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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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ENTRETIEN

DE

MADAME DE ROMBECK

AVEC

MONSIEUR DE TALLEYRAND




AVANT-PROPOS



L’entretien que nous publions a eu lieu à Vienne, probablement le 4 décembre 1805, c’est-à-dire quand la nouvelle de la victoire d’Austerlitz venait d’y parvenir. Le 19 octobre, Mack a capitulé dans Ulm avec 32 000 Autrichiens ; le 2 décembre, les armées russes et autrichiennes sont en pleine déroute. Cependant, l’archiduc Charles, rappelé d’Italie, accourt avec 100 000 hommes. Liées par le traité d’alliance du 11 avril 1805, l’Angleterre, la Russie et l’Autriche ont essayé, sans y réussir pleinement, de faire entrer le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III dans la coalition. Le 3 novembre, Frédéric-Guillaume s’est engagé à présenter sa « médiation armée » et il vient d’envoyer à Napoléon le comte Haugwitz. À tout instant 200 000 Prussiens peuvent se joindre à l’archiduc Charles. Napoléon désire la paix avec l’Autriche pour se retourner contre la Prusse.

Talleyrand est arrivé le 17 novembre à Vienne qu’occupaient nos troupes. Le 20, il y avait reçu deux envoyés autrichiens, le général Giulay et le comte de Stadion, munis de pouvoir pour négocier sous la médiation de la Prusse, c’est-à-dire après s’être concertés avec Haugwitz. De Talleyrand repoussa à cette prétention et, le 2 décembre, pendant que la bataille se livrait, déclare tout net vouloir négocier qu’avec l’Autriche. Dès le 17 octobre, dans un rapport à l’Empereur, il avait développé sa pensée : faire l’alliance autrichienne. En unissant la France à l’Autriche, on séparait celle-ci de la Prusse, et en l’indemnisant dans les Balkans, -- comme le fera plus tard le prince de Bismarck, -- on l’opposerait dans l’avenir à la Russie. Pressé d’aboutir par l’Empereur, il ne lui convenait guère de trouver en face de lui des hommes de second plan comme Stadion et Giulay, hésitants et embarrassés. Il voulait traiter avec le chancelier lui-même, le comte Louis Cobenzl. C’est Cobenzl, bien qu’il eût comme Colloredo et Lamberti conseillé la guerre, qui conservait encore toute la confiance de son maître ; c’est Cobenzl qui avait avec Joseph Bonaparte conclu la paix de Lunéville en 1801 ; c’est Cobenzl qui, quatre ans auparavant, avait signé avec Napoléon lui-même le traité de Campo-Formio ; c’est encore avec lui que Talleyrand voulait faire la paix et préparer l’alliance. D’ailleurs, il le connaissait de longue date et l’appelait « son camarade ».

Dès que lui parvient à la nouvelle d’Austerlitz, il se rend chez la sœur de Cobenzl, Madame de Rombeck, que son état de santé avait obligé à rester à Vienne. Élevée à Paris, mariée à un gentilhomme hollandais, Madame de Rombeck habitait avec son frère et passait pour sa confidente. C’est sur son désir qu’elle rédigea par écrit l’entretien qu’elle eut avec Talleyrand et c’était ainsi que ce document se trouve à Vienne dans les archives de l’État.

On sait combien Talleyrand aimait à mêler les femmes à la politique. Nous allons le surprendre opérant près de l’une d’elles une reconnaissance diplomatique, tour à tour galant, flatteur, impudent et même cynique. Il a tout l’air de lui proposer de se vendre. Comme plus tard il décidera avec Madame de Coigny du gouvernement à donner à la France, il propose à Madame de Rombeck de faire avec elle la paix de l’Europe. « Je m’en vais chercher, dit-il, votre jolie écritoire, et nous la ferons à deux. » Il pique sa jalousie, sa vanité ; Madame de Rombeck se défend avec beaucoup d’esprit. Elle affecte une ignorance complète de la politique ; elle sait cependant fort bien que le retour à la paix de Lunéville est la base de l’accord conclu le 11 avril 1805 contre les coalisés.

La victoire d’Austerlitz donnait à notre diplomatie un argument décisif. La paix fut signée par Talleyrand à Presbourg le 26 décembre 1805. Son entretien avec Madame de Rombeck avait toutefois laissé percer sa grande pensée : l’alliance de la France et de l’Autriche. Stadion en fut informé. Le bruit s’en répandit. Madame de Rombeck fut traitée d’intrigante. Son frère prit sa défense et, pour ne laisser subsister aucun doute, adressa à l’Empereur le texte même de l’entretien que nous publions.



