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COLLECTION PHILIPPE MAILLARD




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L. S.

DE TALLEYRAND

AU

CITOYEN DUBOIS THAINVILLE

CONSUL DE FRANCE A ALGER

SUR LES OBJETS DE SA MISSION

EN DATE DU

9 VENDEMIAIRE AN 7

[30 SEPTEMBRE 1798]



Relations extérieures.

2ème Division politique.

Paris, le 9 vendémiaire de l'an 7 [30 septembre 1798] de la République française, une et indivisible.

Le Ministre des Relations extérieures au Citoyen Dubois Thainville à Alger.

La précipitation de votre départ ne m'ayant pas permis, Citoyen, de vous remettre vos instructions, je vais y suppléer en vous donnant tous les détails dont la connaissance peut être nécessaire au début de votre mission.

Notre situation politique à Alger a été généralement satisfaisante sous la gestion du Citoyen Jean Bon St André. Il ne s'agit pas d'examiner si cet avantage fut exclusivement dû au zèle et à l'énergie de ce consul qui en montra beaucoup, ou s'il fut en partie l'effet du penchant très caractérisé que le Dey, alors régnant, avait pour la République, qu'il craignait peut-être encore plus qu'il ne l'affectionnait. Il suffit de remarquer que vers ces derniers temps surtout la République était fort considérée à Alger et que cette Régence était sur le point de se déclarer contre les anglais. Sur ces entrefaites, la mort d'hassani Pacha Dey est survenue et alors les choses ont totalement changé. C'est le 26 floréal dernier [15 mai] que Mustapha Pacha est monté sur le trône fort peu de temps après l'arrivée du citoyen Moltedo, successeur du Citoyen Jean Bon St André. Le nouveau Dey qui avant son élévation, ne jouissait d'aucun crédit, n'a montré encore que de l'emportement et de l'avarice, et s'est annoncé pour n'aimer que ceux qui lui feront des présents.

Ces dispositions n'étaient guère favorables au succès des premières opérations du Citoyen Moltedo, qui avait à lui demander la restitution gratuite de tout ce qui existe à Alger d'esclaves français ;

Il convient d'en faire deux classes :

1° Les déserteurs d'Oran

2° Les insulaires ci-devant vénitiens.

Les premiers sont au nombre de soixante et un ; ce sont des français qui étant passé au service d'Espagne il y a quelques années, ont été envoyés par elle en garnison à Oran et qui voulant déserter de cette place, ont été pris par les Algériens. En vain, la République s'est-elle efforcée de déterminer l'Espagne à les racheter comme ayant été saisis sous ses couleurs, cette cour s'y est obstinément refusée et alors nous avons pris le parti de les faire réclamer en échange d'un grand nombre d'Algériens prisonniers dans différentes places d'Italie et dont les généraux français en y passant, ont ordonné la relaxation. Cette réclamation était parfaitement fondée sur la mise en liberté à Zante de quatre vingt neuf Algériens affranchis par le général Gentilly et consignés sous condition au Pacha de Janine ; elle était d'ailleurs appuyée par une lettre du Capitan Pacha adressée au Dey, qu'il invitait en termes formels à nous rendre un pareil nombre d'esclaves originaires des îles ci-devant vénitiennes. Il n'en existe que dix-sept et pour aller jusqu'à quatre vingt neuf, il était naturel que nous demandassions les soixante et un déserteurs d'Oran ; ces deux nombres réunis, n'atteignent pas encore celui des Algériens délivrés à Zanthe. Malgré cela, malgré la loyauté du procédé du général Gentilly, le Dey s'est refusé avec colère aux demandes du consul Moltedo auquel il a annoncé qu'on n'aurait ni les uns ni les autres sans argent.

