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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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PAGES INEDITES

DES MEMOIRES

DE TALLEYRAND,

PAR

G. LACOUR-GAYET



La bonne fortune nous est échue de trouver dans une collection privée, quinze pages et demie, de l’écriture même de Talleyrand, qui font partie des ses Mémoires autographes. Elles correspondent en effet, aux pages 125-136 du tome 1er (1891) des Mémoires du prince de Talleyrand, sauf les différences dont il va être question.

Ces pages appartiennent à quatre grandes feuilles (32 centimètres sur 20), qui ont reçu de Talleyrand lui-même ces numéros : 54, 55, 56, 57 ; elles n’ont pas été reliées, elles n’ont jamais fait partie d’un registre. Comment sont-elles arrivées dans la collection où nous les avons trouvés ? Faisaient-elles partie des papiers que Perrey, le secrétaire de Talleyrand, a dérobés au prince, en quittant la rue Saint-Florentin ? Aucun renseignement ne permet de donner une réponse à ces deux questions. Ce qui est hors de doute, c’est que ces quatre grandes feuilles ont été couvertes à pleine page, au recto et au verso, par l’écriture de Talleyrand lui-même.

Etait-ce une rédaction définitive des Mémoires ? Nous inclinons plutôt à penser que c’était comme un premier jet, comme une manière de brouillon. Cela peut se déduire de l’écriture, qui est assez négligée, des ratures (sept lignes ont été complètement effacées à la quatrième page de la feuille 55 ; elles ont été d’ailleurs rétablies à la suite) et des corrections assez fréquentes, qui sont indiquées par des renvois dans les interlignes.

M. de Bacourt s’est-il servi de ces quinze pages et demie pour la rédaction définitive des Mémoires du prince, comme il s’est servi – à sa manière – des pages autographes de Talleyrand qui se rapportent aux affaires d’Espagne en 1808 ? Ici encore, impossible de donner une réponse. Notre manuscrit ne porte aucune notation de la main de Bacourt ni d’aucune main étrangère.

En comparant les quinze pages et demie manuscrites et les onze pages imprimées correspondantes, nous avons relevé dix-huit variantes ; elles sont en général de peu de valeur. Pour le moment, nous nous bornons à relever ceci :

Page 138, 1. 18. « Je me mis à la disposition des événements. » Ces mots sont les derniers du manuscrit, qui s’arrête brusquement à mi-page. Par conséquent les neufs lignes suivantes qui terminent la page 136 et qui justifient la conduite du prince, ne sont connues que par le texte imprimé. On peut se demander si elles proviennent d’un autre manuscrit de Talleyrand encore inconnu ou si elles ne sont pas de l’invention de M. de Bacourt.

Voici la reproduction intégrale de ces quatre pages et demie, écrites par Talleyrand lui-même, qui n’ont point été reproduites, pour des raisons qui nous échappent, dans la rédaction définitive des Mémoires et qui ne l’ont pas été, par conséquent, dans le texte imprimé. Deux traits les distinguent : d’une part, le caractère purement abstrait et philosophique, le caractère à la Montesquieu, de ces considérations sur la société civile, sur le travail, sur la monarchie, sur les divers pouvoirs, sur la prétendue souveraineté du peuple, etc. ; d’autre part, la rigueur extrême avec laquelle s’enchaînent ces raisonnements : l’esprit du lecteur, une fois saisi dans l’engrenage, est obligé de suivre l’auteur jusqu’au bout, dans ses diverses conclusions.

« La société civile est un homme collectif ; l’homme en est l’élément, il en est aussi le type. Comme lui, elle doit avoir un corps, des instruments de sensation, des instruments d’émotion, une intelligence, une volonté. Il y a donc, pour la société civile comme pour l’homme, un mode d’organisation nécessaire et seul naturel, sans lequel ni l’un ni l’autre ne sauraient exister ou ne seraient plus que des êtres incomplets, difformes ou monstrueux.

Le développement des forces de l’homme est à la fin de la société. Cette fin ne peut être obtenu que par le travail, c'est-à-dire par l’exercice et l’emploi de ces forces mêmes. Le travail est donc le principe vital de l’homme collectif. Le travail ne peut être bon que s’il n’est pas volontaire et libre. Point de travail libre sans un salaire, point de salaire sans propriété. Attenter à celle-ci, c’est donc attaquer la vie même de la société.

L’Assemblée constituante le fit de plusieurs manières :

1° En supprimant, sans rachat, les droits féodaux ;

2° En abolissant les substitutions et en restreignant la faculté de tester au point de la rendre presque nulle ;

3° En abolissant la noblesse, qui n’est qu’un salaire sans lequel la société serait dans l’alternative ou de ruiner toutes les fortunes particulières par des impôts immodérés ou de détruire la liberté par des conscriptions, des réquisitions et des corvées.

Toute la puissance du travail réside dans sa division. Diviser le travail, c’est distribuer les forces dont il est l’emploi en autant d’organes qu’il y a de fins distinctes auxquelles ces forces peuvent être employées. Mais la force physique et la force intellectuelle peuvent seules être ainsi divisées, parce qu’elles agissent par succession. Dans l’acte de vouloir au contraire, il n’y a point de succession, ce qui fait que la volonté ne peut pas être divisée ; d’où il suit que dans l’homme collectif elle doit avoir un organe unique, et pour organe un individu naturel, ce qui constitue la monarchie.