Emile DARD




-- Madame, je ne vous fais pas d’excuses de me présenter chez vous en frac ; le costume d’un voyageur est le seul qui puisse me convenir à Vienne. Madame, je suis d’un étonnement extrême de n’avoir pas trouvé monsieur votre frère à Linz. L’Empereur était persuadé qu’il y serait, ou à Saint-Poelten. Pourquoi nous a-t-il fait la guerre ? Il est bien russe, madame, bien russe !

-- Monsieur, mon frère est autrichien ; il me semble qu’il ne peut pas être autre chose.

-- Madame, connaissez-vous madame de Colloredo ? (1) Etes-vous liée avec elle ?

-- Monsieur, je la voyais souvent ; mais on n’est pas lié avec quelqu’un qu’on ne voit que dans le grand monde, et très peu d’ailleurs, puisque toute sa vie est consacrée à l’éducation de madame l’Archiduchesse.

-- Madame, c’est une fière intrigante que cette femme. C’est elle qui a fait la guerre. L’Empereur ne peut la souffrir. Il sait ses intrigues avec une femme de chambre de l’Impératrice. C’est une femme de rien. Comment monsieur de Colloredo a-t-il pu l’épouser ? Il était donc en enfance ?

-- Monsieur, si madame de Colloredo était intrigante, jamais on ne lui aurait confié l’éducation de madame l’Archiduchesse. Chez nous, aucune femme n’a de crédit dans les affaires, pas même l’Impératrice.

-- Madame je suis sûr de ce que je vous dis là. C’est une femme abominable ; l’Empereur l’exècre.

-- Monsieur, cela peut être. Mais tout cela m’est parfaitement étranger. Jamais je n’en ai entendu parler. Madame de Colloredo a beaucoup d’esprit, de l’instruction. Elle m’a paru douce et aimable, me traite fort bien : je n’en sais pas davantage.

-- Madame, vous êtes française, vous ; votre cœur est français ; je le sais.

-- Monsieur, j’ai été élevée à Paris ; mes amies les plus anciennes sont françaises. Je ne suis pas née ici, mais tout mon cœur est autrichien, comme celui de mon frère.

-- Madame, vous n’êtes pas russe, vous. Vous avez trop bon goût pour cela. J’ai tant entendu parler de vous qu’il me paraît que j’ai l’honneur de vous connaître beaucoup.

-- Moi aussi monsieur, j’ai beaucoup entendu parler de vous. Mais parlons donc de mon frère. C’est un grand chagrin pour moi que d’en être séparée et de ne savoir comment lui écrire.

-- Madame, donnez-moi vos ordres, je lui ferai parvenir vos lettres, et en tout ne vous adressez qu’à moi. J’espère bien que vous ne pensez pas à partir ; mais si vous le vouliez absolument, vous auriez tout ce que vous pourriez désirer : chevaux, passeports, etc…

-- Monsieur, je n’ai aucune demande à faire ; je dois être traitée comme tout le monde. Mais, puisque vous avez la bonté de vouloir m’obliger, permettez que je vous envoie une lettre ouverte pour mon frère. Je serais heureuse de lui écrire d’autant que j’ai été fort malade.

-- Madame, on dit que monsieur votre frère tient un grand état, qu’il a une excellente maison. Comment fait-il donc, car il n’est pas riche ? Il faut qu’il ait des ressources. Quel traitement a-t-il de la Cour ?

-- Monsieur, trente mille florins pour sa place de vice-chancelier, six mille pour ce qu’on appelle ici argent de table et dix mille d’une pension qu’il a eue, je crois, quand il a fait avoir Cracovie à l’Empereur ; c’est le seul événement politique que j’ai retenue parce que mon cousin m’a dit qu’on avait laissé le choix à mon frère d’une pension, de la Toison ou d’une somme d’argent ; et mon frère, ayant alors, je crois, trente-quatre ans, penchait pour la Toison ; qu’il lui a représenté qu’elle ne pouvait lui manquer, que l’argent, il le mangerait et que la pension lui resterait.

-- Madame, cela n’est pas naturel. On n’a pas une maison à Vienne avec quarante mille florins.

-- Monsieur, mon frère en a quinze mille de son bien.

-- Eh bien ! Madame, avec soixante mille florins on n’a pas un grand état ; mais nous savons que l’Angleterre lui a donné beaucoup d’argent.

