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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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CONFESSION GENERALE

DE FEU HONORE-GABRIEL RIQUETTI

CI-DEVANT COMTE DE MIRABEAU

DE SON VIVANT TRES INFIDELE MANDATAIRE

DU TIERS ETAT

DE LA SENECHAUSSE D'AIX

MEMBRE DU PARLEMENT DE PARIS

A SON FEAL AMI ET DIGNE COLLEGUE

TALLEYRAND

CI-DEVANT EVEQUE D'AUTUN

SUIVIE D'UNE LETTRE A MADAME LE JAY



A son devoir il faut enfin se rendre :
Toute ma vie j’ai hanté les vauriens.
La Pucelle, Chant V.


PRIÈRE AVANT LA CONFESSION.


Je me prosterne en tremblant devant le Tribunal d’un Dieu que j’ai toujours méconnu, dont j’ai dépouillé les ministres, détruit le culte et renversé les autels ; la conscience bourrelée par quarante années de crimes, et le cœur en proie au désespoir de quitter la vie au moment où j’allais jouir de ma gloire et du fruit de mes travaux, puis-je espérer qu’un aveu sincère de mes fautes, que la protestation de mon repentir et de mes remords, obtiendront quelqu’adoucissement à l’arrêt fatal dont je suis menacé ; oserai-je enfin implorer la clémence d’un juge à qui je n’ai pu en imposer comme aux hommes, en couvrant les actions les plus noires du masque de l’hypocrisie. Hélas ! Mon dieu, il ne me reste plus qu’un moyen d’apaiser votre colère, c’est demander grâce au moins pour les deux dernières années de ma vie. Vous le savez, vous lisez dans nos plus secrètes pensées, j’ai fait beaucoup de mal, sans doute : j’ai employé toutes mes forces pour bouleverser ma Patrie, pour y allumer l’incendie, et exciter un peuple aveugle au carnage ; pour convertir enfin votre église en un monceau de ruines où l’on n’aperçoit plus que quelques animaux immondes. Mais jugez mon cœur, il n’est coupable que de faiblesse ; j’ai tout sacrifié à l’intérêt, un peu plus d’argent et j’étais vertueux ; j’étais le plus ferme appui du trône et de la religion. Méprisé de la noblesse et du clergé, ils ont dédaigné d’employer avec moi des moyens de séduction ; mais le troisième ordre a jugé, sans m’estimer davantage, que j’étais nécessaire à l’exécution de ses projets. Secondé par un prince de son parti, j’ai été séduit, sans peine, et des monceaux d’or ont payé mes attentats. Ce début m’a fait croire que j’étais un homme important, et j’ai osé former de hardis desseins ; mais, mon Dieu, celui qui ordonne le crime, n’est-il pas aussi coupable que celui qui le commet, et votre première victime supportera-t-elle seule le poids de votre vengeance. Cet ordre prématuré qui m’enlève au milieu de ma carrière, me fait frémir sur les châtiments qui me sont réservés : je les attends, et je me résigne à votre volonté suprême ; ainsi soit-il.

J’ai besoin, Monsieur, que vous accordiez au récit de mes fautes la plus grande attention. Il sera long, et leur genre sera nouveau pour vous. Je vous demanderai aussi de l’indulgence sur leur énumération ; malgré la bonté de ma mémoire, il me serait impossible d’y mettre de l’exactitude ; j’y mettrai seulement de l’ordre, en les prenant depuis mon enfance jusqu’à ce moment.

Filou, insolent, poltron avec mes camarades, indocile, hypocrite, flatteur auprès de mes parents et de mes maîtres ; j’avais tous les vices de l’enfance, sans en avoir aucune des qualités. Les leçons d’un père vertueux, contrariaient mes inclinations, et ma vanité souffrait déjà des comparaisons qu’on faisait entre lui et moi. Je conçus sans répugnance, j’exécutai sans horreur l’abominable projet de lui préparer un poison ; je fus découvert, et la mort ne fut pas à l’instant la punition de ce parricide, la clémence de mon père la borna à une prison de quinze mois au Château de la Geôle ; cette peine était douce et devait me corriger, elle ne fit qu’augmenter le désir de me venger. J’avançais en âge, les années devaient amener la réflexion et le repentir ; elles ne faisaient que fortifier mes penchants pour le crime, et on a dit avec raison que j’étais à dix ans ce que j’ai été toute ma vie ; mes coups d’essai furent des coups de maîtres. Cependant je sus cacher mes projets sous le masque de l’hypocrisie ; des lettres suppliantes et pleines d’un repentir apparent, obtinrent ma grâce. Elle fut accordée aux prières et aux larmes de ma mère ; je ne tardai pas à l’en récompenser.

