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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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RAPPORT FAIT A L'EMPEREUR,

EN SEANCE DU SENAT,

LE 27 VENTOSE AN XIII

PAR LE MINISTRE DES RELATIONS EXTERIEURES

SUR LA SEPARATION

DES DEUX COURONNES DE FRANCE ET D'ITALIE

[18 MARS 1805]




SIRE,

Les pensées dont je vais occuper Votre Majesté, tiennent à ses affections les plus chères comme aux intérêts les plus importants de l’Empire, et en même temps l’objet de ces pensées se lie, par les plus intimes rapports, aux grands principes de la politique extérieure, à la sûreté d’un grand nombre d’Etats, qui ne peuvent se maintenir et prospérer sans votre appui, et, enfin, à la tranquillité de toutes les puissances du Continent.

Depuis plusieurs mois l’Europe entière a les yeux fixés sur l’Italie. Les plus grands souvenirs, une longue suite de malheurs, et l’immense gloire que Votre Majesté y a recueillie, attachent tous les esprits à sa destinée. On se demande si le sort de cette belle contrée qui, si longtemps gouverna le Monde, qui, depuis qu’elle est déchue de sa première grandeur, de siècle en siècle est devenue le théâtre et le jouet de toutes les ambitions, sera enfin déterminé. De toutes parts on entend éclater le vœu généreux que l’Italie retire de l’honneur d’avoir décidé du sort de la dernière guerre, l’avantage inespéré d’exister par elle-même, de se conduire par les règles d’une politique indépendante, et enfin de rester pour toujours étrangère aux débats, à la mésintelligence, à la jalousie des grandes puissances.

SIRE, sous un règne tel que le vôtre, toutes les conjectures qui s’attachent à des choses justes et grandes, ne sont que le pressentiment et le présage des desseins magnanimes du souverain. L’Italie, ses intérêts, ses besoins, n’ont cessé d’être l’objet de votre sollicitude, et, on peut l’annoncer avec confiance, le sort que vous lui destinez comblera toutes les espérances qu’elle put former, lorsqu’à la suite de vos belles victoires, la première entre toutes les nations, elle fit éclater son admiration et sa reconnaissance, et vous exprima le vœu de s’attacher pour toujours à votre grande destinée.

Ce fut par suite de ce vœu souvent renouvelé, que vingt peuples réunis, impatients de consolider leur liberté et de consacrer leur obéissance par la solennité d’une transaction publique, reçurent à Lyon une organisation commune, et déférèrent à Votre Majesté la première magistrature. Cette institution, indéterminée par sa dénomination et indécise par sa durée, ne répondait qu’à l’intérêt et au besoin d’associer les affections et d’apaiser les inquiétudes du moment ; mais si l’organisation de la France avait permis à ces peuples de s’ouvrir sans réserve sur le gouvernement qu’ils préféraient, dès lors ils auraient exprimé à Votre Majesté, tout ce que, depuis la fondation de l’Empire, l’armée italienne, les autorités constituées et des réunions nombreuses de citoyens, doués de prévoyance et de lumières, lui ont unanimement exposé dans leurs adresses, que même quand le système héréditaire ne serait pas établi en France, le nombre, la diversité, la rivalité, la faiblesse, les habitudes, les opinions des peuples qui habitent l’Italie, y rendaient son rétablissement indispensable.

De telles considérations ont dû prévaloir sur toutes les théories. Votre Majesté voulait assurer à ce peuple une existence indépendante. Elle a senti que quelle que fût la force de son autorité et celle de son génie, elle ne pourrait remplir ce généreux dessein, si elle entreprenait de lutter contre l’empire de toutes les circonstances et contre la tendance de toutes les opinions ; et la monarchie italienne a été fondée.

Mais un autre obstacle s’opposait à l’accomplissement des destinées de cet Etat. Deux trônes réunis ont paru présenter à Votre Majesté une complication difficile et dangereuse de puissance et de devoirs, et elle a voulu que la séparation des couronnes fut positivement déterminée. A regret ses sujets italiens ont dû se soumettre à cette disposition, mais ils ont hautement demandé que l’exécution en fût différée. « Sire, vous ont-ils dit, il n’appartient à aucun homme, quelque grand qu’il puisse être, de subordonner à des vues de modérations les sentiments libres et unanimes des peuples.

Il n’appartient à aucun homme, quelque puissant qu’il soit, de devancer la marche des temps. Plus d’un grand dessein a échoué par l’effet d’une précipitation peu réfléchie ; plus d’une nation a manqué sa destinée parce qu’on a voulu accélérer pour elle, ce qui, faute de patience et de durée, n’avait pu acquérir une suffisante maturité.

