons fait éprouver depuis 8 mois. Les conseillers eux-mêmes ont parlé d’une manière peu mesurée. Ils ont assuré que le Dey était le maître dans son pays et qu’il ne souffrirait jamais que personne n’y commandât. Ils ont été jusqu’à dire que la France ne ferait que des démonstrations, et qu’elle désirait plus ardemment qu’aucune autre puissance de conserver la bonne harmonie avec Alger. J’ai répondu qu’en effet le Premier Consul désirait la paix avec cette Régence ; mais qu’en même temps on devait être persuadé que, quelque fussent les événements politiques, il ne la conserverait jamais par une démarche contraire à la dignité du peuple puissant dont il était le magistrat suprême. On a voulu ensuite m’alarmer par l’intérêt personnel : on m’a dit que, père de famille, estimé des Grands de la Régence, je ne devais souvent donner aucune attention à quelques actes de leur conduite, qu’on était accoutumé à leur pardonner, et l’on m’a cité à cet égard beaucoup d’exemples où l’Angleterre et la France elle-même avaient fermé les yeux. J’ai répondu que je croyais avoir, dans plus d’une circonstance, donné à la Régence d’Alger les preuves de ma modération et du désir qui m’animait de maintenir la bonne intelligence entre les deux gouvernements (et l’on en est convenu) mais qu’on me connaissait bien peu si l’on m’avait cru capable de sacrifier, dans aucune occasion, l’honneur national, auquel le mien était essentiellement lié, et que ma famille ne serait jamais pour moi qu’un objet secondaire lorsqu’il s’agirait de défendre les intérêts du gouvernement puissant qui m’avait honoré de sa confiance. J’ai ensuite développé de nouveau, avec de grands détails, les intentions bien prononcées du Premier Consul de se faire respecter ici, et j’ai déclaré formellement qu’on était dans une grande erreur si l’on avait pensé qu’il s’assujettirait à toutes les complaisances serviles auxquelles l’ancien gouvernement se prêtait avec trop de facilité.

Cette ténacité dans les idées avait fortement déplu, parce qu’on s’était bien persuadé pouvoir m’assujettir par la crainte d’une rupture avec l’Angleterre, et les conseillers, selon leur politique ordinaire, s’étaient encore une fois éloignés de moi. Il m’était même revenu que le Khaznedji, qui a toujours été mon ami, s’était beaucoup refroidi sur mon compte. Dans cette situation des esprits, je m’étais attendu, à la visite que je devais rendre aux Grands dans les fêtes du Consban Beïram, à en être froidement reçu. Tous, au contraire, me prodiguèrent des marques extraordinaires de bienveillance, et le Dey particulièrement montra envers moi une obligeance que je n’avais remarquée en aucune occasion. Dans cette visite, le Dey rappela à l’agent d’Espagne la demande qu’il lui avait faite de 24 canons, et à celui de Hollande celle d’un ingénieur pour différents travaux projetés dans le port. Quelques jours après, les conseillers se rapprochèrent de moi, et ne m’ont plus reparlé des anciennes explications.

On ne me reparle plus des présents ; mais je ne dois pas vous dissimuler qu’on les désire ardemment.

Les pêcheurs de corail se présenteront ils cette année à la côte d’Afrique. Je n’ai aucuns renseignements, aucunes instructions à cet égard.

Le 12 de ce mois, le Dey a fait signifier à l’agent de Danemark que le délai qu’il lui avait accordé expirait dans 19 jours.

Je n’ai point reçu de lettres de vous depuis celle que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 7 pluviôse [27 janvier].

Je vous salue très respectueusement.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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