Je n'ai cependant pas cru devoir discontinuer mes efforts pour leur procurer la liberté. J'ai en conséquence prescrit le 9 fructidor dernier [26 août] au Citoyen Moltedo, de notifier au Dey notre prise de possession de l'île de Malte, et de lui annoncer que l'intention du Directoire est qu'en échange de tout ce qui s'y trouvait d'Algériens détenus, lesquels ont été relâchés par ordre du général Bonaparte, la liberté soit donnée à tous les maltais esclaves, et s'ils ne sont pas en nombre suffisant, qu'ils soient complétés par les français et insulaires ci-devant vénitiens, en rendant exactement homme pour homme. J'ai moi-même rédigé l'offre que le Citoyen Moltedo devra présenter dans cet objet de manière qu'il n'aura plus qu'à le faire traduire en turc et à le signer. J'attends l'effet de cette démarche ; au suivi de laquelle vous voudrez bien travailler de tous vos moyens si la chose n'est pas terminée à l'époque de votre arrivée.

Il est une autre affaire également délicate que le Citoyen Moltedo aura dû traiter avec le Dey, et de laquelle je suis bien aise de vous entretenir, parce que j'ignore à quel point elle en est.

Il s'agit de la prise par un de nos corsaires d'un bâtiment danois le Good Hoffnung, nolisé par les juifs, pour aller acheter à Londres des marchandises qu'il devait ensuite transporter à Alger et Livourne, dont une partie de ces marchandises devaient être envoyées à Marseille. Comme ils n'ignorent pas qu'aux termes de nos lois les marchandises anglaises sont non seulement frappées de prohibition à leur entrée en France, mais encore qu'elles communiquent le caractère ennemi aux neutres qui s'en chargent, ils avaient pris la précaution de remettre au capitaine du Good Hoffnung une lettre de sauvegarde qu'ils avaient obtenue du Ministre de la Marine en lui assurant que ce chargement était pour le compte du Dey. La présence à bord de cette pièce n'a pas empêché le navire d'être arrêté et conduit à Fécamp ; aussitôt Simon Aburaya, agent des Juifs à Paris et Jacob Coen Bacry son associé ont demandé que le Directoire prit connaissance de cette affaire. Il l'a en effet examiné et s'étant convaincu que le Dey n'y avait aucune espèce d'intérêt, il en a renvoyé la décision aux tribunaux compétents. Je prescrivis alors au Citoyen Moltedo, de se plaindre au Dey de la conduite des Juifs qui avaient abusé de la bonne foi du Ministre de la Marine et cherché à tromper le Directoire, qui avaient enfin compromis le nom de leur souverain. Ma lettre à ce sujet est du 17 floréal [6 mai]. Avant qu'elle put être arrivée à sa destination, le Directoire reçut une lettre du Dey, qui formait en autres demandes, celle de la restitution de la cargaison du Good Hoffnung ; la réponse du Directoire généralement satisfaisante, renvoyait sur cet objet aux explications que le consul Moltedo était chargé de donner.

Qu'en sera-t-il résulté ? Je ne le sais pas encore, étant depuis longtemps privé de nouvelles d'Alger. Quoique le fonds de cette affaire ne soit pas d'une grande importance, cependant elle rentre dans la classe de celles auxquelles en Barbarie on attache le plus d'intérêt, aussi ne regardé je pas comme probable que les dires du Citoyen Moltedo ayant satisfait et je vous fais tout ce détail parce que je ne doute pas qu'il ne vous en soit reparlé peut-être même en termes exigeants. Vous reprendrez alors ma lettre du 17 floréal [6 mai] dont l'ensemble servira à établir votre réponse. Vous vous attacherez à dissuader le Dey de prétendre à une restitution qu'il n'obtiendra pas; la meilleure manière d'y parvenir serait sans doute de charger les Juifs mais ce moyen me semblerait en ce moment ne devoir être employé qu'avec circonspection ; et il faudrait seulement détailler leurs intrigues dans cette affaire, bien mettre à nue leur mauvaise foi, sans demander qu'ils fussent punis.

