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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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OBSERVATIONS

REFLECHIES,

SUR DIFFERENTES MOTIONS DE M. L'EVEQUE D'AUTUN,

ET SUR LA CONDUITE DE SES CONFRERES

DANS L'ASSEMBLEE



1790







Se serait-on jamais attendu que l’objet des vœux et de la piété des fidèles, que les biens qu’ils avaient consacrés au seigneur et pour toujours, seraient arrachés de cette destination sainte, contre la volonté des fondateurs, et malgré la sanction des lois, pour entrer dans l’ordre profane, à la sollicitation d’un ministre du seigneur, d’un évêque, qui par état devait en être le fidèle gardien, et le plus zélé défenseur ?

L’histoire nous montre bien des princes qui s’en sont emparés de leur propre autorité ; mais ce n’était qu’après avoir perdu la foi : encore n’agissaient-t-il ainsi que par l’impulsion que leur donnaient des hérésiarques remplis de rage et de fureur contre l’église et ses avantages. Pourrions-nous supposer quelque chose de semblable dans ce nouveau traditeur (1) ? ou attribuerons-nous cette démarche sacrilège à un aveugle désintéressement de sa part ? sa réputation est-elle assez intacte sur l’article ? N’y aurait-il pas plus lieu de craindre que l’intérêt n’y fût pour quelque chose ? Nous savons ce que la cruelle passion de l’argent fit faire à un disciple du Sauveur, et ce qui lui en coûta. Celui-ci n’a pas rougi de se prêter au désir de la même race maudite : l’a-t-il fait pour rien ? En tout cas Dieu le préserve de la même fin que l’autre !

Ce qui n’est guère moins étonnant, c’est qu’une offre si indécente, si déplacée, sans parler de ce qu’elle renferme d’injuste et d’impie, au lieu de l’indignation et de l’horreur qu’elle devait causer à tous, ait eu tant d’admirateurs ou de lâches partisans dans l’assemblée, et en assez grand nombre pour être acceptée et décrétée (2).

Quoi qu’il en soit, Monsieur, et de votre succès, on ne laisse pas de mettre au jour ces réflexions déjà préparées, soit parce qu’on ne regarde pas votre ouvrage comme éternel, soit parce qu’il ne faut pas abandonner les coupables à eux-mêmes, et qu’il est toujours à propos de les exciter au repentir, en présentant des lumières à leur esprit. Souvent ils sont plus disposés à en profiter, quand le crime est consommé : ce fut alors que Judas reconnut son crime et rendit ce qu’il avait reçu.

Je ne discuterai pas, Monsieur, votre motion du 10 octobre en politique, surtout en pure politique ; je n’ai pas l’honneur d’être évêque : et je ne crois pas qu’il convienne à un prêtre, de traiter ainsi un sujet, qui intéresse si fort la religion. Je vous parlerai donc en chrétien, et en catholique. J’espère que ces titres ne vous paraîtront pas surannés, ni hors de saison. C’est dans l’Évangile, et les autres saints livres, que je prendrai mes armes principales, comme j’en ai droit jusqu’à ce que vous y ayez ouvertement et entièrement renoncé. Mais, avant d’entrer en matière, je vais, en parcourant quelques-uns de vos raisonnements, montrer à découvert, que vous ne manquez pas moins de justesse d’esprit que de justice.

« L’État, dites-vous, (page première) depuis longtemps est aux prises avec les plus grands besoins : nul d’entre nous ne l’ignore ; il faut donc de grands moyens pour y subvenir. Les moyens ordinaires sont épuisés : le peuple est pressuré de toutes parts ; la plus légère charge serait, à juste titre, insupportable (3) ».

Les moyens ordinaires sont épuisés. N’auriez-vous pas mieux dit ? les moyens ordinaires sont grandement diminués par notre démangeaison à faire ce dont nous n’avions, ni nos ancêtres, aucune expérience, l’exercice de toute souveraineté. Cet humble aveu si bien placé eût annoncé de la réflexion sur vos premières démarches, et du repentir ; ce qui vous ferait honneur ; car les moyens ordinaires sont les impôts, et les différents droits qui se lèvent : or, par où avez-vous commencé ? par les supprimer tous ; sauf à les rétablir. Qu’en est-il arrivé ? que plusieurs ont profité, au moins en partie de la suppression, sans être retenus par le rétablissement.

À cette première faute, qu’ont légalement ajouté ces nouveaux souverains ? de diminuer le prix du sel pour tous les pays de gabelle, sans avoir l’attention de remarquer, ou l’équité de sentir que, que le sel faisant une partie considérable de l’impôt dans toutes ces provinces, il en résultait évidemment deux criantes injustices ; la première, de faire cesser l’égalité, qui était présumée, pour la contribution aux besoins de l’État ; la seconde, en ce que cette diminution du prix du sel, devant augmenter le déficit, les provinces non soulagées n’en seraient pas quitte pour continuer les mêmes contributions que ci-devant, mais qu’elles seraient encore obligées de souffrir, par une augmentation de charge, de la grâce faite aux autres. Car s’il fallait faire supporter ce supplément aux provinces soulagées, il valait autant les laisser dans leur même état ; ou si cette manière d’impôt leur pesait trop, en exiger un équivalent, sur d’autres objets, à leur choix. Il est vrai qu’une de ces provinces, l’Anjou, en demandant depuis la liberté entière pour le sel, a proposé une indemnité : en quoi elle a montré plus de jugements et de justice que l’assemblée et a mis son tort dans un plus grand jour.

Le peuple est pressuré de toutes parts. Tout est-il donc peuple, quand il s’agit de fournir aux besoins de la patrie ? Et n’y a-t-il pas aussi des riches dans cette classe ? Au reste, si tout est pauvre, il ne faut pas mettre les biens du Clergé en vente : il ne se trouverait point d’acquéreurs.

Si vous n’aviez pas plus d’empressement pour détruire, même les ressources de l’État, que de capacité pour y suppléer ; avant d’ajouter moyens à moyens, et quelquefois de contraires, vous auriez eu la patience de voir, si les premières ne suffisaient pas. Mais à peine avez-vous exhorté les églises et les particuliers à porter leur argenteries ; après avoir encore demandé à tous le quart de leurs revenus, sans attendre l’effet de ces deux demandes, qui ne sont pas légères, vous annoncez de nouveaux projets, qui contrarient les premiers, et ne peuvent qu’en diminuer le succès. En effet, les religieux et le clergé s’empresseront-ils de vous porter leur argenterie, et de déclarer leurs revenus, pour vous en donner ensuite le quart ? Maintenant que vous en voulez à tous leurs biens ? Dans l’incertitude, si cette ressource, en laquelle vous affectez de mettre beaucoup de confiance, ne suffira pas pour tous les besoins de l’État ; les particuliers ne se presseront pas d’y ajouter du leur, sur tous ceux qui auraient envie d’acheter ; ou qui comptant, après bien des dépenses, placer une partie de leur familles dans le clergé dans les cloîtres, se voient privés de cette espérance.

« Page seconde. Ce qui me paraît sûr, c’est que le Clergé n’est pas propriétaire à l’instar des autres propriétaires, puisque les biens dont il jouit (et dont il ne peut pas disposer) ont été donnés, non pour l’intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions ».

Hé ! Monsieur, que ne vous en teniez-vous à votre assertion ? Pourquoi vouloir prouver si mal une vérité que personne ne vous conteste ? Savoir que, le Clergé n’est pas propriétaire à l’instar des autres propriétaires : non, il y a quelque différence ; mais la faire consister principalement, en ce que les biens dont il jouit, n’ont pas été donnés pour l’intérêt des personnes, mais pour le service des fonctions ; ce n’est pas affaiblir le droit qu’ils ont à ces propriétés ; c’est en quelque sorte les comparer aux avocats, aux médecins, aux artistes, aux ouvriers, qui ne reçoivent pas gratuitement le salaire de leurs travaux ; et aux possesseurs des fonds à la charge d’une rente, qui n’y ont que plus de droit en satisfaisant à leurs charges ; et sur la propriété desquels, vous ne direz certainement pas, que la nation ait droit, jusqu’à en pouvoir disposer : conséquemment, quoique le Clergé ne possède pas ces biens, à titre gratuit, il n’en est pas moins propriétaire ; et la nation n’a pas plus de droit de s’en emparer.

« Page trois. Quelque inviolable que doive être la possession d’un bien qui nous est garanti par la loi, il est clair que cette loi ne peut changer la nature du bien, en nous le garantissant ; que lorsqu’il est question des biens ecclésiastiques, elle ne peut assurer à chaque titulaire actuel que la jouissance de ce qui lui a été véritablement accordé par l’acte de fondation : or personne ne l’ignore ; tous les titres de fondations ecclésiastiques, ainsi que les diverses lois de l’église, qui ont expliqué le sens et l’esprit de ces titres, nous apprennent que la seule partie de ces biens, qui est nécessaire à la subsistance du bénéficier, lui appartient, qu’il n’est que l’administrateur du reste ; et que ce reste est réellement accordée aux malheureux ou à l’entretien des temples. Si donc la nation assure soigneusement à chaque titulaire cette subsistance honnête ; et si en même temps elle se charge comme elle en a sans doute le droit, de l’administration ; si elle prend sur son compte les autres obligations du reste attachées à ces biens, il me semble que toutes les intentions des fondateurs seront remplies, et que toute justice se trouvera avoir été sévèrement accomplie ».

Que d’armes contre vous, Monsieur ! presque autant que de phrases :

Car 1° nous ne demandons pas autre chose, sinon que la possession d’un bien qui nous est garanti par la loi, soit inviolable, et qu’on ne puisse pas changer la nature du bien en le garantissant. Or les biens dont nous sommes en possession, en vertu de nos titres, consistent en fonds, cens, rentes et dîmes ; donc elle doit être inviolable, et nous devons les conserver toujours suivant nos titres, et la loi, qui nous les a garantis.

2° Vous avez bonne grâce de nous opposer les lois de l’église ! Est-ce donc que vous les respecteriez encore, et que vous les croiriez obligatoires ? Mais ignorez-vous, où avez-vous oublié, que parmi ces lois, il y en a qui défendent, sous les plus rudes anathèmes, de toucher à la moindre possession des églises ? Eh ! vous prenez sur vous de les livrer toutes, et d’exciter à les prendre ; tandis que les lois civiles même s’y opposent (4) ! O jeune évêque ! vous a-t-on dit déjà. Hé ! que vous avez été mal justifier de ce reproche ! en disant que vous en aviez moins l’esprit de corps ; si on entend celui de votre état ; ce qui n’est que trop évident.

3° Qui vous conteste que la partie seule de ces biens, qui est nécessaire à l’honnête subsistance du bénéficier, lui appartient ; qu’il n’est que l’administrateur du reste ; prétendons-nous autre chose ? Mais puisque nos titres nous donnent cette qualité d’administrateur du reste ; et que ces titres nous sont garantis par la loi, pourquoi vouloir nous en priver ? et sur quoi fondé, l’entreprendre ?

Direz-vous que ceux qui sont chargés du soin des malheureux, et de l’entretien des temples, s’en acquittent mal ? Quoi que cela ne soit que trop vrai pour un grand nombre, cette administration serait-elle mieux placée entre les mains des séculiers ? Il fait beau voir un évêque accusé ses frères. Reste à savoir si il est sans péché, pour leur jeter la première pierre.

Mais pour vous mieux convaincre que les intentions des fondateurs ne seraient pas remplies, et que toute justice ne se trouverait pas avoir été sévèrement accomplie, si la Nation se chargeait de cette administration, je vous prends par vous-même, et je vous demande si vous ne crieriez pas à l’injure et l’injustice, dans le cas où vous assignant un revenu honnête sur votre évêché ; elle vous dit : à l’égard de l’administration de votre diocèse, nous vous défendons de vous en mêler : nous vous ferons suppléer par quelqu’un qui s’en acquittera mieux que vous : ce qui ne serait pas difficile : mais, n’importe, diriez-vous : à moins qu’on ne m’ait fait mon procès, et jugé indigne ou incapable de remplir mon devoir, j’ai droit, en ma qualité d’évêque d’Autun, non seulement à un entretien honnête, mais à l’administration de mon diocèse ; qu’on ne peut pas plus vous priver de l’un comme de l’autre ; que ce n’est même qu’à raison des fonctions dont vous êtes chargé, que vous avez droit à une honnête subsistance.

Il en est de même de la partie du revenu de l’église, qui est destiné à l’entretien des temples, et au soulagement des pauvres. Les fondateurs ont voulu que l’emploi en fut fait par des ministres de la religion ; et cela à perpétuité. C’est à cette condition qu’ils ont donné leurs biens, que l’acte en a été passé, consenti et garanti par la Nation, sans quoi, très certainement, ils ne l’eussent pas fait, et l’État aurait été privé de ces secours : loin donc que leurs intentions fussent remplies : et toute justice sévèrement accomplie, tout serait renversé.

Pourriez-vous encore ne pas en convenir ? Vous, Monsieur, qui vous intéressant avec tant de zèle pour les agioteurs, ces funestes créanciers de l’État, et, désirant les exempter de toute retenue, sur l’intérêt excessif de leur argent, avez donné pour raison, qu’il serait contradictoire de vouloir imposer une propriété qui n’existe que parce que elle a été déclarée non imposable, et qu’aucune des rentes actuelles n’existerait, si, à leur création, on avait voulu les soumettre à l’imposition.

Eh bien ! soit, ce qui ne serait pas un malheur, loin de la, que ces créances n’existeraient pas, si elle n’avait pas été déclarée non imposable ; et vous en concluez, que ce qui a été promis par la nation ou par son représentant, dans un temps de dissipation, ne peut pas être changé, modifié par la suite sans contradiction : donc, en conclurai-je à mon tour : les fondations qui ont été faites à perpétuité, et qui ont été approuvées par la nation ou son représentant, sous cette clause, comme sous toutes les autres ; lesquelles fondations n’auraient jamais eu lieu, si, dans le temps on en avait assuré la perpétuité ; donc, dis-je, ses fondations doivent subsister et être maintenues, telles qu’elles ont été faites et approuvées par la nation, et Monsieur d’Autun est obligé d’en convenir, s’il ne veut, je ne dis pas se contredire, parce que, pour que deux propositions soient contradictoires ; il faut que l’une nie ce que l’autre affirme du même sujet, et dans les mêmes circonstances ; mais s’il ne veut pas paraître contraire à lui-même ; ou, ce qui est pire et abominable devant Dieu, user de deux mesures, une large en faveur de ceux qui ont contribué au malheur de l’État, et une étroite contre ceux qui ne lui ont point vendu leurs services, mais qu’ils l’ont servi gratuitement, en donnant leurs biens souvent à sa décharge ; il doit reconnaître que les intentions et les contrats des fondateurs sont bien plus sacrés, plus dignes de respect que ceux des créanciers, qui, dans leur contrat ont plus fait pour eux-mêmes que pour l’État, auquel ils ont nui en facilitant les dissipations du gouvernement.

