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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD




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TALLEYRAND INTIME

D’APRÈS SA CORRESPONDANCE INÉDITE AVEC LA DUCHESSE DE COURLANDE

LA RESTAURATION DE 1814



Le prince de Talleyrand est à la mode. Depuis quelque temps, il n’est question que de lui ; son nom remplit les journaux et les revues de la France et de l’étranger, et la publication imminente de ses Mémoires achève de ramener les esprits vers ce personnage illustre, qui, malgré le rôle éclatant de sa vie et les longues discussions de l’histoire, reste encore une énigme à déchiffrer. Nous apportons notre part de lumière dans ce débat, en produisant pour la première fois une correspondance des plus piquantes qui montre Talleyrand sous un jour nouveau. Jusqu’ici, en effet, l’opinion générale n’avait vu en lui que le diplomate froid et cauteleux, le politique habile à dissimuler, l’ambitieux à l’esprit sceptique et au cœur sec. Les documents que nous divulguons révèlent un Talleyrand tout autre et vraiment inattendu, un Talleyrand au cœur tendre, aux affections fidèles, à l’âme bonne, douce et paternelle, sans que la finesse et l’esprit aient d’ailleurs rien à y perdre. À côté du Talleyrand des congrès et des cours, du ministre incomparable et du négociateur merveilleux, elle fait apparaître le Talleyrand intime, l’homme du foyer, plein de sollicitude pour les siens, sûr, dévoué, souffrant sincèrement, comme Mme de Sévigné, de la souffrance de ceux qu’il aime, toujours occupé d’eux et de leur avenir, avec une profondeur d’affection et une flamme qu’on n’eût pas soupçonnées. On en sera surpris, à l’honneur du célèbre diplomate, et peut-être trouvera-t-on dans cette tendresse d’âme et cette sensibilité ardente l’explication de quelques-unes des faiblesses de sa vie.

La duchesse de Courlande, à laquelle ces lettres sont adressées, appartenait à la plus haute aristocratie russe. Elle avait marié sa fille, la princesse Dorothée, au neveu de l’ancien évêque d’Autun, Edmond de Talleyrand-Périgord, qui servait dans les armées impériales. C’est en 1808, à l’entrevue même d’Erfurt, que cette union avait été négociée par le ministre de Napoléon, habile à flatter Alexandre et à gagner ses sympathies. – Que pourrais-je faire pour vous témoigner mes sentiments ? avait dit le czar au diplomate français. – Sire, avait répondu Talleyrand, j’ai un neveu, officier brillant, que je serais heureux d’établir dans des conditions dignes de son nom et de sa race ; la main de la jeune princesse de Courlande comblerait nos vœux : Votre Majesté daignerait-elle s’intéresser à ce projet ?

Alexandre avait promis très gracieusement son entremise, et le mariage avait, en effet, été conclu l’année suivante.

La princesse Dorothée, quoique très jeune – elle avait à peine dix-sept ans, - était d’une rare intelligence, pétillante d’esprit et belle à ravir, avec des yeux incomparables. Elle avait été élevée dans la religion grecque, mais, peu après son mariage, le hasard ayant mis entre ses mains les œuvres de Bossuet, elle avait été saisie de la beauté de la doctrine catholique exposée dans ces pages immortelles, et elle s’était d’elle-même convertie à la foi romaine.

Quelques semaines après son mariage, Edmond de Talleyrand-Périgord avait dû rejoindre le corps d’armée auquel il appartenait, et la duchesse de Courlande était restée près de sa fille, à Paris.

C’est à elle, nous le répétons, que sont adressées les lettres, ou plutôt les « petits billets du matin » si à la mode au siècle dernier, où chaque jour Talleyrand l’informait régulièrement de ce qui se passait. Cette correspondance comprend cent vingt-trois pièces, toutes de la main de Talleyrand, et elle se réfère aux cinq premiers mois de 1814, c’est-à-dire à la période même qui a vu sombrer l’Empire et se relever le trône des Bourbons. La première lettre est du 2 janvier 1814, avec le commencement des inquiétudes ressenties pour le régime impérial au palais des Tuileries, et la dernière du 31 mai, avec la signature de la paix et l’arrivée des Princes.