Ces hommes qui dans tout le Levant sont on ne peut plus mésestimés, jouissent à Alger de la considération du prince ; l'étendue de leur commerce auquel souvent il prend part et qui conséquemment lui rapporte de gros avantages pécuniaires, les lui rend précieux. Ils ont des correspondants à Londres, Hambourg, Amsterdam, Paris, Marseille, Livourne de manière que promptement instruit de tout ce qui se passe en Europe, ils ne sont pas étrangers aux déterminations politiques de la Régence. Ils avaient beaucoup d'influence sous Hassan Pacha ; le Citoyen Jean Bon St André s'en est souvent plaint et il avait à force de constance et de fermeté réussi à les réduire quant à la République au simple rôle de négociants.

On avait cru dans les premiers temps du règne de Mustapha, qu'ils avaient perdu leur crédit ; mais on s'était trompé et le Citoyen Moltedo s'est bientôt aperçu qu'ils étaient fort bien vus du Dey et de son Kasnagir. En me donnant cet avis, il me mande qu'ils se montrent fort empressés pour tout ce qui a trait au service de la République. Il n'est pas croyable qu'ils l'affectionnent mais ils la craignent comme puissance et parce qu'ils sont ses créanciers, ils doivent la ménager. Il leur est dû et depuis longtemps des sommes considérables. C'est certainement là le fil qui nous les attache. Il faut les maintenir dans l'espoir d'obtenir leur remboursement qui aura lieu mais par acompte : il est sûr qu'ils ne nous contrarieront pas ouvertement nos vues, tant qu'ils ne seront pas complètement payés : c'est un petit avantage dont il faut profiter.

J'avais prescrit à votre prédécesseur de n'avoir avec eux que des rapports de bienséance.

Je vous recommande comme à lui de vous en méfier, mais je ne vous interdis pas d'user de leur crédit si vous le croyez utile à nos affaires : dans ce fait il faudrait en user sans affectation et faire le réclamer directement. Le recours à leurs interventions a quelque chose d'indigne de la République. Votre conduite envers eux doit être honnête mais ferme et surtout réservée. Lorsque vous serez obligé de vous servir de leurs bâtiments pour le transport de votre correspondance, vous aurez soin de chiffrer ce qu'il sera important de tenir secret.

Votre prédécesseur était spécialement chargé de faire déclarer la guerre aux Anglais et il avait été accompagné à Alger d'un constructeur français que Hassan Pacha avait demandé dans cette vue.

Le Dey actuel ne l’a pas chassé ; mais il ne l’a pas employé et lui a fait connaître qu’il était libre de se retirer ; il s’est d’ailleurs très nettement expliqué pour ne point vouloir lutter contre les Anglais auxquels il permet de tirer des approvisionnements de ses états. Il n’y a donc nul espoir d’espérer la rupture projetée par Hassan Pacha ; mais il faut leur susciter des tracasseries, entraver leur commerce, leurs approvisionnements rappeler dans l’occasion les griefs qui avaient existé, l’humeur du Dey précédent, en un mot faire tous vos efforts pour les empêcher de prendre de l’ascendant ; Le concours des Juifs peut ici vous être de quelque utilité, s’ils veulent s’y prêter.

Mustapha Pacha en refusant notre constructeur, en a accepté un de la main des Espagnols qui lui ont même, dit-on, offert tous les artistes et ouvriers dont il aurait besoin. Cette circonstance qui certainement n’aurait pas eu lieu sous son prédécesseur, dénote une forme d’aversion pour la République c’est ce que vous tâcherez de pénétrer, en même temps que vous observerez le genre et le but des travaux de l'Espagnol afin de m’en rendre compte

L’une des conséquences immédiates de notre alliance avec la république batave, c’est que nos agents et les siens doivent partout vivre ensemble dans la meilleure intelligence possible et s’aider mutuellement de tous leurs moyens. Vous rendrez donc tous les services qui dépendront de vous au consul hollandais, que le Dey tracasse et qu’il aurait, dit-on, déjà renvoyé sous la protection que nous accordons à la République.

