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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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TALLEYRAND

ET SES MEMOIRES

PAR

ALBERT SOREL




dans

LECTURES HISTORIQUES



E. PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS - PARIS - 1913




I




Lorsque j’étais enfant, dans ma petite ville, je rencontrais à la promenade un bonhomme goguenard, qui me semblait diabolique. Il passait pour posséder un livre redoutable. Il le tenait de son oncle, vieux prêtre jureur, du temps de la Révolution, un peu fou et suspect de sorcellerie. Ce livre s’appelait le Grand Albert. Il contenait le secret de toutes choses, mais les curieux étaient prévenus que s’ils tournaient la première page ils verraient apparaître le diable. Le bonhomme n’osait ni ouvrir son livre, parce qu’il avait peur du malin, ni le brûler parce qu’il l’avait reçu en héritage, ni le donner à quelque esprit fort, parce qu’il ne faut pas induire les curieux en tentation. Ce bonhomme, son grimoire et son diable de Normandie me revenaient à l’esprit chaque fois que j’entendais parler des Mémoires de Talleyrand, du mystère qui les entourait, de l’effroi qu’ils répandaient et des superstitions dont ils étaient l’objet.

Que craignait-on de découvrir en tournant la page ? Les faits généraux, les seuls importants, sont acquis, et personne n’y changera rien. Ce qu’on apprend du caractère des acteurs, du comment et du pourquoi, les éclaire peut-être, mais ne les modifie pas. Des scandales de monde et de chancellerie ? Le monde est endurci aux scandales ; on n’en publiera jamais autant qu’il en raconte, et l’on n’en raconte nulle part plus que dans les chancelleries. Que redoutait-on encore ? De compromettre Talleyrand ? La chose n’était certainement plus à faire, et ce n’était pas pour s’accuser qu’il avait composé ses Mémoires. Les scrupules des exécuteurs testamentaires m’échappent ; ils étaient assurément respectables, mais ils ont été aussi intempestifs que maladroits.

Les Souvenirs et correspondance de Talleyrand, - c’est la définition sinon le titre même de l’ouvrage, - se sont trop fait attendre et sont venus de trop loin. Ils ont laissé passer l’heure. « C’est, disait Sainte-Beuve, aux exécuteurs testamentaires, aux éditeurs désignés, s’ils sont libres, de bien flairer le moment et d’imiter leur auteur en saisissant l’à-propos. » Talleyrand flaira que le moment opportun arriverait vers 1868. Il tirait au jugé. Il tira bien. Les Mémoires auraient alors paru en pleine réaction antinapoléonienne, et ils auraient fait tout seuls le bruit qu’une publicité savante a fait depuis autour d’eux. Les exécuteurs testamentaires ont estimé, j’imagine, qu’il leur faudrait trop de courage pour publier les chapitres sur Napoléon, et qu’ils en montreraient trop peu en publiant le chapitre sur le duc d’Orléans, Philippe-Egalité, et sur le monde où il vivait. Ce chapitre, l’une des maîtresses pages du livre, est une effroyable analyse de pourriture sociale. Il a dû être longtemps la principale pierre d’échoppement des Mémoires. Ainsi retardés, ces Mémoires, trop vantés avant d’être connus, ont été une grosse déception. Après l’étude magistrale du comte d’Haussonville, en 1862, après la publication des actes du congrès de Vienne, donnée en 1864 sous le nom du comte d’Angeberg, les pièces d’honneur des manuscrits de Talleyrand étaient découvertes. La grande époque de la vie du fameux diplomate, les grands services rendus par lui à la France étaient définitivement acquis à l’histoire. Le volume même de M Pallain, en 1881, n’y a rien ajouté d’essentiel : il a donné les textes dans leur ensemble, ce qui était considérable, mais il a été, tout compte fait, plus profitable à Louis XVIII, dont il a grandi le rôle, qu’à Talleyrand.

M. de Bacourt avait mis les manuscrits sous séquestre jusqu’en 1888 et en avait donné la garde à M. Paul Andral. M. Andral était un galant homme, parfaitement aimable et très fin légiste ; mais il ne suivait, je le crains, que fort indirectement les travaux des historiens. Il paraît avoir, jusqu’à la dernière heure, redouté quelque explosion fâcheuse en exposant à l’air libre le redoutable dépôt qui lui était confié. Il n’a pas réfléchi qu’il le laissait inonder par le flot toujours montant des documents d’archives. Il s’est déchargé sur M. le duc de Broglie de la responsabilité qu’il n’osait assumer. Il a fait en cela acte de subtil politique et d’homme d’esprit. Confier à un historien le secret de ce portefeuille célèbre, c’était, avec autant de sagacité que de bienséance, en assurer la prompte publication. M. le duc de Broglie s’est dit, vraisemblablement, que les Mémoires avaient tout à perdre et n’avaient rien à gagner à de plus longs délais ; que lui-même, en différant, s’exposerait à des observations importunes, tandis qu’en publiant il s’assurerait le suffrage des esprits libéraux. Les esprits libéraux lui ont su gré, en effet, de l’empressement et du soin avec lesquels il a accompli sa tâche.

La préface qu’il a placée en tête de l’ouvrage est un morceau achevé, d’une convenance parfaite de ton et de proportions. Elle accompagne discrètement les Mémoires, silencieuse quand les Mémoires se taisent, rapide quand les Mémoires se hâtent ; elle traverse, d’un pas vif et un peu distrait, les vestibules, avec une expression légère de hauteur, quand ce sont les appartements du Directoire, et d’impatience quand ce sont les appartements de l’Empire ; elle ne reprend haleine et ne se trouve chez soi qu’en arrivant au salon du congrès de Vienne ; elle s’y complaît, elle y voudrait demeurer ; elle rentre cependant en France, elle s’y livre, jusqu’en 1830, à un recueillement qu’interrompt brusquement la fusillade de Juillet ; elle s’empresse d’échapper à ce bruit malséant ; elle se réfugie à la conférence de Londres et elle s’arrête là, sur le dernier ouvrage diplomatique, et non le moins méritoire, de Talleyrand. La politique de 1814, ce chef-d’œuvre de la diplomatie, est résumée en quelques pages lumineuses et jugée avec autant de justice que d’élévation. Enfin, tout le morceau est écrit dans cette langue excellente du grand monde et des grandes affaires, limpide et nuancée tout ensemble, coulante et savante, transparente aux idées et souple à l’épigramme dont M. le duc de Broglie garde la tradition, où personne ne l’égale et où personne peut-être ne l’a surpassé.


II



Je n’analyserai point les Mémoires. Je ne m’attacherai qu’à en saisir l’ensemble et à en rechercher le fond. La première question que l’on se pose est celle de l’intégrité et de l’authenticité du texte. Avons-nous tous les Mémoires de Talleyrand ? Tout ce que nous avons est-il de Talleyrand ? Je m’empresse de mettre en cette affaire M. le duc de Broglie hors de cause. Personne ne doute qu’il ait publié, sans retouches d’aucune sorte, le texte qui lui a été remis. Tout le monde est persuadé qu’il a dit, sur la rédaction des Mémoires et sur les origines du manuscrit, ce qui lui a été confié. Mais ce qu’on lui a confié est insuffisant et laisse place à trop d’incertitudes. Le texte avec lequel s’est faite l’impression a été transcrit par M. de Bacourt « d’après les manuscrits, les dictées et les copies dont M. de Talleyrand lui avait indiqué l’emploi ». Madame de Dino et M. de Bacourt affirment que cette transcription est la copie « authentique et complète » des Mémoires laissés par le prince. Où sont ces Mémoires, qui, entre autres pièces de prix, contenaient des papiers d’Etat, les originaux des instructions et lettres de Louis XVIII, en 1814 et 1815 ? Existe-t-il un manuscrit ou un portefeuille des Mémoires originaux et des pièces qui ont servi à les composer ? La préface ne nous donne à cet égard aucun éclaircissement.