--Monsieur, si cela était, je le saurais mieux que personne, puisque c’est moi qui mène sa maison.

-- Mais, madame, comment fait-il ?

-- Il fait des dettes, monsieur, et je pourrais vous en convaincre en vous montrant mes livres de compte qui vous prouveraient le déficit de ses finances.

-- Madame, les guinées anglaises, les guinées, les guinées…, que vous le sachiez ou non, c’est un fait.

-- Monsieur, je suis étonnée que l’ancien ami de mon frère me tienne un langage pareil. Je n’ai l’honneur de vous recevoir qu’au titre de votre liaison avec lui. Jamais personne n’a osé me dire telle chose. Mon frère est pur, désintéressé et tellement désintéressé qu’il n’a jamais rien demandé ni pour lui, ni pour les siens.

-- Madame, l’Empereur m’écrit qu’il est bien mécontent de monsieur votre frère, qu’il donne des conseils pernicieux. Il a beaucoup aimé monsieur votre frère, madame, il avait du charme pour lui (2). Mais, à présent, il est furieux ; je vous en avertis.

-- Monsieur, j’en suis fâchée. Mais, encore une fois, tout cela ne me regarde pas. Je n’entends rien à la politique. Mon frère, non seulement n’en parle jamais, mais ne permettrait pas qu’on m’en parlât.

-- Madame, je crois, moi, que les femmes entendent très bien les affaires, qu’elles sont même utiles à la politique. L’Empereur croit qu’elles ont un grand talent pour concilier ; il leur accorde de grands moyens de négociation. S’il était ici, madame, il ferait de grands frais pour vous ; il serait en coquetterie avec vous.

-- Monsieur, vous m’étonnez beaucoup. J’ai cru que votre Empereur ne parlait jamais à aucune femme.

-- Madame, c’était vrai autrefois ; mais, à présent, il est très aimable pour elles. Vous le verrez. Il fera annoncer son arrivée.

-- Monsieur, vous devez trouver simple que je sois la seule à ne pas lui faire ma cour, quand jamais je ne la fais à mon souverain. Je n’ai jamais rempli ce devoir, auquel mon cœur me portait toujours, à raison de ma santé qui ne me permet ni de m’habiller, ni de sortir beaucoup.

-- Madame, vous avez beaucoup d’amis ; nous en avons même de communs : madame de Brionne (3), la personne que j’ai le plus aimée, je sais qu’elle vous aime beaucoup.

-- Oui, monsieur, elle a de l’amitié pour moi : elle en avait beaucoup pour vous. Mais je crois que vous êtes brouillés ?

-- C’est vrai, madame. J’ai été d’un grand étonnement de ne plus la trouver à Linz, en quittant l’Empereur à Munich. Les derniers mots qu’il m’ait dits étaient d’avoir pour elle les plus grands égards, de lui donner une sauvegarde et de la traiter en princesse étrangère, puisqu’elle ne voulait plus être française. Mais, madame, pourquoi a-t-elle abandonné sa maison dans l’état de santé où elle est ?

-- Monsieur, vous connaissez ses opinions et sa fierté. Son courage la soutient. Elle était presque mourante quand elle a passée par ici pour aller en Hongrie.

-- Madame, permettez que je vous remette des lettres dont j’étais chargé pour elle.

-- Oui, monsieur ; mais service pour service : ayez bien soin de mes lettres pour mon frère.

-- Oui, madame, et puisque vous voulez me les donner ouvertes, j’écrirai un mot à mon ancien camarade.

-- Monsieur, vous lui ferez sûrement grand plaisir.

-- Madame, c’est affreux à lui de nous avoir fait la guerre. L’Empereur croyait qu’il était son ami. Il est vraiment ingrat pour lui. Nous le regardions comme français.

-- Monsieur, je ne sais pas ce que vous appelez ingrat. Mais ce que je sais, c’est que mon frère a dans le cabinet où il travaille le buste de vote Empereur avec celui de l’archiduc Charles, que vous pouvez les avoir vus, puisque vous m’avez dit que vous aviez parcouru toutes les chambres de la chancellerie pour m’y chercher. Je me souviens de lui avoir demandé s’il gardait ce buste en cas que la guerre fût heureuse pour nous et qu’il me répondit qu’il le garderait toujours, et plus que jamais alors, que c’était l’image d’un très grand homme et qu’il serait toujours flatté de l’avoir connu.

-- Madame, madame la comtesse Diane de Polignac (4) est encore une de nos amies communes.

