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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LA RENCONTRE

DE SAINT-THIERRY :

QUAND CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND-PERIGORD

RENCONTRAIT WILLIAM PITT

PAR

JEAN-LOUIS LEGAY





Le 2 février 2004, les admirateurs de Talleyrand célèbrent le 250ème anniversaire de sa naissance. Talleyrand, homme d’exception, négociateur hors classe, aimant l’argent et les femmes, a été de tous les gouvernements, de la Révolution à la Monarchie de Juillet. Il a souhaité le développement du commerce, la paix et l’instruction. Signataire de la plupart des traités entre puissances européennes, il peut être considéré comme « européen » avant l’heure. Le mythe Talleyrand intéresse toujours l’historien.

À l’occasion de l’anniversaire de Talleyrand, Entre Deux Terroirs a choisi de présenter un épisode de sa vie, épisode qui a concerné directement notre région : sa rencontre à Saint-Thierry avec William Pitt, futur Premier Ministre anglais, adversaire acharné de Napoléon 1er. L’évènement n’a pas fait date, les protagonistes se sont même affrontés plus tard dans leur existence, mais il a le mérite de nous faire découvrir la vie de Talleyrand dans sa jeunesse ainsi que la vie des politiciens et de la noblesse de robe sous l’ancien régime (1).

En 1769, alors qu’il avait quinze ans, Charles-Maurice de Talleyrand fut envoyé chez son oncle Alexandre-Angélique de Talleyrand Périgord alors évêque coadjuteur de l’archevêque-duc de Reims, le cardinal de la Roche-Aymon. Il fallait le préparer à l’idée qu’il serait prêtre un jour. Talleyrand le comprit parfaitement lorsqu’on le pria de revêtir une soutane. Son séjour à Reims dura un an. Vivant soit au palais archiépiscopal, soit à l’abbaye d’Hautvillers dont son oncle était bénéficiaire, il goûtait le luxe des appartements, du service et de la table. La compagnie des prêtres et des moines lui rappelait ce à quoi il était destiné. Ceux-ci étaient loin d’imaginer la destinée de leur protégé. Voici ce qu’en dit Jean Orieux (2) :

Qui se serait douté, à l’archevêché, du redoutable danger qui couvait dans cette tête charmante ? Il était en effet, à seize ans, fort aimable. Même Châteaubriand, qui le hait, écrit (ce n’est peut-être pas un compliment) que l’abbé de Périgord était fort joli. Ce prestolet avait bonne tournure, d’admirables cheveux blonds, abondants et ondulés, un limpide regard d’un gris bleuté, un peu froid, un peu scrutateur mais d’une belle eau : il avait un teint d’enfant blond, très frais, très pur, il donnait une impression de netteté et de réserve un peu distante ; il était admirablement déférent envers les soutanes, les dames et les personnages qui entouraient le cardinal de la Roche-Aymon. Sa malheureuse claudication le tenait souvent immobile et le laissait un peu en retrait, ce qui, loin de lui nuire, donnait à son maintien une aimable modestie du meilleur effet dans ce monde ecclésiastique. Oui, qui se serait douté que le neveu de Mgr le coadjuteur, portant avec tant de grâce un des plus grands noms de France, était venu se placer comme une bombe en plein cœur de l’Eglise… » Rentré à Paris, Charles-Maurice passe cinq ans au séminaire de 1769 à 1774 dans le quartier Saint-Sulpice. Cette vie qui lui paraissait triste et monotone, était parfois entrecoupée de déplacements à Reims, auprès de son oncle qui veillait à son éducation !

À Reims, il était devenu titulaire de la chapelle de la Vierge à la paroisse de Saint-Pierre (3) et depuis le 24 septembre 1775, abbé commendataire de l’abbaye de Saint-Denis (4). Les revenus qu’il en touchait lui permettaient de mener grande vie à Paris. Il lui devenait difficile d’être perçu comme ecclésiastique dans le diocèse. Il demanda donc son exeat (5) pour le diocèse de Reims, ce qui lui fut facilement accordé, son oncle étant devenu effectivement archevêque-duc de Reims depuis le 27 octobre 1777, à la suite de la mort de Mgr de la Roche-Aymon. Charles-Maurice fut incorporé au diocèse de Reims le 17 septembre 1779. Trois mois plus tard, le 18 décembre 1779, il était ordonné prêtre à vingt-six ans.