L’intelligence, en tant qu’elle a pour objet de trouver et de proposer les règles d’action ou les lois doit, au contraire, avoir un double organe, double ou, ce qui est la même chose, divisé en deux moitiés, parce que les professions du sein desquelles elle doit sortir forment deux classes, celle des professions privées et celle des professions publiques, dont chacun doit fournir sa moitié pour ne pas se trouver à la merci de l’autre.

Mais cette division de l’organe ne constitue pas deux pouvoirs parce que l’une des moitiés ne peut rien sans le concours de l’autre, qu’elles forment par leur réunion un seul tout, ayant une seule et même fin.

L’organe de la volonté ou le monarque est le pouvoir suprême, parce qu’il donne l’existence à une partie des autres pouvoirs et le mouvement à tous.

L’organe de l’intelligence, en tant que l’intelligence a pour objet de trouver et de proposer les règles d’action, forme le pouvoir général.

Pour donner des habitudes à la volonté et la rendre droite, pour en donner à l’entendement et le rendre juste, pour en donner aux instruments de l’action physique et les rendre habiles, pour diriger ces instruments pendant l’action, et pour appliquer les règles d’action ou les lois aux cas litigieux, l’intelligence a des organes distincts appropriés à chacune de ses fins et qui forment autant de pouvoirs spéciaux sous les noms de pouvoir religieux, pouvoir enseignant, pouvoir administratif, pouvoir militaire et pouvoir judiciaire. A la tête est le pouvoir ministériel, intermédiaire entre eux et le monarque, recevant de lui l’impulsion, la leur transmettant et dirigeant ou surveillant leur action.

Ce n’est ni dans le pouvoir suprême, ni dans le pouvoir général, ni dans aucun des pouvoirs spéciaux ou particuliers que réside le gouvernement ; tous concourent à le former, tous sont indispensables à son existence, et c’est leur réunion qui le constitue.

Ces pouvoirs n’étant que des organes de l’homme collectif, sans lesquels il n’existerait point ou serait incomplet, ne représentent point d’autres organes nécessaires comme eux, pas plus que dans le corps humain un organe n’en représente un autre.

Les pouvoirs dans l’homme collectif ne représentent que des facultés de l’homme, qui en est l’élément et le modèle. Il n’existe donc point de forme de gouvernement qui soit et qu’on puisse appeler représentatif, en ce sens qu’une portion de la société soit représentée par une autre quelconque. Comme le nom d’homme comprend tout ce qui est de l’essence de l’homme et le constitue, son corps et son âme, est l’un aussi bien que l’autre, ainsi, sous les noms de peuple, de nation, d’Etat, qu’on donne aux sociétés civiles, sont compris tous leurs organes, ceux qui en sont la volonté et l’intelligence, non moins que ceux qui en forment le corps. Lors donc que l’on dit : « tel peuple et son roi, tel peuple et son sénat », on nomme, par opposition à un tout et comme en étant distinct, ce qui en est une partie intégrante. C’est la même chose que si l’on disait : « tel homme et sa volonté, tel homme et son intelligence », ce qui serait une façon de parler absurde.

La différence de structure, de position et de fonctions met entre les organes de l’homme collectif, comme entre ceux de l’homme naturel et, par conséquent, entre les parties dont ils se composent respectivement, une inégalité nécessaire, qu’on ne peut ôter qu’en ôtant l’organisation d’où elle résulte. Donc, fonder sur l’égalité l’organisation de la société civile, c’est la détruire.

Des moyens nécessairement inégaux ne peuvent concourir également à une même fonction et à la plus importante de toutes, sans quoi ils ne seraient pas inégaux, et ils ne peuvent concourir inégalement, c'est-à-dire par degrés, à une fonction qui, comme celle de la souveraineté, est de sa nature indivisible. La souveraineté prétendue du peuple est donc une vaine chimère. La relation dont le mot de souveraineté emporte avec lui l’idée n’est point une relation de l’homme collectif à toutes les parties dont il se compose, c'est-à-dire à lui-même. Elle est une relation du pouvoir le plus éminent de la société avec les autres pouvoirs. La souveraineté n’est que le pouvoir suprême résidant dans l’organe de la volonté ou le monarque.

Le travail étant la vie de l’homme collectif et la division du travail le principe et la règle de son organisation, il faut, pour que celle-ci soit tout ce qu’elle doit être, que chaque fonction ait son organe distinct, et que tous les organes soient entre eux dans les mêmes rapports où sont dans l’homme les facultés ou forces qu’ils représentent.

On viole cette règle alors qu’on attribue une même fonction à deux pouvoirs distincts ou deux fonctions distinctes à un même pouvoir, qu’on échange entre elles les fonctions de deux pouvoirs, transportant à chacun d’eux celles de l’autre, qu’on rend simple ce qui doit être double, permanent ce qui doit être périodique, à temps ce qui doit être à vie, égal ce qui doit être inférieur, indépendant ce qui doit être subordonné ou réciproquement, et surtout lorsque, confondant tous les éléments de la société par un pêle-mêle qui la désorganise.

Fascinée par ses chimériques idées d’égalité et de souveraineté du peuple, l’Assemblée constituante commit toutes ces fautes :

Le roi fut qualifié de premier représentant…. » (suite à la page 132 du tome I, 1891, des Mémoires du prince de Talleyrand.)

G. Lacour-Gayet

Membre de l’Institut.



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Revue Bleue N° 13 - 1934 - pp.481 à 483







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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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