On se rend compte du vif intérêt que présente l’ensemble de ce curieux dossier, où l’on suit, de la coulisse, la marche des événements jour par jour, presque heure par heure, avec le reflet des craintes, des angoisses, des espérances que ces événements faisaient naître dans les âmes, et avec une sincérité de sentiments et d’impressions que sont loin d’offrir au même degré les relations écrites après coup sous l’influence des rancunes et des passions politiques.

En outre, il est piquant de suivre les péripéties du drame à travers les effusions privées de l’homme d’État qui en est un des principaux acteurs. Dans tous ces billets, qui servent d’écho au drame politique et militaire, Talleyrand verse, pour ainsi dire, son âme et son cœur, avec cette grâce aimable et galante qui est l’accent du XVIIIe siècle. Rien n’est plus original que ce parallélisme des deux choses, que ce côtoiement de la politique et de la tendresse, des préoccupations des grands intérêts publics et des épanchements intimes où l’affection va presque jusqu’aux apparences de l’amour.

Talleyrand, en effet, ne peut écrire à la duchesse de Courlande un billet de quatre lignes pour l’informer de ce qui se passe, sans lui redire, avec les appellations les plus douces, qu’il l’aime et l’aimera de plus en plus jusqu’à la fin de sa vie.

Un autre trait de cette correspondance, c’est le patriotisme, dont le cri sincère éclate devant les abaissements de la France et les douleurs de l’invasion. Talleyrand ne songe plus alors qu’au pays et s’attache à la cause des Bourbons comme au meilleur moyen de le relever.

Né en février 1754, il a juste soixante ans à la date de cette correspondance, et, s’il possède alors la plénitude de son génie, on peut trouver aussi que l’âge doit écarter toute interprétation exagérée du caractère de ses relations. Nous le répétons, la galanterie du langage était dans les mœurs de l’ancienne société française, et depuis la correspondance de Fléchier avec Mme Deshoulières, qui a si faussement donné lieu à des suspicions, jusqu’à celle de Talleyrand avec la duchesse de Courlande, on en pourrait citer de nombreux et piquants exemples. Le vieux diplomate, élevé à l’école de l’autre siècle, écrivait en 1814 à la mère de sa nièce : « Mon ange, je vous aime de toute mon âme », comme, vingt années auparavant, il écrivait de Londres ou d’Amérique à Mme de Staël : « Je vous aime de tout mon cœur », ou : « À vous pour jamais de toute mon âme ». Ce qui ne l’avait pas empêché d’oublier Mme de Staël, avec un peu d’ingratitude peut-être, pendant toute la durée de l’Empire.

Faisons quelques citations : c’est la meilleure manière de permettre au lecteur de juger lui-même des choses.

Dès le commencement de 1814, l’inquiétude envahit tous les esprits sérieux. Les alliés étaient entrés en France et marchaient sur Paris.

Le 8 janvier, Talleyrand écrit à la duchesse : « Je trouve le temps bien sombre. On dit que l’empereur part mardi pour Verdun. J’irai vous voir avant dîner chez Dorothée. Je vous aime, chère amie, de toute mon âme. Chaque jour on trouve une raison de plus pour vous aimer. »

Le lendemain, 9 : « On dit de bien mauvaises nouvelles. J’irai vous voir avant le dîner. On se tourmente pour ceux que l’on aime, pour son pays, pour soi. Il ne me vient à l’esprit que des choses tristes. Adieu, je vous aime de toute mon âme. »

Le 12 : « On ne sait rien encore. Je ne crois à aucune des nouvelles de Mme de Dalberg. Elles ne viennent pas d’une bonne source… L’incertitude est la seule chose à laquelle l’esprit ne sache pas se faire quand on n’est plus jeune… J’irai dîner tranquillement chez vous. Le cœur et l’esprit sont si bien dans votre petite chambre. Adieu, je vous aime de toute mon âme. »

La situation s’assombrit de plus en plus. Talleyrand va aux Tuileries, chez le roi Joseph, assiste à des conseils, et, en sortant de ces réunions, se rend invariablement chez la duchesse pour la tenir au courant des choses. Le 17 janvier, il y a une éclaircie. Il écrit aussitôt :