La question de l’authenticité a provoqué d’innombrables articles de polémique. Il faut y faire la part de la mauvaise humeur et de la déception du public. Je me borne à résumer ici l’impression que j’ai gardée des principales de ces critiques. M. Henri Welschinger a établi avec le texte même des testaments de Talleyrand, de la duchesse de Duno et de M. de Bacourt, que Talleyrand a laissé « des Mémoires achevés depuis longtemps », des « manuscrits », des « papiers et écrits », et que ces « manuscrits, dictées et copies », dont les Mémoires formaient la partie essentielle, étaient tous en la possession de M. de Bacourt. M. Welschinger demande ce qu’ils sont devenus. Le texte légué à M. le duc de Broglie et déposé à la Bibliothèque nationale n’est qu’une copie faite par M. de Bacourt et certifiée par lui ; M. de Bacourt ne peut être à lui-même son propre garant. M. Welschinger conclut, et c’est l’évidence même, que le texte imprimé d’après cette copie ne pourra être considéré comme authentique que le jour où la copie de M de Bacourt pourra être collationnée avec les originaux que M. de Bacourt dit avoir copiés. – MM. Funck-Brentano, Aulard et Flammermont paraissent persuadés non seulement qu’il existe ou qu’il a existé un manuscrit complet, continu, autographe, ne varietur, des Mémoires de Talleyrand, mais encore que ces Mémoires ont été composés sur pièces, par Talleyrand, dans le seul amour de la vérité et pour le plus grand avantage des historiens de l’avenir. Se figurant ces Mémoires supposés d’après la conception que chacun d’eux se fait d’un Talleyrand idéal, ils semblent convaincus qu’on y trouverait, M. Funck-Brentano, un traité admirable de politique. M. Aulard, une belle apologie de la Révolution française ; M. Flammermont, un document de première main, sinon de premier ordre. Cela posé, ils n’ont aucune peine à démontrer que les copies de M. de Bacourt ne répondent point à ce qu’ils attendaient ; ils confondent aisément le copiste certificateur et montrent, sans aucune peine, que ce diplomate, encore que très galant homme dans le monde, était aussi versé dans les artifices de rédaction des chancelleries qu’étranger à la saine méthode de l’Ecole des chartes ; qu’en conséquence le manuscrit primitif laissé par l’auteur des Mémoires a été mutilé, tronqué, altéré, corrigé, augmenté, falsifié enfin par ceux mêmes qui avaient la garde des papiers de Talleyrand.


III



On s’étonne avec raison que l’ouvrage dévoile si peu de mystères ; on y cherche vainement les passages qui ont pu décider Talleyrand à ajourner la publication jusqu’au temps où toutes les personnes dont il parle auront cessé de vivre. On est surpris de certaines disparates de style, de raccords maladroits, de défaillances extraordinaires de mémoire, enfin et surtout de l’omission systématique de toute une partie – et quelle partie ! – de l’existence de Talleyrand : l’Assemblée constituante. On est porté à en induire que des portraits ont dû être supprimés, que des fragments ont dû être distraits, d’autres altérés, d’autres interpolés.

Je n’aurai garde d’affirmer qu’aucune coupure n’a été pratiquée dans le texte primitif, ni qu’aucun remaniement n’a été apporté à ce texte, puisque je ne le connais pas. Je ne contesterai, en aucune façon, que le texte que nous avons sous les yeux porte les traces d’opérations de ce genre-là. Mais par qui et quand ont-elles été faites ? Je ne puis et ne veux juger que les morceaux publiés, et je crois, jusqu’à preuve du contraire, qu’ils sont authentiques, en ce sens qu’ils proviennent de Talleyrand.

Talleyrand était un faux paresseux. Il travaillait beaucoup à sa manière ; il a beaucoup écrit. Peu de ministres ont laissé aux archives autant d’autographes. Mais ces autographes sont de valeur très diverse. Tantôt en hâte, entre deux visites, il jetait ses idées sur le papier ; cette première version était parfois diffuse, interrompue, pleine d’incises et de renvois, traversée de phrases entortillées, lourdes même et semées de néologismes : Talleyrand faisait mettre ce brouillon au net par un secrétaire, - un faiseur, comme on disait, - puis il le reprenait, le corrigeait, l’émondait, y donnait la forme définitive et le recopiait. Tantôt il causait devant un secrétaire et lui faisait résumer la causerie, qui devenait une ébauche sur laquelle il travaillait. Tantôt, enfin, il dictait. Il dictait, parlait, écrivait, non en orateur ou en littérateur, mais en homme d’Etat, c’est-à-dire avec assez de dédain de la composition et peu de souci de la rhétorique. Il coupait, raturait, surchargeait les minutes, laissant au secrétaire le soin de rectifier les transitions et d’établir les raccords, sauf à polir lui-même le tout lorsqu’il en aurait le loisir. Les inégalités, les disparates ont donc ici peu d’importance. J’en trouve dans les ouvrages les plus authentiques de Talleyrand, dans ses protocoles et projets de protocoles à Londres, en 1830 et 1831, comme dans ses mémoires d’ensemble au Directoire. Il en est de même des incorrections et des négligences.

« Voilà, écrivait en 1805 un de ses principaux faiseurs de ce temps, voilà son travail pour une note de quatre lignes et pour un Mémoire de cent pages. Et il ajoutait, à propos d’un écrit fort important sur l’organisation du royaume d’Italie : « Ce discours est entièrement, en la totalité, de Talleyrand ; mais il est en entier mis en ordre par Durant. »

Ainsi furent préparés les Mémoires. Certains morceaux, que la lettre à Grégoire XVI, du 17 mars 1838, qualifie de morceaux achevés depuis longtemps, sont vraisemblablement demeurés sans retouches, le manuscrit d’Erfurt, par exemple, et celui du congrès de Vienne ; d’autres, les chapitres sur la jeunesse et sur la Révolution, ont dû être lus et relus, au coin de la cheminée, revus et remaniés maintes fois ; d’autres enfin, les manuscrits, dictées et copies du testament, n’étaient, comme le rapporte madame de Martel, que « des feuilles détachées, de petits cahiers d’un sou, de simples chiffons griffonnés au crayon, en un mot, un vrai fouillis » ; les secrétaires ont recousu, et l’on sent la couture. Talleyrand enfin a laissé le tout à madame de Dino « pour en faire l’usage que je lui ai prescrit et qu’elle connaît », et madame de Dino l’a laissé à M. de Bacourt « sous les mêmes conditions fixées par feu mon oncle… » avec les indications nécessaires. Ces exécuteurs testamentaires ont été des faiseurs et secrétaires posthumes chargés de continuer et d’accomplir, après la mort de Talleyrand, le travail qu’il faisait faire, sous ses yeux, de son vivant, et qu’il n’avait pu achever.

Restent les défaillances de mémoire : le général Carnot, échappé de Cayenne ; la Louisiane cédée à la France par la paix de Bâle ; les arrangements de janvier 1759 pour les traités conclu les 30 et 31 décembre 1758, et dans ces arrangements les soldats confondus avec les subsides ; les contradictions au sujet de l’Italie ; département de la Seine pour département de Paris, etc. Ce ne sont que des lapsus. Vingt ou vingt-cinq ans de révolutions les expliquent. Ils sont d’ailleurs peu de chose en comparaison des oublis ou des omissions d’hommes, d’évènements, presque d’époques entières. C’est l’énormité même de ces omissions-là qui me fait croire que Talleyrand seul a pu en être l’auteur. C’est le concert et la conséquence de ces oublis qui me persuadent qu’ils ont été voulus par lui. Je reconnais que, de 1789 à 1814, les Mémoires se tiennent constamment à côté de l’histoire. Ce ne sont que feintes, défilés et souterrains ; mais cette digression continue a sa suite et son but ; cette déformation est savante et méditée. J’y vois la mise en œuvre d’un dessein qui est défini dans le testament de 1836. Que s’est donc proposé Talleyrand ?

La réponse à cette question résoudra les autres difficultés du problème. Les hommes comme Talleyrand ne composent point leurs Mémoires pour le plaisir de dire la vérité. Ils agissent, négocient ou intriguent encore en écrivant. Ils ont un objet qui est toujours un objet d’intérêt et de politique. C’est la dernière affaire de leur vie, mais c’est encore une affaire. Voici, pour les Mémoires de Talleyrand, l’explication qui m’est venue à l’esprit. je ne l’ai ni cherchée, ni, à proprement dire, découverte. Elle s’est insinuée dans ma pensée au fur et à mesure que je lisais, et elle a fini par s’imposer.


