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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 4 VENTOSE AN IX

[23 FEVRIER 1801]

OU DUBOIS THAINVILLE PROPOSE A TALLEYRAND

D'ATTAQUER ALGER



Relations extérieures

Division des Relations commerciales

N° 72

Alicante le 4 ventôse an IX [23 février 1801] de la République française.

Le chargé d’affaires, et commissaire général des relations commerciales à Alger

Au citoyen Talleyrand, ministre des Relations extérieures

Citoyen ministre,

Je viens de recevoir votre lettre du 19 pluviôse [8 février 1801] N° 6 ; je n’aurai, en ce moment, qu’à répondre qu’à quelques articles. Sans le cas d’un rapprochement ; je me conformerai à tous les avis ; et j’exécuterai tous les ordres que vous me donnez.

Sur le citoyen Astoin Selve – Vous verrez par ma lettre du 27 pluviôse [16 février 1801] qu’il persiste dans l’intention d’obtenir son changement ; il a dû même vous écrire à cet égard. Je vois, par les détails que vous avez bien voulu me donner, qu’il serait en effet, dans les circonstances, très difficile de le remplacer.

Sur les esclaves d’Oran – Le parti que vous avez pris, d’engager la cour d’Espagne à autoriser M. de Larreu à consentir le sacrifice nécessaire pour leur délivrance, était le seul moyen de terminer cette déplorable affaire. Je ne dois pas vous laisser ignorer, Citoyen Ministre, qu’à la nouvelle de mon départ la situation de ces infortunés était telle que plusieurs individus ont failli être victimes de leur désespoir, et qu’il a fallu rien moins que l’empire que j’avais sur eux pour en arrêter les effets. J’ose espérer que, malgré la déclaration de guerre, vous emploierez envers l’Espagne la généreuse mesure que vous avez acceptée, afin qu’en retournant à Alger je puisse y reparaitre avec tous les moyens de pourvoir à la délivrance immédiate des français d’Oran.

Sur les esclaves vendus à Tunis – Ils sont restés dans les fers, parce que je n’ai pas eu le temps de les en arracher ; mais il a été convenu avec Busnach qu’il avancerait le prix de leur turhaz, et que, par suite, nous en exigerions le remboursement du Bey de Tunis : ils ont dû obtenir leur liberté après les fêtes du Beïram. Un seul (Charles Desangles) m’a été rendu par un événement assez bizarre : il avait été vendu à un juif ; celui-ci se présente un jour chez moi pour réclamer mon appui sur une affaire particulière. « Tu as été assez lâche, lui dis-je, pour acheter des français, et tu oses te présenter devant l’agent de la République ! Sors de ma maison et songe que je me rappellerai de toi. » Le lendemain, il me renvoya l’esclave français ; il a été embarqué avec moi sur la frégate américaine.

Sur les retards qu’a éprouvés la rédaction définitive du traité – Lorsqu’une paix se conclut avec la Régence ; lorsque, selon l’usage, les traités sont renouvelés à l’arrivée d’un nouveau consul, jamais le Dey n’appose sa signature qu’au moment de la distribution des présents. J’ai bien dû faire insister, depuis la conclusion de la paix, sur la rédaction définitive du traité ; mais on exigeait, en même temps, l’exécution de nos conventions, et quelques efforts que j’aie fait pour séparer la signature de la remise des présents et des 200 000 piastres, il m’a été impossible, vous le jugerez facilement, de faire entendre raison.

Je m’apercevais bien que les juifs, en me faisant sans cesse dire, par le Dey, de nous engager à leur faire donner des acomptes, cherchaient à temporiser ; mais, en vous marquant que je croyais qu’il était nécessaire de leur en fournir, je vous priais, en même temps par toutes mes lettres, de conserver des gages de la foi israélite.

Si toutes les temporisations des juifs entrent mieux dans le système de leurs intrigues, je n’étais pas fâché moi-même de connaitre le résultat de l’ambassade du Vékhilandji, avant de distribuer les présents : j’avais bien les assurances les plus positives de la part du Dey, du Khasnadji, des juifs, que les menaces de la Porte, qu’on savait embarrassée de tous côtes, ne produiraient aucun effet ; j’avais toutes les preuves que ses firmans étaient foulés aux pieds ; mais je connaissais aussi la haine du Vékhilandji pour les français, et quelques indiscrétions du consul anglais auprès duquel j’avais placé des espions m’avertissait qu’on emploierait à Constantinople tous les moyens contre nous ; je me bornai donc, en attendant que toutes les incertitudes fussent levées, à solliciter une lettre du Dey au premier Consul.

Je me félicite bien aujourd’hui, Citoyen Ministre, d’avoir agi dans ce sens ; car, quand nous aurions obtenu sa signature du traité définitif, la Régence ne nous eût pas moins déclarer la guerre, et nous eussions sacrifié, à pure perte, des sommes considérables. Je vais plus loin : s’il entre dans les vues du gouvernement de renouer avec le Dey d’Alger, nous sommes, dans cette position, infiniment plus fort vis-à-vis de lui ; en effet, il pourra croire qu’n se rapprochant de nous le gouvernement sera toujours dans les mêmes dispositions pour lui. Il aurait, au contraire, un bien grand intérêt de moins s’il avait reçu les présents.