« La bourrasque est passée, mais elle n’empêche pas de prendre ses mesures (il s’agissait de quitter Paris pour aller s’établir au château de Rosny, plus à l’abri des événements). Je suis bien touché de tout ce que vous et Dorothée avez dit hier au soir quand vos deux bons et nobles cœurs se sont trouvés seuls. Je vous aime et vous appartiens, chère amie, pour la vie, avec toutes les facultés de mon âme. »

Les événements se précipitent. Le 20 janvier, Talleyrand écrit à la duchesse :

« Les nouvelles de ce matin sont qu’il y a une lettre au duc de Vicence signée du prince de Metternich qui annonce que l’on accepte l’ouverture d’un congrès et qui indique Châtillon-sur-Seine, petite ville de Bourgogne, comme lieu de réunion… Les puissances ne sauraient prendre trop de sûretés dans le traité qu’elles feraient, si elles ne veulent pas être obligées à recommencer sur nouveaux frais l’année prochaine. Les mauvais restent toujours mauvais. Quand on a fait des fautes par la tête, tout est pardonnable : quand on a péché par le cœur, il n’y a pas de remède, et par conséquent pas d’excuse. Adieu, vous qui avez bonne tête et cœur parfait : je vous aime de toute mon âme.

Faites dire à Dorothée la nouvelle que je vous mande. Adieu, mon ange. »

Et, toujours prudent, Talleyrand ajoute en post-scriptum : « Ce billet est à brûler. » Comment pouvait-il ignorer que ce sont précisément ceux-là que l’on garde avec le plus de soin ! Pour un homme si avisé, il y a vraiment là une ingénuité qui surprend.

Le 25 janvier :

« L’empereur est parti à sept heures moins un quart. Il avait dans sa voiture le grand-maréchal ; les aides de camp suivaient dans une autre voiture. L’impératrice reste décidément. Tant qu’elle est ici, Paris est plus habitable qu’aucun autre endroit : si elle partait, il faudrait s’arranger pour n’avoir point d’obstacle et partir immédiatement. Voilà mon avis, chère amie. Je vous aime de toute mon âme. Je trouve tout supportable quand je suis près de vous. Vous ! Vous ! Vous ! Voilà ce que j’aime le plus au monde. »

Les nouvelles deviennent de plus en plus mauvaises, sans que, dans le désarroi des choses, on sache bien exactement à quoi s’en tenir. Talleyrand presse le départ de la duchesse et de sa fille Dorothée pour Rosny.

« Nous sommes bien près d’une crise qui peut être terrible… Mon opinion est qu’il faut se disposer à partir mercredi matin… Dans ce grand trouble, je désire plus que tout vous savoir à l’abri de tous les mouvements qui peuvent rendre Paris bien difficile à habiter. »

Le départ s’effectue, avec toutes les tristesses de la résignation, bien que Rosny ne soit qu’à une douzaine de lieues de Paris, dans le département de Seine-et-Oise.

Talleyrand écrit tous les jours aux deux recluses, souvent même deux fois par jour, en leur mandant quelquefois par messager spécial tout le contraire de ce qu’il leur avait écrit le matin par la poste, ce qui montre quelle confiance il avait dans la discrétion du gouvernement !

Le 9 février :

« On a fait évacuer les poudres qui étaient à Essonnes et on les a portées à Vincennes. Quatre cents pièces de canon qui étaient à Vincennes ont été portées moitié à l’École militaire, moitié aux Invalides et beaucoup à Montmartre, ce qui fait croire que l’empereur veut défendre Paris. Cela effraye tout le monde : je suis charmé que vous soyez partie. Cela met en sûreté ce que j’aime le plus au monde… Ne vous enrhumez pas dans votre église. Je me recommande aux prières de mon ange. Mille tendres et respectueux hommages. J’embrasse Dorothée. »

Le 12 février :