« Page 8. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la nation, jouissant d’un empire très étendu sur tous les corps qui existent dans son sein, si elle n’est point en droit de détruire le corps entier du clergé, parce que ce corps est essentiellement nécessaire au culte de la religion ; elle peut certainement détruire des agrégations particulières de ce corps, si elle les juge nuisibles, ou simplement inutiles, et que ce droit sur leur existence entraîne nécessairement un droit très étendu sur la disposition de leurs biens.

P. 15, art. 2. Les rentes et les biens fonds du clergé, de quelque nature qu’ils soient, seront remis à la Nation.

Pag. 19, art. 14. Il sera interdit dès à présent à toute communauté d’admettre personne à l’émission des vœux, jusqu’à ce qu’il ait été décidé quelles sont celles des anciennes communautés qui subsisteront ».

Dans l’hypothèse que vous ne jugiez pas toutes les communautés nuisibles ou inutiles, et que vous désiriez effectivement en conserver plusieurs, on ne voit pas pourquoi commencer par enlever les biens de toutes, et leur défendre d’admettre personne à la profession ?

Pourquoi celles qui doivent subsister ne conserveraient-elle pas les biens qu’elles tiennent de la piété des fondateurs, sous la protection de la loi, et pour en jouir à perpétuité ? Dans le cas où elles auraient plus de revenus que de charges, sans être disposées à en faire un digne emploi, ce qui n’est pas à présumer de celles qui auraient échappé à l’anathème, il y aurait d’autres moyens d’y pourvoir.

En interdisant tout de suite les professions, n’est-ce pas exposer bien des personnes à manquer leur vocation ? D’autant plus que la plupart des communautés d’hommes, dans l’incertitude, si elle seraient où ne seraient pas conservées, ont déjà pris le parti de renvoyer leurs novices ; ce qui met dans l’embarras bien des familles, qui ne savent que faire de leurs enfants. Tous les états regorgent de sujets, excepté celui de religieux ; et on parle de le supprimer avec un grand nombre de places dans le clergé. Quelles ressources présentez-vous à tant d’individus, si ce n’est le désespoir ou le brigandage ?

Mais, en voyant vos procédés qui ont tant de rapports avec ceux d’Henri VIII, roi d’Angleterre, lors de sa réforme, n’est-il pas à craindre que la nation, ou plutôt l’assemblée nationale, n’ait en vous un Cranmer, et dans plusieurs de ceux qui y dominent, autant de Cromwell et que vous ne veuillez ensemble la destruction de tous les couvents, comme celles de tous les chapitres, à l’exception, tout au plus, des cathédrales, que pour vous emparer de leurs revenus. Car, comme en Angleterre, à force de menaces et de frayeurs ou de promesses, vous êtes parvenus à obtenir des offres et des abandons de biens de la part de quelques religieux qui ont été accueillis avec les plus grands éloges ; et avant d’avoir examiné si ces religieux étaient dans des ordres nuisibles ou inutiles ; et quoique plusieurs de ces actes aient été désavoués par les supérieurs, et le corps des communautés d’où ils partaient, vous n’en avez pas été moins empressés à célébrer tous les religieux qui vous en ont envoyé de semblables, même à l’insu des supérieurs majeurs, preuve que vous ne cherchez qu’à détruire. Je dis vous, spécialement, Monsieur, quoique vous ne soyez pas seul coupable en cela ; parce que, quand nous n’aurions pas à vous reprocher, comme au premier moteur, tout ce que l’assemblée a déjà fait sur cette matière, vos dernières motions ne décèlent que trop en vous un ennemi juré de la religion et de la vie religieuse.

Oui, Monsieur, et je le prouve, sans sortir du sujet. Quiconque en veut à l’état religieux, attaque la religion, et se montre impie. Il a son fondement dans l’Évangile, dont il s’oblige de suivre la perfection et les conseils : il est même plus ancien que l’église, non sous telle ou telle forme, mais quant à l’essence, puisque les juifs avaient leurs religieux, connus sous le nom d’Esséniens, qui vivaient séparés du monde à l’exemple des prophètes, surtout d’Elie et d’Elisée. Aussi, celui qui était naguère généralement qualifié de grand, Bossuet, comparait les saints fondateurs d’ordres, à ces hommes inspirés de Dieu, et les tenait eux-mêmes pour inspirés (5).

En effet, le genre de vie qu’ils embrassaient, et qui était si fort au-dessus de la nature, ne pouvait se soutenir que par la vertu d’en-haut : le don des miracles qu’avaient, pour l’ordinaire, les saints instituteurs, et la douce expérience qu’ils faisaient de ce qu’avait dit le Sauveur, quiconque aura quitté, pour l’amour de moi et pour l’Évangile, sa maison, ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses terres, recevra dans ce siècle même, cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de mères, d’enfants, de terres, au milieu même des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternelle : (Marc. 10.) Tout cela prouvait sensiblement que le Seigneur était avec eux, et qu’ils n’agissaient que par son esprit. Car, n’est-ce pas après avoir tout abandonné dans le monde, pour en être oublié, et vivre pauvre dans la retraite que les Antoine, les Benoît, les Bruno, les Odilon, les Robert, les Bernard, se virent bientôt une grande quantité de maisons, d’héritages, de frères, de sœurs et d’enfants, qui, longtemps après eux, à leur exemple, et par leurs sages conseils vécurent au milieu de l’abondance, dans la plus austère pénitence. On voit que ceux qui ont le plus cherché à se cacher, et à être pénitents, ont été aussi plus comblés de biens, tels que les Chartreux : et les leur envier aujourd’hui, ou oser blâmer leur esprit de retraite et de recueillement, après une bénédiction si miraculeuse qu’on pourrait la citer en preuve de la divinité de notre sainte religion, ce serait condamner l’invitation que fait N.S.J.C., de tout quitter pour l’amour de lui, et vouloir en empêcher la pratique et la récompense : double impiété.

Qu’on cite un seul philosophe, un académicien, un impie ou hérésiarque, qui, après avoir tout quitté pour s’enfoncer dans quelque désert, et y vivre inconnu, s’y soit attiré par l’éclat de ses vertus austères et de ses miracles, le centuple en biens, maisons, frères, sœurs et disciples, et se soit fait une si longue et si nombreuse postérité, que les Benoît, les Bruno ! Non, ces bénédictions miraculeuses ne sont que pour les fidèles enfants de l’église.

En vain, diriez-vous, Monsieur, que l’état religieux est bien dégénéré, qu’on n’y vit plus selon la règle primitive.

Quand cela serait vrai, de tous les ordres et de tous les couvents, serait-ce une raison de les détruire ? Les chrétiens vivent-ils comme les premiers fidèles ? Les évêques ! les évêques nous rappellent, nous représentent-il les apôtres ? Les religieux en vaudraient bien mieux, si nos prélats avaient mieux gardé leurs diocèses ; s’ils ne s’étaient pas livrés au luxe et à la dépense ; si, pour l’entretenir, ils n’avaient montré tant de cupidité, jusqu’à solliciter et entasser bénéfice sur bénéfice, au mépris de l’Évangile et des lois de l’église, en dépouillant ainsi ceux qu’ils auraient dû protéger.

Je dirai même plus, c’est que probablement il ne serait pas question d’enlever les possessions du clergé, si ceux de l’assemblée ne s’étaient pas obstinés à conserver leur pluralité, encore qu’ils eussent participé au décret contraire. Les séculiers, et une grande partie du second ordre, n’ont pu leur passer cette résistance ; non pas tant par zèle pour le bien général et particulier, que par le dépit et le chagrin que cause un luxe superbe soutenu du bien des pauvres et de la religion.

Ils ont beau dire que ce décret ne doit pas avoir un effet rétroactif. En a-t-on besoin pour les trouver scandaleusement coupables ? Je dis en général, et non sans exception, qui ne peut cependant convenir qu’à un très petit nombre. Pourquoi ? parce que l’église et les lois de l’église sont plus anciennes.

Mais, 1° que dit l’Évangile ? Malheur à vous riches…. ceux qui veulent devenir riches, tombent dans les filets du démon…. les riches entreront difficilement dans le royaume des cieux. C’est donc presque y avoir renoncé et à son salut, que de chercher à devenir riche, lorsqu’on ne l’est pas ! le prétexte trompeur, mais qui ne trompe que ceux qui veulent être trompés, d’être à même de faire plus de bien, n’a pas fait illusion aux saints évêques. Est-ce le défaut de zèle ou de cupidité dans saint François de Sales, qui lui fit-il refuser les abbayes qu’on lui offrait, à raison surtout des pertes qu’avait faites son évêché ? Le cardinal d’Amboise n’avait que son archevêché de Rouen, et sans aller chercher d’autres exemples parmi les morts, l’assemblée actuelle en fournit quelques-uns : M. d’Oléron est du nombre.

2° L’église, ne faisant et ne pouvant faire que des lois sages, et à la portée de tous, il faut que tout ceux que ces lois concernent, puissent et doivent les observer. En deux mots : ou la loi qui défend la pluralité des bénéfices, quand on en a un qui suffit, est juste, ou elle ne l’est pas ! si elle n’était pas juste, ce que je me garderai bien de dire, ce serait l’église qui aurait tort. Mais si elle est juste, comme cela est indubitable, nos seigneurs les évêques, qui la violent, sont donc coupables, puisqu’il n’y a point d’exception dans le concile de Trente, non pas même pour les cardinaux, ni à l’égard des bénéfices simples, et en commande (6).

Eh bien ! faudra-t-il, à cause de cela, supprimer les évêques et l’épiscopat ; comme vous proposez de supprimer les religieux et leur état ? Ou direz-vous que tous les évêques ne sont pas coupables ? Je sais très bien qu’à proportion il n’y en eût pas plus que de religieux ; mais, quelle apparence ! quand il n’y aurait contre eux que leurs grandes richesses, indépendamment de leurs importants devoirs et de leurs dangers.

Vous retrancherez-vous sur la nécessité de leur ministère dans la religion ; et qu’il n’en est pas de même de la vie religieuse ? À la bonne heure que le besoin ne soit pas le même : mais il y a toujours eu des religieux dans l’église, d’une façon ou d’autres, il y en aura toujours à proportion de sa ferveur et de son étendue : c'est-à-dire qu’il y aura toujours des personnes qui s’éloigneront du monde et de ses scandales, soit pour se garantir entièrement du péché et vivre dans l’innocence ; soit pour se convertir et expier dignement ceux qu’ils auront eu le malheur de commettre : et il en est plusieurs à qui il est moralement impossible de se sauver dans le monde : ce qui porta Saint Grégoire le Grand à faire révoquer la défense que l’empereur Maurice avait faite, de recevoir des soldats dans les monastères.

Q’on parle de bonne foi ! où trouve-t-on plus de mœurs et de vertus ? N’est-ce pas dans le calme des habitations séparées, et surtout dans ces asiles ouverts à la ferveur et à la pénitence ? Hélas ! les communautés les moins régulières, pour peu qu’elles soient nombreuses, ne présentent-elle pas toujours, au moins, quelques religieux, qui, fidèles à tous les commandements de Dieu et de l’église, observent encore l’essentiel de la règle, autant que les circonstances le permettent, avec le désir de faire mieux ? Quand il n’y aurait qu’un seul juste par communauté, et en est-il beaucoup où il ne s’en trouve plusieurs, surtout dans les couvents de filles, et dont tous les sujets ne soient autant de justes plus ou moins fervents ? Mais si Dieu était disposé à pardonner aux habitants de cinq villes criminelles, en considération de dix justes ; comment osez-vous, ô évêque ! porter une main cruelle et sacrilège sur tant de saintes et innocentes victimes ? Quand vous ne leur feriez d’autre mal, que de les priver de la sainte postérité qu’elles désirent laisser, ne seriez-vous pas assez injuste et impie ?

On ne peut se sauver dans le monde et y être des saints ! oui, Monsieur, et je réponds qu’il y en a, et plus qu’on ne pense, malgré sa corruption, et en assez grand nombre pour suspendre le bras vengeur du ciel, et empêcher au moins une partie du mal que voudraient nous faire les impies. Mais ces saints que l’impiété ne voit qu’avec rage ; et ne souffre que par impuissance ; ces saints, aussi miraculeux que les jeunes gens qui étaient dans la fournaise, sans se brûler, à quoi les devons nous principalement, si ce n’est aux bons exemples, et aux ferventes prières de tous ces bonnes âmes retirées dans les cloîtres ?

Je dis, les prières ; les compteriez-vous pour rien, Monsieur, ou croyez-vous n’en pas avoir besoin ? Vous savez ce que valait Moïse aux combattants d’Israël, lorsqu’il tenait ses mains levées au ciel. La prière du juste n’est pas moins utile dans le nouveau testament. Saint-Paul en connaissait bien le prix, lorsqu’il se recommandait aux prières des chrétiens, non seulement pour ses propres besoins, mais aussi pour le succès de ce ministère.

Pour vous, Monsieur, non supérieur aux apôtres, mais différent d’eux, il me semble vous entendre tenir un tout autre langage aux âmes confiées à vos soins. Ils exhortaient à la virginité, au mépris, à l’abandon de ce monde, à une prière continuelle : et vous, faisant peu de cas de ces moyens de salut, en un mot des conseils évangéliques, vous direz à vos diocésains, je ne veux plus de ces vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance et de religion. Il n’est pas besoin qu’ils se fassent tant de prix hier, le jour et la nuit : je ne veux plus que le fils de Dieu descende si souvent, en forme de victime, sur nos autels, pour nous appliquer les mérites de sa mort, apaiser son père et solliciter nos besoins : non ! je ne veux plus tant de prêtres et de religieux qui disent la messe tous les jours, et donnent tant de facilité aux peuples pour l’entendre (7), ainsi, qu’on supprime tous les chapitres, avec les couvents ; et je vous conduirais bien sans cela : savoir, où ? sans doute, ou vous allez vous-même : voudront-ils tous vous suivre (8) ?