Le premier usage que je fis de ma liberté fut d’écrire des libellés affreux contre mon père ; ils firent sur l’esprit de ma mère l’impression que j’en attendais, en paraissant vouloir la détruire, j’aggravais ses torts, et je la flattais par de faux témoignages d’attachements. Je parviens à la rendre ma complice, et je la forçai à attaquer mon père en séparation ; elle manquait de moyens, je lui en suggérai. Jusque-là, elle avait été vertueuse. Mon père eût résisté à ses premiers efforts ; je la rendis criminelle, en l’engageant à des dépenses qui dérangèrent sa fortune, et en la plongeant par degré dans la plus affreuse débauche. Tous mes projets ont réussi ; mon père a consenti à la séparation ; ma mère a été forcée de se retirer au couvent ; j’ai achevé de la ruiner, et je l’ai abandonnée.

J’ai fait dans ce temps deux ouvrages, où l’on reconnaissait aisément mon goût pour la débauche : LE LIBERTIN DE QUALITÉ et RUBICON. J’étais sans ressources, ils me produisirent un peu d’argent, mais trop peu pour fournir à mes dépenses ; je formai alors de plus vastes projets, et songeai d’abord à me procurer un établissement avantageux, que mon nom et la réputation de mon père devaient faciliter ; je fis à cet effet un voyage en Provence.

MARIE-EMILIE DE COVET, fille du Marquis de Marignage, riche et sans expérience, fixa d’abord mon attention ; je la séduisis sans peine, j’obtins la confiance de son père, je l’épousai.

Ma femme ne tarda pas à me déplaire, et à éprouver de ma part les traitements les plus durs. Son père prit son parti contre moi : le mien reçut avec bonté l’expression de sa douleur. Il plaignit ma femme et la protégea ; je devins furieux, et je me serais livré à quelques moyens violents, si on ne m’eût prévenu en obtenant un ordre pour me faire enfermer au château d’If.

Pour me consoler de cette disgrâce, en attendant mieux, j’ai séduit, dans cette prison, la femme du cantinier ; je lui ai donné une maladie que j’ai conservé, renouvelé et communiqué toute ma vie ; je l’ai brouillée avec son mari, en lui persuadant qu’elle la tenait de lui ; j’ai gagné le chirurgien, éloigné le mari, volé la femme, et j’ai fini par la faire passer à des amis qui ont achevé de la perdre ; j’ai battu le mari à son retour, et n’ayant plus rien à faire là, j’ai songé à mon élargissement ; ma femme a eu la bonté de croire à mes protestations, elle-même l’a sollicité et obtenu.

Tous les moyens mis en usage pour dissiper son bien furent les premiers témoignages de ma reconnaissance. Je cherchai en vain à la brouiller avec son père, et à déranger aussi sa fortune : il me connaissait, il n’y eut pas moyen de ruser avec lui ; sa résistance me rebuta et me fit lâcher prise.

Il fallut chercher fortune ailleurs ; ce fut à Besançon que je portai mes exploits. La femme du président MOUNIER me parut d’espèce à exercer mes talents, elle était belle, sensible et vaine ; mes assiduités devaient la flatter. Son mari était riche et confiant, il mordit sans peine à l’hameçon. La séduire, la déterminer à voler son mari, fuir avec elle, toutes ces espiègleries, avec lesquelles j’étais familiarisé, ne furent pour moi qu’un jeu ; mais M. Mounier prit mal la plaisanterie ; il rendit plainte, nous fit décréter et fit suivre le ravisseur et sa proie ; on nous joignit un peu trop tard pour que je songeai à faire résistance ; l’argent était dépensé, et j’étais las de ma jouissance, je crus plus prudent de me cacher et de livrer la victime ; je continuai ma route en Hollande, la conscience aussi légère que la bourse, où il m’amusa beaucoup d’apprendre quelques temps après, que le parlement de Besançon m’avait fait mon procès dans les formes, et que j’y avais été décollé en effigie. Cependant, ma famille n’avait pas pris la chose aussi gaiement que moi ; elle fit des démarches inouïes pour obtenir une évocation du garde des Sceaux ; l’espoir de rentrer en grâce auprès de ma famille, me fit consentir à me rendre, pour la forme, dans les prisons de Pontarlier. Le Marquis du Saillant, mon parent, vint m’y visiter ; il m’aida de ses conseils et de sa bourse ; mais il me fallait de la dissipation dans cette retraite, je ne pouvais en trouver là qu’en écrivant des libelles ; j’en fis contre le Parlement de Besançon, contre le Garde des Sceaux, mon protecteur, contre mon Père, contre le Marquis du Saillant enfin, mon ami et mon bienfaiteur.

