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LETTRE

DE DUBOIS THAINVILLE

A

TALLEYRAND

DU 9 AVRIL 1807

SUR LA SITUATION POLITIQUE

ENTRE ALGER ET LA PORTE



N° 259

9 avril 1807

Monseigneur, j’ai reçu le 30 mars la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser de Varsovie le 2 janvier dernier. Votre Altesse Sérénissime aura daigné se convaincre que ma conduite a été entièrement conforme aux instructions qu’Elle me donne ; mais je ne puis Lui dissimuler qu’il m’a fallu m’armer d’une patience à toute épreuve pour entendre les calomnies les plus scandaleuses accréditées par le gouvernement algérien lui-même, et pour dénoncer les attentats sans nombre commis depuis 7 à 8 mois envers Sa Majesté. Si, depuis l’événement du 25 juillet, on ne s’est porté à aucune insulte directe envers moi, ce n’est pas qu’on n’ait menacé bien des fois de me jeter dans les bagnes, de me charger des chaînes les plus pesantes, et de me livrer, avec tous les français, aux plus pénibles travaux des esclaves. A ces horribles menées, nous avons toujours opposé calme, prudence et fermeté inébranlable ; c’est une justice que je me plais à rendre aux agents de Sa Majesté et aux français qui m’environnent.

Le supplice inouï d’Abd Allah, Bey de Constantine, a révolté tous les esprits, comprimés par la plus effroyable terreur. Ce malheureux gouverneur a reçu mille coups de bâton, a eu les cuisses et les bras taillés, les os rompus, et a été étranglé. Sa femme, issue d’une des premières familles de la province, en a reçu 800 en quatre jours, savoir 200 par jour, en lui pressant les seins dans un étau ; après quoi on mettait un chat dans son caleçon, que les bourreaux excitaient à chaque instant ; elle a été ensuite pendue par ses beaux cheveux. L’infortuné Abd Allah a chèrement payé les observations qu’il avait faites en faveur des français.

M. Fraissinet, consul général de Hollande, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander, avait obtenu 3 mois pour consulter son gouvernement sur les 40 000 piastres fortes exigées de lui pour deux années de redevance. Les trois mois sont expirés, et il n’a reçu aucune réponse. Le 7 de ce mois, le Dey lui a envoyé signifier que, s’il ne payait pas dans le jour, il le ferait mettre à la chaîne, et ferait vendre ses meubles, sa femme et ses enfants. A force d’instances et de présents, M. le consul de Hollande a obtenu un nouveau délai de deux mois, à l’expiration desquels il n’est pas douteux qu’il ne soit exposé aux plus horribles violences s’il ne paie pas, et ne prend de plus l’engagement d’acquitter à l’avenir.

Je resterai inébranlable au poste que Sa Majesté a daigné me confier, et je ne profiterais de la faculté que Votre Altesse Sérénissime a bien voulu me donner de me retirer dans un des ports de France ou d’Espagne, que dans le cas où l’on méconnaitrait entièrement mon caractère ; mais je vous supplie, Monseigneur, de faire cesser le plus tôt possible l’état pénible dans lequel se trouvent les agents de Sa Majesté et ceux de ses alliés.

On commence déjà à concevoir de l’inquiétude sur la présence d’un envoyé du Grand Seigneur, qu’on dit être parti de Constantinople. Si les firmans sont conçus convenablement, si celui qui sera chargé de les faire exécuter n’est pas un homme à se laisser gagner par quelques centaines de sequins, le succès de sa mission dans les circonstances n’est pas problématique. Mais, j’ose encore le rappeler à Votre Altesse Sérénissime, il est indispensable qu’il sache que le degré de croyance qu’on ajoutera au compte qu’il rendra à la Porte est subordonné à celui que je fournirais.

Les tunisiens menacent Constantine. Un camp aux ordres de l’Agha et composé de cent tentes (chaque tente est composée de 25 soldats) est parti le 2 de ce mois ; quatre armements chargés d’artillerie ont fait voile le même jour pour Bône.

Le 7 des courriers annoncent que le danger devient plus pressant ; de nouvelles troupes et de l’artillerie sont embarquées sur une frégate qu’on expédie en toute diligence.