« Pour reprendre votre assertion, et la discuter dans toutes ses parties : si la nation, dites-vous, n’est pas en droit de détruire le corps entier du clergé, parce que ce corps est essentiellement nécessaire au culte de la religion, elle peut certainement détruire des agrégations particulières de ce corps, si elle les juge nuisibles ou simplement inutiles, et que ce droit sur leur existence, entraîne nécessairement un droit très étendu sur la disposition de leurs biens.

Pour éviter toute équivoque, je remarque la différence qu’il y a entre le droit et le pouvoir généralement pris : car on n’a pas toujours droit à ce que l’on peut ; et de même, on ne peut pas toujours agir selon son droit. Ainsi, il n’est personne dans Paris, que le peuple en fureur ne puisse mettre à la lanterne : il se fond dans il la fasse droit : tandis qu’un petit nombre de juges à droit d’y condamner tout criminel : mais ils auraient beau l’ordonner, si le peuple s’y oppose de toutes ses forces, il n’en sera rien. Le pouvoir en général ne s’accorde donc pas toujours avec le droit. Il n’y a que le pouvoir légitime, quoiqu’il arrive souvent que plusieurs les confondent, et se croient permis tout ce qu’ils peuvent. C’est ainsi que pensèrent les rois de Suède et de Danemark, lorsqu’ils abandonnèrent l’église catholique pour embrasser l’hérésie : c’est ainsi que se comporta Henri VIII, roi d’Angleterre, lorsqu’il s’attribua la suprématie de l’église anglicane ; et qu’il s’empara des biens des monastères. La nation peut bien en faire autant, et aller même plus loin, en imitant Julien l’Apostat : et alors elle n’aurait plus besoin du clergé, qu’elle pourrait détruire en entier. Mais ce pouvoir de la détruire ne sera jamais en elle un droit, non plus que dans les rois de Suède et de Danemark, de faire ce qu’ils ont fait : de sorte que, si la nation renonçait à l’église catholique, et détruisait le corps entier du clergé, en ne faisant que ce qu’elle peut, elle ferait très mal : et de même, si, persévérant dans la religion catholique, elle détruisait, de son autorité, des agrégations particulières du corps du clergé, elle ne ferait que ce qu’elle peut absolument en faisant très mal, et agissant conséquemment sans droit légitime.

Pourquoi donc ! toute nation catholique n’est-elle pas libre et en droit d’admettre ou de pas admettre, dans son sein, un nouvel ordre qui paraît dans l’église ? Une preuve qu’elle le peut, c’est que tous les ordres religieux qui existent ne sont pas tous admis dans chaque état catholique ; et si on peut refuser de leur donner une existence civile, sans manquer à la religion, pourquoi ne pourrait-on pas de même la leur retirer ensuite, si on le juge à propos ?

Je ne disconviens pas que toute nation catholique ne soit en droit de refuser chaque ordre en particulier, qui s’élève dans l’église ; quoiqu’il puisse arriver, qu’en refusant tel ou tel ordre, elle se prive d’un grand secours pour le spirituel ; mais, comme on n’est pas obligé généralement de faire ce qu’il y a de mieux, une nation n’est point sujette au blâme, pour avoir refusé d’admettre tel ou tel ordre. Je n’en dirai pas autant d’une nation, c atholique s’entend, qui ne voudrait admettre chez elle aucun ordre approuvé par l’église ; par la raison que les ordres religieux étant d’institution divine, en ce sens, comme j’ai déjà dit, qu’ils ne sont établis que pour mieux pratiquer les conseils évangéliques, sur l’invitation même du Sauveur, de tout quitter pour l’amour de lui, et pour ne s’occuper que de lui ; et que leurs saints instituteurs ont été des hommes puissants en œuvres et en paroles, suscités et inspirés de Dieu ; non, il n’est moralement pas possible qu’une nation catholique, continuant d’être catholique et soumise à l’église, refuse constamment tous ces secours que le ciel lui envoie, et lui présente par le ministère des premiers pasteurs : cependant elle ne cesserait pas pour cela d’être catholique ; à moins qu’elle ne fondât son refus opiniâtre, sur le prétexte que les vœux de religion sont contraires à la nature, aux droits de l’homme, et que l’église a tort de les autoriser ; parce qu’alors ce serait taxer l’église, non seulement de souffrir, de permettre le mal, mais de l’approuver et d’exciter à le faire, en comblant de grâces et de privilèges les ordres religieux ; et de plus condamné l’Évangile qui invite à cet état ; ce qui est un blasphème.

Mais quand une nation catholique a une fois reçu des mains de l’église un ordre religieux, elle n’est plus en droit de le supprimer de sa propre autorité.

Car elle ne pourrait l’exercer ce droit que de ces deux manières : ou en tirant ces religieux de l’obéissance qu’ils ont promise à leurs supérieurs, et les rappelant dans le monde, pour y vivre comme les autres citoyens ; ou en défendant à cet ordre de recevoir des novices, et d’en admettre aucun à la profession : or elle ne peut ni l’un, ni l’autre.

Non le premier ; parce que la nation, comme nation, n’a aucun droit sur les promesses faites au seigneur ; elle ne peut dégager personne des engagements pris avec lui. C’est indéfiniment, et absolument qu’il est dit, ps. 75. Vovete, et reddite domino deo vestro. Deut. 23. Si votum voveris non tardabis reddere, quia requiret illud dominus : si moratus fueris, reputabitur tibi in peccatum : si nolueris polliceri, absque peccato eris. Où nous voyons une invitation à faire des vœux au Seigneur, qui emportent tous l’obligation de les accomplir, même promptement, sous peine de péché et de déplaire à Dieu.

Et, si la nation pouvait former quelques prétentions sur les vœux de ses sujets, elle ne saurait être au-dessus des droits du mari sur ceux de sa femme ; et d’un père sur ceux de ses enfants : mais nous lisons dans le livre des nombres (9), que, si le père et le mari se taisent, lorsqu’ils sont instruits du vœu qu’a fait la femme ou l’enfant, sans s’y opposer tout de suite, ils ne sont plus à temps de l’empêcher, même le lendemain : à plus forte raison s’ils avaient permis de le faire. Or c’est du consentement de la nation, que tous les vœux ont été faits jusqu’à présent en France : donc elle ne peut pas en empêcher l’accomplissement, en dispersant les membres d’une communauté ou d’un ordre.

Elle ne peut pas non plus, par elle-même, empêcher cet ordre de se perpétuer, en recevant de nouveaux sujets.

Lorsqu’une nation reçoit des mains de l’église un ordre religieux, elle reçoit tel qu’il est, propre à se perpétuer, et avec le droit et la faculté de le faire au moyen du noviciat et des professions : ce n’est même qu’à ces conditions que les instituteurs, ou leurs ayants causes ont transigé avec elle, et que les fondateurs qui ont contribué à ces établissements, ont donné de leurs biens à cet ordre ; afin qu’il en jouît à perpétuité : de façon que la nation s’est engagée à double titre, c’est-à-dire, et avec les chefs d’ordres, et avec les fondateurs, à les conserver toujours, et à les défendre avec leurs biens, et leurs propriétés à perpétuité ; sous la clause au moins tacite, que les membres se comporteront toujours avec la décence et la régularité qui conviennent à leur état.

Mais, le cas arrivant, où un ordre dégénère et se relâche beaucoup ; on peut l’assimiler à un juge qui est inamovible dans son état, tant qu’il se comporte bien ; et qui peut être destitué, s’il se rend coupable de forfaiture. Il n’est plus question de savoir par qui il sera jugé. La nation ne le peut pas juger par elle-même : elle n’emploiera pas non plus pour cela des militaires, ni des négociants : elle aura certainement recours à d’autres magistrats. À plus forte raison un ordre religieux, un corps ecclésiastique qui est dans une classe particulière et supérieure à l’ordre commun, ne peut et ne doit être jugé sur le degré de son relâchement, et sur la difficulté d’y rétablir la régularité, que par les ministres, et les premiers de la religion : d’autant plus que selon la maxime de droit, hujus est destituere, cujus est instituere. Par conséquent, puisqu’il appartient incontestablement aux pasteurs de l’église, et à eux seuls, d’approuver les ordres religieux ; c’est aussi à eux seuls qu’il convient, et non à la nation, de prononcer sur leur destruction ; comme cela s’est toujours pratiqué, lorsque l’on ne s’est point laissé entraîner par la passion ; (agir autrement, ce serait vouloir imiter l’Angleterre, autant dans le spirituel que dans le civil ;) et par une dernière conséquence, l’assemblée nationale n’est point en droit de détruire aucun ordre religion en France, ni de disposer au profit de l’état de leurs biens, étant choses consacrées au Seigneur, et auxquelles on ne peut pas toucher suivant les lois divines et humaines, canoniques et civiles, sans se rendre coupable d’injustice, de sacrilèges et d’impiété. Ce qu’elle a fait, à cet égard, ne saurait être approuvé par la nation.

Cependant, dit-on, le parlement a supprimé les Jésuites, sans chercher tant de façon ; et l’assemblée nationale a sans doute bien plus de pouvoir ! d’ailleurs, elle se trouve en partie composée d’évêques, de chefs d’ordres, d’abbés, et par conséquent elle a tout ce qu’il faut pour prononcer sur le sort des religieux.

Je réponds à chacune de ces difficultés.

Le parlement a supprimé les Jésuites dans son ressort. C’est un fait : mais si une possession quelconque n’établit pas un droit, un fait passager l’établit encore moins, surtout lorsqu’il y a eu réclamation.

Le parlement a supprimé les Jésuites, à peu près comme il est sur le point de l’être, sans être entendu (10).

Le parlement a supprimé les Jésuites. Sur quel fondement ? Parce que, disait-il, leur institut était vicieux : et le Portugal, en les supprimant de son côté, venait de le reconnaître bon, en le disant mal observé. À qui croire ? Sans doute à celui qui a de son côté le suffrage d’un concile œcuménique, de tous les papes qui avaient été depuis leur établissement, et enfin, de toute l’église qui les avait employés avec satisfaction.

Ainsi, cet exemple ne prouve rien en faveur de la nation et de l’assemblée.

L’assemblée nationale est en partie composée de clergé de tous les rangs ! mais comment s’y est-il comporté ? comment y est-il traité ?

D’abord, ce clergé éprouva-t-il jamais, d’une manière plus sensible, la vérité de cet oracle, cause principale de notre malheur : tout royaume divisé sera désolé. En effet, le second ordre, après s’être soulevé, même dès les provinces, contre le premier, s’en est en grande partie séparé, ayant à sa tête quelques membres du premier. Et le tiers état, profitant de cette division qu’il avait favorisée, s’en est prévalu, pour forcer les autres à le venir joindre, dans le dessein de les humilier ensuite tous, les uns et les autres.

On sait les pierres qui furent employées pour faire cette réunion. Quel ciment ! et afin qu’il n’eut point de doute sur le motif qui en avait fait jeter contre M. l’archevêque de Paris, lorsqu’il se présenta dans la salle du tiers état, M. Bailly lui dit : cette démarche de paix et de réunion était, Monseigneur, la seule couronne qui manquait à vos vertus. Et il aurait pu ajouter : le seul moyen de vous tirer du plus grand danger.

Ces places distinguées qu’on les avait tant pressés de venir occuper, n’ont plus lieu : quel que soit leur caractère et leur dignité, ils sont sans distinction et sans honneur (11). Et encore qu’on ait reconnu que le mérite et la vertu mettaient de la différence parmi les hommes, et donnait droit à des préférences ; comme s’il ne fallait point de vertu et de mérite dans les ministres de la religion, ou si ceux d’aujourd’hui en étaient totalement dépourvus, on ne met entre eux et les autres membres de l’assemblée, aucune différence. Encore, s’ils en étaient quitte pour cette humiliation ? Mais chargés de vive voix et dans une infinité d’écrits, d’être conjointement avec la noblesse, cause de tous les malheurs publics, à peine les trouve-t-on dignes du rang de citoyen, et même de vivre ; à moins qu’ils n’effacent la honte de leur condition, par des déclamations et des emportements contre l’autorité royale et les propriétés de leur ordre.

Dans cet état d’avilissement, d’opprobre et de haine, si propre à étourdir et décourager, la plupart n’ont pas la force de parler, et ne font que céder au torrent qui entraîne tout.

D’ailleurs sont-ils libres de le faire ? Hé ! qui est libre aujourd’hui, si on en excepte ceux qui dominent et tyrannisent les autres, par le moyen du fer, du feu, de la corde et des pierres qu’ils ont à leur disposition (12) ? Le roi lui-même est-il libre ?

M. Mirabeau, à l’occasion de la réponse si sage, que fit Sa Majesté le 18 septembre, bien l’audace de faire cette motion le lendemain : osons dire au roi, Messieurs : vous vous êtes trompés sur la nature de nos demandes : nous n’avons pas entendu vous demander des avis : nous vous avons demandé votre sanction : la justice, et les circonstances la rendent nécessaire. Ce ne fut cependant, que dans les horribles frayeurs de la nuit du cinq au six octobre, qu’elle fût lâchée cette sanction si désirée ; et depuis cette époque, le roi n’a pas différé d’un moment de sanctionner tout ce qu’on lui a présenté, quelque contraire qu’il puisse être au principe de la religion, et à sa façon de penser.

Le même, parlant contre les biens du Clergé, disait : si la banqueroute était opérée, quelle serait la situation du Clergé ? son sort serait affreux, au milieu de ses prospérités, dont il aurait refusé le superflu à l’État. Et le jour que le décret fut porté, le peuple excité principalement contre M. l’abbé Maury, comme le plus ardent défenseur de cette cause, enfonça la barrière de l’assemblée.

Mais une preuve convaincante qu’il y a, dans cette assemblée, un parti dominant qui tyrannise la multitude, c’est que, loin d’avoir pris pour les décisions, le moyen qu’on a jugé être seul capable d’assurer la liberté du choix, pour les membres des différentes assemblées, la voie du scrutin, après avoir remarqué qu’il régnait trop de liberté de raison, lorsque les matières se discutaient par bureaux, on les a vite fait supprimer, pour ne les traiter qu’en commun, contre le décret qui avait été rendu. Aussi ce n’est plus un mystère, surtout depuis les mémoires de Messieurs Mounier et Tolendal.

Avec un défaut si essentiel, qui frappe jusque sur le monarque, que peut-il sortir de respectable et d’authentique, de cette assemblée ?

Cependant la liberté y serait, que cela ne suffirait pas pour donner du poids aux décisions sur les matières qui concernent la religion, parce que les évêques et les autres membres du Clergé, n’y sont pas relativement en assez grand nombre, ni assez bien vus et respectés, pour que l’on pût croire que les décisions, sur ces matières, seraient leur ouvrage, sans que les laïques y eussent contribué de leurs suffrages.