Encore une fois il était revenu à Paris et avait repris sa vie de plaisirs, mais il restait toujours curieux de découvrir le monde. Les questions politiques et économiques l’intéressaient particulièrement. Il continuait donc à rendre régulièrement visite à son oncle de Reims de qui dépendait sa nomination d’évêque. En octobre 1783, alors qu’il était à Reims, il apprit le passage de trois jeunes anglais qui voyageaient pour s’instruire. Il s’empressa de les rencontrer et de leur offrir l’hospitalité au Château de Saint-Thierry, dans un appartement que son oncle mettait à sa disposition. Leur première rencontre date du 9 octobre.

Ce château de Saint-Thierry était une résidence de l’archevêque Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord. Depuis 1778 il avait en effet fait construire un château moderne à l’emplacement des anciens bâtiments de l’abbaye. En cette fin d’Ancien Régime, par manque de vocations et, par suite de graves problèmes financiers, l’Eglise avait décidé de fermer un nombre important de monastères. Ceux des campagnes furent sacrifiés. Ce fut le cas de Saint-Thierry. Officiellement on parla de considérations géographiques. En fait, on peut penser que Alexandre-Angélique de Talleyrand rêvait déjà dès 1776 de faire construire en ce lieu sa « maison de campagne ». En 1776, les quelques moines qui restaient à Saint-Thierry déménagèrent pour l’abbaye de Saint-Rémy.

En 1778, l’église abbatiale et le monastère furent démolis à l’exception d’une partie de la salle capitulaire et de plusieurs murs. Le palais de plaisance de l’archevêque fut construit cette même année sur l’emplacement de l’abbaye.

Nos Anglais furent reçus magnifiquement dans des appartements neufs. Qui étaient-ils ? Il y avait William Pitt. Jeune homme de 24 ans, il venait de démissionner de son poste de Chancelier de l’Échiquier. Une coalition gouvernementale l’y avait obligé. Il venait aussi de refuser un poste de Premier Ministre que le roi lui avait offert. Il y avait aussi William Wilberforce. Ami de Pitt, il avait été comme lui étudiant à Cambridge. Il partageait les mêmes idées politiques que Pitt, et le soutenait dans les luttes qu’il menait à la Chambre. Il militait pour l’abolition de la traite des noirs et de l’esclavage sur les territoires britanniques (6). Il y avait aussi Edwards James Eliot qui était également ami de Pitt et devint plus tard son beau-frère. Profitant de la liberté qu’ils devaient aux vicissitudes de la politique, Pitt et ses deux compères passèrent six mois à se distraire loin des soucis de la vie publique et à faire ce que nous appelons aujourd’hui du tourisme. Ils partirent le 12 septembre 1783, pour visiter la France.

On dit qu’ils restèrent à Reims pour pratiquer le français. Reims et la Champagne était une région de France où les jeunes anglais se rendaient volontiers à l’époque. Le philosophe anglais Hume (7) y avait effectué un séjour de plusieurs mois en 1734.

Pendant six semaines Charles-Maurice est resté en leur compagnie. Ils ne se sont pas quittés. Les réflexions de Pitt fascinèrent l’abbé de Talleyrand qui confronta avec lui ses propres idées de réformes.

William Pitt et ses compagnons poursuivirent leur voyage en passant par Paris puis par Fontainebleau où ils furent présentés à Louis XVI et à la reine Marie Antoinette.

Leur vacances prirent fin brusquement en octobre quand ils reçurent un message urgent leur demandant de repartir pour Londres. Le 24 octobre 1783 ils prenaient le chemin du retour. Le 19 décembre William Pitt était Premier Ministre de sa majesté le roi d’Angleterre.

Talleyrand quant à lui fut nommé évêque d’Autun, le 2 novembre 1788. Député du clergé aux Etats Généraux, il entrait dans l’assemblée constituante en juillet 1789. Alexandre-Angélique Talleyrand de Périgord fut lui aussi député du clergé. Contrairement à son neveu, il défendit les droits et privilèges de l’Église. En 1794, il fut contraint d’émigrer. Il séjourna à Aix la Chapelle, Weimar puis Brunswick. Il vécut auprès du futur Louis XVIII et lui servit pendant un temps d’infirmier. Nommé Pair de France en 1815, il fut élevé au rang de cardinal le 28 juillet 1817 pour devenir archevêque de Paris le 1er octobre 1817. Il est mort à Paris le 20 octobre 1821.

