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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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M. DE SEMONVILLE

ET

M. DE TALLEYRAND




Dans les Souvenirs malheureusement très fragmentaires et incomplets que M. d’Argout a écrits, à diverses époques sur les événements les plus importants de sa vie, le morceau le plus considérable est relatif à la mission qu’il remplit le 29 juillet 1830 avec M. de Semonville auprès du maréchal Marmont et de Charles X. Ce récit ne fut écrit qu’en 1839, immédiatement après la mort de Semonville survenue le 11 avril. C’est le 14 avril que d’Argout jeta sur le papier quelque notes sur la vie de Semonville. Nous en donnons ici les premières pages qui forment une sorte de parallèle entre Semonville et Talleyrand.

G. MONOD


M. de Semonville vient de mourir. Sa fin a été tragique. Il descendait un escalier, il avançait sa canne en tâtonnant pour trouver un point d’appui ; la canne a glissé sur la marche inférieure, M. de Semonville a perdu l’équilibre, il est tombé la tête en avant, il s’est fracassé le crâne, on l’a relevé mort. Ses obsèques ont eu lieu ce matin ; elles ont été modestes : une messe basse, point de tentures, d’écussons, d’escorte militaire ni de cortège d’amis. Semonville avait voulu qu’ils se réunissent directement à l’église. Elle était remplie : la moitié de la chambre des Pairs s’y trouvaient ; beaucoup de députés ; tous ceux qui avaient vécu dans sa société ; et le nombre en était considérable. Le service s’est accompli dans un morne recueillement : toutes les figures portaient l’empreinte de la tristesse, circonstance rare dans le convoi d’un vieillard de quatre-vingt-deux ans. Les parents et les intimes paraissaient sincèrement affligés, des femmes sanglotaient, les gens de sa maison montraient des visages bouleversés.

J’ai assisté, il y a peu de mois, aux splendides funérailles de M. de Talleyrand. L’impression qu’elles m’ont laissée est tout autre. Un immense cortège offrait au regard un peuple d’ambassadeurs, de hauts dignitaires, de grandes notabilités.

L’or des broderies, les crachats, les uniformes reluisaient au soleil. Les haies de soldats, les longues files du clergé, les enfants de chœur portant à la main des cierges allumés, un char magnifique surchargé de velours, d’armoiries, de panaches et de décorations, les housses des chevaux traînantes et ornées de larmes argentées, les fenêtres encombrées de femmes élégamment vêtues, une foule curieuse, rangée le long du chemin, tout contribuait à donner à cette solennité un aspect brillant et animé. Les invités marchaient en désordre, se groupant, se saluant, se donnant la main, causant politique, spectacles ou littérature, parlant aussi quelquefois du défunt, mais pour s’informer en souriant des particularités d’une tardive et miraculeuse conversion, ou bien des compliments qu’avait pu balbutier un courtisan moribond en recevant une visite auguste. L’observateur le plus sagace n’aurait pu discerner sur aucune de ces physionomies la plus légère trace d’un regret, même par les héritiers menant le deuil. N’étaient le cercueil et le corbillard on aurait pu croire, en regardant le cortège, qu’on assistait à un baptême, à une noce ou à une cérémonie de cour.

D’où proviennent des différences aussi tranchées dans les impressions produites par la mort de ces personnages éminents ?

Tous deux s’étaient ressemblés par leurs vices et par quelques-unes de leurs qualités, tous deux avaient beaucoup d’esprit, mais l’un avait un grand esprit et l’autre un esprit fin, délié, gracieux, original, et d’une médiocre portée. Aussi M. de Talleyrand a-t-il joué un grand rôle dans le monde. Par son ascendant moral, il a plusieurs fois dominé la France, influencé l’Europe, préparé et amené des changements de dynasties, et sa carrière politique s’est terminée avec éclat : il a consolidé la Révolution de juillet en nous préservant une guerre générale. Semonville n’a exercé d’action que sur des événements secondaires, et il a stérilement dépensé une habileté prodigieuse dans des menées obscures et dont le but était souvent futile. Tous deux, jusqu’à leur dernier jour, ont aimé l’intrigue, mais l’un comme moyen et l’autre comme occupation. Tous deux ont constamment tenu en médiocre estime la véracité, la loyauté, la fidélité politique, et ils se sont bien gardés de ne mettre jamais en pratique ces compromettantes vertus. De la probité, ils n’en faisaient guère plus de cas. Leurs relations privées ont rarement offert sincérité et sûreté, quoiqu’elles fussent douces, agréables et faciles ; mais M. de Talleyrand a trahi à mesure du besoin tous ses amis et les a successivement perdus ; Semonville s’est contenté de les jouer et il les a gardés. L’un et l’autre se complaisaient dans l’ironie et dans les mots piquants, mais l’un les aiguisait avec une brièveté incisive et profonde, l’autre prodiguait d’amusantes et originales railleries. Semonville égratignait les gens, monsieur de Talleyrand les poignardait.

Leur vie ne saurait être offerte comme un modèle de régularité ; le scandale y abonde. Le goût des plaisirs s’est conservé en eux dans leur extrême vieillesse ; mais M. de Talleyrand couvrait ses dérèglements d’un vernis de dignité ; son impassibilité profonde le mettait au-dessus des atteintes de l’opinion ; le cri de la morale publique n’arrivait pas jusqu’à lui. M. de Semonville se disculpait de ses méfaits en s’accusant ; il les avouait, il s’en faisait gloire ; sous le règne dévot de Charles X, il en faisait parade comme d’un acte de courage et d’indépendance, et cela lui servait à racheter quelques lâchetés.