IV



« Madame, dit Retz en commençant ses Mémoires, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d’aventures différentes, néanmoins, comme vous me l’avez demandée, je vous obéis, même aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m’a fait honneur de beaucoup de fautes ; et je doute qu’il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vais cependant vous instruire nûment et sans détour… ; et je ne vous cèlerai aucune des démarches que j’ai faites en tous temps de ma vie. » Retournez cette proposition, prenez-en le contraire et vous aurez l’esprit des Mémoires de Talleyrand, j’entends de la partie principale, celle qui s’arrête à 1815, après la seconde Restauration. Talleyrand a composé ces chapitres sous le règne de Louis XVIII. Il indique par une note finale (t. III, p. 326) qu’il les a achevés en août 1816.

Son objet n’est point, comme celui de Retz au moment de se faire ermite, de se délecter une dernière fois dans ses égarements et de se les remémorer en les confessant à une femme d’esprit que la pratique du monde a rendue indulgente. Son objet est de se présenter à la postérité royaliste comme le plus adroit et le plus utile des serviteurs de la monarchie, et d’en convaincre, au besoin, dans le présent, le plus sceptique et le plus subtil des monarques. La pensée de derrière la tête, par où il juge tout et qui gouverne tout l’ouvrage, c’est qu’une indiscrétion intelligente pourrait, en un jour opportun, placer certaines pages ou certains cahiers choisis du manuscrit sous les yeux de Louis XVIII. Talleyrand a atteint l’âge où naissent, comme il dit, « les combinaisons qu’exige une ambition réglée ». Réduit aux loisirs de la pairie et à la dignité de grand chambellan, il estime qu’il y a encore pour lui, dans l’Etat, un autre emploi que de prononcer, au Luxembourg, l’éloge des anciens évêques, ses ci-devant confrères, ou d’écouter de savantes lectures à l’Académie des inscriptions, où l’une des plus surprenantes transformations de sa vie l’a conduit à siéger. Il pense toujours à la présidence du conseil. Son rôle dans la politique intérieure donne, selon la fine expression de M. le duc de Broglie, « lieu à des appréciations différentes ». Il lui importe que l’appréciation de Louis XVIII tourne ce roi à la confiance. Son rôle dans la politique extérieure, à ne juger que par les œuvres des gouvernements qu’il servait, semble peu d’accord avec les principes de la légitimité restaurée. Il lui importe de montrer – je cite encore la préface, car on ne peut mieux dire – que, « ne pouvant ni se faire comprendre de l’incapacité des parvenus du Directoire, ni se faire écouter d’un maître impérieux qui ne prenait conseil que de son génie ou de ses passions, toute son habileté s’employait, après avoir donné des conseils qui n’étaient pas suivis, à réparer des fautes qu’il n’avait pas commises ».

C’est pourquoi il écrit ses Mémoires et pourquoi, en les écrivant, il se préoccupe de tout autre chose que d’écrire l’histoire « aux dépens de sa réputation ». Considérez l’ouvrage de ce point de vue, comparez-le, pour le fond et pour la forme, avec des écrits authentiques de Talleyrand à la même époque, par exemple l’éloge funèbre de Mgr Bourlier, évêque d’Evreux ; les singularités que présentent les Mémoires, au premier abord, s’effaceront. Vous discernerez les proportions de l’ouvrage, vous en suivrez les détours sinueux ; loin de vous en étonner, vous admirerez cet art de se taire et de maintien, « qui est aussi un langage et le plus imposant », où Talleyrand savait mettre tant d’esprit. Enfin, tout paraîtra à sa place, tout semblera opportun, même et surtout le portrait du duc d’Orléans.

Montrer dans la Restauration le dénouement nécessaire de la Révolution française, y destiner toute l’histoire de cette révolution, et, ce qui n’exigeait pas un moindre effort d’invention et de dextérité, y destiner toute sa propre vie, voilà le dessein de Talleyrand et le plan des Mémoires. De là tout un système historique, une théorie ingénieuse de l’évolution et du transformisme en politique, faite pour justifier les régimes de transition et les ministres à métamorphoses. « Passer de l’état dans lequel était la France (vers 1797) au régime royal, était impossible. Il fallait des régimes intermédiaires, il en fallait plusieurs. » Il fallait des ministres intermédiaires aussi pour régler les gradations de ces régimes et en préparer les changements de l’un en l’autre, pour mener la France du Directoire, où l’on ne pouvait « trouver même une ombre de royauté », au Consulat, « où déjà la royauté se trouvait, quoique encore voilée ».

Cette transmutation des gouvernements voulait, pour opérer plus sûrement son œuvre, que les ministres de ces gouvernements de passage fussent, sous des apparences diverses, un seul et même agent, larve et chrysalide du restaurateur futur de la monarchie. « On accepte, écrit Talleyrand, non pour servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l’avenir. En toute chose il faut considérer la fin, a dit le bon La Fontaine, et cela n’est pas une simple maxime d’apologue. » La fin justifie les moyens, a dit un politique, qui n’était pas bon et qui composait autre chose que des fables.

Talleyrand ne grandit point « les régimes intermédiaires » ni le personnage d’entremise qu’il prétend y avoir joué. Il s’applique, comme sa charmante et spirituelle amie, madame de Rémusat, à s’excuser, en desservant Napoléon dans ses Mémoires, de l’avoir servi dans sa vie. Madame de Rémusat rabaisse l’homme au-dessous du niveau commun des gens de cour ; Talleyrand rabaisse le chef d’Etat au-dessous du niveau commun des diplomates. Il ne s’en flatte point, mais il en flatte Louis XVIII, et c’est tout ce qu’il veut. Il faut cependant qu’il se fasse honneur de ses complaisances et qu’il tire du récit de ses défections une démonstration de sa fidélité. C’est pourquoi il sème ça et là son récit dénigrant de saillies inattendues d’admiration, dissonances ingénieuses destinées à mieux faire goûter l’accord final.

« J’aimais Napoléon, je m’étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu’un grand génie porte avec lui ; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire ? J’avais joui de sa gloire… je l’ai servi avec dévouement… la disgrâce que m’a valu ma franchise me justifie… » Il rappelle « la situation merveilleuse dont la France jouissait en Europe après la paix d’Amiens ». Il prouve que Bonaparte ne voulait ni ne pouvait être un Monk. Dès lors, c’était « une nécessité de travailler au rétablissement de la monarchie sans s’occuper de la maison de Bourbon ». L’état du monde en 1803 ne laissait « évidemment plus aucune chance à cette maison ». Et alors il ajoute – je prie le lecteur de peser tous les mots : - « Si cette même pensée se présente quelquefois à Louis XVIII, que de reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence et que de soins ne doit-il pas apporter au bonheur et à la prospérité de la France ! Qu’il songe un moment à tout ce qu’il a fallu, depuis 1803, pour préparer son retour ! » Cette Providence avait pris la figure d’un évêque sécularisé ; le conseil qu’elle donne au prince, porté par elle au trône de France, est de confier le gouvernement au politique qui a été son instrument d’élection et qui a su discerner de si loin les vues du ciel sur la restauration de la monarchie. « La fin de ma vie politique serait trop belle, dit Talleyrand, si j’avais eu le bonheur d’être l’instrument principal qui aurait servi, en rétablissant le trône des Bourbons, à assurer à jamais à la France la sage liberté dont une grande nation doit jouir. »

Lorsqu’il imprime à sa vie cette direction supérieure, les incidents lui importent peu : il les considère de très loin et les juge de très haut. « Je résolus… de ne point lutter contre un torrent qu’il fallait laisser passer, mais de me tenir en situation et à portée de concourir à sauver ce qui pourrait être sauvé, de ne point élever d’obstacles entre l’occasion et moi, et de me réserver pour elle. » « Cela, conclut-il avec sa merveilleuse désinvolture, explique pourquoi et comment, à plusieurs reprises, je suis entré, sorti et rentré dans les affaires publiques, et aussi le rôle que j’y ai joué. » Les Mémoires, en effet, ne contiennent pas d’autre explication. L’histoire, plus indiscrète et plus exigeante, en a cherché de plus claires, et elle en a trouvé de beaucoup plus compliquées. Mais il pouvait plaire au roi de se contenter de celle-là. Les Mémoires auraient pu recevoir comme épigraphe cette phrase inimitable, qui forme le début d’une lettre apologétique adressée par Talleyrand à Louis XVIII, en 1823 : « Sire, je n’apprendrai rien à Votre Majesté… »