Car qu’on ne s’y trompe pas, et il ne devrait pas être nécessaire de le dire à des catholiques, si tous, ou du moins presque tous les membres de l’assemblée, l’étaient sincèrement : le monde, comme l’écrivait le pape Gélase à l’empereur Anastase, est gouverné par deux puissances : la puissance royale et celle des pontifes ; et il n’y en aurait pas deux, mais une seulement, si la même main, la même puissance pouvait tout faire ; ou si une puissance dépendait de l’autre. Or il est certain et évident que ces deux puissances sont absolument indépendantes l’une de l’autre ; et que aucune ne peut et ne doit entreprendre ce qui est de l’autre.

Autant de propositions qu’il est facile de démontrer en peu de mots.

Il n’est pas nécessaire que je m’arrête à prouver que la puissance royale est indépendante de celle des évêques : cela est bien reconnu de tout le monde. L’expérience même de tous les temps le manifeste ; puisque les états ont subsisté longtemps, et qu’il y en a encore qui subsistent sans la religion chrétienne et catholique. Mais l’expérience ne prouve pas moins que la religion n’a pas besoin du concours de la puissance royale, puisque c’est malgré elle, malgré l’eau, le fer, le feu, les bêtes féroces, le plomb fondu, et l’huile bouillante qui ont été employés contre elle, qu’elle a pris plus d’accroissement et de force ; qu’elle s’est étendue par toute la terre ; qu’elle a vaincu le monde, jusqu’à ses tyrans qu’elle s’est assujettis et a gagné jusqu’à en faire ses tributaires et ses défenseurs. Jamais elle a eu tant de gloire, ni d’empire sur ses sujets, qu’avant cette dernière victoire, et la fin des persécutions : au point que c’est, lorsque les chrétiens avaient plus de facilité, et l’intérêt temporel de secouer son joug, qu’ils étaient plus fidèles, et plus soumis aux rudes épreuves de la pénitence.

Alors, cependant, comme aujourd’hui, on faisait des vœux, et on les observait et plus exactement ; on déposait les ministres sacrés qui déshonoraient la sainteté de leur état, par le crime ; et on mettait en pénitence, ou on excommuniait les vierges et les veuves qui violaient le vœu de chasteté qu’elles avaient fait publiquement. Qu’on dise après cela que la puissance de l’église a besoin de la royale, ou qu’elle en dépend ; ou que les deux n’en font qu’une ! encore actuellement, elle exerce toute sa force, à proportion du zèle des premiers pasteurs, sous des princes hérétiques ou idolâtres à leur insu, où malgré eux. Dans ces contrées, comme ici, on professe la même foi, on participe aux mêmes sacrements, de la même manière, y compris celui du mariage pour les empêchements ; on a la même discipline, on est soumis aux mêmes commandements de Dieu et de l’église, avec cette seule différence, qu’on les observe mieux, et on est conduit par des pasteurs qui sont moins prélats et plus évêques que les nôtres, sous un même chef visible, qui est le souverain pontife, pour lequel ils ont autant de respect et de vénération, qu’en avaient les pasteurs des premiers siècles de l’église (13). Et les mœurs de ces catholiques sont généralement plus pures que les nôtres, sans qu’on puisse dire que la puissance royale, sous laquelle ils vivent, contribue à les rendre meilleurs que nous ; cela vient plutôt de ce que les grands et les riches de ces pays, n’étant catholiques, qu’autant qu’ils veulent l’être tout de bon, et comme le simple peuple, ils n’abusent point de leur crédit et de leur autorité, pour prétendre à des dispenses, encore moins, à l’impunité dans leurs chutes.

Que les agents de ce qu’on appelle, la seule suprématie de la nation, plus nouvelle que leur agence, puisqu’elle est de leur création, nous disent en quoi et comment l’autorité royale ou nationale, a influé dans le gouvernement de l’église, pendant les trois premiers siècles, et y influe aujourd’hui chez les princes infidèles et hérétiques ? ou qu’ils nous disent à quel nouveau titre, ils veulent étendre leur despotisme, jusque sur la religion ?

S’ils se bornaient à revendiquer et reprendre ce que nous tenons de la piété des fidèles et des princes ! des biens, des revenus, des exemptions, des privilèges, des distinctions ! ingrats ou impies, leur dirions-nous : oh ! ils ne sauraient être ingrats, s’ils participaient au bonheur d’être chrétien ; il faut qu’ils soient impies. Eh bien ! impies : prenez, arrachez ce que vous n’avez donné, ni planté. Soyez, si vous voulez, plus impies que ceux qui professaient publiquement l’impiété, telles que les idolâtres (14) qui, par un sentiment naturel, si conforme à la moindre idée qu’on puisse avoir de la divinité, de qui tout vient, et par respect pour ce nom seul, n’ont pas voulu laisser ses ministres sans distinctions et sans bienfaits : ingrats et impies, encore une fois, prenez et arrachez, mais ne vous attendez pas que nous vous le donnions ! Nous tenons pour des prévaricateurs et des sacrilèges, ceux qui vous en ont fait l’offre, quoique ce soit par crainte, et par faiblesse. Prenez, arrachez : il est seulement de notre devoir, de vous avertir que vous ne le ferez pas, qui que vous soyez, sans sacrilège, sans impiété, et sans encourir les anathèmes de l’église, que les princes mêmes de la terre ont invoqué sur la tête de ceux qui se rendraient coupables d’un pareil attentat. Vous pouvez les mépriser ces anathèmes, ils n’en sont pas moins terribles pour vous. Mais ne vous dites plus catholiques, ni plus ni moins, vous êtes hors de l’église, et vous ne feriez qu’ajouter le masque de l’hypocrisie ou de l’insolence à l’impiété.

Enlevez donc, ce qui vient de vos ancêtres, et qu’ils avaient consacré pour toujours, enlevez-le, mais du moins ne touchez pas à ce qui n’en vient pas, à moins que vous ne veuillez joindre la cruauté à la justice, et répandre le sang des catholiques, après avoir pris les biens de l’église. Consultez, pour vous éclairer, ce qui s’est enseigné et pratiqué dans l’église, et qui se pratique encore sous le règne du paganisme. Et vous verrez, qu’autrefois comme aujourd’hui et toujours, on a dit : le prêt à intérêt, contraire à la loi naturelle et divine : qu’il était de la perfection de suivre les conseils évangéliques, et de s’y engager par vœu pour toute sa vie : que les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, sont les moyens les plus propres à se garantir des péchés et à se rendre plus agréable au seigneur, et à devenir des saints ; que ce sont les premiers pasteurs, qui, de tout temps, ont réglé, distribué les paroisses et les diocèses, comme il appartient à eux seuls d’en confier l’administration à ceux qu’ils en jugent dignes et capables, etc… Ainsi il faut nécessairement laisser aux premiers pasteurs l’enseignement et la discipline, en les obligeant comme il est à désirer, et que le portent plusieurs cahiers, de s’assembler en concile, pour en conférer et voir sous l’assistance du saint esprit, ce qu’il y aurait à faire pour la réformation des mœurs et du clergé, sans que la puissance civile s’en mêle que pour favoriser et presser, s’il le faut, l’exécution de leurs règlements.

L’histoire du passé nous apprend que toutes les fois que les empereurs d’Orient ont entrepris de se mêler des affaires de la religion, au lieu de se borner à faire observer les décrets de l’église, ils n’ont fait que mettre le trouble ; et si le Saint-Siège n’avait alors opposé à ces esprits inquiets, présomptueux et violents, des chefs, qui, à une molle et criminelle complaisance, préféraient l’exil, la prison, la mort même, comme le pape Saint-Martin, martyr, sous l’empereur Constant, on ne peut dire les maux qui en auraient été la suite.

Nous voyons aussi que la puissance ecclésiastique, par ses entreprises sur le temporel, à causer des troubles ; elle n’exposait pas, à la vérité, à perdre la foi, mais bien à des schismes ; et elle perdait toujours de son autorité, et du respect qu’on avait pour elle (15).

Est-ce une raison de la rejeter, ou de lui contester ce qui lui appartient essentiellement, pour le bien de la religion ? Non certes ! car il en faut juger comme de la puissance royale, et je pourrais ajouter, de la paternelle : ce n’est pas la puissance qui a tort, mais l’homme qui l’exerce, et qui, le plus souvent, en est chargé au-delà de ses forces ; quoique dans l’ordre de la providence et placé de sa main : Dieu voulant alors nous punir ou nous éprouver et, dans ces cas, nous n’avons d’autre parti sage à prendre que celui de la compassion, pour les faiblesses, d’humbles remontrances dans le besoin ; et de la patience : la révolte contre l’autorité légitime, spirituelle ou temporelle, en nous rendant coupables, ne fait souvent qu’aigrir nos maux, et quelquefois jusqu’à les rendre incurables.

Il est donc démontré qu’il y a, dans le monde, deux puissances nécessaires : qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre dans leurs fonctions : que l’abus qu’en peuvent faire ceux qui en sont revêtus, n’est pas une raison de les rejeter, ni même de les vouloir restreindre, encore moins de les confondre dans une même main ; que ceux qui ont été seuls chargés de répandre la religion partout, et qui l’ont fait avec tant de succès, à travers les plus grands obstacles, doivent, aussi seuls, la maintenir, suivant le pouvoir qu’ils en ont reçu pour tous les siècles : que les princes séculiers n’ont à cet égard, autre chose à faire, qu’à protéger ce que l’église règle, et de s’y conformer eux-mêmes : ils ne doivent donc influer en rien dans les délibérations du Clergé sur ces matières, et par conséquent le Clergé ne devait pas en connaître dans l’assemblée générale, mais dans un lieu séparé ; et il a fait une grande faute en souffrant qu’elles y fussent agitées, plus encore, en les discutant, et les défendant devant de tels juges ; puisque c’était par le fait, en reconnaître la compétence, et se montrer disposé à se soumettre à leur jugement, quel qu’il fut (16).

En se retirant tous, ils auraient fait que se conformer à leurs mandats qui leur défendaient, de délibérer autrement que par ordre ; ils auraient évité de se trouver à une infinité de discussions pour lesquelles ils sont censés n’avoir point de connaissance ; et qui leur sont spécialement défendus par les S.S. Canons, fondés sur ces paroles de l’apôtre : nemo militans Deo, implicat se negotiis saecularibus. Malheureusement on ne pouvait s’y attendre ! Il y a parmi eux trop de lâches, de profanes, d’ambitieux, qui pis est de philosophes, on voit monter à la tribune avec une légèreté indécente, pour y discourir sur des mots, ou sur des questions qu’ils devraient avoir honte de traiter ; d’où ils descendent ensuite avec un air de satisfaction et de complaisance, qui les fait mépriser davantage (17).

Cependant un autre inconvénient, plus grand encore, et qui résulte de la présence de tous les bons ministres dans l’assemblée, c’est de lever ou de diminuer de beaucoup l’impression de scandale et d’indignation que doivent causer plusieurs décrets contraires à la justice, aux bonnes mœurs et à la religion. Car les fidèles auront de la peine à croire qu’il se soit rien fait de mal, ou de si mal, au vu et au su de tant de respectables prêtres et évêques : surtout n’ayant jamais opposé, dans les débats : ces matières sont sacrées pour vous ! il ne vous est pas permis d’en connaître qu’en écoutant ; ni après les décrets, une protestation contraire qui soit devenue publique et authentique. Ce qui était d’autant plus nécessaire, qu’il n’y a pas eu de décret impies, rendus par l’assemblée, qui n’aient été sollicités et approuvés par plusieurs membres du Clergé.

Quand il serait vrai qu’ils auraient épargné quelques plaies de plus à la religion ; dès qu’une seule suffit pour faire perdre la foi ; si leur présence empêche qu’on ne s’en doute, et qu’on ne se récrie, cette plaie ne devient-elle pas plus funeste, et comme incurable ? Mais combien s’en est-il fait ? Eh ! ne devait-t-on pas s’y attendre ?

Ezéchiel eut-il jamais pu résister par lui-même, à ceux vers qui le seigneur l’envoyait ? Lorsqu’il lui dit : ch. 2 fils de l’homme, je vous envoie aux enfants d’Israël, à ce peuple d’apostats, qui se sont retirés de moi… Ils ont un front dur, et un cœur indomptable… Ils sont des incrédules, et des gens qui cherchent à tout renverser. Increduli et subversores, sunt, et cum scorpionibus habitas, dont le propre est de vouloir tout empoisonner : ne craignez point leur discours injurieux, ni leurs regards furieux, verba eorum ne timeas, et vultus eorum ne formides. Ch. 3. Ils ne veulent pas entendre votre parole, parce qu’ils rejettent la mienne : Nolunt audire te, quia nolunt audire me. Toute la maison d’Israël a un front d’airain et un cœur endurci. Ecce dedi faciem tuam valentiorem faciebus eorum, et frontem tuam duriorem frontibus eorum ut adamantem, et ut silicem dedi faciem tuam. À moins d’un ordre semblable, et d’un secours si extraordinaire, eût-il été prudent de se mesurer avec de tels adversaires ?

Avancerai-je rien de trop, si je dis, que cette description de la maison d’Israël, paraît être l’image d’une partie de l’assemblée ? et que tous les traits que nous venons de voir conviennent à plusieurs de ses membres ? Un front dur et d’airain : un cœur indomptable : des incrédules, des apostats, des gens qui cherchent à tout renverser, semblables à des scorpions : qui ne veulent point écouter les ministres du Seigneur, parce qu’ils rejettent sa parole : qui se répandent facilement en injures, et qui ont le regard plein de fureur.

Il fallait donc à nos seigneurs les évêques, et aux autres membres du Clergé (18), le front du prophète et sa mission. Mais une preuve qu’ils n’avaient, ni l’un ni l’autre et qu’ils ont été des imprudents de s’exposer, c’est qu’ils ont perdu presque tout ce que l’on a attaqué, et qu’ils désiraient bien conserver ; de manière que je peux dire à leur honte, que cette fois les serpents des magiciens ont dévoré celui de Moïse, étant du nombre de ceux dont le Seigneur qui menaçait son peuple par Jérémie : Mittam vobis serpentes regulos, quibus non est incantatio, et mordebunt vos. Ch. 8 : que de morsures en effet ! et quel malheur ! si ceux qui les ont reçus, ne les sentent pas ? Ils le mériteraient bien, parce que celui qui aime le danger, doit y périr : or ils n’avaient ni grâce, ni mission pour délibérer dans le trouble et le désordre, sous la férule et la dictée des laïcs, surtout en matière de religion. Ils devaient donc se retirer.