Il m’est pénible, Monseigneur, de n’avoir à vous annoncer à chaque courrier que de nouveaux attentats de la part de la Régence envers la France.

Par ma dépêche du 5 janvier, j’avais l’honneur de mander à Votre Altesse Sérénissime que le Dey, après m’avoir accordé un délai pour vous écrire, avait livré quelques jours après nos concessions d’Afrique aux anglais, et qu’il m’avait fait signifier que j’eusse à retirer tous les effets qui se trouvaient dans la maison et les magasins de Bône, et à en livrer les clés à l’agent britannique.

J’avais répondu que le terrain, les magasins et la maison étaient notre propriété ; que je refusais de les livrer, et que je rendais la Régence responsable des effets qu’ils contenaient, évalués à 100 000 piastres fortes.

Le 10 octobre j’avais écrit la lettre suivante à M. Ortiz, consul général d’Espagne en cette résidence.

(voir correspondance générale page 116.)


M. Ortiz, consul d’Espagne à Alger.

Le 10 décembre 1806.

M. le chargé d’affaires, les événements qui se sont passés à Bône depuis quelques mois m’ont obligé de rappeler M. Léon, agent de France. Je l’ai autorisé à s’adresser à M. Xiclona, votre agent, uniquement pour ce qui concerne la protection à accorder aux bâtiments et aux individus français, dont il devra viser ou signer les passeports et expéditions.

Mais les fonctions de M. Xiclona se borneront là : il devra garder en dépôt les clés de la maison consulaire, qui lui ont été remises ; si quelque autorité du pays les réclamait, il est autorisé à les refuser ; il ne pourra permettre la sortie d’aucun effet sans mon autorisation expresse ; il ne pourra délivrer aucun certificat que nous appelons d’origine, c’est-à-dire, faisant foi que les marchandises chargés sur les lieux pour les ports de France ne proviennent ni des fabriques ni des colonies anglaises, non plus que tout certificat attestant que tels bâtiments ou marchandises sont la propriété de sujets des puissances amies ou neutres. Enfin il ne laissera charger aucun bâtiment français sans mon autorisation précise.

J’ose espérer, Monsieur le chargé d’affaires, que vous voudrez bien donner des ordres à M. Xiclona en conséquence de ces dispositions.

Veuillez bien agréer etc…

Dubois Thainville.

M. Ortiz me répondit le même jour en ces termes :

« Monsieur le chargé d’affaires, je me borne à présent à vous accuser la réception d’une lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire aujourd’hui sur l’autorisation dont vous avez honoré M. Xiclona à Bône en l’absence de M. Léon, et sur les fonctions auxquelles vous avez trouvé bon de borner cette commission. Je vous remercie aussi infiniment de la confiance que vous avez eue dans la conduite de mon agent dans cette place, et je vous prie d’agréer les nouvelles assurances etc…. »

Le 5 janvier, voici ce que je mandais à M. Xiclona :

(Voyez correspondance générale page 120 § 1er)


M. Xiclona, vice-consul d’Espagne à Bône.

5 janvier 1807.

Le Dey d’Alger, Monsieur, vient de livrer aux anglais la pêche du corail et les concessions d’Afrique qui nous appartiennent en vertu de capitulations authentiques du Grand Seigneur. Nous payions 18 000 piastres fortes de redevances annuelles ; le nouvel agent anglais en a offert 50 000 et des présents considérables ; en conséquence, son lieutenant Escudero, tout radieux de gloire, part aujourd’hui sur une frégate algérienne pour se faire installer à Bône. La maison et les magasins ont été construits par nous et sont notre propriété : vous les laisserez enfoncer plutôt que d’en livrer les clés……

Par la lettre de M. Xiclona du 10 mars, dont je joins ici copie, j’ai été informé qu’il a cédé la maison et les magasins à l’agent britannique sur de prétendus ordres du Bey de Constantine. M. Xiclona est allé occuper la maison du vice-consul anglais.