« L’impératrice a un maintien très rassurant… Une lettre de l’empereur au roi Joseph, datée de Champaubert, porte que l’empereur a complètement battu un corps détaché de l’armée de Blücher. L’état-major, les caissons et quarante pièces de canon ont été enlevés. La lettre porte que l’on a fait six mille prisonniers. L’empereur ajoute qu’il marche sur Montmirail, où il espère atteindre le général Saken… Ces nouvelles ont fait grand effet à Paris ; elles ont été lues à la garde nationale. Je n’écris les nouvelles qu’à vous. Adieu, chère amie, recevez avec bonté l’hommage de mon tendre respect. »

Une seconde lettre du 12 porte en hâte :

« Le général Saken a été surpris hier près Montmirail, a été battu et lui-même fait prisonnier. L’empereur a envoyé son épée à l’impératrice. On a tiré le canon hier soir. »

D’autres succès de Napoléon sont signalés coup sur coup, et on tire de nouveau le canon aux Invalides. Mais Talleyrand ne semble pas avoir pleine confiance dans ces victoires successives qui n’empêchent pas l’ennemi de se rapprocher de Paris.

« Tout cela, écrit-il, est encore un peu confus : le bulletin de demain nous dira ce que nous devons croire. Cela ne sera probablement pas d’accord avec la modeste vérité ; mais on nous compte pour rien, et nous devons être contents de ce que l’on nous dit… Il faudrait être bien peu Français pour ne pas souffrir horriblement de tous les maux et de toute l’humiliation qu’éprouve notre pauvre pays. Mille tendres et respectueux hommages. »

Le 18 février :

« Hier les prisonniers faits à Montmirail ont traversé Paris ; il y en avait à peu près trois mille. C’est le nombre sur lequel on s’accorde. M. de Montesquiou était à leur tête, avec son cordon par-dessus son habit. Il les a conduits ainsi sur tout le boulevard. M. de Brancas, le chambellan, était à côté de lui…

Comme il est possible que, d’un moment à l’autre, j’aille à Rosny, j’envoie d’avance une malle dans laquelle il y a des chemises et des habits, ce qui fait que, si les circonstances m’obligeaient à quitter Paris, je n’aurais rien à emporter avec moi. On nous prend encore des chevaux. Hier, j’en ai encore donné plusieurs. »

Le 19 février :

« Nous avons vu à Paris un nombre immense de prisonniers prussiens et russes, dirigés sur Versailles… J’ai été hier soir aux entrées. L’impératrice m’a demandé des nouvelles de Dorothée avec beaucoup d’intérêt… Si la guerre continue, notre belle France sera dans un état déplorable. Il y a aujourd’hui quelques espérances de paix. »

Le 24 février, Talleyrand parle pour la première fois des Bourbons, mais sans croire à ce moment leur retour possible.

Le 17 mars, il écrit :

Si l’empereur était tué, nous aurions le roi de Rome et la régence de sa mère. Les frères de l’empereur seraient bien un obstacle à cet arrangement par l’influence qu’ils auraient la prétention d’exercer ; mais cet obstacle serait facile à lever ; on les forcerait à sortir de France, où ils n’ont de parti ni les uns ni les autres.

Valençay est libre de tous les princes (d’Espagne) depuis dimanche après la messe. Le château est dans un état déplorable. Adieu, chère amie, affection, tendresse, respect pour la vie. »

Et il ajoute : « Brûlez cette lettre, je vous prie. » – Toujours la même candeur, bien étonnante chez un pareil homme !

Le 20 mars, confirmation curieuse des mêmes pronostics :

« Le dénouement ne peut se faire attendre, mais quel serait-il ? On parlait aujourd’hui d’une conspiration contre l’empereur et l’on nommait des généraux parmi les conjurés ; tout cela vaguement. Si l’empereur était tué, sa mort assurerait les droits de son fils, aujourd’hui aussi compromis que les siens par les événements et par le mouvement général des esprits en France. Tant qu’il vit, tout reste incertain et il n’est donné à personne de prévoir ce qui arrivera. L’empereur mort, la régence satisferait tout le monde, parce que l’on nommerait un Conseil qui plairait à toutes les opinions et que l’on prendrait des mesures pour que les frères de l’empereur n’eussent aucune influence sur les affaires du pays. »

Et il ajoute bien vite : « Brûlez cette lettre aussitôt que vous l’aurez lue ; c’est essentiel. En général, chère amie, ne gardez point de lettres. »

C’est pourquoi elles ont toutes été soigneusement conservées !