On comprend qu’ayant composé ses Mémoires dans cet esprit, Talleyrand n’ait eu aucune inquiétude de les avoir divulgués pendant la Restauration. Vivant, ils auraient servi son ambition ; mort, ils serviraient sa gloire. Ils n’étaient alors de nature à n’embarrasser ni lui, ni ses héritiers. Ce ragoût, fait pour être savouré par un gourmet comme Louis XVIII, pouvait sans inconvénient paraître sur la table de Charles X. Encore que grand chasseur et gros mangeur, ce prince l’aurait apprécié. Il n’en allait pas de même de Louis-Philippe, et les journées de Juillet furent une révolution non seulement dans la destinée de Talleyrand, mais dans celle de ses Mémoires. Il n’entendait pas plus élever d’obstacles devant l’occasion de 1830 qu’il n’en avait élevé devant celles de 1789, de 1797, de 1799 et de 1814. Les Mémoires pouvaient être cet obstacle. L’événement qui précipitait une troisième fois les Bourbons du trône était aussi providentiel que celui qui les y avait rétablis ; mais tous les conseils de la Providence étaient à corriger dans les Mémoires. Il y avait, en outre, le terrible chapitre du duc d’Orléans. Ce chapitre devenait encombrant. Talleyrand l’avait écrit, il ne le détruisit point, au moins en entier. Du moment qu’on manie la plume, on est toujours homme de lettres par quelque côté. Talleyrand dut ajouter ça et là, sur les marges, quelques traits malicieux à l’adresse des rivaux qui l’avaient supplanté en 1815 et quelques sarcasmes contre le prince qui mourut, à son égard, dans l’impénitence finale. Se réserva-t-il de remanier l’ouvrage, d’en changer la couleur et de remettre en lumière ce qu’il avait rejeté dans l’ombre, c’est-à-dire son passé libéral et révolutionnaire, tout ce qui le destinait providentiellement à la branche cadette et à la révolution de Juillet ? S’il en forma le projet, il n’en eut pas le loisir, et, voyant la mort approcher, il s’en remit au temps et aux révolutions futures de rendre à ses Mémoires de l’intérêt sans scandale et de l’à-propos sans danger. D’où le testament de 1836 et le codicille de 1838, qui ajournait la publication au plus tôt à 1868.

En autorisant ses exécuteurs testamentaires à proroger indéfiniment ce délai de trente années qu’il prescrivait, en déclarant d’avance apocryphes et falsifiées toutes pièces, même autographes, autres que celles qu’il avait triées lui-même et conservées dans son portefeuille, Talleyrand crut se prémunir contre les infidélités, les divulgations et les chantages. Il ne s’était point prémuni contre l’histoire. Il n’avait pas prévu que, pendant la longue réclusion de ses Mémoires, les archives s’ouvriraient, que les innombrables manuscrits, autographes ou dépêches authentiques, qu’il y avait laissés ou oubliés, en sortiraient tour à tour et que, quand l’heure fixée par lui sonnerait, le public connaîtrait déjà ce qu’il avait réservé de meilleur, aurait dans les mains ce qu’il avait dissimulé de pire et serait, pour le reste, en mesure soit de suppléer aux silences médités, soit de déconcerter les plus habiles accommodements.


V



Les pages consacrées aux souvenirs de jeunesse sont les plus attachantes des Mémoires. On y retrouve cette impression d’amertume et de mélancolie que madame de Rémusat avait si bien su rendre dans ses conversations avec Talleyrand. Une adolescence isolée et reléguée : ni affections de famille, ni croyances, ni culture morale ; l’ambition pour tout conseil, l’hypocrisie comme outil universel, voilà le fond de l’éducation sociale, religieuse et politique que reçut Talleyrand. Il la juge par un mot d’une terrible portée : « Mon éducation fut un peu abandonnée au hasard ; ce n’était point par indifférence, mais par cette disposition d’esprit qui porte à trouver que ce qu’il faut avant tout, c’est de faire comme tout le monde. » « Faire comme tout le monde, écrivait La Bruyère dans la splendeur de l’ancien régime, maxime suspecte, qui signifie presque toujours : il faut mal faire. » La famille de Talleyrand le destinait à l’Eglise. Comme il n’avait ni convictions ni vocation, ses précepteurs lui présentaient l’exemple d’illustres personnages qui avaient passé outre et n’avaient pas eu lieu d’en souffrir, Retz en première ligne. On ne peut être surpris que Talleyrand rappelle par tant de côtés ce cardinal. Les Mémoires de Retz, ce Code du libertinage et du machiavélisme licencieux, ont été le bréviaire de sa jeunesse. On lui montrait encore le portrait de Richelieu et celui de Ximenès. Si l’on évitait de lui parler de Dubois, un drôle, et de Mazarin, un croquant, encore qu’époux supposé d’une reine de France, on ne manqua certainement point de lui citer, parmi les vivants, Rohan, dont toutes les femmes raffolaient à Vienne, et Bernis, dont un bon juge disait : « Ni foi, ni mœurs, mais quelle doctrine ! »

Pour la foi, nul ne s’inquiéta de celle de Talleyrand. Pour les mœurs, il eut Retz, et pour la doctrine, Hincmar. Retz se qualifiait « l’âme la moins ecclésiastique qu’il y eût au monde ». Hincmar, dit un savant historien, « glorieuse personnification des ambitions, des duplicités, des roueries d’une aristocratie dominatrice, a érigé en maxime la pratique de tout un siècle ». Cette pratique et cette maxime, c’est que le roi peut être contraint à agir selon la justice et que les évêques sont juges de cette justice. Talleyrand s’imprégna dans les anciens auteurs de cette raison d’Etat ecclésiastique qu’il expose quelque part et non sans malice : « Le Père Thomassin dit : Rien n’est plus conforme aux canons que de violer les canons, quand de cette violation il doit résulter un plus grand bien que de leur observation même. » - « Il y a des cas, disait Montesquieu commentant les lois de salut public, où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté comme l’on cachait les statues des dieux ! » C’est ainsi que Talleyrand apprit à concilier les principes avec les nécessités. Il n’avait d’ailleurs qu’à se pénétrer des exemples de son maître Gondi pour savoir comment « l’art d’accommoder ses plaisirs au reste de la pratique… justifie à l’égard du monde ce qu’il concilie » ; comment, dans les rencontres, on « embrasse le crime qui paraît consacré par de grands exemples, justifié et honoré par le grand péril » ; comment surtout « il y a des temps où il ne sied pas bien à un honnête homme d’être disgracié ».

Talleyrand se trouva vivre précisément dans ces temps-là. Si les préceptes qu’il reçut n’étaient point faits pour former en lui un Chrysostome gallican ou un saint Ambroise, ils étaient les plus propres du monde à préparer un émule de Gondi dans la chute de la monarchie et de Mazarin dans la Restauration. Talleyrand ne se prêta aux vues de sa famille, disons-le à son honneur, qu’avec une répugnance extrême ; ce qui lui répugnait le plus était justement le premier article de l’art de parvenir qui lui était enseigné : « Une vie toute de formes m’était insupportable… Je trouvais que tout l’éclat du cardinal de la Roche-Aymon ne valait pas le sacrifice complet de ma sincérité, que l’on me demandait. » On a dit qu’il valait mieux que sa renommée. Quelle qu’ait été sa vie, elle vaut mieux que son éducation.