Le palais de l’archevêque de Saint-Thierry fut confisqué par les révolutionnaires. Les bâtiments et les terres furent vendus à des particuliers. Il fallut attendre le 11 octobre 1968 pour qu’une communauté de Bénédictines, issue du monastère de Vanves, s’installât à Saint-Thierry sur l’emplacement de l’ancienne abbaye.

Charles Maurice de Talleyrand n’a pratiquement jamais évoqué sa rencontre de Saint-Thierry avec William Pitt. Celui-ci n’en n’a jamais rien dit. Ils se sont revus une fois à Londres en 1792. Aucun d’eux n’a évoqué le temps passé à Saint-Thierry. On comprend pourquoi lorsqu’on connaît les circonstances de cette rencontre. En 1791, Valdec de Lessart, ministre des Affaires étrangères, charge Talleyrand d’une mission à Londres. Il s’agissait de sonder le gouvernement anglais sur ses intentions au cas où la guerre éclaterait sur le continent. Talleyrand était porteur d’une lettre qui faisait l’éloge du porteur et voulait persuader les Anglais du désir de la France « de maintenir et de fortifier la bonne intelligence qui subsiste entre les deux royaumes ». Mais Talleyrand n’était qu’un agent officieux. On avait pensé à Paris que cette position faciliterait les entretiens avec le roi et les ministres. En fait, il n’en fut rien. Les Anglais sous l’influence de l’opinion des émigrés étaient très excités contre la Révolution. Les journaux, avant même que Talleyrand eût pris le moindre contact, s’empressèrent de publier que le Premier ministre William Pitt avait reçu Talleyrand et lui avait tout refusé. Par ailleurs, Talleyrand était accompagné de Biron chargé d’acheter 4000 chevaux pour l’armée révolutionnaire. Biron les acheta, mais oublia de payer. La mission française devenait alors assez peu reluisante. Voici ce que dit Jean Orieux des entretiens que Talleyrand eut avec les officiels. « Lord Grenville, aux Affaires étrangères, le reçut le 12 janvier 1792. Le roi ne lui accorda aucune attention. Quand on le nomma à la reine, elle lui tourna le dos. Le 20 janvier 1792, il rencontra William Pitt, ils n’échangèrent que de froides politesses. Pitt lui fit remarquer que sa mission n’avait rien d’officiel et n’aurait pas de résultats. Il fit une allusion rapide à son séjour à Reims. Talleyrand dut alors faire quelques réflexions sur les absences de mémoire des jeunes Anglais qui voyagent et qui par la suite deviennent ministres… »

Par la force des choses, en 1793, Talleyrand dut s’éloigner de la Terreur en s’expatriant en Angleterre. Ce fut son deuxième séjour dans ce pays. Paradoxalement, les gens qu’il fréquentait assidûment comme le marquis de Hasting, le docteur Priestley, Jérémie Bentham, étaient pour la plupart des opposants à William Pitt. En janvier 1794, Pitt lui envoya « deux messieurs vêtus de noir dont l’un lui signifia très catégoriquement l’ordre de quitter l’Angleterre avant cinq jours ». Ce qu’il fit pour rejoindre l’Amérique. Ainsi prirent fin les contacts que Talleyrand eut avec William Pitt. Ce dernier employa toute son énergie à détruire les gouvernements révolutionnaires et l’Empire. Il y parvint mais post mortem.

Notes :

(1) Une biographie succincte de Charles-Maurice Talleyrand et de William Pitt est présentée en fin d’article.

(2) Jean Orieux : Talleyrand ou le Sphinx incompris – Flammarion (1972).

(3) Saint-Pierre le Vieil, église aujourd’hui détruite, située au croisement de la rue du Cadran Saint-Pierre et de la rue des Telliers.

(4) Actuel musée des Beaux-Arts, rue Chanzy, à l’angle de la rue Libergier.

(5) Exeat : permission d’être rattaché et d’exercer des fonctions ecclésiastiques dans un autre diocèse.

(6) William Wilberforce obtint satisfaction du parlement anglais en 1807.

(7) Hume, philosophe anglais né en 1711, pour lequel la connaissance dérive toute entière de l’expérience sensible.

Jean-Louis Legay

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BULLETIN ENTRE DEUX TERROIRS N° 31 - JANVIER-FEVRIER 2004









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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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