L’espérance de la paix décide Talleyrand à faire revenir la duchesse de Courlande à Paris.

« Dans les temps d’inquiétude, écrit-il, on a besoin d’être près des personnes que l’on aime, et vous, chère amie, êtes le premier et le plus doux intérêt de ma vie. »

Cependant les choses traînent ; le prince de Schwartzenberg, avec ses cent mille hommes et n’ayant devant lui que des troupes débandées hors d’état de lui résister, ne fait aucun mouvement.

« C’est vraiment inconcevable ! écrit Talleyrand. La lenteur autrichienne n’a jamais mieux mérité de devenir proverbiale : l’empereur François doit être bien étonné de l’activité de son gendre !

Adieu, mon ange ; nous dînons ensemble, mais je vous verrai avant dîner. Dieu, que je vous aime ! »

Le 27 mars au matin :

« J’ai appris que notre maréchal Soult avait été battu et que les ennemis avançaient sur Toulouse.. La France est dans une bien triste situation ; on nous pille de tous les côtés ; je ne vois que des gens ruinés. Faites que nous dînions ensemble demain. Je vous propose que ce soit chez moi. Cher ange, je vous embrasse de toute mon âme. »

Le même jour, dans l’après-midi :

« Les nouvelles sont toujours plus mauvaises ; je vous en dirai les détails ; c’est de M. Molé que je les tiens. La décomposition sociale va toujours en augmentant. Personne n’obéit et personne n’ose toutefois commander. Je vous embrasse. »

Dorothée n’avait pas accompagné sa mère à Paris ; elle était provisoirement restée à Rosny, où Talleyrand la trouvait plus en paix et en sûreté qu’au milieu des agitations de la grande ville.

Le 29 mars, sur les nouvelles de plus en plus graves de l’armée, on décide le départ de l’impératrice Marie-Louise.

« Le voyage est nommé, écrit en hâte Talleyrand ; c’est la duchesse de Montebello, Mme de Luçay, Mme de Montalivet et Mme de Brignole qui le composent. Les hommes sont MM. de Montesquiou, Ségur, Aldobrandini et Beauharnais. On doit partir à six heures par la route de Tours… Je vous aime et vous embrasse ; j’irai vous voir à la fin de la matinée. »

Mais il y a du désarroi dans le pouvoir ; on hésite ; on ne sait à quelle résolution s’arrêter.

« Depuis six heures jusqu’à neuf, écrit Talleyrand dans un second billet, le départ était décidé ; depuis neuf heures, tout est remis en suspens ; il y a maintenant à parier qu’on ne partira pas. – J’ai à peine dormi ; je vous aime. »

Enfin, un troisième billet porte :

« L’impératrice est partie avec les personnes que je vous ai nommées. Beaucoup de fourgons suivent. Elle va d’abord à Rambouillet. Je crois que Rosny est encore tranquille, mais il faut penser aux jours qui arrivent vite. »

Le lendemain, 30 mars, lettre expressive qui peint le trouble des esprits et le désarroi du gouvernement :

« Chère amie, on dit que l’attaque de ce matin n’est qu’une reconnaissance et qu’on s’éloigne. Il est honteux dans des circonstances semblables d’être aussi peu instruits que nous le sommes et que je le suis. La question de la défense même, cette question si importante, est indécise. Les uns veulent défendre, beaucoup d’autres s’y opposent. On s’agite, mais l’on ne fait ni ne délibère. Je ne crois pas qu’une masse d’hommes ait jamais été dans un état si humiliant… Je vous aime de toute mon âme, et vous savoir de l’inquiétude, du trouble, et peut-être du trouble fondé me désole. Mon ange, je vous aime, je vous aime. »

Le 31 mars, Talleyrand se décide à aller lui-même chercher Dorothée à Rosny, mais il avait compté sans les difficultés matérielles du moment.