Les chapitres sur les origines de la Révolution sont écrits avec art et d’une trame subtile ; mais l’auteur y raffine trop et tombe dans l’extrême vanité. Toutes les causes de la crise sont ramenées aux cabales des gens de lettres qui ont envahi la bonne compagnie. « Les prétentions avaient déplacé tout le monde. Delille dînait chez madame de Polignac avec la reine ; l’abbé de Balivière jouait avec M. le comte d’Artois ; M. de Viannes serrait la main de M. de Liancourt, Chamfort prenait le bras de M. de Vaudreuil !… » Ce dernier signe, en effet, est monstrueux et désormais la Révolution est inévitable. Talleyrand, il est vrai, se hâte d’ajouter : « Cet état de choses aurait changé en un moment si le gouvernement eût été plus fort ou plus habile, si le sérieux ne fût pas totalement sorti des mœurs… » Talleyrand forma l’étrange propos de l’y ramener et il songea, un moment, non à corriger ses propres mœurs, ou celles de la société, mais au moins à relever « la considération » du clergé. « Je voulais le montrer au peuple comme le protecteur de la grande morale. » Il ne lui demandait pour cela que… « quelques sacrifices pécuniaires », - une composition, comme on disait en d’autres temps. « Je voulais que le clergé proposât d’acheter au gouvernement la loterie royale pour la supprimer. » Le clergé ne composa point ; il continua de se montrer sous une autre figure que celle de protecteur de la morale. Talleyrand lui-même y gagna d’assister au sacre de Louis XVI ; il emporta de cette cérémonie le souvenir délicieux, mais très profane, de trois femmes charmantes qu’il y connut. Il concourut, dans le même esprit, à la messe de la Fédération, et il consomma son dessein de réforme ecclésiastique en sacrant deux évêques constitutionnels, qui sacrèrent les autres afin que « tout culte ne fût point proscrit » et que la France ne tombât point dans le presbytérianisme. Cette partie est écrite dans le ton d’une ironie piquante, mais elle est, comme les mœurs du temps, totalement dépourvue de sérieux.

Talleyrand nous raconte qu’il avait, dans la Révolution, pris « généralement » le parti « de se renfermer, autant que la prudence le permettrait, dans un rôle passif ». La prudence le lui permit peu, de 1789 à 1792 ; elle l’engagea à l’oublier beaucoup après 1814. Il prêche cet oubli et le conseille ; il le prêche d’exemple, et le pratique. Si l’on devait relever tout ce qu’il omet, il faudrait relater presque tous les actes de l’Assemblée constituante auxquels il a été si intimement mêlé. Il lui convient de ne rappeler ni la confiscation des biens du clergé, ni l’apologie des réformes de 1789, ni, à plus forte raison, celle du 10 août. Par contre, il isole et souligne le récit très frivole d’un coup d’Etat très ridicule qu’il suggéra, en juillet 1789, au comte d’Artois. Le conseil est d’un « frondeur » à peine sorti des lisières. Il n’a d’intérêt que pour avoir servi de passeport à Talleyrand auprès du prince, en 1814. Voilà un de ces innombrables traits qui trahissent sa pensée de derrière la tête.

Il diminue, de parti pris, les évènements et les hommes de la Révolution. « Inconnus la veille, dit-il, ces hommes sont condamnés à rentrer dans l’obscurité dès que leur rôle est fini. J’avoue que c’est sans aucune peine que je verrais se perdre les détails de cette grande calamité ; ils n’ont aucune importance historique. Quelles leçons les hommes auraient-ils à tirer d’actes sans plan, sans but, produits spontanément par des passions effrénées ? »

Le fait est que Talleyrand écrit ses Mémoires comme si ces évènements ne signifiaient rien et comme si les détails en étaient à tout jamais perdus. Que dirait-il si, après un siècle écoulé, il voyait les passions de cette époque se réveiller dans l’histoire et dans la littérature aussi ardentes qu’elles l’étaient entre les contemporains ? Que penserait-il de ces bibliothèques énormes que remplit la seule histoire révolutionnaire, de cette importance donnée aux moindres particularités du costume du moindre figurant, de ces commentaires infinis de paroles improvisées par le moindre rhéteur, de tant d’études profondes et de si grands ouvrages consacrés à ces gens de rien et au néant de leurs pensées ? Que ne pouvons-nous le voir lisant un chapitre de Michelet, de Louis Blanc ou de Taine ? Il se vantait d’être demeuré impassible sous les apostrophes de Napoléon ; je doute qu’il le demeurât ici. Il se croirait en pleine apocalypse et pour un instant, au moins, il perdrait l’équilibre.

Je goûte peu, pour les mêmes motifs, les chapitres sur l’Empire. Les jugements y manquent d’étendue ; l’enchaînement des faits y échappe. Ce n’est point que Talleyrand ne connût les faits, que la règle de critique lui manquât et que la méthode lui fit défaut. L’homme qui avait, en 1797, ramené l’étude de l’histoire « aux résultats que donnent certains faits généraux bien constants, bien d’accord et vus tout entiers » ; l’homme qui, en 1792, avait discerné que la paix ne serait possible pour la France républicaine que dans les anciennes limites du royaume, que la conquête tuerait la liberté et que la propagande userait la Révolution, possédait toutes les lumières qu’il fallait pour suivre, dans toutes ses phases à travers l’épopée de la République et de l’empire, la longue et calamiteuse aberration de l’histoire de France, qui conduisit la République à la dictature militaire, la dictature militaire à la monarchie universelle et la monarchie universelle à la catastrophe de Moscou. Loin de chercher à mettre en évidence les « faits permanents », Talleyrand s’applique à les dissimuler. Il absorbe son lecteur dans les incidents. Il le déroute en ne s’arrêtant qu’aux moyens ; il dérobe les fins que poursuivait Napoléon, ou plutôt les fins que la force des choses et la fatalité de son génie obligeait l’empereur à poursuivre. Les considérations sur la paix continentale sont banales et superficielles. Il n’y a d’intérêt que dans les épisodes. Celui d’Erfurt est raconté avec un art consommé ; mais quelque agrément que l’on trouve à lire ces chapitres, quelque profit que l’historien en puisse tirer, rien n’en peut être retenu sans un sérieux contrôle, et tout l’art d’atténuation de l’écrivain diplomate n’en efface pas la note de fourberie et de trahison.

On voit, de côté et au second plan, dans les Mémoires, on voit de plus près, dans les lettres publiées par M. Bertrand, Talleyrand, de 1800 à 1808, suivant le maître qui a enchanté la France, qui l’a fasciné lui-même, puis effrayé, le suivant perle claudo, mais enfin le suivant, s’efforçant de l’arrêter d’un mot, de le retenir d’un conseil, multipliant les notes et les mémoires, et toujours débordé par la victoire. C’est un architecte subtil qui s’épuise à dresser de merveilleux échafaudages pour soutenir un colosse établi sur le sable contre toutes les lois de la pesanteur. La grande chimère des utopistes du passé, un Napoléon s’arrêtant en sa toute-puissante, se modérant lui-même, gagnant par sa sagesse une Europe résignée à sa suprématie, cette chimère paraît avoir traversé les rêves de Talleyrand, vers 1805, avant Austerlitz. Les écrivains qui s’amusent à recommencer les batailles, dans leur cabinet, à retourner les négociations et à recréer les hommes en disposent à leur aise. Talleyrand avait affaire au vrai Napoléon, à la vraie Europe et aux réalités de l’histoire. Tout son bon sens ne pouvait accomplir l’impossible : supprimer l’Angleterre, ramener les nations de l’Europe à l’état, pour ainsi dire amorphe, où elles étaient au moyen âge, anéantir les traditions des Etats et transformer ce prodigieux Corse, exalté par toutes les magnificences des guerres de la Révolution, en une sorte de Franc majestueux et apaisé, grandiose et raisonnable, faire en un mot de ce second Alexandre un second Charlemagne. C’était beaucoup de discerner l’avenir ; il eût fallu plus que du génie et plus que du caractère pour le conjurer. Talleyrand employa tout son art à préparer le grand détour qu’il prévoyait dans l’histoire de l’Europe. Il se tint de sang-froid et en équilibre ; et après l’avoir jugé avec toute la sévérité possible, il faut lui accorder cette justice, que si la France ne sombra point, personne ne contribua plus efficacement que lui, en 1814, à Paris et à Vienne, à la diriger dans la passe et à la tirer du naufrage.

Il ne s’élève réellement, dans ses Mémoires, comme dans sa vie, qu’avec la Restauration ; mais alors, et tout d’un coup, il s’élève très haut. Les évènements le portent, il n’avait aucun intérêt à diminuer son rôle dans cette période : rendons-lui cet hommage qu’il ne l’exagère point. Il ne se vante pas. Il dit la vérité. Il a conscience de sa tâche. J’ai étudié, lors de la publication de la correspondance de Vienne, par M. Pallain, cette admirable et unique époque de notre histoire diplomatique. J’ai la satisfaction de constater que les motifs que, d’après les textes, j’attribuais à la conduite de Talleyrand étaient bien ceux qui le guidaient. Il eut réellement les intentions des choses qu’il fit, et c’est un rare plaisir que de l’entendre raconter lui-même comment, selon l’expression de son précepteur Gondi, il déploya alors, à un si haut degré, « le génie propre à se faire honneur de la nécessité, qui est une des qualités les plus nécessaires à un ministre ».