L’un et l’autre exerçait une séduction puissante avec des manières essentiellement dissemblables. Monsieur de Talleyrand, inégale et quinteux, ne montrait son esprit que par boutades ou par intérêt ; il passait des journées entières dans une taciturnité froide et maussade, puis tout à coup il se réveillait, sa conversation s’animait, elle devenait ingénieuse, brillante, profonde, son esprit lançait des éclairs ; on n’en était ébloui, on l’écoutait avec ravissement ; mais, en parlant, il ne songeait nullement à plaire à son entourage, il s’en souciait peu, il obéissait aux caprices du moment ; son cerveau chargé d’électricité avait besoin de se dégager. Toutefois, bien ou mal disposé, son esprit ne lui faisait jamais défaut lorsque il jugeait utile de capter des adhérents ou des suffrages. En toute occasion, il parlait de haut ; il dominait constamment ses interlocuteurs. Il n’en était pas ainsi de M. de Semonville ; il se mettait au niveau de tout le monde, il voulait plaire à tous, toujours et à tout prix ; il cherchait à charmer maîtres et valets, sans autre profit que celui de se rendre agréable ; il aimait à être aimé ; il se repliait un serpent pour trouver des arguments et un langage approprié aux goûts, aux intérêts de chacun. Quelquefois il donnait au pouvoir d’utiles et hardis avertissements ; mais il savait les revêtir d’une forme bouffonne qui le mettait à l’abri de la colère des gouvernants. Sa gaieté était intarissable. Ni la vieillesse, ni les infirmités, ni la perte d’une grande partie de sa fortune, ni la mort des gens qui l’aimaient le mieux n’avaient pu altérer sa verve et sa causticité. Le malheur glissait sur lui ; cependant jamais il ne s’est montré insensible aux infortunes d’autrui. Son caractère était bienveillant, il sympathisait aux douleurs des malheureux, il s’efforçait de les soulager ; sa générosité était extrême. S’agissait-il de rendre service à un parent, à un ami, à un collègue, voire même à un ennemi, il se mettait en campagne, il courait, il se démenait, il ne se donnait ni trêve ni repos qu’il n’eût réussi. La masse de services individuels qu’il a rendus aux membres de la pairie est incalculable. Il était bon pour sa famille, pour ses subordonnés, pour ses domestiques ; il s’en faisait adorer.

Telle est l’explication des regrets qu’il a laissés après lui. M. de Talleyrand l’appelait un pendard obligeant ; mais lui, M. de Talleyrand, sous le Directoire, avait refusé de donner cinquante louis pour sauver son frère d’un danger capital. Vers la fin du Directoire, il y eut une réaction contre les immigrés. Plusieurs émigrés furent fusillés, entre autres le marquis d’Ambert. Archambauld de Périgord s’était caché à Passy. Il vivait avec Madame de Bouillé. Celle-ci devait douze cents livres à sa femme de chambre qui menaça de dénoncer Archambauld si elle n’était pas payée. Archambauld demanda cinquante louis à son frère, alors ministre des affaires étrangères. Monsieur de Talleyrand commença par les refuser, puis, après trois mois de supplication, il consentit à prêter cette somme, mais il l’avança cent livres par cent livres. M. de Talleyrand n’a jamais fait que des libéralités d’ostentation ; il a laissé et d’anciens amis dans une horrible détresse sans leur porter secours. À Montron, ruiné et paralytique, il a ironiquement légué un bureau à Tronchin ; enfin son âme était si sèche et son égoïsme si complet qu’il se refusait même à de simples démarches qui auraient pu tirer d’embarras des hommes qui depuis quarante ans vivaient dans son intimité. Ce n’est pas qu’il redoutât d’user son crédit ; mais il lui répugnait de se donner la peine. Il n’est donc pas surprenant que personne n’ait été affligé de sa mort.

En résumé, M. de Talleyrand et M. de Semonville étaient égoïstes tous deux, mais l’un avec une bonne et l’autre avec une mauvaise nature. Tous deux, malgré leur égoïsme, avaient un grand courage ; ils étaient braves devant le péril et devant la douleur, devant les approches de la mort. Tous deux se sont mis en toutes circonstances au-dessus des événements ; ils les ont toujours pressentis avec une sagacité merveilleuse, toujours ils en ont tiré le meilleur parti dans leur propre intérêt. M. de Talleyrand, par son calme imperturbable, a exercé un grand empire sur une société pétulante et passionnée. M. de Semonville saisissait le côté ridicule des événements et se moquait de tout. Sa tournure d’esprit était sympathique au caractère national, et il l’a exploité avec une grande supériorité ; mais il y avait en lui du comédien et du subalterne. Quelquefois il manquait de goût, et son langage devenait cynique ; il n’avait pas le ton de la très bonne compagnie ; il racontait à merveille, mais à chaque récit il ajoutait quelque ornement nouveau, en sorte qu’au bout de dix ans le fait devenait méconnaissable. Vers la fin de sa vie, son esprit s’était alourdi, et il répétait trop souvent les mêmes choses.

M. de Talleyrand a été le dernier des grands seigneurs, et M. de Semonville le type de la gaieté spirituelle et des vices de la société parisienne d’autrefois. Ces deux moules sont brisés ; quiconque ne les a pas vus ne se formera jamais une juste idée de ce qu’était avant la Révolution la haute aristocratie et la société de la capitale. Dans ma jeunesse, j’ai vu beaucoup de débris de l’une de l’autre, mais ils ont successivement disparu…



Comte d'ARGOUT




FIN



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LA REVUE DE PARIS

du 15 octobre 1899








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Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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