« Chère amie, écrit-il à la duchesse, j’ai trouvé les barrières fermées, il m’a été impossible de continuer ma route. J’étais en voiture à cinq heures. Perrey (son secrétaire) à cheval était mon seul garde du corps. Je viens d’écrire à M. L’Archichancelier tous les obstacles que j’ai rencontrés pour mon voyage. Je crains que votre veillée ne vous ait fatiguée. Je vous aime de toute mon âme. »

Le 2 avril, Dorothée revient à Paris, escortée par un détachement de cosaques, et enfin on dîne avec joie en famille.

Le 4 avril, au matin :

« Voilà, chère amie, une bonne nouvelle : le maréchal Marmont vient de capituler avec son corps. C’est l’effet de nos proclamations et papiers. Il ne veut plus servir Bonaparte contre la patrie. »

D’autre part, l’empereur Alexandre a accepté l’hospitalité de Talleyrand, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, et il lui fait l’honneur de partager sa table.

Le 5 avril, Talleyrand écrit à la duchesse :

« Le dîner de famille n’aura pas lieu aujourd’hui parce que l’empereur dîne seul, fait maigre à la russe ; mais il dînera demain. Je prie tous les parents que j’aime et ceux que je n’aime pas.

Je vous embrasse. »

Dans les jours qui suivent, billets de plus en plus courts, qui ressemblent à de la photographie instantanée :

« Tout est fini est très bien fini. Il y aura dimanche un Te Deum russe sur la place… »

« L’empereur (Alexandre) ira coucher mardi à l’Élysée… »

Le 10 avril : « L’empereur dînera chez moi aujourd’hui ; dînez-y avec Dorothée… Je veux que Dorothée y soit la première ; c’est elle qui le reçoit chez moi. »

Le 11 avril : « Le comte d’Artois arrive demain à midi. Vous aurez vos places. »

Quelques jours après : « Toutes les choses agréables doivent arriver par vous, chère amie. Vous pouvez dire à Edmond (1) qu’il est général de brigade. »

C’est la période où Talleyrand est le plus absorbé par les négociations et les conseils. Il écrit à la duchesse : « Depuis dix jours je ne pense qu’aux affaires ; je ne vis qu’avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont utiles à tout ce qui se passe. J’arrive au moment où j’aurai quelques heures de liberté, et j’irai, si vous le permettez, chère amie, les passer avec vous, que j’aime de tout mon cœur… »

En dépit de cette vive tendresse, Talleyrand et la duchesse de Courlande n’étaient pas toujours d’accord.

Le 12 avril : « Chère amie, vous m’avez un peu grondé hier. Je ne le méritais guère, mais cela m’a fait plaisir. J’aime de la personne que j’aime un peu de susceptibilité. J’irai dîner avec vous. Je vous embrasse et aime de toute mon âme. »

Le 20 avril : « Mes colères contre vous, chère amie, sont ordinairement de petites querelles assez injustes qui n’entrent jamais dans mon cœur et qui assurément n’en viennent pas. Je vous aime de toute mon âme : laissez-moi de temps en temps gronder pour satisfaire des petites impatiences que l’on me donne souvent dans la journée. Je vous embrasse. »

Cependant les événements se succèdent avec rapidité. Louis XVIII, débarqué à Calais, arrive à Compiègne.

Le 29 avril, Talleyrand écrit à la duchesse :

« Je ne sais pas encore si j’irai à Compiègne. M. le comte d’Artois y va ce soir. Je n’y ai que faire si l’on ne me demande pas, et je me fatiguerai inutilement. Faites que je vous voie ce soir. Je vous embrasse. »

Le 2 mai :

« Ma conférence d’hier a fini à trois heures du matin. À six, je vais à Saint-Ouen. Je n’ai pas dormi ; je suis un peu fatigué. Mais tout cela ne serait rien si je voyais les choses bien conseillées, et je n’en suis pas trop sûr. Il y a bien des petits esprits autour de M. le comte d’Artois, et cela a une influence sur le roi. »

Le 5 mai :

« Rentré chez moi, j’ai trouvé le salon un peu désert à cause de votre beau bal. Wellington est le personnage le plus curieux de notre temps ; je suis bien aise que vous l’ayez vu. Cela vous aura fait plaisir, à vous qui aimez le grand et le beau.