La mission de Londres, 1830-1834, occupe beaucoup de place dans les Mémoires. C’est le précis d’une négociation, tel qu’on en composait autrefois aux affaires étrangères et comme Talleyrand en avait fait ou fait faire plus d’un au temps du Directoire et du Consulat. On y découvre quelques aperçus intéressants sur les dessous de la politique, sur le caractère et sur la cour du roi Louis-Philippe ; les lettres à madame Adélaïde sont bien de la même main que les lettres à Louis XVIII en 1814 et 1815 ; mais l’ouvrage montre trop sa trame de chancellerie, et si M. de Bacourt a collaboré efficacement à quelque partie des Mémoires, ce doit être à celle-là. Les mots qui portent, les raccourcis significatifs, les coupures magistrales y deviennent rares. Les dépêches officielles encombrent le récit, et la publication de M. Pallain a montré que la plupart de ces dépêches n’avaient qu’un intérêt, celui d’être inédites.

L’ouvrage contient cinq portraits de Talleyrand : dans sa jeunesse d’après Isabey, sous l’Empire d’après Prudhon et Gérard, au temps de la mission à Londres, dans la dernière année, d’après Ary Scheffer. Le premier, celui d’Isabey, est tiré du cabinet de M. de Rémusat : c’est une merveille. Il ne peut remonter plus haut que 1786, ni être postérieur à 1790. Quel Talleyrand exquis et inattendu à qui ne connaît que le Talleyrand de la fin : les rides de Voltaire, autour des yeux de Frédéric, et la grimace de tous les deux ! Ici c’est l’ami de Lauzun, le roué, rien du politique. Il semble extraordinairement jeune et se présente de profil, ce qui corrige la largeur exagérée de la bouche. Les lèvres sont droites, sans chute ni fatigue, entr’ouvertes, comme en goût, et très sensuelles. Le nez marque autant de curiosité que de flair ; l’œil est libertin. C’est une sorte de Gondi plus imprégné de Laclos que de Saint-Evremont, et qui s’est appelé Chérubin, quand il était au séminaire. J’ai beau considérer cette image, je n’y discerne point l’homme las et revenu de toutes choses, le chancelier de Salomon, l’Ecclésiaste diplomatique que Talleyrand a été ou a affecté d’être plus tard. Il semble alors tout à la vie.

Pourtant, dans une lettre admirable, madame de Staël lui écrivait, en 1809 : « Il y a des moments où, malgré mon profond dégoût de la vie, je suis encore assez aimable : alors je pense que j’ai appris cette langue de vous. Mais avec qui la parler ? Adieu, êtes-vous heureux ? Avec un esprit si supérieur, n’allez-vous pas quelquefois au fond de tout, c’est-à-dire jusqu’à la peine ? » Dans ses Mémoires sur le même temps, madame de Rémusat montre Talleyrand « blasé sur tout » et jeté dans les affaires par un incurable ennui. C’est bien ainsi qu’il apparaît dans le dernier portrait, celui d’Ary Scheffer, qui fait partie de la galerie de M. le duc d’Aumale : la bouche s’est élargie, elle tombe aux coins et se plisse ; les joues se creusent et s’affaissent ; les yeux, encore grands ouverts sur le monde, semblent y chercher vainement la lumière et se perdre avec mélancolie dans le crépuscule. Fatigue ou satiété, il y a un abîme entre cette image et celle d’Isabey, mais si je vois dans l’une l’appétit du monde et si j’en vois le regret dans l’autre, je n’en vois point le dégoût. Talleyrand était de ceux qui ne se dégoûtent que de mourir. Il resta très longtemps avide de bonheur, et jaloux encore quand il ne pouvait plus être avide.


VI



Les personnes – s’il en est encore – qui s’étaient plu, à la suite de M. Thiers, et sur la légende propagée par les faiseurs eux-mêmes, jaloux de se glorifier de leur collaboration, à contester à Talleyrand l’art d’écrire et la propriété de ses meilleurs ouvrages, ne peuvent se refuser aux preuves qui se dégagent de toutes les pages des Mémoires et des correspondances publiées par MM. Pallain et Bertrand. Il s’y accuse une marque personnelle qui emporte l’évidence. Je me refuse plus que jamais à reconnaître que Talleyrand ait été, comme le veut la légende, le prête-nom politique de quelques Desrenaudes ou le pseudonyme diplomatique de La Besnardière, de Bacourt, de l’ami et du fils de l’ami de l’Antraigues. Quelque adroit que fût Desrenaudes, quelque bon publiciste que fût La Besnardière et quelque bon humaniste que se piquât d’être le fils de l’ami de l’Antraigues, je persiste à croire, en comparant leurs ouvrages à ceux du prince, qu’ils ont emprunté l’esprit de Talleyrand plus souvent que Talleyrand n’a emprunté leur style.

Ce style est bien l’homme même chez Talleyrand ; ce n’est point le style d’un autre homme, surtout d’un commis. Il a l’aisance parfaite, celle qui ne trahit point l’exercice ; il a la clarté limpide des vues prises de haut ; il est homme du monde : il laisse deviner beaucoup de connaissances et n’en étale aucune ; il est dépourvu de toute prétention littéraire, même de la plus subtile de toutes, l’affectation de négligence seigneuriale. Talleyrand possède toutes ces qualités, de race, naturellement. Mais il les découvre par degrés et on en suit le progrès. La pensée est souvent flottante et la forme indécise dans les lettres de Londres, même dans le premier jet des considérations sur les Etats-Unis, la lettre à lord Lansdowne ; mais comme cette pensée se précise et se clarifie dans les considérations lues à l’Institut, en 1797 ! Le tableau de la Pologne, en 1814, est le chef-d’œuvre du genre : le style y devient littéraire, sans cesser d’être politique. C’est du Montesquieu en action.

Talleyrand avait ses idées sur le style. Il goûtait peu Buffon. En cela, il avait grandement tort. Il doit certainement à quelque réminiscence des Vues de la nature sa page la plus colorée, la seule page colorée peut-être qu’il ait écrite, sa description des forêts vierges. Son véritable maître de rhétorique, c’est Voltaire. Il ajoute, de son cru, je ne sais quoi de mondain et d’exquis qu’il tenait de sa mère. Il ne la connut que tard. Il admirait beaucoup son langage. « Elle ne parlait que par nuances. Il m’est resté d’elle un grand éloignement pour les personnes qui, afin de parler avec plus d’exactitude, n’emploient que des termes techniques. Je ne crois ni à l’esprit, ni à la science des gens qui ne connaissent pas les équivalents et qui définissent toujours. » Ces équivalents, Talleyrand y raffine, et sur l’article le plus délicat de tous, il est incomparable. Je n’en citerai qu’un exemple, qui est d’une rare finesse de nuances. Il s’agit de la défection de Murat : « La Reine se chargea d’écrire à M. de Metternich, sur lequel elle croyait avoir conservé de l’influence et dont elle avait éprouvé la discrétion. »

Les dialogues sont vivants. Les portraits, Narbonne, Sieyès, Calonne, sont dans la meilleure note du genre. On s’étonne que parmi tant d’illustres contemporains volontairement oubliés, Talleyrand ait compris madame de Staël. Elle avait été parfaite pour lui. Elle était morte quand il écrivait : il aurait pu montrer, en parlant d’elle, qu’il avait du cœur. Mais, encore un coup, Talleyrand n’écrivait pas pour dire la vérité. C’est la seule explication de son ingratitude. Les Considérations avaient paru ou paraissaient quand il rédigeait ses Mémoires. Il n’était point politique de vanter madame de Staël aux lieux où Talleyrand désirait être lu. Il eût été plus impolitique encore de provoquer devant le public une comparaison entre les deux ouvrages. Elle s’impose cependant, et les Mémoires en sont écrasés.