En sortant de là, j’ai été demander du service en Corse ; mon père fut encore obligé d’obtenir une lettre de cachet, pour me faire revenir en France et me sauver d’un très mauvais pas, où je m’étais fourré.

Cependant, je ne rentrai pas dans la maison paternelle. Ma mère était ruinée ; je ne pouvais trouver de ressource auprès d’elle, pour me venger de ce déficit, qui était mon ouvrage, je fis encore un libelle contre elle, dans lequel j’achevai de la déshonorer.

Je partis peu après pour Londres, avec un secrétaire nommé HARDY, à qui j’empruntais six louis que je ne lui ai jamais rendu, et avec AGNES NERAT, alors ma maîtresse en titre, que je baptisai VAN-HAREN, Comtesse de Mirabeau. Il fallait vivre, et montrer un certain extérieur d’aisance, qui soutient l’effronterie, et en impose aux sots. J’écrivis encore ; la division qui régnait entre l’Angleterre et les Provinces-Unies me fournit le projet d’un ouvrage, que j’intitulai : CONSIDERATIONS SUR L’ORDRE DE CINCINATUS.

NERAT m’était nécessaire, elle avait quelques amateurs dont je tirais parti ; mais je pouvais me passer de mon secrétaire que je ne pouvais plus nourrir ; il eut la gaucherie de réclamer trente louis que je lui devais ; je m’en débarrassai, en l’accusant de vol devant le Jury. Peu s’en fallût qu’il n’en fût convaincu, et je finis par affirmer que je l’avais payé.

Je végétais à Londres ; je voulus revenir à Paris accompagné de la fidèle Nérat. Je continuai à calomnier, ce métier me produisit peu ; j’y réunis quelques tours de gibecière qui faillirent encore à me brouiller avec la justice ; je partis pour Bruxelles après avoir fait faire à ma mère pour 5000 francs de lettres de change que je négociai ; à l’échéance elle fut mise en prison faute de paiement ; je m’y étais attendu.

Je ne trouvai rien de mieux à Bruxelles qu’un jeune avocat de qui je gagnai la confiance, il me fournissait des mandats sur l’administrateur d’une habitation qu’il avait à la Martinique ; un ami me les négociait à Paris.

De retour en cette ville, qui était mon point de ralliement, où l’ambition me ramenait toujours, et où je trouvais plus qu’ailleurs de quoi exercer mon industrie, j’écrivis quelques ouvrages politiques ; je fis le TRIUMVIRAT, dont je sus tirer de l’argent, en vendant l’édition entière au colporteur LAMARRE, et en en faisant faire une seconde que je vendis chez moi à un prix modique.

L’espoir de devenir un homme important, et surtout l’ambition d’être employé dans quelque ambassade, me faisait désirer de connaître les cours de l’Europe ; je voulus aller en Prusse ; mais mes finances étaient faibles, et la Nérat qui commençait à se faner, n’était plus propre à faire ressource ; je déterminai la MARQUISE DE FLEURY, à faire avec moi ce voyage, et je laissai Nérat dans la misère. La Marquise était encore assez jeune, fraîche et intrigante, et cependant elle ne me produisit rien. Je la mis en circulation aussi tôt que je fus arrivé à Berlin. On la dédaigna, elle fut nulle pour moi. Je revins à Paris, où, pour me venger, je fis L’HISTOIRE SECRETE DE LA COUR DE BERLIN, à qui le Parlement accorda l’honneur de la brûlure. J’avais acheté à Berlin ; et payé avec des billets de complaisance du Libraire LEJAY fils, L’HISTOIRE DE LA MONARCHIE PRUSSIENNE. Je la brocantai, et je me mis en fonds. L’ouvrage de M. Necker, relatif à la prochaine assemblée des états-généraux, intitulé RESULTAT DU CONSEIL, me fournit encore matière à écrire ; mais ce qui m’occupait plus sérieusement, c’était le projet d’être nommé aux états.

J’avais fait à mon retour de Hollande la connaissance de Lejay fils, à qui j’avais vendu quelques manuscrits ; quoi qu’il m’eût pris sur le fait la première fois que sa femme m’accorda ses faveurs, nous lui persuadâmes cependant sans peine que ma protection pouvait faire sa fortune ; c’était pour moi une maison excellente. J’y trouvais mon couvert, de l’argent et le reste. Dejay était bête et confiant, il consentit à partager avec moi tout ce qu’il avait, mais j’ai passé un peu nos conventions, j’ai tout pris. C’était à Aix ou à Marseille que j’avais le projet d’intriguer pour être nommé Représentant ; je comptais peu sur la noblesse qui savait me juger, mais sur le tiers-état dont il était facile d’acheter les suffrages ; j’emmenai Lejay avec moi, et j’en fis mon caissier.