Ils craignaient ! est-ce celui qui peut perdre à jamais le corps et l’âme, ou celui qui n’a d’empire que sur ce qui se passe ? Ah ! si la crainte du Seigneur avait dominé dans leur cœur ! s’ils ne l’avaient pas perdu cette crainte salutaire ! ils seraient martyrs, confesseurs ou pénitents ; et ils ne sont que coupables.

Ce n’est plus le temps des martyrs ! non, que la foi manque d’ennemis ; mais elle est trop faible, trop languissante dans les chefs : ils aiment mieux, après quelques débats, tout au plus, passer aux impies leurs sentiments, pour avoir ce qu’ils appellent, la paix, avec qui ? Le monde qu’ils aiment plus que Dieu, quoique son ennemi et le leur (19).

N’en soyons pas surpris ! nous l’avons déjà vu : les riches entreront difficilement dans le royaume des cieux ; et ceux qui veulent être riches tombent dans les filets du démon. Les évêques de Suède et de Danemark, par crainte de complaisance pour leurs princes, apostasièrent tous à la fois. Saint-Thomas de Canterbury s’y opposa seul de tous les évêques d’Angleterre, à l’injuste volonté de son souverain. Encore eût-il un moment de faiblesse à la sollicitation de tous ses confrères : il ne reconnut la faute qu’il avait fait de s’obliger par serment à observer d’anciennes coutumes du royaume, contraire au privilège de l’église, que sur les représentations du clergé, spécialement de son porte-croix. Mais s’il crut sa faute si grande qu’il ne voulut plus monter à l’autel, jusqu’à ce qu’il en eût fait une très sévère pénitence, et qu’il en eût été absous par le Souverain Pontife, qu’eût-il donc pensé ? si, au lieu d’anciennes coutumes, il eût été question de nouveaux décrets qui ne contrarient pas seulement quelques privilèges de l’église, mais qui les enlève tous avec ses biens, son autorité, sa juridiction essentielle en matière de vœux et de religion : en un mot, des décrets contraires à la parole de Dieu, aux Saints Canons et aux bonnes mœurs, en autorisant le parjure, la transgression des vœux, l’usure, même chez les prêtres.

Qu’eût dit ce saint de ces pompeuses et nouvelles maximes ? Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul individu ne peut exercer d’autorité, qui n’en émane expressément… La loi est l’expression de la volonté générale, contre lesquels on ne voit aucune réclamation, et qui sont néanmoins autant de principes impies, des erreurs monstrueuses, et le signal de l’irréligion. Car si le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, et non en Dieu ; il ne faut plus dire : omnis potestas a Deo : ni, parlant de Dieu, et après lui : per me reges regnant : puisqu’il faudrait reconnaître que ce n’est pas le Seigneur, mais chaque nation, qui fait régner les rois.

Si ce n’est pas s’en prendre à Dieu même et à son empire, après avoir détrôné son roi !

Si, nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane ; J. C. n’est plus le chef de l’église, et les pasteurs ne pourront plus, que ce que la nation voudra leur permettre.

Si la loi est l’expression de la volonté générale : il n’y a plus de lois divines, ni de l’église.

Il ne suffit pas, pour éviter les remords et la confusion, de présenter des explications, parce qu’il faudrait que ces bénignes interprétations fussent dans l’intention, et de l’aveu des auteurs de ces principes. Or, qu’on en juge par tant de blasphèmes hautement prononcés dans l’assemblée et qui en découlent !

J’en dirai autant du serment : je jure d’être fidèle à la loi, etc.

Sous ce terme, la loi, on entend toutes les expressions de la volonté générale, qui sont contenues dans les différents décrets de l’assemblée. C’est ainsi que l’entendait l’illustre défunt agent du clergé, lorsqu’il proposa de décréter que la loi ne reconnaîtra plus de vœux monastiques solennels ; et l’assemblée eut égard à son désir, dans la formation du décret qui fut ainsi conçu : l’assemblée nationale décrète comme article constitutionnel que la loi, etc.

Tous ceux qui ont fait ce serment : je jure d’être fidèle à la loi, se sont donc engagés à se conformer à tous les décrets de l’assemblée.

Mais une condition indispensable pour tout serment, c’est que l’objet en soit bon dans toutes ses parties, et certainement bon : car s’il y avait du doute, on pécherait, parce qu’en jurant alors, on courerait le risque de s’engager à faire ou souffrir une action mauvaise : ce qui est toujours un péché.

Si donc il se trouve plusieurs décrets, dont l’objet soit mauvais, ou même douteux, il s’ensuit que ceux qui se sont engagés d’y être fidèles, ont fait un péché de parjure.

Or, parmi ces décrets, ils y en a plusieurs qui ont été combattus dans le temps (et qu’il aurait été bien plus vivement, et plus généralement, s’il y avait eu plus de liberté) comme contraire au droit naturel, divin, canonique et tel, que sur le prêt à intérêt, sur la spoliation de l’église, sur la suppression des vœux monastiques.

Donc tous ceux qui avaient blâmé ces décrets, et les blâment encore (comme il est permis de le faire suivant l’explication qui a été donnée, et que s’en est expliqué M. d’Esprémenil) donc, dis-je, tous ceux-là qui doutaient au moins de la justice, et conséquemment de la bonté de ces décrets, n’ont pu sans péché et sans parjure, faire serment d’être fidèles à la loi : ce qui s’entend d’être soumis à toutes les lois décrétées par l’assemblée.

Car, sans m’arrêter à relever et faire sentir le ridicule, et l’absurde qu’il y a de pouvoir attaquer de vive voix et par écrit, une loi à laquelle on a fait serment d’être fidèle (ce qui serait traité de séditieux dans un nouveau gouvernement sage, et ne peut être publié et que dans l’anarchie de la démocratie) d’autant plus que toute loi, pour être véritablement loi, doit être bonnes et utile, c’est-à-dire, avoir un objet bon, en lui-même, et pour ceux qu’elle regarde : et elle doit être nécessairement réputée telle, dès qu’elle a l’approbation libre, je ne dirais pas de la majeure partie d’une assemblée nationale, même nombreuse, à moins que la proposition de cette loi n’en vienne pas ; mais d’une grande nation.

Il ne s’en suit pas moins que celui, par exemple, qui croyait et croit toujours avec l’église, le prêt à intérêt défendu par la loi naturelle, divine et canonique, à tous les fidèles, et plus encore, à tous les ministres sacrés, peut bien, à la vérité, ne pas user de la permission que donne le décret, mais il ne pourrait pas détourner un particulier d’en profiter, encore moins à lui refuser l’absolution, quoi qu’il pût bien dire et soutenir qu’il fait mal et un péché (20).

De même ceux qui croyaient et croient aussi avec toute l’église, que ce qui a été une fois donnée au Seigneur, sa volonté, sa personne ou ses biens, ne peut être repris, de tout le temps pour lequel la donation a été faite, peuvent bien encore le soutenir, menacer des anathèmes prononcés par les saints canons et les capitulaires de Charlemagne : mais ils ne pourraient pas dans le fait, à cause de leur serment, détourner un particulier d’acheter des biens de l’église, ni lui refuser l’absolution, parce qu’il en aurait acheté (21).

Et il en serait encore de même de ceux qui pensent avec toute l’église, qu’aucune puissance temporelle ne peut autoriser la sortie des monastères, et que les individus qui profiteraient de la prétendue permission qu’a donnée l’assemblée, seraient de vrais apostats, indignes, par le seul fait des sacrements, jusqu’à ce que l’église, si elle le juge à propos, les ait dispensés de leurs vœux ; ils pourraient bien, dis-je, le soutenir de vive voix et par écrit, mais à raison du serment, au moins fait depuis ce décret, ils ne pourraient pas détourner un religieux de quitter son couvent, ni lui refuser, comme à un indigne des ornements pour monter à l’autel.

Telles sont néanmoins les conséquences absurdes et les contradictions impies, qui naissent de ces décrets, du serment et de l’explication qu’on lui a donnée, à moins que pour paraître moins coupable, on ne préfère de le regarder comme nul et illusoire, contre l’intention et la fin que se proposaient ceux qui l’ont exigé, qui était évidemment de réunir tous les esprits dans les mêmes sentiments et la même disposition, à respecter et observer les décrets de l’assemblée.

Or, pour revenir à Saint-Thomas, quel eût été donc son remord ? Quelle eût été sa pénitence ? si, au lieu d’avoir juré d’observer d’anciennes coutumes de son royaume, il se fût engagé par serment, d’observer toutes les indignes et affreuses innovations de l’assemblée ?

Pour se tirer d’embarras, nos évêques, je l’espère, ne blâmerons pas avec d’impies politiques, le repentir du saint et sa conduite.

Les regrets du roi d’Angleterre sur sa demande qu’il révoqua, la prodigieuse pénitence qu’il fit, ainsi que les assassins, les miracles qui s’opérèrent tout de suite au tombeau du saint, enfin le culte de l’église lui a rendu depuis, sont plus que suffisants pour repousser une pareille défense. Et j’aurais encore à leur présenter un moyen bien plus fort, qui offre en même temps un exemple bien touchant.

Car, si, comme le disait le célèbre Massillon à son clergé : nous voyons tous les jours dans le monde de simples fidèles, qui, touchés de Dieu, changent de vie et de grands pêcheurs qu’ils étaient, deviennent l’exemple et l’édification de toute une ville, mais nous ne voyons point de ces changements parmi les prêtes. Si, dis-je, ces changements sont si rares, parmi des prêtres, que sera-ce parmi des évêques ? Quel prodige donc, si, à la mort du saint, on avait vu un évêque coupable se convertir. Quel serait l’étonnement, si plusieurs de ceux qui avaient juré d’observer ces coutumes anciennes, avaient reconnu leur faute ! enfin, quel prodige, si tous les évêques d’Angleterre, parjures et sacrilèges, touchés de la grâce de Dieu, pénétrés de douleur et de confusion, avait été dire humblement au tombeau du saint : Seigneur exaucez, s’il vous plaît, nos prières, afin que comme nous nous reconnaissons coupables, par notre propre iniquité, nous puissions être délivrés par l’intercession de Saint-Thomas, évêque et martyr. C’est pourtant ce qui arriva, et que nous lisons dans la vie du saint, pag. 471.

La présence donc de nos seigneurs les évêques et leur serment, ne peuvent pas nous rassurer sur les décrets de l’assemblée, qui concernent la religion. D’ailleurs, comme je l’ai déjà prouvé, la nation n’a point droit de prononcer sur l’état religieux, ni de disposer à son profit des biens du clergé ; et quand elle aurait ce droit, cela ne suffirait pas pour justifier les décrets de l’assemblée sur ces objets, il faudrait qu’elle voulut en faire usage, et à plus forte raison, qu’elle n’eût pas manifestée le contraire.

Ainsi, en supposant même, ce qui, évidemment n’est pas, et qui fait une double nullité contre les décrets de votre assemblée, qu’ils eussent été tous librement rendus et librement sanctionnés par le roi, cela ne suffirait pas encore, s’il ne paraissait en même temps qu’ils sont l’expression de la volonté de tous ; car telle est la définition de la loi à qui seule nous devons obéir.

Il y a plus, c’est qu’on ne peut pas être assuré qu’un décret exprime la volonté générale des Français, qu’après qu’il aura passé de l’assemblée aux provinces, qu’il aura été communiqué aux différentes assemblées, et en sera revenu avec l’approbation, au moins, du plus grand nombre : laquelle approbation nous sera déclarée par la législature alors existante, et qui la présentera à la sanction du roi.

Cela suit naturellement des principes établis par l’assemblée. M. l’abbé Fauchet l’a démontré le mois de décembre dernier, dans un discours devant la commune de Paris, et qui, en le faisant imprimer à ses frais, s’est bien annoncé, comme, ne pouvant faire aucun usage de vos décrets contre les biens du clergé, et les maisons religieuses, jusqu’à ce qu’on soit assuré de la volonté générale des Français.

Vous auriez beau dire que vous êtes les représentants de la nation, les dépositaires de ses intentions, de ses volontés, qu’elle est sensée vouloir, par votre organe, tout ce que vous voulez ; non, Monsieur, non ! Dieu nous en préserve : pour deux raisons, la première, c’est que vous vous êtes montrés dès le commencement, pour être d’infidèles dépositaires de ses volontés ; en ce que vous n’avez tenu aucun compte de ses défenses, ni du serment par lequel vous vous y étiez assujettis. La seconde, c’est que si on pouvait lui attribuer tout ce que vous faites, il faudrait lui appliquer les reproches d’injustice qu’on vous a faits : car on vous l’a dit et répété assez souvent, sens que vous vous en soyez offensés, ce que vous avez même permis de faire savoir à tout l’univers, par la voix de votre imprimeur : ils veulent être libres, et ils ne savent pas être justes.

Mais, non, Monsieur, non ! personne n’a encore fait cet affront à la nation, et elle ne le mérite pas : vous nous en avez tous porté la preuve la plus authentique dans les défenses qu’elle vous a fait de toucher aux propriétés ; et par la précaution qu’elle y a ajoutée, pour s’assurer davantage de votre fidélité, de vous y assujettir par la religion du serment. Pouvait-t-elle porter l’attention plus loin ? Or vous ne contestez point à l’église la qualité de propriétaire ; prétendant seulement qu’elle ne l’est pas à la façon des autres. De plus l’assemblée entière, avant que les têtes fussent plus exaltées, a bien reconnu des propriétés dans le clergé, lorsqu’elle lui a proposé la nuit du 4 août, de consentir au rachat des dîmes. Eh bien ! c’est à ces propriétés, comme aux autres, que la nation ne veut pas qu’on touche, suivant tous les cahiers : et d’après sa défense et le serment, on ne le peut sans infidélité, sans injustice et sans parjure.

Mais ce serment n’oblige pas !

Vous l’avez dit, Monsieur, et cela n’étonne plus de votre part. Car après avoir débuté par là dans l’assemblée, vous avez parlé pour autoriser l’usure la plus criante envers le roi et l’État : vous avez livré, autant qu’il était en vous, les biens du clergé, sollicité la prohibition des vœux et de l’état religieux : vous avez pris l’intérêt des agioteurs au préjudice de l’église, et enfin vous avez voulu vous associer aux juifs. Mais on ne lit rien de tout cela dans vos cahiers, ni dans ceux des autres députés ; on les trouve plutôt le contraire : par conséquent, on ne peut attribuer ces demandes et ces volontés à la nation.

