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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT DE TALLEYRAND

SUR LA SITUATION EXTERIEURE

DE LA FRANCE

8 MESSIDOR AN VII

[26 JUIN 1799]




Quoique le traité de Campo-Formio fût de nature à ne laisser aucun regret à l’Autriche, on put prévoir dès le principe, que, comme il avait été conclu dans un moment où le péril était immense pour la cour de Vienne, aussitôt qu’elle le verrait éloigné, elle porterait ses prétentions au-delà de ce que le traité lui assurait ; et que de pareilles dispositions se fortifiant encore par les excitations intéressées de l’Angleterre et de la Russie, ne pourraient manquer de porter promptement atteinte à la paix rétablie.

Si les événements de Rome et de Suisse donnèrent en effet du mécontentement à l’Autriche, ils servirent de prétexte à des déclarations plus vives que n’était le mécontentement. L’injure faite à Vienne à l’ambassadeur de la République, devint un motif plus réel de scission entre les deux puissances. L’état qui s’en suivit ne fût pendant quelques mois, ni de paix ni de guerre ; mais l’Autriche employa ce temps à recruter ses armées, à former ses magasins, à chercher des alliances ; et quand elle eut achevé ses préparatifs, elle entrava les opérations du Congrès, elle prépara sa dissolution, elle appela les Russes, elle excita Naples, Florence et Turin à se liguer contre la République, elle rendit enfin la guerre inévitable.

On peut regarder l’époque où la flotte française qui avait porté Bonaparte en Egypte, fut détruite à Aboukir, comme celle où les puissances qui forment aujourd’hui la coalition, se décidèrent à commencer l’exécution des vues hostiles déjà concertées par elles contre la République.

Cependant on se tromperait si, aux causes occasionnelles qui ont ramené la guerre sur le continent, on n’ajoutait point une cause principale, incessamment agissante, et dont il est impossible de se dissimuler les effets : c’est l’effroi inspiré à tous les anciens gouvernements de l’Europe par la Révolution française et par l’établissement de la République ; effroi qu’ils ont eu soin d’exagérer : c’est la haine que toutes les monarchies, toutes les aristocraties, toutes les hérédités portent au système représentatif. Ce sentiment agit dans tous les cabinets ; il y répand, il y entretient l’idée que la France n’est occupée que de la propagation de son système ; et cette crainte commune, qu’aucun acte du gouvernement français n’a pu détruire, non seulement est le nœud des deux coalitions qui ont été formées contre la République, mais elle agit encore sur les puissances qui sont demeurées neutres, en leur inspirant une secrète malveillance, et sur celles qui sont amis, en leur donnant des défiances et des sollicitudes. De sorte qu’on s’abuserait souvent en voulant préjuger les déterminations des puissances, d’après leur intérêt démontré ; car il y a des circonstances, et celle-ci en est une, où la passion peut être plus forte que l’intérêt ; et la République française, quoique toujours empressée à chercher des amis et à les conserver, doit avoir cependant pour première maxime de ne compter réellement que sur ses propres forces.

Telles sont les causes générales et particulières qui ont amené le renouvellement des hostilités ; en voici les effets et dans quel rapport se trouve la République française vis-à-vis des autres nations.

La coalition est formée de l’Angleterre avec le Portugal, de l’empereur de Russie et de celui de l’Allemagne, et de la Porte ottomane qu’on n’est pas peu surpris de compter au nombre des ennemis les plus acharnés de la France.

C’est encore le malheureux combat d’Aboukir qui a fermé à Constantinople tout accès à nos explications, qui a donné aux Anglais une prépondérance dont ils se sont hâtés de tirer partie, qui a jeté les Turcs aveuglés dans les bras de la Russie, qui a ouvert les Dardanelles et réuni sous les murs du Sérail des pavillons si longtemps ennemis.

La déclaration de guerre de la Porte a été accompagnée de vexations, des excès qu’un usage barbare a consacrés dans ce pays : tous les agents de la République dans les Etats du Grand-Seigneur, et les Français même qui n’y étaient établis que pour les affaires de leurs commerce, ont été arrêtés, incarcérés, leurs biens confisqués. Cet exemple a été suivi, quoique avec un peu de répugnance et quelques adoucissements, chez les puissances d’Afrique, que la Porte a entraînées, à l’exception de l’empereur de Maroc, demeuré fidèle à ses anciens engagements.