Me voilà avec tous les provisoires qui sont un peu inquiets de leur position ! Les choses vont doucement, mais il faut un peu d’indulgence de la part de l’empereur de Russie qui est un peu pressé par le temps. Ce qui a été vingt ans à se détruire ne peut se refaire en trente jours. Je vous embrasse et vous aime de toute mon âme, cher ange. »

Le lendemain :

« On ne fait que passer des revues, faire et recevoir des présentations et dîner avec des rois et empereurs. Je ferai mieux que cela, car je dînerai avec vous dans le petit entresol de la princesse. Je vous aime de toute mon âme. »

Le 11 mai :

« Samedi on fait à Notre-Dame un service pour Louis XVI. Je trouve cela fort bien. Cela nettoie le sol français. Après cette cérémonie, tout doit être oublié. J’irai vous voir avant le dîner. Je vous aime de toute mon âme. »

Le 13 mai :

« Comment êtes-vous ce matin, chère amie ? Votre bon et tendre cœur est la cause de tout ce que vous souffriez hier. Vous vivez par votre cœur, et c’est là ce qui vous rend adorable. Je vous écrirai ce matin avant d’aller au Conseil où je fais un grand rapport. J’irai ensuite au grand dîner. Adieu, cher ange, je vous aime de toute mon âme. »

Le 20 mai, Talleyrand dîne avec Mme de Staël, dîner de réconciliation, sans doute.

Le 21, il écrit à la duchesse :

« Ma vie me fatigue et sous mille rapports me déplaît, mais il ne faut pas prendre garde à cela, ni à soi, jusqu’à l’adoption de cette Constitution qui doit ou tout tranquilliser ou tout inquiéter.

Adieu, je dîne avec les ministres. De là, je fais quelques affaires, et ensuite je vais où je croirai vous voir. Demain nous dînons ensemble. Adieu, je vous aime et vous embrasse. »

Le 25 mai :

« Je travaille depuis huit heures du matin. Ma pauvre tête y restera. Ce qu’il y a de pis que tout cela, c’est que je ne vous vois point. Il me semble qu’une heure de vous tous les jours rendrait supportables toutes les contrariétés et toutes les gênes. Adieu, je me fais un peu pitié pour la vie que je mène. Cher ange, je vous aime de toute mon âme. »

Le 26 mai :

« Chère amie, je n’aime pas que vous me remerciiez de quelque chose. J’ai arrangé dans mon esprit, dans mon cœur, dans mon imagination, qu’il y avait entre vous et moi une sorte de communauté d’intérêts qui faisait que vous usez de vous quand vous usez de moi… Adieux, je vous embrasse et aime. »

Le 28 mai, ce petit croquis du duc d’Angoulême :

« M. le duc d’Angoulême est maigre et chétif ; il a assez bonne grâce ; il paraît moins vif que M. le duc de Berry. Ses manières sont polies et agréables. Il a peu parlé hier ; il était fatigué, et le Conseil où il s’est trouvé s’est tenu tard. Je dîne aux Relations extérieures, ensuite je vais aux Tuileries, et, si cela vous convient, j’irai chez Mme de Laval finir près de vous ma journée. Adieu, cher ange, je vous aime de toute mon âme. »

Enfin, le 31 mai 1814, Talleyrand écrit avec émotion ce dernier billet, qui couronne glorieusement l’œuvre :

« J’ai fini ma paix avec les quatre grandes puissances ; les trois accessions ne sont que des broutilles. À quatre heures, la paix a été signée : elle est très bonne, faite sur le pied de la plus grande égalité, et plutôt noble, quoique la France soit couverte encore d’étrangers. Mes amis, et vous à la tête, devez être contents de moi, qui vous aime de toute mon âme. »

UN ATTACHÉ D’AMBASSADE.

Notes

(1)- Son neveu, Edmond de Talleyrand-Périgord, mari de Dorothée, auquel il transmit le titre de duc de Dino que lui conféra le roi de Naples à la suite du Congrès de Vienne.




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in REVUE ILLUSTREE N° 126 - 1ER MARS 1891









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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