Ce serment n’oblige pas. De deux choses l’une, ou il oblige, ou la nation est grandement coupable : elle le serait en effet, si elle avait exigé de ses députés un serment illusoire et inutile : or, il est bien plus doux, plus charitable et plus juste de penser que ce n’est pas la nation qui s’est méprisée jusqu’à ce point, mais plutôt le docteur du parjure, qui, d’ailleurs se montre coupable en tant d’autres manières.

Au reste, que ce serment oblige ou n’oblige pas, il n’est pas moins certain et évident que la nation ne veut point qu’on touche aux propriétés des citoyens : mais la principale propriété d’un chacun, et celle dont il est plus jaloux, est son état, comme de bénéficier, de religieux, etc. Donc la nation, par les cahiers qu’elle a donnés à ses députés, ne veut pas qu’on y touche. Et par conséquent, c’est contre sa volonté que plusieurs de vos décrets ont été rendus, qui, conséquemment ne peuvent avoir force de loi, puisqu’elle doit être l’expression de la volonté générale. Agir autrement, ce serait établir, contre vos principes mêmes, le despotisme et la tyrannie de plusieurs (21).

De plus, cette loi, dans un royaume très chrétien, je peux le dire, en parlant à un évêque, et qui, malheureusement, n’a que trop besoin qu’on le lui rappelle, cette loi ne doit rien exprimer qui soit contraire à la parole de Dieu, ni aux saints canons, ni aux bonnes mœurs, ni à la justice, ni à la décence.

Et malheureusement vous avez franchi toutes ces bornes si respectables. Ah ! convenez, Monsieur, que votre zèle pour les sangsues de l’État, et pour les juifs de cœur et d’origine, vous coûte cher. Que s’il coûte bien à d’autres, elle ne vous rend que plus coupable.

Mais aussi, puis-je dire, en finissant, au conseiller du parjure, au patron de l’usure la plus effrénée, au traditeur des choses saintes, à l’ennemi déclaré de la vie religieuse : pour couronner vos vertus, monseigneur, il ne vous manquait plus que cette démarche de paix et de réunion, vers cette nation qui cria autrefois : cet homme blasphème, parce qu’il se dit le fils de Dieu. Qu’il soit crucifié… Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Leur ami et défenseur ne pourrait-il pas s’en ressentir.



ACTE DE PROTESTATION

CONTRE LA VENTE DES BIENS DU CLERGE




Les députés de la sénéchaussée d’Auvergne, fidèles à leurs cahiers qui, section 6, art. 3, dit que les prérogatives et les possessions des trois ordres, seront inviolables, ont protesté contre le décret de l’assemblée nationale, du 19 décembre dernier, qui ordonne la vente de 400 millions des biens du clergé et du domaine, pour l’acquit de la dette de l’État, sans l’avoir au préalable examiné et réduit à sa juste valeur, en écartant des capitaux les intérêts usuraires qui sont joints à plusieurs : et M. le marquis de la Queuille en a déposé l’acte signé de sa main, en lieu sûr ; pour servir à prouver à leurs commettants leur soumission à leurs ordres, et le respect qu’ils ont pour une opinion aussi juste.



COPIE D'UNE LETTRE

ECRITE A M. L'EVEQUE D'AUTUN

LE 25 SEPTEMBRE 1799




MONSEIGNEUR

Puisque le scandale de votre motion, au sujet des emprunts royaux, est parvenu jusque dans ma retraite, je ne puis me dispenser de vous en témoigner ma douleur : et c’est bien le moins que je puisse faire après avoir défié les patrons de l’usure, dans un ouvrage dédié à l’assemblée nationale, de citer un seul évêque qui fut pour eux.

Lorsque j’écrivais, page 142 : aurions-nous le malheur de voir des évêques faire aussi les philosophes, et vouloir nous donner du leur au lieu de transmettre à la postérité ce qu’enseigne l’écriture sainte et la tradition ? en sorte qu’on pût leur appliquer ce que nous lisons dans Tertullien : credunt sine scripturis, ut credant adversus scripturas ; vous n’étiez pas encore du nombre.

Mais, Monsieur, je doute encore aucun usuriste voulût s’appuyer de votre assertion, tant elle fait horreur : d’autant plus qu’ils fondent généralement l’intérêt modéré qu’ils autorisent, sur le profit que l’emprunteur peut tirer de l’argent qu’on lui confie : ce qui ne peut avoir lieu, lorsqu’il s’agit d’un prince qui emprunte à cinq, dix ou même quinze pour cent, comme vous avez dit qu’on pouvait les prendre : vaudrait autant et même mieux les permettre vis-à-vis d’un père de famille dissipateur et connu pour tel.

Car enfin, ce père dénaturé, ne dissipe, au fond, que le sien, et dont il a, selon les lois civiles, la pleine et entière disposition ; quoique, suivant la nature et la raison, il ne lui soit pas permis d’en abuser au préjudice de ses enfants. Mais un roi qui emprunte, non certes, pour augmenter ses revenus, aux dépens de qui le fait-il ? Qui paiera les intérêts avec le capital ?

Vous ne direz pas, Monsieur, aujourd’hui, surtout, que le souverain est le maître de nos biens. Cependant, il faudra qu’il prenne sur les revenus de ses sujets, pour acquitter le principal et les intérêts, ou qu’il fasse banqueroute. Et c’est un évêque qui a dit publiquement que les Français pouvaient mettre le roi, dans cette dure et honteuse alternative, en exigeant de lui les plus gros intérêts, ou en les recevant. Mais, grâce à Dieu, et à l’esprit de religion et d’équité qui vit encore en France, cela n’a pas été entendu par les Français, sans indignation. Je le tiens même des laïcs de l’assemblée. N’aurez-vous par votre tour, Monsieur, et ne serez-vous pas enfin indigné contre vous-même, d’avoir été capable d’un pareil travers d’esprit ?

Ah ! qu’on ne dise plus que les hommes naissent égaux ; il y a trop de différences entre eux et il faut bien que cela soit ainsi ; puisque dans la société comme dans l’homme, il doit y avoir des pieds, des mains, un ventre, un estomac, des yeux, des oreilles : enfin un chef que les autres membres ne se sont pas donnés, mais qu’ils tiennent de la providence, tel qu’il est, bon ou mauvais : les individus eux-mêmes, ne sont pas toujours les mêmes, donnant tantôt à gauche, tantôt à droite : heureux quand, éclairés sur leurs torts, ils ont la force de les avouer et de les réparer : c’est ce que je désire et que j’attends de votre grandeur.



AVIS IMPORTANT




On lit dans la vie du pape Clément XI, que le gouvernement portugais, dans le Brésil, lui ayant demandé de percevoir la dîme de ce pays, à la charge de fournir pour les ministres, pour le culte et pour les pauvres, s’en acquitta très bien la première année ; mais qu’il se relâcha si promptement que les pasteurs manquant du nécessaire, furent obligés d’abandonner leurs troupeaux et leurs églises : la vigilance de ce Pape fit bientôt remédier à ce désordre. Pag. 153, par M. Lafitau

Signé ROUGANE, ancien curé d’Auvergne, auteur des nouveaux Patrons de l’usure réfutés, dédiés aux états généraux, et par eux acceptés.

Notes

(1) On appelle ainsi, anciennement, ceux qui livraient aux ennemis de la foi, les choses consacrées au seigneur, comme les saintes écritures, les vases sacrés. Ceux du clergé qui avaient eu cette faiblesse, dans les temps de persécution, étaient déposés.

(2) Si je parle quelquefois des opérations de l’assemblée, avec moins de ménagement et d’égards qu’en méritent tant de personnes, vraiment respectables qui y sont, c’est que je suis bien éloigné de mettre sur leur compte tout ce qui en sort, quoi qu’il y en ait très peu parmi elles qui n’aient à se reprocher de céder, et trop facilement, à un nombre de factieux, connus pour être les tyrans des autres.

(3) voilà comme vous vous y prenez pour disposer les esprits à s’emparer des biens du Clergé ; mais la France est-elle frappée de stérilité depuis plusieurs années ? Réduite aux mêmes extrémités que l’Égypte du temps de Joseph ? ou avez-vous oublié que, tous les propriétaires de ce royaume, étant obligé pour vivre de céder au prince tous leurs fonds, ce saint patriarche, par respect pour la religion, n’osa toucher à ceux des prêtres, et qu’il se chargea de les nourrir, pendant tout le temps de la famine et ils n’étaient que des prêtres des faux Dieux ! Qu’eût-il donc fait pour ceux du vrai Dieu, et le sien ? Pour vous, Monsieur, quoi que son ministre, c’est par eux que vous voulez qu’on commence, pour tranquilliser et engraisser les sangsues de l’État. Mais en agissant ainsi, ne donnez-vous pas lieu de douter, si vous croyez encore en lui, ou, si vous ne lui en voulez pas : saule, saule quid me persequeris (Act. 9.)

(4) Nous défendons à quiconque de jamais demander à nous, ou à nos successeurs, les biens de l’église sans le consentement ou la volonté de l’évêque. Tout ce qui est offert à Dieu pour servir à son honneur et à sa gloire, ainsi qu’aux biens de son église, devient, par cette consécration, à jamais inviolable. Il est donc évident que ceux qui dépouillent les églises et les monastères de leurs biens, sont des sacrilèges, des homicides, des meurtriers des pauvres, frappés d’anathème devant Dieu et ses Saints. Nous défendons à tous ceux qui sont soumis à notre domination, d’envahir, dévaster ou aliéner les biens des églises. Nous savons que plusieurs royaumes ont périt avec leurs rois, parce qu’ils ont dépouillé des églises. Et vous ne tremblez pas pour vous, Monsieur ?

(5) Ce qui n’a pas empêché quelques députés de dire et de répéter plusieurs fois que l’état religieux venait de la tête exaltée des Orientaux, et qu’il fallait le leur renvoyer. Quel scandale ! quel blasphème ! l’état religieux nous vient de l’Orient, comme l’Évangile, devait-on leur dire, en ce sens qu’il y a commencé, après être descendu du ciel ; d’où il s’est ensuite répandu par toute la terre. Faudra-t-il aussi l’y renvoyer ? Quelle horrible impiété ! et on ne voit pas que nos évêques aient frémis, qu’ils se soient bouché les oreilles ou enfuis en criant : ô Dieu ! à quel temps nous avez-vous réservé ? Autrefois on l’eut fait ; les laïques mêmes : et ce fut la meilleure réponse au blasphème de Theodore de Beze dans l’assemblée de Poissy.

(6) L’ordre de l’église étant perverti, quand un seul ecclésiastique occupe les places de plusieurs, les sacrés canons ont simplement réglé, que nul ne devait être reçu en deux églises ; mais parce que plusieurs aveuglés d’une même passion d’avarice, et s’abusant eux-mêmes, sans qu’ils puissent tromper Dieu, n’ont pas de honte d’éluder par diverses adresses, des ordonnances si bien établies, et de tenir tout à la fois plusieurs bénéfices ; le saint concile ordonne que le présent décret, qu’il enjoint être observé à l’égard de qui que ce soit, de quelques titres qu’il soit revêtu, quand ce serait même de la qualité de cardinal, qu’à l’avenir il ne soit conféré qu’un seul bénéfice ecclésiastique à une même personne, et si pourtant ce bénéfice n’est pas suffisant pour l’entretien honnête de celui à qui il est conféré, il sera permis de lui conférer un autre bénéfice suffisant, pourvu que l’un et l’autre ne requiert pas une résidence personnelle : ce qui aura lieu, non seulement à l’égard des églises cathédrales, mais aussi de tous autres bénéfices, tant séculiers que réguliers, même en commande. Session 24, c. 17 du décret de la réformation.

Si le saint concile n’oblige à se démettre que ceux qui avaient plusieurs bénéfices, demandant la résidence, ce n’est pas qu’il ne les jugeât tous coupables, puisqu’il les dit aveuglés d’une malheureuse passion d’avarice, mais, c’est qu’il savait la difficulté de vaincre cette passion, et de lui faire lâcher ce qu’elle tient déjà ; quoique injustement, même dans des prêtres et des évêques : ce qui faisait dire à Alexandre III : on a coutume en France de donner plusieurs bénéfices à une seule personne : cela est manifestement contraire à tous les canons, et nous ne pouvons que détester une pareille conduite, qui ruine et renverse le bon ordre de l’église. Pourquoi ne l’empêchons-nous pas, dira-t-on ? Hélas ! nous le souhaiterions de tout notre cœur ; mais le mal et est si invétéré, il est si fort soutenu et appuyé des grands ; le nombre de ceux qui le commettent est si étendu, que tous les remèdes que nous pourrions y apporter, deviendraient inutiles : nous sommes réduits à gémir de ce que nous ne pouvons empêcher. Ainsi il n’est pas surprenant que le décret de l’assemblée n’ait pas eu un plus heureux succès, même sur nos prélats coupables, qui y ont eu part ; parce qu’il est bien plus aisé de dire que de faire. L’histoire nous apprend qu’il n’y en eut point de plus ardents au concile, contre la pluralité des bénéfices que les évêques français qui avaient à leur tête le cardinal de Lorraine, chargé de plus de 600 000 livres en bénéfices. Il est vrai que les ordres qu’ils avaient de Charles IX, étaient formels : unum tantum beneficium uni conferatur, sublata compatibilium et incompatibilium differentia : quae distinetio est nova, et antiquis decretis ingognita, ita ecclesiae catholicae magnum calamitatem attulit. Laquelle calamité consiste principalement dans le luxe qu’a facilité la pluralité des bénéfices et ses suites : d’où il résulte que les grandes richesses ne sont pas moins à craindre pour les gens d’église, que pour ceux du monde ; il tient des plus grands services qu’on puisse rendre à la religion, c’est de réduire tous ses ministres dans un état de médiocrité, tel que le sage le désirait pour lui-même. Ceux d’entre eux qui auront de la compassion pour les pauvres, en faisant de leur côté le peu qu’ils pourront, ils inspireront aux riches les mêmes sentiments, ils trouveront des secours, comme les apôtres, le surplus du revenu employé en bonnes œuvres, telle que la dotation des hôpitaux à la décharge de l’État.

(7) Il n’est pas étonnant de voir des évêques demander qu’il y ait moins de messes : en font-ils beaucoup de cas la plupart ? Puisqu’il y en a si peu qui la disent, ou même qui l’entendent, si ce n’est les jours d’obligations ou de fonctions.