-- Oui, monsieur, mais vous êtes aussi brouillé avec elle.

-- Ah ! madame, la Révolution nous a tous désunis. Monsieur, comte d’Artois, est le prince que j’ai le plus aimé. Je sais, madame, qu’il vous aime beaucoup.

-- Je ne l’ai jamais vu, monsieur ; mais il a beaucoup de bontés pour moi, parce que je suis liée avec des personnes qu’il honore de son amitié. Nous avons, comme vous dites, quelques amis communs ; mais je les ai tous conservés et vous, monsieur, vous les avez perdus.

-- Madame, vous avez une tournure d’esprit très piquante ; vous avez tout à fait nos manières.

-- Vos manières, monsieur, comme si les nôtres ne valaient pas les vôtres !

-- Madame, connaissez-vous monsieur OEwis (Augwitz) ? Dis-je bien son nom, Madame ?

-- Non, monsieur, très mal. Je le prononce mieux, mais pas bien encore. Oui, monsieur, je l’ai vu mais je ne le connais pas.

-- Madame, je sais qu’il a dîné chez monsieur votre frère, dans votre petit intérieur.

-- C’est vrai, monsieur, et chez l’Empereur aussi, ce qui compte encore plus.

-- Madame, oserai-je vous demander ce que monsieur votre frère a voulu dire dans cette déclaration par ces mots : nos alliés ?

-- Monsieur, nos alliés sont, je crois, l’Angleterre, la Russie et la Prusse.

-- La Prusse, madame, vous croyez à la Prusse ? Nous n’y croyons pas, nous, madame. Apprenez que la Prusse n’est ni pour vous ni pour nous : elle n’est que pour elle. Madame, connaissez-vous Mack ? Quelle idée en aviez-vous ?

-- Monsieur, je l’ai vu ; mais je ne connais ni ne juge pas plus les politiques que les militaires. J’ai dîné avec lui chez monsieur de Colloredo ; je l’ai beaucoup regardé et j’ai trouvé qu’il ne mangeait pas autrement qu’un autre.

-- Madame, vous avez une manière de répondre très originale.

-- Monsieur, je ne reste pas court, c’est tout.

-- Mais, Madame, que pensiez-vous de Mack ?

-- Monsieur, j’en pensais très bien ; je n’en pense plus rien.

-- Madame, vous êtes liée avec monsieur de Stadion,

-- Oui, monsieur, assez.

-- Madame, il a de l’esprit ou je crois qu’il en a. Mais quels petits moyens ! quelles réticences ! pas le moindre laisser-aller ; toujours de l’embarras : il écrira, il demandera. Ce n’est pas comme cela, madame, qu’on négocie. Il y a huit jours que je lui ai proposé la paix. Je pouvais la finir tout de suite et très bonne ; il n’avait qu’à la signer. Mais je n’en ai pas obtenu un mot. Monsieur votre frère, à Lunéville, avec Joseph Bonaparte, a tout conclu de son chef sans avoir de pleins pouvoirs. Voilà, madame, comment on sert son maître.

-- Monsieur, mon frère est depuis plus longtemps au ministère que M. de Stadion. Apparemment qu’il a pu prendre sur lui ; au reste je n’en sais rien.

-- Madame, votre monsieur de Stadion, qui ne nous va pas du tout, n’ouvre jamais les yeux. Avez-vous pris garde à ses yeux, madame ?

-- Monsieur, ils m’ont paru très clairs. Peut-être a-t-il la vue basse ; je n’en sais rien.

-- Non, madame, il n’a pas la vue basse ; mais je vais m’expliquer mieux. Monsieur votre frère a les yeux petits, même laids, mais il les ouvre tant qu’il peut. Enfin, madame, c’est avec monsieur votre frère que nous voulons traiter ; c’est lui que veut l’Empereur.

-- Monsieur, vous m’étonnez beaucoup. Votre Empereur, disiez-vous, n’aime plus mon frère.

-- Oui, madame, c’est vrai ; il est furieux contre lui, mais il le r’aimera.

-- Il faut, monsieur, que votre Empereur ait bien peu de caractère. Je ne suis qu’une femme, mais ce que je cesse d’aimer, je ne le r’aime jamais.

-- Madame, il a beaucoup de caractère ; c’est un homme étonnant. Ses talents militaires son prodigieux, ses succès immenses. Madame, c’est dans nos bras que vous devez vous jeter, nous sommes vos alliés naturels. Qu’est-ce que c’est que des Russes ? Des barbares, des gens affreux ! Cette maison d’Autriche si illustre, si grande ! Eh bien, madame, si vous ne faites pas la paix, tous vos Etats seront partagés ; le cœur de l’Empereur en saigne.