Ainsi, sans vouloir même m’accorder le plus léger délai pour avoir des explications avec Votre Altesse Sérénissime, le Dey d’Alger, non seulement livre aux anglais les concessions d’Afrique, qui sont les propriétés de Sa Majesté en vertu de traités avec le Grand Seigneur, les plus authentiques, revêtus de toutes les formes légales – Voir principalement ma dépêche du 5 janvier dernier, N° 253 --, mais il leur concède, en même temps, les maisons et magasins de Bône et de la Calle, construits aux dépens de la compagnie, qui avait acheté jusqu’au terrain sur lequel ils ont été bâtis. Je me suis élevé contre ces attentats sans exemple avec toute l’énergie dont je suis capable, toujours unie à la prudence qui doit accompagner les démarches d’un négociateur ; on m’a traité d’homme à fantaisie : tenir fantasia, c’est l’expression qu’on applique ici à l’agent qui défend les droits de son prince avec honneur.

J’ai représenté les traités ; on n’a pas voulu les lire. J’ai passé des notes ; on en a lu quelques-unes, auxquelles on n’a donné aucune attention, et on m’a renvoyé les autres sans les lire. J’ai réclamé sur les traités et les bâtiments français saisis, la réunion d’un Divan à la marine ; on ne m’a pas répondu. Enfin j’ai demandé qu’on sortît au moins des travaux, selon l’usage, les capitaines et patrons, et qu’on les envoyât chez moi sur ma responsabilité ; on m’a refusé jusqu’à cette faveur, qu’on accorde au dernier des particuliers.

Je suis français, attaché, par devoir et sentiment, aux intérêts de Sa Majesté, qui, j’ose le dire, n’a pas de serviteur plus fidèle que moi ; c’est vous dire assez, Monseigneur, tout ce que je souffre ici depuis 8 mois.

Des sommes considérables sont dues à la compagnie par différents cheiks et gouverneurs de Constantine. Les marchandises et effets saisis, lors de la guerre de l’an 7, dans les comptoirs, n’ont point été remboursés, quoiqu’un article du dernier traité porte textuellement qu’ils devaient l’être -- **** cafis de blé nous sont encore dus au prix de la rahba. D’autres réclamations sont restées en arrière. Tous ces objets, joints aux derniers brigandages exercés dans la maison de l’agent français à Bône, formeront une somme considérable que nous aurons à répéter de la Régence. Je m’occupe de ce compte ; j’aurai l’honneur de vous l’adresser aussitôt qu’il sera dressé.

Les portugais étaient prêts à entrer dans la Méditerranée avec une division assez forte ; les anglais leur ont signifié la défense de franchir le détroit de Gibraltar. On assure même que cette affaire a fait l’objet de vifs débats entre la cour de Lisbonne et l’envoyé britannique. Il est évident que les anglais, par cette mesure, veulent encourager les algériens à faire la course contre tous les peuples d’Italie.

On doutait encore, ou plutôt on feignait de douter de la déclaration de guerre de la Porte aux Russes ; mais les derniers bulletins de Grande Armée, que j’ai répandus, et qui ont été traduit s dans plusieurs langues, ont levé toutes les incertitudes, malgré les remuements de l’agent britannique, familier avec tous les genres de bassesses et d’impostures. Il a été longtemps vice-consul à Mahon.

Je suis de Votre….

Du 14 – Le courrier d’Espagne est encore dans le port. Une frégate algérienne est rentrée le 11, après avoir croisé devant Tunis, où elle a saisi quelques bâtiments neutres chargés pour le compte de tunisiens ; elle s’est ensuite portée vers le Levant pour y faire la course ; elle a saisi un navire russe richement chargé, qui a été vendu en Candie. 120 soldats se sont révoltés à Bône, ont enchaîné le Raïs, et se sont enfuis. 22 russes ont été débarqués ici.

Les équipages ont unanimement déposé :

Que le Grand Seigneur avait déclaré la guerre à la Russie, et que les turcs avaient déjà obtenu de grands avantages sur les moscovites ;

Qu’ils avaient vu en Candie un capidji de la Porte destiné pour Alger ;

Qu’une division anglaise ayant franchi le détroit des Dardanelles au mépris des ordres du Sultan, a été attaquée par les forteresses et les chaloupes canonnières, qu’une partie des vaisseaux a été coulée bas, et que l’autre est restée au pouvoir des turcs ;

Que 200 recrues pour Alger, chargés à Smyrne sur un bâtiment impérial, s’étaient révoltés, avaient massacrés les recruteurs, et s’étaient enfuis.