Autrefois lorsqu’il y avait moins de chrétiens et de liberté pour la religion, les évêques seuls la disaient où ils se trouvaient ; et les prêtres communiaient de leurs mains avec les fidèles. Aujourd’hui, ils laissent la messe et la communion à qui en veut : est-ce montrer de la foi ? Aussi, demande-t-on quelquefois, parlant de certains prélats, s’ils croient en Dieu et en son fils N.S.J.C. : que celui que tant d’âmes s’empressent de recevoir souvent ; tandis que des premiers ministres lui font si rarement cet honneur. Leur excuse sera-t-elle d’avoir quelque chose de mieux à faire, ou leur propre indignité ?

Le moyen de se soutenir et d’avoir la force de résister aux ennemis de la foi, qui l’attaquent de toutes parts, jusque dans l’assemblée, et par toutes sortes de voies ? Car c’est pour cela qu’autrefois, lorsque la persécution recommençait, on se relâchait de la rigueur de la discipline, en faveur des pénitents, pour leur donner plutôt la communion, et ne les pas priver de ce secours. Aussi la plupart dans les plus grands dangers, sont-ils : canes muti, non valentes latrare. Et ceux qui parlent : comment le font-ils ? Et le plus souvent, pour quel sujet ? Je souhaite de tout mon cœur que celui qui s’est le mieux montré, et toujours pour des sujets dignes d’un évêque, si cela avait été devant d’autres juges, n’ait pas à se reprocher devant Dieu, de ne s’en être pas acquitté avec plus de force et d’énergie, et de ne leur avoir pas dit à chaque fois, non licet, non seulement de vouloir ainsi, mais il ne vous appartient pas de connaître de ces matières, en qualité de juges, ni de législateurs.

(8) Ah ! Monsieur, avec de pareils sentiments, méritiez-vous d’être à la tête d’un si beau diocèse qui, le siècle dernier, a montré dans deux ordres de filles, des prodiges de grâces et de sainteté bien extraordinaire ? On ne dira pas que ces deux ordres aient dégénéré depuis : les carmélites et la visitation. Je ne parle pas de Sept-Fonds qui vous échappe.

(9) Quod si audiens vir tacuerit, et in alterum diem distularit sententiam, quidquid voverat atque promiserat ( uxor.) reddet ; quia statim ut audivit, tacuit : sin autem contradixerit, postquam rescivit, portabit ipse iniquitatem ejus. Num. c. 30.

(10) N’y a-t-il pas lieu de craindre que la justice de Dieu n’entre pour quelque chose dans ce traitement ? de même qu’à l’égard de plusieurs corps réguliers qui, après s’être réjoui à leur destruction et s’être promis un glorieux avenir, tremblent maintenant pour eux-mêmes, ou plutôt sont dans le désespoir. C’est ainsi que les Babyloniens, après avoir servi à châtier les habitants de Jérusalem, moins coupables qu’eux, ont été entièrement détruits ; et les nations voisines qui s’en étaient réjouies, ont été sévèrement châtiées.

Une autre réflexion qui mérite de trouver place ici, c’est que c’est principalement à la sollicitation du parlement et des évêques, que l’on doit l’assemblée des états généraux, et cela, à l’occasion de l’impôt territorial, auquel ils s’opposaient également. Quel sujet de regret pour eux ! que leur résistance leur coûte ! et que de reproches doit se faire le clergé, d’avoir parlé au roi, comme il fit dans ses remontrances du 15 juin 1788.

(11) Maintenant que le tiers état s’est élevé jusqu’au rang du clergé et de la noblesse, ou qu’il les a abaissés jusqu’à lui, qu’aurait-il à répondre, si le peuple et les artisans lui disaient : « il vous reste une chose à faire, c’est de nous mettre tous au même niveau, en vous abaissant tous jusqu’à nous ; en nous élevant jusqu’à vous : choisissez ? Pourvu que nous n’ayons que mêmes vêtements, à peu près même logement, même nourriture ; que nos enfants, lorsque vous en aurez à votre service, mangent à votre table, et les mêmes aliments que vous, comme il se pratique chez laboureur, les ouvriers et les marchands qui font manger avec eux leurs garçons de boutique, leurs ouvriers et leurs valets et servantes, nous n’en demandons pas davantage. Et ce sera alors que véritablement il n’y aura plus de différences parmi les Français, que celle que mettront entre eux les talents et la vertu. Car ne vous y trompez pas. En jetant les pierres, brûlant les châteaux et égorgeant les nobles, nous n’avons pas entendu ne travailler que pour votre vanité. Faites-y réflexion, et souvenez-vous que vos plumes sont moins à craindre que les épées des nobles, vos discours moins respectables que ceux des prêtres, et que vos maisons résisteraient moins que les châteaux ». Encore une fois, qu’auraient-ils à dire ?

(12) Monsieur le vicomte de Mirabeau a dénoncé à l’assemblée de nouveaux ravages qui se commettent, surtout dans la Bretagne, à l’instigation de quelque député qui a écrit sur cela. Il en offrait la preuve. Monsieur le président s’est contenté de répondre froidement : les citoyens et leurs biens sont sous la protection de la loi.

(13) Il en est de même des évêques dans l’état ecclésiastique en Italie, parce qu’ils sont moins riches, mieux choisis, et plus dépendants du vicaire de J.C.

(14) Emit igitur Joseph imnem terram Aegipti, vendentibus sing lis possessiones suas prae magnitudine famis. Subjecit que eam Phraoni… Praeter terram sacerdotum, quae a rege tradita fuerat eis ; quibua et statuta cibaria ex horreis publicis praebebantur. Jen. 47. Si on en excepte les protestants, qui par opposition pour l’église ont affecté de laisser les ministres sans distinctions, il n’est aucune fausse religion qui n’honore singulièrement ses ministres. Il n’y a qu’à voir le mufti des musulmans à Constantinople.

(15) Les pasteurs, qui sont tous infaillibles pour la doctrine, quand ils ne pensent et ne parlent dans le particulier, que comme tous les autres, ne sont pas moins assurés pour les règles de conduite, qu’ils ont à suivre. Et l’église ne manque pas non plus de ressort, pour les forcer de s’y conformer, du moins jusqu’à un certain point, ou de moyens pour les déposer et les mieux remplacer. Mais cette monarchie, la seule universelle dans le monde, a subi le même sort que notre monarchie française, sous les derniers rois de la seconde race. L’anarchie féodale s’y est introduite. Autrefois le pape, chef de l’église, veillait et gouvernait sur toute son étendue. Il reprenait un évêque en faute quelque part qu’il fût. Si cela ne suffisait pas, il le faisait venir, où il ordonnait la tenue d’un concile qui les jugeait sur les lieux.

Q’est-t-il arrivé par la suite ? Des ambitieux pour flatter les princes, et leur faire la cour ; ou des coupables pour se soustraire au châtiment, ont donné de l’ombrage d’un pareil pouvoir et l’ont rendu suspect. Des méprises, inévitables surtout dans l’éloignement, et la grande multitude d’affaires, jointes parfois à des entreprises de zèle indiscret, ou passionné, dont nul homme n’est à l’abri, ayant fortifié les premières inquiétudes, les évêques en ont profité pour secouer, peu à peu, ce qu’il ne regardait plus, que comme un joug, la dépendance, qui n’était qu’un devoir de leur part, et un bien pour l’église ; ils sont devenus indépendants, souverains, despotes, chacun dans leur diocèse.

Qu’en est-il arrivé ? Ne communiquant plus entre eux, par l’interruption des conciles, qu’ils ne sont pas pressés, ou autorisés de tenir, ils coupent, taillent, chacun chez eux, comme ils l’entendent : supprimant quelquefois les fêtes les plus respectables et les moins gênantes pour le peuple, donnant de nouveaux bréviaires, qui annoncent plus leur indévotion que l’esprit de prière ; négligent leurs principaux devoirs, et se livrent à un luxe, qui, quoique, de beaucoup trop riche pour leur état, fait encore éprouver à plusieurs les besoins de l’indigence et les force de recourir à des emprunts intéressés ; que n’osant ensuite condamner et défendre, ils trahissent ainsi la foi.

À tant, et de si grands maux, quel remède ? Il serait facile en remontant à la source et rétablissant la subordination et la dépendance, comme elle était autrefois, avec la tenue fréquente des conciles.

Mais non ! l’ordre n’est pas l’esprit du temps : on oppose un mal à un autre, un plus grand au premier. Pour tout dire en un mot, on traite aujourd’hui la puissance ecclésiastique comme la royale. Une troisième s’élève, les enchaîne toutes les deux et leur fait la loi. Hé ! quelle loi !

Ayant remarqué quelques défauts dans l’administration du prince, on n’en est venu à lui dire : vous ne gouvernerez plus : restez cependant dans votre place, pour n’y faire que ce que nous vous dirons, ou ce que nous vous permettrons. De même au Clergé, quoiqu’il soit écrit de lui vous êtes la lumière du monde : vous êtes le sel de la Terre… Qui vous écoute, m’écoute : qui vous méprise, me méprise.

Mais ! quels sont les chefs d’une pareille entreprise ? Valent-ils mieux que ceux qu’ils remplacent dans tous les gouvernements, le roi et les évêques ? Qu’il s’en manque ! Ah ! qu’il ne fait pas bon de se plaindre de ce que le ciel nous donne ! Selon la fable, les grenouilles s’en trouvèrent mal. Nous n’en sommes pas mieux ; et ce n’est pas sans l’avoir mérité ; puisque nous avions le roi le plus juste, le plus modéré, le plus patient, le plus affectionné à son peuple, et le plus exempt de vices et de passions que l’on puisse désirer ; et qui se trouve aujourd’hui changer contre quelques coupables si décriés, que lorsqu’il sut leur nomination pour les états généraux, il ne put s’empêcher de dire : qu’eût-on pensé, si j’avais composé de même l’assemblée des Notables !

On se doute bien du degré d’audace qu’il a fallu pour secouer tant de honte, s’élever au-dessus du déshonneur et prendre le ton de législateur. D’une pareille source, quelle réforme peut-on pas attendre pour l’église et l’État ? Quelle réforme ! on peut en juger encore par les moyens : calomnies, écrits séditieux, incendiaires, faux ordres supposés, argent répandu à pleines mains, pour faire jeter des pierres, brûler les châteaux, assassiner, etc… En sorte que rien ne convient mieux à cette assemblée, considérée dans ses chefs, que ce que dit Habacuc ch. 1, horibilis et terribilis est : ex semet ipsa judicium. En effet, elle ne prend conseil que d’elle-même ; et ne comptant pour rien les anciennes lois, changeant le droit, rompant même l’alliance avec l’éternel dont elle se croit indépendante, elle nous prépare les plus grands malheurs : quia transgessi sunt leges, mutaverunt jus dissipaverunt saedus sempiternum ; propter hoc maledictio vorabit terram. Is. 24. Un membre du Tiers, qui opinait contre la justice et sa conscience, dit tout haut(au rapport de M. de Tollendal) je ne veux pas faire égorger ma femme et mes enfants. Que n’ont donc pas à craindre le Clergé et la Noblesse ?

Cependant, avec des moyens si efficaces, ils ne croyaient pas aller si loin, ni si vite. Ils sont eux-mêmes surpris de leur succès. Une grande révolution, (disaient-il dans l’adresse aux commettants, du six octobre) dont le projet nous eût paru chimérique, il y a peu de mois, s’est opérée au milieu de nous : accélérée par des circonstances incalculables elle a entraîné la subversion de l’ancien système. Ces circonstances incalculables sont outre la frayeur qu’ils ont inspirée, le prestige de la parole, et le ressort de la vanité, qui a tant d’empire sur l’esprit français : au point que dans la nuit du quatre août, M. de Tollendal remis au président un billet dans lequel il venait d’écrire : personne n’est plus maître de soi ; levez la séance. Mais c’est précisément ce qu’on voulait, et ce qu’on a souvent procurés en prolongeant les séances ; ce qui fatiguait beaucoup les esprits sages, et en portait plusieurs à se retirer plutôt qu’il ne fallait.

C’est par ces différents stratagèmes, qu’ayant une fois entamé les propriétés du clergé et de la noblesse, ils n’ont plus gardé de mesure dans la suite. Car après avoir obtenu que les dîmes seraient rachetables (et on achète et ne rachète que des propriétaires) ils sont parvenus à les supprimer, ensuite tout le temporel, puis le spirituel, les vœux, etc.

(16) Si la religion était une invention humaine, peu importerait qu’elle dépendit d’un prince ou d’un autre : on pourrait même y faire des changements, comme il arrive dans toutes les sectes : mais dès lors elle ne serait plus divine, certaine et solidement utile. Car si elle n’avait pour objet que de nous rendre meilleurs par l’observance des lois civiles et morales, dont l’état de corruption où nous sommes, excités, autorisés par tant d’exemples, dont les crimes sont, non seulement impunis, mais souvent heureux, elle avancerait peu, et n’aurait guère de partisans. Il lui faut donc une autre récompense que le témoignage de la conscience, et qui soit digne des efforts et des sacrifices qu’elle exige : ce qui ne peut être que dans une autre vie, dont Dieu seul peut nous assurer, ainsi que les secours et les conditions pour l’avoir heureuse. Et dès lors on ne peut rien changer à ce qu’il en a dit, sans s’exposer à tout perdre : sa peine en ce monde, et le bonheur en l’autre.

(17) Si on a toujours appelé aux états généraux, des membres du clergé, et spécialement des évêques ; c’est qu’il devait toujours y être question de ce qui intéresse la religion et les mœurs : que de plus, on y opinait par ordres séparés. Ce n’était ensuite que par occasion, qu’on prenait leur avis sur les affaires civiles, et comme de gens sages et éclairés, plus que le commun. Quoi qu’il en soit de tout temps trouvé, qui, n’ayant du saint état que l’habit, est un caractère onéreux, poussés d’ailleurs, par un esprit d’orgueil et d’ambition, ont profité de l’occasion, pour étaler un savoir plus mondain qu’ecclésiastique ; et par là, avec maintes bassesses, se sont frayées le chemin à des emplois profanes, qu’ils ont rempli le plus souvent, avec aussi peu de décence et de dignité qu’ils y étaient parvenus : les exemples en sont encore trop fréquents de nos jours. Nous voyons même actuellement des évêques et des curés, choisis pour être maires. Que n’est-il aussi facile de faire de certains maires des pasteurs ! par ce déplacement, plusieurs se trouveraient à leur place. J’ai ouï dire d’un prélat qui a un neveu chevalier de Saint-Louis, homme de bien et zélé, qu’il faudrait le faire chevalier, et son neveu évêque.