Nous sommes un peuple nouveau, et vous êtes le souverain d’un grand Empire. En séparant aujourd’hui les deux couronnes, que deviendrons-nous, éloignés que nous sommes des regards immédiats de notre fondateur, et délaissés, sans appui et sans guide, au milieu des discussions qui peuvent s’élever dans notre sein et autour de nous ? Qui nous défendra des agitations, suite nécessaire d’une situation longtemps indécise ? Qui nous préservera du tort de trop nous défier de nous-mêmes, ou du malheur d’une trop aveugle confiance ?

La séparation des deux couronnes déterminera-t-elle l’éloignement des troupes françaises de notre territoire ? Mais le royaume d’Italie n’est pas isolé ; il est contigu à de puissants voisins.

Il se compose d’un grand nombre d’éléments autrefois ennemis, récemment incorporés. Il touche à des rivages qui peuvent être exposés à des invasions soudaines. La formation d’une armée nouvelle, quelle que soit sa fidélité, quel que soit son courage, calmera-t-elle toutes les alarmes qui peuvent s’élever ? Garantira-t-elle l’Etat contre la possibilité de toute entreprise ?

Et si la séparation des couronnes ne détermine, que dans un avenir indéfini, l’éloignement des troupes françaises, il n’en faut pas douter, une confiance juste, mais fâcheuse par ses suites, en nous rendant moins nécessaire le devoir pénible et dispendieux de pourvoir nous-mêmes à notre défense, éloignera peut-être pour jamais l’établissement d’une armée nationale, sans laquelle cependant toute nation, quelles que soient sa population et son étendue, perd le droit de prendre la part qui lui appartient dans les sentiments réciproques de considération et de respect, que les peuples se doivent les uns aux autres.

Si de ces considérations nous passons à celles que présente la politique extérieure, le danger devient plus pressant : une armée française occupe l’Etat de Naples, où elle n’a rien à faire. Elle y existe pour observer une armée anglaise qui occupe Malte, et une armée russe qui peut-être n’existe dans les îles ioniennes que pour observer l’armée française. Dans cette attente confuse d’événements, dans cette complication de rapports incertains et lorsqu’une fausse mesure, de quelque part qu’elle vienne, peut attirer sur nous les plus grandes calamités, couvrir notre pays de sang et de deuil, nous rendre victimes de la guerre, et ce qui est plus effrayant encore, nous rendre peut-être victimes de la paix, que pouvons nous que de nous attacher, tant que le danger existe, à notre seul garant, à notre seule espérance, à notre seul défenseur, et de l’enchaîner, s’il se peut, par sa généreuse volonté, à l’ouvrage de son génie et de sa bienfaisance ! »

SIRE, tels sont les vœux de vos peuples d’Italie ; ils sont si pressants, si décisifs et si légitimes, que vous avez dû les exaucer.

Ainsi Votre Majesté régnera en Italie ; et pendant quelque temps encore, l’Empire et le royaume que vous avez institués, liés par les mêmes affections, engagés par les mêmes serments, s’élèveront, se raffermiront à l’abri du même pouvoir.

Et le temps étant venu où cette association ne sera plus indispensable à l’Italie, ne sera d’aucun intérêt pour la France, et n’importera plus à la tranquillité de l’Europe, elle sera rompue. Votre Majesté en a marqué irrévocablement le terme. Sur ce point, elle a résisté aux plus vives, aux plus touchantes sollicitations. Elle n’a voulu laisser aucun doute, aucune illusion, aucune espérance à ses peuples d’Italie. Elle a sagement pensé que dans d’aussi grands intérêts, et dans une aussi solennelle circonstance, il lui convenait, avant tout, de faire un digne et libre usage de sa puissance.

Tout n’est pas incertain dans l’avenir ; les âmes fortes et les esprits élevés savent y distinguer ce qui est du domaine de leur prudence et ce qui appartient au grand arbitre des événements. Votre Majesté prévoit avec certitude l’événement futur de l’affranchissement de Malte, et de l’indépendance légitime de la République ionienne. Elle ne veut pas mettre un prix à la séparation des couronnes d’Italie et de France, et c’est pour cela même qu’elle en détermine l’époque, pour ne pas l’exposer un jour à s’entendre proposer l’alternative offensante de la séparation des couronnes, ou de la guerre ; car alors le soin de sa dignité lui imposerait de faire prévaloir la voix de l’honneur sur le vœu même de l’humanité.

La générosité est un sentiment qui, dans les âmes élevées, s’associe toujours à une sorte de délicatesse jalouse. Renoncer à une couronne, dissoudre soi-même ces liens de dépendance et de fidélité, d’autant plus flatteurs qu’ils sont un résultat légitime et comme un mouvement consacré d’une grande gloire acquise par des efforts heureux de courage et de génie, abdiquer enfin le suprême pouvoir, est une détermination assez grande, pour qu’on ait le droit de vouloir que rien n’altère la satisfaction noble et pure de l’avoir prise, par la simple et libre impulsion d’une disposition magnanime et modérée.