Le Dey a rendu au consul anglais les 22 russes, et a promis, dit-on, de rembourser le bâtiment et la cargaison.

Ainsi les russes, en guerre avec le Grand Seigneur,, et qui n’ont aucun traité avec la Régence, sont respectés, et les français, alliés de la Porte, qui combattent l’ennemi commun et qui ont les traités les plus solennels, sont chargés de chaînes à Alger.

Cette restitution des russes, avec la certitude de la guerre, excite ici, et dans les casernes surtout, le plus grand mécontentement. On assure que le Dey a répondu à quelques observations qui lui ont été faites à cet égard, que la Porte enverrait inutilement ici vingt chaouchs ; qu’il ne déclarerait la guerre ni aux russes ni aux anglais, et que les balles du Grand Seigneur (je me sers ici des expressions qui m’ont été rendues) ne passaient point à Alger.

Je persiste plus que jamais à penser, d’après la situation des esprits depuis deux jours, que le Dey ne sera plus le maître de repousser les firmans du Sultan, si, je le répète, ils sont convenablement conçus, et portés par un homme qui veuille les faire exécuter.

On assure que tous les proscrits qui ont échappé ici au fatal cordon ont porté de vives plaintes à Constantinople contre la tyrannie qui s’exerce ici, et que le Grand Seigneur a promis justice.

3 mai. – Le port a été constamment fermé jusqu’à ce jour. Il vient d’être rouvert, et le brick-courrier d’Espagne fera voile demain.

Le bâtiment russe a été payé, et les 22 hommes rendus à la liberté ; ils ont fait voile hier soir.

Le Dey expédie en Levant sa plus belle frégate, commandée par Ahmida, le Raïs le plus fameux et le plus délié d’Alger. Sa mission a le triple objet de porter des présents au nouveau capitan Pacha, qu’on redoute et qu’on veut se rendre favorable ; d’éviter la guerre avec les russes et les anglais, qu’on est entièrement disposé à favoriser ici, de se faire à Smyrne des recrues dont on a le plus grand besoin. Votre Altesse Sérénissime se rappellera que lors de la dernière guerre, les anglais unis aux autrichiens n’ayant pu rien obtenir ici, firent arrêter en Levant l’envoyé d’Alger, et défendre par la Porte à tout turc, sous peine de la vie, de s’enrôler sous la bannière algérienne. Sur une simple lettre du Grand Seigneur, la Régence rendit 400 esclaves autrichiens, envoya 80 000 sequins à Constantinople pour le paiement des bâtiments, et déclara la guerre à la France. Si, comme on l’assure publiquement ici, l’envoyé de la Porte, attendu à tous les instants, et contre les russes, et sur les satisfactions que la France a le droit d’attendre, il n’est pas douteux qu’un pareil événement, arrivé en Levant au nouvel envoyé d’Alger, ne fît changer ici, en deux heures, le système qu’on s’obstine à suivre contre l’opinion générale ; j’en serais fâché pour le Raïs Ahmida, qui ne s’est jamais montré l’ennemi de la France, et pour lequel je supplierais Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien recommander des ménagements ; mais cette mesure ne pourrait manquer d’être des plus favorables à nos affaires.

Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien donner des ordres pour que les bulletins de la Grande Armée, qu’on assure devoir être imprimés en langues turque et arabe, me soient adressés exactement. C’est une idée des plus lumineuses, pour ces contrées surtout.

Je joins ici la copie d’une pétition que les esclaves romains m’ont adressée pour Sa Majesté.

4 mai – M. Fraissinet, consul de Hollande, vivement pressé, menacé par la Régence des plus horribles traitements, envoie son fils à la Haye. J’ose recommander à Votre Altesse Sérénissime cet intéressant jeune homme, l’aîné d’une famille de huit enfants. M. Fraissinet et son épouse sont nés français, et cinq de leurs fils ont reçu leur éducation au collège de Soreze.

Dubois Thainville.




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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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