A la nouvelle de ces divers attentats, le Directoire exécutif ne crut point devoir user de représailles ; il opposa la loyauté française et la civilisation de l’Europe à la barbarie des usages conservés au Levant et en Afrique ; l’ambassadeur de la Porte ottomane demeura libre et respecté avec tous les musulmans qui se trouvèrent sur le territoire français. On prit seulement des mesures pour les empêcher d’en sortir. On pouvait croire qu’une pareille conduite serait appréciée en Turquie ; on trouva surtout qu’elle était d’accord avec les intérêts et la générosité de la République.

En même temps, on ouvrait à Constantinople, par l’entremise de l’agent espagnol, une négociation pour la délivrance ou le soulagement des Français détenus. On proposait d’abord d’échanger réciproquement tous les agents politiques et consulaires. La Porte parut y consentir ; mais elle exigeait qu’on exceptât de l’échange quelques agents français qu’elle accusait d’avoir voulu porter le trouble et l’insurrection dans ses Etats. Cette exception ne put être admise, et malgré le zèle, qu’on ne peut trop louer, de M. Bouligny, chargé d’affaires d’Espagne,, il est vrai de dire que cette négociation, comme toutes celles qu’a pu tenter la République, a suivi la marche des événements militaires.

Il est permis d’espérer que la présence d’une flotte française dans la Méditerranée, et la continuité des succès de Bonaparte en Syrie, pourront rendre la Porte plus accessible.

Mais, si on n’a pu rien terminer encore pour la délivrance des malheureux français qui languissent dans les prisons des Turcs, du moins on est venu à leurs secours ; et c’est aussi l’entremise de l’agent espagnol qui a facilité les mesures qui ont été prises dans la vue de pourvoir à leurs besoins.

Si le Directoire n’a point demandé au Corps législatif un fonds spécial pour cet objet, c’est qu’il ne pouvait évaluer encore la somme nécessaire, et que d’ailleurs différentes économies de circonstance, faites sur les quatre millions dévoués au service des relations extérieures pour l’an VII, ont permis d’asseoir cette dépense sur ce premier crédit sans en demander un supplémentaire.

Le sentiment qu’on éprouve en parlant des Turcs comme ennemis et en publiant les douloureux témoignages de leur aveuglement, n’exclut pas cependant tout espoir qu’ils ouvriront enfin les yeux ; qu’ils connaîtront le danger des liens nouveaux qu’ils ont formés ; qu’ils ne repousseront plus de conciliantes explications, et qu’ils reviendront avec plaisir à leurs plus anciens comme à leurs plus fidèles amis.

Mais la Russie, l’Angleterre et l’exécrable Autriche, tels sont les irréconciliables ennemis de la République.

Un traité secret, et dirigé uniquement contre la France, doit avoir été conclu au commencement de l’an VII, entre la Russie et l’Angleterre.

Un traité postérieur a été conclu dans des vues pareilles entre la Russie et l’Autriche.

Quoique l’Empire, considéré collectivement, n’ait point encore déclaré s’il prenait part à la guerre, son armistice se trouvant rompu par la rupture du traité de Campo-Formio et par la cessation des conférences de Rastadt, la République demeure en droit de considérer l’Empire sous l’aspect qui lui paraîtra convenable ; et il peut être convenable de traiter l’Empire en pays neutre, aussi longtemps qu’il n’aura point formellement adhéré aux entreprises de son chef.

Mais quelles que soient les déterminations de la Diète et la destinée de l’Empire, plusieurs membres du corps germanique ont avec la République des engagements particuliers auxquels elle ne manquera point aussi longtemps qu’ils y seront eux-mêmes rigoureusement fidèles.

Ainsi le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, le landgrave de Hesse-Cassel, le margrave de Baden, en vertu des traités particuliers qui les lient à la France, ne cessent point d’être regardés par elle comme puissances pacifiées et neutres.

De plus, comme quelques Etats d’Empire, quoique n’ayant point encore conclu de paix séparée avec la République, ont témoigné le désir sincère d’entrer en arrangement avec elle, le gouvernement français sait reconnaître le mérite de leurs dispositions.

Dans cette guerre, comme dans la précédente, la Suède et le Danemark paraissent déterminés à conserver la neutralité.

Cependant on doit trouver extraordinaire que le roi de Suède, en sa qualité de duc de Poméranie, ait pris l’initiative à Ratisbonne pour proposer de rendre l’Empire participant à la guerre ; et quoiqu’il ait fait déclarer, par son ministre à la Haye, que ses propositions comme duc de Poméranie n’influaient en rien sur ses dispositions comme roi de Suède, il est d’autant plus difficile d’admettre cette distinction, que le duc de Poméranie lui-même se trouvant compris dans la neutralité du nord de l’Allemagne, stipulée dans un traité dont la République française et la Prusse sont garantes, ne peut rentrer en état de guerre sans contrevenir formellement à ce pacte.