Du reste, ce prince paraît faire peu de cas des puissances d’Europe ; il ne considère que la France et l’Angleterre. Il craint la première et espère se faire un appui de l’autre ; telle est du moins la politique que lui suppose le Citoyen Moltedo : c’est ce que vous tacherez d’approfondir.

Ce consul vient d’en éprouver un vif désagrément. Sous prétexte de loger ses femmes, il lui a fait quitter la maison que les consuls habitaient depuis un grand nombre d’années ; et sans écouter ses représentations, il lui en a assigné une autre beaucoup plus petite. Le Citoyen Moltedo s’étant prêté presque sans opposition à ce déplacement, c’est une affaire sur laquelle il n’y a plus à revenir. Vous n’en reparleriez, qu’autant que l’occasion s’en présenterait et uniquement pour nous faire un mérite du peu de résistance apportée à cette fantaisie.

Tels sont les seuls objets dont il me paraisse nécessaire de vous entretenir : il résulte de leur ensemble que notre considération à Alger est sensiblement déchue depuis la mort de Hassan Pacha : il faut travailler à la relever ; les défauts du prince, son entêtement, l’avidité, la bassesse dans ses goûts : on dit qu’il a eu quelques accès de démesure, un pareil caractère présente de grandes difficultés. Je dois vous les faire connaître puisque vous avez à les combattre. Je pense que vous préviendrez tous les inconvénients par une fermeté mêlée d’égards et quelque fois de complaisance dans les objets peu importants ; c’est en général la manière de traiter avec les puissances barbaresques : ne point céder lorsque l’on a pour soi le droit et la raison ; se montrer sur le reste facile et prévenant. Comme le but principal est de nous maintenir avec Alger dans les termes de la bonne intelligence, vous éviterez avec grand soin tout ce qui pourrait amener des tracasseries inutiles ou minutieuses. Je me bornerai pour le moment à cette recommandation générale ; mais comme son objet me paraît aujourd’hui plus essentiel que jamais, je vais m’occuper de présenter au Directoire des vues qui d’accord avec la dignité nationale puissent nous maintenir dans notre état de paix avec les Régences ; j’aurai soin de vous faire connaître celles qu’il adoptera, et je me persuade à l’avance que vos efforts répondront à leur importance.

Je ne crois pas nécessaire d’insister sur la protection due aux nationaux et à leur commerce c’est une partie essentielle de vos fonctions et vous vous en acquitterez avec le zèle et le dévouement qu’on vous connait.

Je vous recommande de correspondre exactement avec moi et de me rendre compte de tous les événements dignes de l’attention du gouvernement.

A votre arrivée vous vous occuperez d’une affaire assez grave que je suppose terminée, quoique je n’en aie pas de nouvelles, ce qui m’inquiète ; il s’agit du remboursement d’une somme de 200.000 piastres fortes prêtées à la République, il y a deux ans par Hassan Pacha. Le 9 messidor dernier [27 juin], j’ai envoyé par triplicata au Citoyen Moltedo les lettres de change convenables pour en opérer le remboursement ; il ne m’en a pas encore accusé la réception. Vous vérifierez s’il les a reçues, si le remboursement a été effectué avec les formalités que j’indiquais et vous vous hâterez de m’instruire du résultat de vos recherches à cet égard

Vous avez aussi à correspondre avec le Ministère de la Marine auquel vous devez faire rapport de tous les objets maritimes et sur le compte du quel vous devez porter toutes les avances qu’ils peuvent vous occasionner. Ce que vous m'en direz doit être succinct et seulement pour me tenir au courant de toutes les affaires de votre Département dont aucune ne doit me rester inconnue.

Salut et fraternité.

Ch. Mau. Talleyrand.




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Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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