-- Monsieur, l’archiduc Charles va arriver.

-- Madame, vous avez dit le grand mot et c’est ce qui vous perd ; oui, madame, ce mot vous perd ; oui, madame, l’archiduc arrivera et sera battu.

-- Monsieur, il faut que vous sachiez que je suis superstitieuse. Il y a une prédiction qui s’est vérifiée jusqu’à présent et qui dit que nous serons sauvés par un Charles.

-- Je m’appelle Charles, madame.

-- Et moi Charlotte, monsieur. Mais ce ne sera ni vous, ni moi, mais l’archiduc Charles.

-- Ah ! madame, ne vous bercez d’aucun espoir. Vous êtes perdus sans nous. Je ne saurais trop vous le répéter. Nos victoires sont prodigieuses. Les Russes ont perdu toute leur artillerie. Madame, 18 000 hommes de tués ; 5000 que l’Empereur a eu l’affreux spectacle de voir s’engloutir dans les marais. Il me mande que c’était horrible. Nous n’avons, nous, que 800 hommes de tués (5). Vos Russes ont fait une école militaire inconcevable. J’écrivais tout à l’heure au baron de Breteuil (6) que l’empereur me mandait qu’il était remarquable qu’il venait de remporter la plus grande victoire sur les cendres du prince Kaunitz, de ce prince Kaunitz qui avait fait l’alliance avec la France (7).

-- Monsieur, je ne vous crois pas. Je ne veux pas croire à vos mauvaises nouvelles. Vous me voyez très malade. Il n’est pas possible que vous veniez exprès chez moi pour m’affliger. Je crois, au contraire, que nous serons vainqueurs et je vais me coucher sur nos lauriers.

-- Madame, ce que je vous dis est de toute vérité. Je dois vous le dire pour que dans chaque ligne que vous écrivez à monsieur votre frère, la paix s’y trouve trois fois.

-- Monsieur, ce serait le moyen de déplaire à mon frère. Il ne lirait pas mes lettres si je lui parlais politique.

-- Madame, faites la paix. Nous n’avons que cela à faire. Je m’en vais chercher votre jolie écritoire et nous la ferons à nous deux.

-- Eh bien ! monsieur, le traité de Lunéville…

-- Ah ! madame, cela n’est pas possible.

-- Vous voyez, monsieur, que je n’entends rien à la politique ; mais vous faites bien attendre ce monsieur qui vous arrive du quartier général. Vous êtes bien peu curieux d’apprendre un nouveau succès.

-- Madame, vous avez bien envie que je m’en aille et moi, je ne peux jamais sortir de chez vous.

-- En effet, monsieur, vous y prenez goût ; mais vous oubliez non seulement que je suis malade, mais que nous sommes ennemis.

-- Madame, que monsieur votre frère vienne faire la paix ! L’Empereur ne demande qu’à s’expliquer avec lui, et alors nous serons amis. D’abord, en dépit de vous, vous êtes française. Vous viendrez à Paris où tout le monde vous aime et vous désire.

-- Monsieur, j’y serais bien étrangère à présent. D’ailleurs je ne quitterais jamais mon frère ; j’irais au bout du monde avec lui.

-- Madame, mon Empereur m’a fait un grand éloge de l’Empereur de Russie. Il l’a trouvé superbe et d’une grande bravoure, mais entouré d’espèces vraiment espèces.

-- Monsieur, il me paraît qu’un prince Czartorisky, un prince Dolgorousky sont de grands seigneurs faits pour l’entourer.

-- Madame, il n’est pas question de naissance. Tout cela est bien jeune et pitoyable. Madame, l’Empereur n’est pas étonné du maintien du vôtre. Il savait ce qu’il est aux coups de canon. Le voyez-vous souvent l’Empereur ?

-- J’ai déjà eu l’honneur de vous dire, monsieur, que ma santé ne dispensait de faire ma cour ; mais il n’a peut-être pas une sujette qui lui soit plus respectueusement attachée que moi. Mon culte pour lui est dans mon cœur, et j’ose dire qu’il est dans son sang. J’ai hérité de mon père ce royalisme et cet attachement pur et désintéressé.

-- Madame, personne n’est plus royaliste que moi.

-- Vous êtes royaliste, vous, monsieur ?