(18) M. l’abbé de Montesquiou, à mon avis aurait bien mieux fait de se taire, si ce que les papiers publics disent de lui est vrai. En effet que penser de cette belle allusion qu’il fit, lorsqu’il dit, en parlant de l’emploi que le Clergé faisait tous les ans d’une somme de 4000 livres ; que c’était probablement la dernière fois qu’il parlerait comme agent du Clergé, et que les dernières paroles des agonisants étaient tenues pour sacrées. Ce qui n’a pas lieu que quand elles sont sérieuses et censées : car lorsqu’un mourant, qui voit la dissolution de son corps, sans en être touché, ni effrayé de l’avenir, plaisante ; s’il n’est pas dans le délire, on le regarde comme un fou ou comme un impie.

Est-ce zèle ou fanatisme ? Je jure et je promets de donner l’exemple d’éteindre toutes les divisions, s’il peut en avoir existé dans cette assemblée. Quelle entreprise ! avec serment ! le moyen de réussir serait de faire changer bien des décrets contraires aux principes de la religion, ou d’étouffer les remords de ceux qui s’y sont opposés.

Comment justifier encore cette hardiesse, de proposer à l’assemblée de supprimer à l’avenir les vœux solennels ? et, après avoir reconnu qu’elle ne pouvait dissoudre ceux qui avaient été faits de l’aveu de la nation, permettre aux religieux de sortir de leurs couvents, et ne laisser ensuite à l’église que le pouvoir d’en connaître dans le for intérieur. Si l’assemblée ne peut dissoudre les vœux ; pourquoi permettre la sortie des couvents, avant que l’église l’ait autorisée ?

M. de Nancy, après avoir dit, que les opinions religieuses de M. Barnave, (qui probablement ne sont pas excusables), peuvent excuser quelques opinions hardies qu’il s’est permises, passe à des considération politiques : ce qui était bien civiliser une cause toute religieuse, et donner à ce tribunal droit d’en connaître. Vouloir après cela, pour la sauver, proposer de décider que la religion catholique était nationale ; tardive et faible ressource.

Je plains spécialement celui qui s’est avancé, malgré son zèle et ses lumières, jusqu’à proposer à l’assemblée d’interdire la mendicité aux religieux qui en ont fait le vœu. Elle ne le peut ni lui non plus ; et cela d’autant plus mal à propos, que Dieu semble avoir voulu inviter encore plus à cet état, en couronnant la mendicité volontaire de Benoît Joseph Labre, du don de miracles.

(19) Autrefois les chrétiens faibles échappaient à la persécution, en faisant semblant de manger des viandes offertes aux idoles, ou en achetant des billets qui certifiaient qu’ils les avaient adoré. Aujourd’hui, on fait semblant de penser comme les impies, d’approuver ce qu’ils disent : ou on rit de leurs discours, au lieu de leur fermer la bouche, lors même qu’on y est tenu par le devoir de son état. Est-on plus en sûreté que les premiers qu’on traitait d’apostats ? Saint-Charles Borromée fut persécuté parce qu’il faisait son devoir. Et nous avons un évêque qui a été outragé pour un mandement. Combien devrait-il y en avoir ? Mais au lieu d’instruire, on livre la chaire de vérité, de paix et de salut à l’esprit d’erreur, de révolte et de fanatisme.

(20) Si l’assemblée s’était bornée à autoriser en justice la demande de l’intérêt du prêt sur simple billet dans tout le royaume, on ne pourrait lui en faire un crime, d’autant plus qu’en le décrétant ainsi, elle aurait pu croire ou supposer que les prêteurs ne le demanderaient qu’autant qu’ils auraient des titres par devers eux ; pourvu cependant qu’elle n’eût pas étendue la permission, jusqu’aux gens de main morte, c’est-à-dire, aux ministres sacrés, à qui cela est spécialement défendu, sous peine de déposition par le premier concile de Nicée : mais malheureusement la teneur du décret, et les motions qui l’ont précédé annonce le contraire. L’assemblée nationale décrète que tout particulier, corps, communauté et gens de main morte, pourront à l’avenir traité de l’argent à terme fixe à intérêt, suivant le taux déterminé par la loi, et sans entendre innover aux usages du commerce. Ce terme à l’avenir, est bien relatif au temps passé, pendant lequel les lois, même civiles, défendaient absolument le prêt à intérêt : et le Parlement de Paris, depuis plus de deux cents ans, jusque et y compris ce siècle de lumières, savoir en 1777, traitait de gens pestilents et pernicieux à la chose publique, ceux qui faisaient ce commerce, quelque modique que fut l’intérêt, et quand même le prêt se ferait pour le commerce public : de plus, il ordonnait de les dénoncer à la justice.

Le point du jour rapporte de M. l’abbé Goutte : Colbert agit auprès de la Sorbonne, pour obtenir d’elle une décision favorable au commerce, et il échoua. Il était réservé à notre siècle de briser les liens dans lesquelles nous a tenu trop longtemps la philosophie péripatéticienne, et de n’admettre que les lois que nous tenons de l’Être suprême. Attribuer à la philosophie péripatéticienne les lois que nous avons contre le prêt à intérêt, n’est pas les réfuter ; encore moins prouver que Dieu ne l’a pas défendu dans l’ancienne et la nouvelle loi : tandis que le concile de Nicée dit : quoniam multi in canone constituti, et turpia lucra sectantes, obliviscuntur divinae scripturae dicentis : pecuniam suam non dedit ad usuram (ce qui est marqué, comme une condition requise pour entrer dans le ciel) et faenerantes centesimas exigunt, juste statuit sancta et magna synodus, ut si quis comperiatur post hanc definitionem, usuras accipens ex negotiatione… De clero dejiciatur, et alienus sit a canone. La décision de la Sorbonne, qui se trouve dans les nouveaux patrons de l’usure réfutés, à la suite de la préface, porte que le prêt sur simple billet, même en faveur du commerce, était usuraire ; que le roi ne pouvait le permettre ; et que s’il l’autorisait par une déclaration, les pasteurs et les prédicateurs seraient obligés de prêcher contre, il est confesseur de défendre à leurs pénitents de s’y conformer : d’autant que l’intérêt provenant du prêt est contre la loi naturelle, et défendu par la loi divine à laquelle le roi ne peut déroger sous quelque prétexte que ce soit. Il fallait être bien sûr de son fait pour résister à un Louis XIV, et à son ministre. Ainsi M. Goutte nous permettra de nous en rapporter au concile de Nicée, à la Sorbonne, et en omettant une infinité d’autres autorités, à l’assemblée du clergé, qui, en 1700, condamna les propositions suivantes. Usura etsi prohibita esset judaeis, non tamen christianis… Licitum est mutuanti aliquid ultra sortem exigere, si se obliget ad non repetendam sorte musque ad certum tempus… Usura non est, dum ultra sortem aliquid exigitur tanquam ex benevolentia, et gratitudine debitum, sed solum si exigatur tanquam ex justitiâ debitum.

La même feuille, le point du jour, dit : M. d’Oléron s’est levé pour déclarer qu’il ne pouvait adhérer à un décret qu’il croyait contraire aux lois de l’église… Les vertus de ce prélat peuvent seules excuser cette opinion au 18è siècle.

Ce ne serait pas pour avoir dit : le prêt à intérêt, contraire aux lois de l’église, que M. d’Oléron aurait besoin d’excuse, mais plutôt, s’il avait dit seulement, qu’il le croyait, au lieu de dire qu’il était contraire aux lois de l’église, et aux lois divines attendu qu’il ne peut l’ignorer, et que les lumières prétendues du 18è siècle ne peuvent prévaloir sur celles qui nous viennent de Dieu et de l’église.

(21) On dit dans différents papiers, que M. Garat, l’aîné, dit à l’assemblée le 13 février : Quant à moi, voici, à cet égard ma profession de foi. Je pense qu’il faut supprimer tous les ordres religieux. Je jure que je n’ai jamais pu concevoir comment l’homme pouvait ainsi aliéner les droits sacrés qu’il tient de la nature ? Je jure que je n’ai jamais pu concevoir qu’il pût se priver de la vie civile, lorsqu’il ne pouvait pas se priver de la vie naturelle ; je jure enfin que je n’ai jamais pu concevoir que Dieu voulut reprendre à l’homme les droits qu’il lui a donnés… Cette opinion philosophique a été vivement applaudie par la plus grande partie de l’assemblée.

Si cela n’est qu’une opinion philosophique, la profession de foi ne sera aussi que philosophique, il faut bien qu’il en soit ainsi, puisqu’elle ne porte que sur des ignorances philosophiques, et dont l’aveu était bien fait pour être vivement applaudi, dans une assemblée si philosophique, mais pour jurer avec prudence, il faut bien être certain de ce qu’on affirme ; et ensuite, qu’il y ait nécessité, ou une grande utilité pour soi ou pour les autres.

Que M. Garat soit certain de ce qu’il jure, on doit l’en croire, d’autant plus facilement qu’il s’agit de ce qu’il ne conçoit pas, et n’a jamais pu concevoir. Rien de si ordinaire, aujourd’hui surtout. Une infinité de choses qui ont été conçues, et crues pendant tous les siècles, dans tous les pays du monde, ne se conçoivent plus maintenant, par bien des gens qui en créent des nouvelles, sans les concevoir, plutôt que de concevoir les anciennes. Ainsi, il n’est pas étonnant que M. Garat n’ait jamais pu concevoir, telles et telles choses, qui ont été conçues et crues jusqu’à présent, par tous les chrétiens, les savants, comme les ignorants, et de plus fidèlement et glorieusement pratiquées, par une multitude innombrable de saints dans le monde et dans les cloîtres. N’importe, il assure qu’il ne l’a jamais pu concevoir, et nous l’en croyons.

Mais la certitude de ce que l’on assure, ne suffit pas pour autoriser le serment, il faut de plus, ou une nécessité qui vient de l’ordre du supérieur, ou quelque utilité pour soi ou pour les autres. Personne n’a obligé, en ce moment, M. Garat de jurer : je ne vois pas non plus qu’il eut aucun intérêt de le faire : reste donc qu’il l’ait fait pour l’utilité des autres ; ce qui ne peut être encore, qu’autant qu’ayant l’esprit si vif, si pénétrant, si étendu, si rempli de connaissances, dès qu’il déclarait n’avoir jamais pu concevoir telle et telle chose, il donnait bien à entendre qu’elles n’étaient pas concevables ni possibles conséquemment. (À cette modestie philosophique, je reconnais bien le philosophe) : d’où tu suis toujours que ce glorieux député n’ayant jamais pu concevoir, 1° comment l’homme pouvait aliéner ainsi les droits qu’il tient de la nature, quoi que les saints l’aient toujours faits pour se conformer à cette parole du Sauveur : celui qui ne se renonce par lui-même, ne peut être mon disciple : cela doit être tenu comme non avenu, et même impossible : de même, 2° que n’ayant jamais pu concevoir qu’il pût se priver de la vie civile, lorsqu’il ne pourrait pas se priver de la vie naturelle : quoique Saint-Paul, ermite, Saint-Simon Stylite, et une infinité d’autres anachorètes, se soient privés de la vie civile, sans se priver de la naturelle, il ne faut pas croire que cela soit possible, et il est très à propos de le défendre à l’avenir.

Quant à la troisième chose que M. Garat a juré n’avoir jamais pu concevoir que Dieu voulût reprendre à l’homme les droits qu’il lui avait donnés, cela ne devrait pas l’empêcher de croire que Dieu ne le voulût, puisque la nation entreprendrait bien de reprendre ce qu’elle a donné, si elle retirait aux ordres religieux la faculté de se perpétuer par de nouvelles professions ; et qui plus est ce qu’elle n’a pas donné, comme les biens du clergé, les privilèges, et usages des provinces qui se sont données à la France.

Mais, sont-ce effectivement des droits, ou le renoncement au mal, et la pratique constante du bien que Dieu réclame de la part de l’homme, en l’appelant à la vie religieuse ?

Ce qu’il y a de certain, c’est que l’homme est libre de faire le bien ou le mal, et qu’il est plus porté à l’un qu’à l’autre : ce qui nécessite des lois civiles et des peines. Que fait donc celui-ci se consacre à Dieu, pour toujours dans la vie religieuse ? Il s’éloigne le plus qu’il est possible, de ce qui peut exciter les passions et le porter au mal ; et il s’assure pour toujours les moyens les plus propres à le faire persévérer et avancer dans la pratique des vertus, et cela pour l’amour de Dieu et de la grande récompense qu’il promet. N’est-ce pas de la plus haute sagesse ? Surtout quand on pense à la facilité qu’il y a d’abuser de sa liberté dans le monde, et de s’attirer par là un supplice éternel. Qu’y a-t-il donc de choquant, de révoltant dans une pareille conduite ? Si ce n’est aux yeux d’un misérable épicurien. Mais alors il ne faut pas se dire catholique ni chrétien. C’est cependant sur de pareilles démonstrations d’un Chapelier, d’un Barnave, d’un Goutte, que portent les grands décrets de l’assemblée !

Le célèbre abbé de Montesquiou a eu le mérite de s’accorder, sinon en principes, du moins dans les conclusions, avec l’illustre M. Garat, pour la suppression des religieux et religieuses. Encore veut-on que celles-ci lui aient beaucoup d’obligation. Sans doute, pour ne leur avoir pas voulu tant de mal qu’aux religieux.

(22) Si la commune de Paris, oubliant les principes de justice et de religion et ceux de politique, qu’elle a reconnus et consacrés, par l’impression du discours de M. Fauchet, voulait faire quelque entreprise sur les communautés de Paris, avant qu’ont pu être assurée de la volonté de la nation, à cet égard, il est bien évident que les maisons religieuses ne seraient pas en force pour résister : qu’elles n’auraient que des protestations juridiques à opposer à la violence, en attendant le retour de l’ordre et de la paix, qui les remettraient en possession de leurs biens, comme il est arrivé d’autres fois, dans des temps de troubles.



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Note de Pierre Combaluzier

Ce texte anonyme a pour auteur Claude ROUGANE (1724-1794), ex-curé à Clermont-Ferrand, natif de Cural dans le département de l'Allier, domicilié au Mont Valérien, condamné à mort et exécuté le 25 floréal an II [14 mai 1794] par le tribunal révolutionnaire de Paris comme convaincu d'avoir composé différents ouvrages tendants au rétablissement de la monarchie.




FIN










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Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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