VII



Le morceau sur Choiseul, qui clôt la série des souvenirs, aurait dû, par son caractère et par la date des évènements dont il traite, être placé dans le tome 1er, dans le voisinage du morceau sur le duc d’Orléans. Aucun des fragments laissés par Talleyrand ne trahit mieux que celui-là l’esprit de politique exclusivement personnelle et les procédés, tout de circonstance, qu’il apporta à la rédaction de ses notes. Le manuscrit original, s’il existe encore, serait curieux à examiner. Le morceau, tel qu’il est publié, porte à toutes ses lignes le cachet, entre toutes ses pages le coup de ciseau ou le coup de canif du prince. Qui d’ailleurs aurait eu intérêt à altérer ce morceau, et pourquoi ? Ménager les personnes ? Il déchire, fait plaie et empoisonne à chaque trait de plume. Y imprimer de la suite et y corriger les inadvertances ? Les lacunes sont manifestes, les inadvertances nombreuses et faciles à corriger pour un secrétaire le moins du monde informé des choses. Les auteurs d’apocryphes cherchent toujours la vraisemblance et abusent de la couleur locale. Talleyrand seul pouvait en user si librement avec sa propre mémoire. On peut donc le prendre ici sur le vif dans son travail d’arrangement. Le morceau est daté et situé, si l’on peut dire : Commencé à Bourbon-l’Archambault en 1811, et fini à Châteauneuf, près Saint-Germain, chez madame la duchesse de Courlande, en 1816. Cinq ans pour soixante-seize pages d’impression, et en large justification seigneuriale ! Nous voilà loin des propos rapportés par Vitrolles (Mémoires, t. III, p. 444) : « J’ai écrit deux volumes des Mémoires de M. le duc de Choiseul ; j’ai fait encore un volume sur le duc d’Orléans… » Il ne faut pas prendre à la lettre les expressions de Vitrolles ; les « volumes » de Talleyrand étaient vraisemblablement de ces grands cahiers de papier ministre copiés à mi-marge, d’un seul côté, de la majestueuse écriture des chancelleries. Quoi qu’il en soit, cinq ans et soixante-seize pages, que de prises et de reprises, de coupes et de recoupes, de ratures, de décousu et de recousu, ces chiffres laissent supposer !

Nous savons très précisément ce que Talleyrand s’est proposé : « Une vie bien faite de M. de Colbert ou de M. de Louvois, écrit-il dans son fragment sur le duc d’Orléans (t. I, p. 146), donnerait une idée juste du caractère qu’avait le gouvernement de ce grand roi (Louis XIV). Un ouvrage de ce genre sur le ministère du duc de Choiseul ferait connaître l’esprit qui dominait à la cour et dans l’administration sous le règne de Louis XV. » Et dans le tome V : « Ce que j’écris ici est plutôt l’esquisse d’une époque prise dans son ensemble qu’un tableau historique de faits. » Cependant, les faits politiques principaux y doivent trouver leur place : Talleyrand montrera « l’usage que M. de Choiseul fit de son pouvoir et la situation dans laquelle il plaça la France vis-à-vis des cours de l’Europe ». Il recherchera les actes « du ministère de M. de Choiseul que l’histoire a recueillis ». Ces actes principaux et essentiels, il les avait posés et signalés d’avance dans une phrase célèbre, devenue presque classique, d’un de ses Mémoires lus à l’Institut, celui de 25 messidor an V (10 juillet 1797) :

« M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d’avenir dans l’esprit, qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de l’Amérique de l’Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait, dès cette époque, à préparer par des négociations la cession de l’Egypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions et par un commerce plus étendu les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient. »

Voilà, semble-t-il, le programme d’une belle étude historique sur Choiseul, sa politique et son époque « prise dans son ensemble ». On la cherche vainement dans le tome V des Mémoires, et, loin de développer cette large esquisse, tout paraît, au contraire, fait pour amener et motiver ce jugement rétréci : « Ainsi finit ce ministère, qu’on peut appeler un règne de onze ans, qui a laissé quelques noms propres et très peu de faits pour l’histoire. » C’est en effet de la sorte que le « règne de onze ans » est déshabillé de son costume brillant, dépouillé de son fard et de ses postiches. La suppression des jésuites est ramenée à une vengeance puérile de vanité : les mauvaises notes conservées sur Choiseul par ses anciens maîtres. « C’est une question d’Etat, il en fit une question d’intrigue. » Nul rapport n’apparaît entre cette affaire et celle d’Avignon : cette diplomatie, très romaine et très subtile, échappe à l’ancien évêque d’Autun : « L’occupation du comtat d’Avignon, opération sans utilité et sans gloire. Une fantaisie porta à s’en emparer la peur du diable le fit rendre. » Talleyrand est plus indulgent à la conquête de la Corse : « Il y a des chances pour que cette possession nous soit utile dans l’avenir. » Il juge le traité de 1756 et le système autrichien comme tout le monde les jugeait en son temps. Ajoutons le Pacte de famille, le seul succès de Choiseul, le seul acte qui lui « donne une sorte de place dans l’histoire », et ce sera tout. Quelle banqueroute depuis l’an V !

Tout cet avenir que Choiseul avait alors dans l’esprit s’est évanoui. Quand, par hasard, Choiseul a regardé devant lui, ç’a été de travers et du côté où il ne fallait point : le regard d’aigle est devenu un regard louche. En l’an V, il « craignait le partage de la Pologne » ; en 1811-1816, il a dédaigné, par hauteur et morgue de petit-maître, de considérer les choses du Nord, et en particulier celles de la Russie.

Talleyrand laisse tomber ici ce qu’il avait relevé en 1797 ; ce qu’il savait parfaitement, ce qu’il aurait pu apprendre, de reste, par la seule correspondance de Voltaire, ce que les papiers de Favier et du comte de Broglie, les publications du comte de Ségur et celles de Soulavie avaient fait passer du petit cercle des initiés – dont était Talleyrand – à tout le grand public : les efforts incohérents et intermittents, je le reconnais bien vite, mais ardents et multipliés de Choiseul pour soutenir les confédérés polonais et animer le Turc à la guerre, enfin toute cette activité brouillonne qui le faisait qualifier par la grande Catherine de « souffleur de Moustapha ».

Le principal objet de Choiseul, c’était de neutraliser le continent, sinon de le coaliser en vue de prendre une revanche de la guerre de Sept ans et de recommencer contre l’Angleterre « la véritable guerre ». C’est ici que paraît la plus étrange des omissions de Talleyrand ; cette belle politique à longue portée de la guerre d’Amérique, si justement louée en l’an V, a disparu entièrement dans le manuscrit de 1811-1816. Rien de plus certain cependant que les desseins de Choiseul, que Talleyrand avait connus : « L’Angleterre est l’ennemie déclarée de votre puissance et de votre Etat, disait Choiseul au roi en 1765… Il n’y a que la révolution d’Amérique, qui arrivera mais que nous ne verrons probablement pas, qui remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe. »

Les vues de Choiseul sur l’Egypte se sont évanouies comme ses vues sur l’Amérique. Il n’en reste rien. On en cherche la raison ; elle est facile à trouver, c’est le calcul subtil qui a dirigé toute la rédaction des Mémoires, qui y explique tant d’omissions autrement inexplicables et tant de transformations et déformations, autrement invraisemblables, d’hommes et de choses. « Le grand art de M. de Talleyrand, rapporte Vitrolles, tenait à ce qu’il ne s’endormait jamais sur sa fortune. Le travail de ses intérêts ne lui paraissait jamais fini. En suivant chaque jour ses pensées, ses paroles, il n’y en avait pas une qui ne fût dictée par quelque intention personnelle. C’étaient des semences jetées au vent dont une peut tomber sur un sol propice à la faire lever. » Cherchons donc les motifs qu’avait Talleyrand à Parler ou à se taire sur les affaires du temps de Choiseul, lorsqu’il donna à cette partie de ses Mémoires le dernier coup de ciseau et acheva sur ces chapitres « le travail de ses intérêts ».