On a déjà dit que le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, devait être considéré comme neutre. Il est connu que les cours coalisées ont accumulé leurs efforts pour entraîner la Prusse dans leur système ; mais on a reçu l’assurance la plus positive et dont on ne peut pas douter, qu’elle persévérera dans le sien.

Malgré l’espèce de mésintelligence qui avait éclaté entre la République française et les Etats-Unis, on n’hésite point à mettre cette puissance au nombre de celles qui sont restées neutres ; car on a la confiance que les suggestions de l’Angleterre ne prévaudront point contre l’intérêt des deux pays, et contre une association qui repose sur le sentiment des services rendus et que réclame encore l’utilité future des rapports mutuels. Les trois nouveaux négociateurs, nommés par le gouvernement américain, sont attendus ici.

La République française reconnaît pour amis, pour associés à ses intérêts dans le système politique de l’Europe : l’Espagne, les Républiques batave, helvétique, cisalpine et ligurienne, avec qui elle a contracté à diverses époques des traités d’alliance offensive et défensive.

L’Espagne, depuis qu’elle est liée à la République, a mis dans la cause commune un zèle loyal et des efforts utiles. Sa coopération acquiert en ce moment plus d’importance et promet des résultats avantageux.

La République batave occupe pareillement une part des forces ennemies ; et si le voisinage, si des prétentions communes ou les abus de la course maritime ont fait naître entre les deux Républiques quelques discussions, tout annonce qu’elles seront facilement terminées.

L’Helvétie est en ce moment un champ de bataille, où ceux de ses habitants qui sont attachés à la France et à l’unité du gouvernement, ont témoigné une énergie digne d’autant d’éloges que le courage des Français qui combattent pour les défendre. Il est trop vrai que l’Helvétie a été victime des désordres, que la guerre et de grands abus ont fait porter particulièrement sur elle ; et c’est comme un équivalent de ce que l’offensif du traité d’alliance pouvait avoir de dangereux, et comme étant enfin l’exécution de la promesse exprimée dans ce premier pacte, qu’on avait considéré le traité de commerce, à l’époque où il a été adressé au Corps législatif.

La République cisalpine, envahie par les Russes et les Autrichiens, présente aujourd’hui le spectacle de ce que les peuples qui ont arboré le signe de la liberté, ont à craindre du retour de ceux qui osaient s’appeler leurs maîtres.

Au milieu des désastres de l’Italie, la Ligurie a conservé quelque temps le caractère d’un peuple familiarisé avec la liberté et digne de la conserver ; mais elle se trouve tellement obérée, que des mouvements dangereux et des divisions inquiétantes se manifestent chaque jour dans son sein : il est indispensable de venir promptement à son secours.

Si, dans cette énumération des puissances qui lui sont attachées, la République française est loin de trouver l’équivalent des forces qui lui sont opposées, elle n’en peut concevoir ni étonnement ni sollicitudes ; elle sait que des passions de tout genre se sont élevées contre elle ; elle sait qu’on calomnie ses intentions, qu’on affecte de lui supposer les projets les plus ambitieux ou les plus inversifs, et qu’on voudrait armer l’Europe pour opérer sa destruction. Mais elle sait aussi que cet acharnement même est un gage de la force qu’on lui connaît ; et elle doit ne se fier que sur la persévérance de sa conduite, pour éclairer l’opinion de l’Europe, ainsi que sur ses propres moyens et sur eux seuls, pour vaincre et dissoudre toutes les coalitions qui ont osé méditer son asservissement.

Je termine par une observation nécessaire :

Si j’ai dit peu de choses sur les Républiques helvétique et cisalpine, et si je me suis tû sur les autres Etats d’Italie, c’est que, depuis l’époque où le Directoire exécutif a envoyé dans ces contrées des commissaires spéciaux, placés hors des fonctions diplomatiques, leur correspondance avec le gouvernement ayant eu lieu sans intermédiaire, mon département s’est trouvé séparé de tout ce qui a précédé et suivi les mutations intérieures de la Suisse et de l’Italie.



Ch. Mau. TALLEYRAND.



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REVUE D'HISTOIRE DIPLOMATIQUE N°3 - 1889













































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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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