Et la France sur qui doit rejaillir l’éclat d’une telle modération, ne peut que sentir avec orgueil et reconnaissance toute la grandeur de la position à laquelle Votre Majesté l’élève. Cette noble détermination l’honore et l’agrandit autant et plus que la brillante conquête. Elle peut se dire et dire à l’Univers, qu’ainsi que l’Océan, elle a vu poser les bornes de sa puissance et les limites de l’ascendant de son souverain, dans ses propres lois, dans la mesure de ses droits, dans la règle de ses intérêts, et non pas dans de vaines digues qui pourraient être élevées par les prétentions de la jalousie, de la susceptibilité et de la haine.

L’avenir, le passé, sont pour la malveillance un texte inépuisable de mensonges ; elle calomnie par de vains présages, elle calomnie par de vaines comparaisons. N’a-t-elle pas souvent affecté d’abuser de l’éclat des victoires de Votre Majesté, en exagérant leurs résultats ? N’a-t-elle pas cherché à répandre l’alarme en rappelant la gloire, le nom et la destinée d’Alexandre et de Charlemagne ? Frivoles et trompeuses analogies ! Charlemagne n’a eu ni successeurs ni voisins ; son Empire ne lui a pas survécu ; il fut partagé, et il devait l’être. Charlemagne a été conquérant et non pas fondateur. Les fondateurs gouvernent pendant leur vie et ensuite pendant des siècles. Charlemagne vivait à une époque où l’esprit humain, affaibli par l’ignorance, ne pouvait se porter sur l’avenir.

Alexandre, en reculant sans cesse les limites de ses conquêtes, ne fit que se préparer des funérailles sanglantes ; la grande, l’héroïque pensée de succession n’entra jamais dans son esprit ; Charlemagne, Alexandre léguèrent leur Empire à l’anarchie.

Comme ces grands hommes, nous avons vu Votre Majesté porter avec rapidité ses armes en Europe et en Asie ; son activité, comme la leur, a su embrasser en peu de temps la plus vaste étendue et franchir les plus grandes distances. Mais dans ses plus glorieuses expéditions et dans ses plus hardies entreprises, a-t-elle été entraînée par une passion vague et indéfinie de dominer et d’envahir ? Non, sans doute, et, l’histoire l’a déjà inscrite dans ses fastes dès le début de sa noble carrière, Votre Majesté voulut rappeler la France à des idées d’ordre, et l’Europe à des idées de paix. Elle vit avec horreur une guerre qui menaçait de ramener la barbarie, et avec effroi, une révolution qui couvrait la France de deuil, de destruction et de débris ; et elle crut que la Providence l’avait suscitée pour mettre un terme à ces deux grandes calamités : en Italie, elle a vaincu pour réconcilier l’Allemagne avec la France ; elle est allée vaincre en Asie, pour attendre le temps où elle pourrait en revenir triomphante, et à son retour réconcilier la France avec elle-même. Telles ont été les vues, telle a été la noble ambition de Votre Majesté.

Et agissant toujours d’après l’impulsion d’un caractère incapable de se démentir, aujourd’hui, en organisant un Etat nouveau, Votre Majesté est occupée du désir de manifester encore à tous les peuples ses principes de stabilité, de conservation et de justice, et en même temps, elle donne à la paix future un gage généreux de ses invariables dispositions.

J’ose l’assurer à Votre Majesté, quelque effort que l’on puisse faire pour égarer l’opinion, cet irrésistible penchant qui entraîne tous les esprits vers la gloire des nobles actions, et qui attache tous les cœurs par l’enthousiasme qu’inspirent les grands sacrifices, triomphera de toutes les mécréances. La France, l’Italie vous chérissent comme fondateur de leurs lois et comme défenseur de leurs droits et de leur puissance ; l’Europe révère en vous le conservateur de ses intérêts, et pourquoi craindrais-je de le dire, un temps viendra où l’Angleterre même, vaincue par l’ascendant de votre modération, abjurera ses haines, et à l’exemple de tous les peuples contemporains, ne manifestera plus envers vous que le sentiment de l’estime, de l’admiration et de la reconnaissance, qu’en secret, même aujourd’hui, les hommes justes et éclairés de cette nation ne refusent pas à Votre Majesté.



Ch. Maur. TALLEYRAND





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GAZETTE NATIONALE OU LE MONITEUR UNIVERSEL


N° 178 du mardi 28 ventôse an 13 de la République française, une et indivisible - 19 MARS 1805 - PP.757 ET 758










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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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