-- Oui, madame, pourquoi vous en étonner ? C’est une nouvelle dynastie, et cela peut arriver partout.

-- J’espère, monsieur qu’elle n’arrivera jamais ici. Mon royalisme à moi est tout entier pour mon maître et n’en pourrait changer.

-- Madame, monsieur votre frère doit vous aimer beaucoup.

-- Oui, monsieur, nous nous aimons tendrement.

-- Vous devez l’amuser, madame ?

-- Monsieur, je ne suis là que pour le distraire.

-- Madame, en France vous auriez du crédit.

-- Monsieur, ici je n’ai pas celui de demander un passeport. Vous voyez que je ne suis pas fière ; mais c’est de toute vérité que je vous dis que mon frère m’a interdit toute demande et que je ne lui en ai fais aucune.

-- Madame, j’ai toujours entendu parler de votre société ; on dit que vous donnez des fêtes charmantes.

-- Monsieur, je n’ai plus de société ; je ne vis que pour mon frère et, chez lui, dans le grand monde, pendant qu’il travaille, je m’occupe et, quand il a fini, je suis prête à faire tout ce qui peut le distraire.

-- Madame, il est bien heureux.

-- Monsieur, moi plus heureuse encore.

-- Madame, je viendrai, si vous le permettez vous faire ma cour bien souvent.

-- Monsieur, quand vous voudrez, mais, à présent, vous me feriez plaisir de me laisser seule, parce que je ne me suis levée que pour vous recevoir, étant encore bien faible.

-- Madame, vous êtes bien mal logée ici. Pourquoi avoir quitté la Chancellerie ? Cela n’a pas de nom. Retournez-y. Cette chambre ne vous va pas.

-- En effet, Monsieur, le voisinage vous serait plus commode ; mais, pendant l’absence de mon frère, je ne pouvais être bien que chez une amie avec laquelle je suis liée depuis vingt-cinq ans.

-- Madame, vos deux lettres sont parties pour monsieur votre frère. J’ai donné la première à monsieur Sébastiani (8). J’aime beaucoup monsieur votre frère ; il est extrêmement aimable. L’Empereur fait le plus grand cas du comte Philippe (9). Il n’a pas voulu la guerre, lui ; il nous aime. Paris le charme. Il a un rire si communicatif. D’abord il ne comprend pas trop ce qu’on dit, mais, à mesure qu’il vous entend, il a une bonhomie, une gaîté vraiment aimable. Il trouve nos manières fort agréables. Sa maison à l’air d’aller tous les jours. Il vit très bien. En tout, madame, il nous convient beaucoup…



Notes.

(1) Née de Crenneville ; femme du comte Colloredo, adjoint à Cobenzl en 1805, elle était fort mêlée aux affaires de Naples et possédait la faveur de l’Impératrice. Le XVè Bulletin de la Grande Armée signale ses intrigues.

(2) Cobenzl avait négocié à Udine avec le général Bonaparte le traité de Campo-Formio en 1797.

(3) Louise de Rohan, chanoinesse de Remiremont, fille du prince Charles de Rohan-Montbazon, lieutenant général, épousa Charles de Lorraine, comte de Brionne, grand écuyer de France. Talleyrand, dans ses mémoires, s’exprime ainsi sur elle : « La beauté d’une femme, sa noble fierté se mêlant au prestige d’un sang illustre et fameux, si souvent près du trône, ou comme son ennemi, ou comme son soutien, répandent un charme particulier sur les sentiments qu’elle inspire. »

(4) Belle-sœur de la duchesse Jules de Polignac, amie de Marie-Antoinette ; elle émigra dans la nuit du 16 au 17 juillet 1789 avec toute la famille Polignac, le comte d’Artois, le prince de Condé.

(5) Nous eûmes en réalité 7000 hommes tués ou blessés.

(6) Ancien ambassadeur à Pétersbourg sous Louis XV, puis ministre d’État, revenu de l’immigration en 1802.

(7) Napoléon fut logé après la bataille dans le château de Kaunitz. La lettre qu’il écrivit à Talleyrand, le 13 décembre, pour lui annoncer la victoire, ne parle pas de Kaunitz ; je n’ai pas trouvé trace de la lettre à laquelle Talleyrand fait allusion.

(8) Général de brigade à Austerlitz, où il fut blessé.

(9) Le comte Philippe de Cobenzl, cousin du comte Louis, était ambassadeur à Paris avant la guerre.






FIN



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LA REVUE DE PARIS

du 15 janvier 1911








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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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