VIII



Les idées sur l’Egypte, qu’il insinuait en l’an V en s’appuyant de la renommée de Choiseul, il entend s’en réserver la gloire ; c’est à peine s’il en laisse quelque vestige à Bonaparte : il a écrit pour cet effet tout un long morceau dans la première partie de ses Mémoires (t. 1er, p. 72 à 79, 260), et cette partie a été composée précisément en cette année 1816 où a été achevé le fragment sur Choiseul. Quant à l’affaire d’Amérique, l’explication est encore plus simple. Talleyrand était, sous la Restauration, le protagoniste de l’Alliance anglaise. Il jugeait inopportun de rappeler les efforts, d’ailleurs stériles, d’un homme qui avait écrit et transformé en programme politique cette phrase compromettante : « L’Angleterre est l’ennemie déclarée de votre puissance et de votre Etat, elle le sera toujours. » Il valait mieux que Choiseul n’eût point de politique que d’avoir eu cette politique-là. L’avenir que Choiseul avait eu dans l’esprit en l’an V servait, à cette époque-là, l’avenir de Talleyrand : Talleyrand faisait sa cour à Bonaparte avec les desseins de Choiseul sur l’Egypte. Choiseul nuisait, en 1816, à l’avenir de Talleyrand, qui cherchait à regagner la faveur de Louis XVIII, et flattait le goût de ce prince pour l’Angleterre.

C’est aussi l’objet des digressions sur les alliances. Talleyrand aborde, abandonne, reprend, comme en causant, ce sujet qui est un de ceux où il excellait. Le morceau sur Choiseul contient ainsi quelques pages qui font hors d’œuvre, mais qui comptent parmi les plus remarquables qu’ait composées Talleyrand.

Il faut retenir ces lignes, qui dessinent toute la vraie et grande politique française depuis les traités d’Utrecht : « Il n’y a personne qui ne doive regarder comme la plus belle œuvre de la politique une alliance combinée avec lenteur et sagesse entre des puissances de premier ordre, dans la vue généreuse de fixer un état de paix permanent en empêchant partout la guerre, et dont le but unique serait de forcer, par une médiation juste et imposante, au repos, à la modération et à un libre et facile échange des productions des différents pays, tout pouvoir inquiet, ambitieux et prohibitif qui voudrait troubler l’équilibre général. »

Il faut isoler aussi les considérations sur l’alliance autrichienne. Elles découvrent des vues étendues, aussi intéressantes que celles qu’avait eues Talleyrand lorsqu’en 1797 il annonçait comme une conséquence de l’unité de l’Italie l’alliance de l’Italie unifiée avec l’Autriche contre la France ; que celle qu’il avait eue en 1814 lorsqu’il montrait le Prusse et la Russie s’unissant pour faire prévaloir leurs desseins, l’une sur l’Allemagne, l’autre sur l’Orient. Considérant une alliance entre la France et la Russie, telle que Napoléon l’avait tentée à Tilsitt, ou telle que Chateaubriand et Polignac s’étaient efforcés de la réaliser en 1823 et en 1829, il écrit : « Si la France recherchait une autre fois cette alliance, l’effet inévitable et immédiat qu’elle aurait serait de produire un rapprochement intime entre l’Autriche et la Prusse… Quelque peu de sûreté que présente l’alliance de la Prusse, l’Autriche, n’ayant plus à choisir, serait bien dans la nécessité de s’en contenter. » En cas de succès des Russes et des Français alliés, la victoire les diviserait aussitôt, par l’impossibilité où ils seraient de concilier leurs intérêts et leurs prétentions : « Un rapprochement aux dépens de la France ne manquerait pas de s’opérer entre les trois puissances du Nord, et on verrait une répétition des évènements de 1813 et 1814, et probablement avec des conséquences plus fâcheuses. »


IX



Ceux qui s’étonneraient de l’audacieuse désinvolture de Talleyrand envers l’histoire ne savent pas, ce qu’il savait à merveille, jusqu’à quel point l’on peut compter sur l’ignorance, la faculté d’oubli, de distraction et de curiosité des gens du monde, pourvu qu’on les occupe et qu’on les divertisse. Les belles considérations de politique étaient pour occuper ces gens-là ; les anecdotes qui forment le fond du morceau étaient pour les divertir. Le divertissement est poussé jusqu’au scandale. La mort de madame de Pompadour, l’avènement de madame Du Barry sont délicieusement contés ; la grâce du langage, très nuancée de mépris, forme un ragoût très délicat à la crudité des faits et jette un voile très libertin sur la nudité des gens.

Ce morceau, qui termine les Mémoires, en définit le caractère. Il faut se dépouiller décidément de ce double préjugé que les Souvenirs du prince de Bénévent sont la confession d’une âme agitée, le testament d’un grand acteur de la vie, la revanche posthume d’un désabusé ou d’un méconnu, comme les Mémoires d’outre-tombe, ceux de Saint-Simon ou ceux de Retz. Ce n’est non plus ni la déposition d’un grand témoin comme Philippe de Ségur ou le duc Victor de Broglie, ni le dossier magistral dressé pour les historiens par Guizot. « Chacun n’écrit que ce qui le sert », disait Sainte-Beuve. Talleyrand n’écrivait point, comme Stendhal, pour les critiques de 1860 et les psychologues de 1880 ; c’étaient des gens dont il se souciait peu et que, s’il eût daigné les connaître, il n’eût guère considérés.

Les historiens de profession, investigateurs d’archives, compilateurs de documents, collationneurs de textes, vérificateurs de dates, sentaient toujours, pour lui, leur cuistre d’antichambre. Il en pensait comme son patron Gondi : « La plupart des hommes du commun qui raisonnent sur les actions de ceux qui sont dans les grands postes sont au moins des dupes présomptueuses. » Ils jugent du dehors, et à travers les vitres, des choses que ne peuvent connaître que ceux « qui les ont vues du dedans », et ils moulent le ressort de l’histoire « sur leurs cadrans de collège ».

L’histoire faite par les historiens de profession n’est point la véritable histoire, aux yeux de Talleyrand. L’histoire dont il s’inquiète et dont il prétend relever est, comme les grands postes, le privilège des gens de qualité. Ceux qui sont hommes d’Etat et veulent pénétrer les négociations ne les trouvent que dans les seules dépêches : pour ces lecteurs-là, Talleyrand a réuni les pièces qui forment les deux tiers de ses Mémoires. Le reste, l’esprit de la société et de la cour, le fin des choses, le secret des hommes, le dessous des affaires, ne s’apprend que dans le monde, sans travail, presque sans attention, en écoutant causer les hommes qui ont vu, ou en feuilletant les recueils de souvenirs que ces hommes ont laissés. Talleyrand n’a écrit ses souvenirs que pour ce public particulier : « la société. » Réduire, en vue de cette société, les hommes et les choses à l’importance qu’il entend leur attribuer, supprimer ce qu’il veut qu’on oublie, souligner ce qu’il désire qu’on se rappelle, affirmer avec impudence ce qu’il prétend faire croire, taire effrontément ce qu’il prétend faire oublier, ramener les grands personnages à la mesure des acteurs de salon et les grands évènements aux dimensions d’une scène de château, flatter la méchanceté par ses médisances, la curiosité par ses anecdotes, la vanité par ses dénigrements ; faire admirer son talent de dire, d’insinuer, de se taire ; rappeler en passant, par des digressions adroites, que le causeur est doublé d’un politique supérieur et découvrir, par instants, de vastes horizons politiques derrière un paravent de boudoir, voilà son objet et son art. Il y a excellé dans le morceau sur Erfurt ; on peut dire qu’il y raffine dans le morceau sur Choiseul : chef-d’œuvre d’atrocité mondaine, avec des échappées de vues profondes d’homme d’Etat.

A Vienne, en 1814, dans la fameuse conférence préliminaire du 30 septembre, on discutait sur le Congrès et sur les Etats qui y devaient être représentés. « Une conversation, écrit Talleyrand, s’ensuivit dans laquelle, à l’occasion de celui qui règne à Naples [Murat], M. de Labrador s’est exprimé sans ménagement. Pour moi, je m’étais contenté de dire : « De quel roi de Naples parle-t-on ? Nous ne connaissons point l’homme dont il est question. » Talleyrand parlait ainsi devant des hommes qui l’avaient tous vu vicaire diplomatique et grand chambellan de Napoléon. Jamais on n’a poussé plus loin le dégagé dans l’impertinence, et voilà, si j’ai bien su lire, le véritable esprit, le dernier mot et la clef de ses Mémoires.



FIN




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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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