Enfin, Citoyen Ministre, je n’ai laissé aucun gage dans le royaume d’Alger : tous les français ont été rendus à la liberté ; tous ceux qu’on voulait retenir comme otages ont fait voile avec moi ; toutes les sommes particulières ont été enlevées, et nous avons emporté, j’ose le dire, tous les registres en quittant ces rives malheureuses. Les sujets algériens, au contraire, nous fournissent les garanties les plus fortes : ils ont des propriétés en France ; ils ont des sommes considérables à Gênes, mais surtout à Livourne (qu’ils appellent leur grande Trésorerie) et en Portugal, contre lequel on assure que les troupes françaises vont marcher ; la plus grande partie de ces sommes appartient aux Grands, et particulièrement au Khasnadji. Sous tous les rapports, la Régence d’Alger aura donc le plus grand intérêt à faire les premiers pas pour se rapprocher de nous.

Si dans un autre système, le gouvernement, justement offensé de la violation des conventions les plus solennelles, voulait se venger des attentats multiples, rien ne me paraitrait si certain que le succès d’une expédition contre Alger.

Ce royaume n’a pas, en ce moment, plus de 7 à 8 000 turcs capables de porter les armes ; ils sont disséminés, en partie, dans 3 camps, qui sont sans cesse en activité pour lever les impôts ; le reste réside à Alger, et dans les différentes garnisons destinées à maintenir le pays dans la soumission.

Les trois camps sont commandés par les Bey d’Oran, de Gigeri et de Constantine.

Le premier a sous ses ordres 2 000 turcs, et environ 6 000 maures et Cololis (enfants de turcs)

Le Bey de Gigeri commande 800 turcs et 3 000 maures.

Le Bey de Constantine a 1 500 turcs et 4 à 5 000 maures distribués en deux camps, dont l’un est commandé par le Khalif.

Les naturels du pays, c’est-à-dire, les cololis et les maures sont tellement vexés par les turcs qu’ils saisiraient avec empressement la première occasion de secouer leur joug. Le nom de Bonaparte (ils prononcent Bon-Parte) est proféré avec respect sous toutes les tentes.

Les forces maritimes des algériens consistent en 16 à 17 bâtiments de 16 à 36 pièces de canons, et quelques chaloupes canonnières ; ils ont en ce moment sur le chantier une frégate de 34 canons. Leurs ports sont en très mauvais état.

Ainsi une poignée de turcs sans aucune espèce de talents (le Dey ne sait pas écrire), tirés de la crasse du Levant et transportés en Afrique, tiennent assujettis 2 ou 3 millions d’hommes sur un pays de 200 lieues ; ils dévastent impunément les mers, tiennent le commerce, dictent des lois à toutes les nations européennes, outragent, chargent de fers leurs représentants et leurs sujets et accumulent aux dépens de tous des richesses immenses.

12 à 15 000 républicains, jetés dans la baie d’Alger, et s’emparent du fort de l’Empereur, qui domine toute la ville, feraient trembler l’Afrique entière.

Mais le gouvernement français, occupé à des intérêts beaucoup plus puissants, se bornera sans doute, en ce moment, à écouter les propositions de rapprochement qui ne peuvent manquer lui être faites par le Dey, et remettre à d’autres temps l’immunité des affreux brigandages d’Alger.

Jamais, je le répète, Citoyen Ministre, il ne se présenta de circonstance aussi favorable pour reprendre la plus grande influence en Afrique, et détruire entièrement, en ce qui concerne la France, celle des Israélites : le Dey, en accueillant l’agent de la République me fournit la preuve de sa faiblesse et des frayeurs qui l’agitent sous les rapports politiques comme sous les rapports particuliers. Je crois vous l’avoir dit quelque part : il nourrit un mépris à peu près égal pour les gouvernements de toutes les nations ; mais dans toutes mes relations avec lui, j’ai reçu une distingué que le nom de Bonaparte lui en imposait.

La division de 7 vaisseaux de ligne et 2 frégates sortie de Brest a passé le détroit vers le 19 pluviôse [8 février] ; elle a pris et coulé bas une corvette anglaise ; elle a débarqué à hauteur du cap du Gate, deux aides de camp, les citoyens Barbier et Ducos, ils ont mouillé ici le 29 pluviôse [18 février], et sont repartis hier matin pour Paris.

47 vaisseaux suédois se sont réfugiés sur cette rade.

Une lettre de Gibraltar annonce que les anglais ont chargé de fers tous les suédois qui se trouvaient dans leurs ports.

Le brick des juifs n’a point encore reparu.

J’attends, avec une grande impatience, des réponses à mes dernières lettres.

Je suis bien pénétré, Citoyen Ministre, de toutes les bontés dont vous ne cessez de me combler. Les désagréments que j’éprouve sont trop compensés par les éloges que le Premier Consul a bien voulu donner à ma conduite ; ils ne font que m’imposer de nouveaux devoirs, et je vous prie de compter sur un dévouement sans borne.

Salut et respect.

Dubois Thainville.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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