Ce que j’avais prévu de l’accueil de la noblesse m’arriva, je fus reçu dans l’assemblée avec fierté et mépris ; j’insistai, on délibéra qu’on cesserait de s’assembler si je me présentais encore ; je jurai de m’en venger, et cet affront, tout mérité qu’il était, a décidé du sort de la France ; la séduction pouvait seul me le faire oublier, on a dédaigné d’employer ce moyen ; vous savez ce qui en est résulté ; si la noblesse de Provence, sacrifiant l’opinion qu’elle avait de moi à ses intérêts, m’eût nommé son représentant, que d’obligations lui aurait eu les Français ! Que de malheurs elle eût prévenu !

A force d’intrigue, de cabale et d’argent, je suis bientôt parvenu à me faire un parti puissant par le nombre, dans le tiers-état : la vanité du peuple était flatté de ce qu’un homme de ma qualité voulait bien descendre jusqu’à lui. Je faisais répandre par mes émissaires qu’il serait important pour l’intérêt du tiers-état d’avoir aux états-généraux un protecteur tel que moi ; mon parti grossissait tous les jours et je commençai à ne plus craindre mes ennemis. D’autres agents intriguaient à Paris pour retarder ou adoucir l’arrêt que le Parlement était prêt à rendre contre moi pour L’HISTOIRE SECRETE DE LA COUR DE BERLIN, ce qui m’eût mis une entrave à ma nomination. Enfin, je triomphai, et les cohortes en veste, armées et menaçantes forcèrent ma nomination.

De retour à Paris, je voulus faire quelque chose qui me distinguât, en attendant la division que je fomentais entre la Noblesse et le Clergé, et le Tiers-état. Le discours d’ouverture des états, prononcé par M. Necker, fournit une ample carrière à ma vengeance et à mon ambition. J’écrivis, je critiquai, et les abonnés vinrent en foule. Le Jay avait reçu en peu de temps soixante mille francs, dont je m’étais emparé. Le Chancelier se réunit à M. Necker pour défendre mon journal ; il fut suspendu. Les réclamations des abonnés vinrent de toutes parts, je les éludai. Quand j’eus fait prononcer un décret sur la liberté de la Presse, je le continuai sous le titre de Courrier de Provence. Le Jay le faisait imprimer. Il avait fondé sur cette entreprise l’espoir de sa fortune ; elle a achevé de le ruiner ; cela devait être, il en payait les frais, j’en retirais le produit.

Je ne dirai rien de tout ce qui a rapport à moi dans la suite de la révolution, c’est-à-dire de tout ce qui est connu de toute la France ; mais je dois dire tout ce qui est ignoré du plus grand nombre, et lever enfin le masque du faux patriotisme et d’un zèle apparent pour le bien général, pour faire connaître la vérité de mes motifs, les ressorts étonnants que j’ai fait mouvoir, et les moyens affreux que j’ai employé pour assouvir mon intérêt et parvenir au but où mon ambition me faisait aspirer ; j’ai dû, en formant de tels projets, m’assurer des complices ; je ne les nommerai pas, ils sont connus ; le soin de mon salut l’emporte sur la crainte de les exposer à la malédiction et à la vengeance du peuple. Je désire seulement qu’ils aient le temps de se repentir avant de subir le châtiment qu’ils méritent.

Français ! Parisiens, surtout ! Cessez de vous en imposer sur le prétendu zèle de vos députés ; que votre aveuglement, que votre enthousiasme ne vous fasse pas voir dans le côté gauche de votre assemblée de ces hommes rares qui sacrifient leur intérêt particulier au bonheur du peuple. Depuis la décadence de Rome, il n’existe plus de ces héros. On les citait même alors. Réunis, nous avons l’apparence du courage et de la vertu, il faut persuader. Seuls, d’autres sentiments nous agitent, la jalousie et la méfiance ; ils dérivent de nos motifs communs ; l’envie de nous enrichir, et le désir d’obtenir les premières places ; voyez ces économistes des intéressés occupés nuit et jours à rétablir l’équilibre et légalité dans les fortunes, ils se sont réunis quatre dans une carriole pour venir aux états, ils sont descendus dans des hôtels garnis qu’ils payent avec peine, à présent nous avons des maisons montées, des voitures, des maîtresses, des secrétaires, des laquais ; nous vous faisons nommer aux premières places des Départements, nous achetons des biens nationaux. Vils et rampants avant notre gloire usurpée, nous flattions le peuple pour obtenir son suffrage ; aujourd’hui, inaccessibles, insolents dans la prospérité, nous écartons de nous les malheureux qui nous ont faits ce que nous sommes, et que nous avons dépouillés. D’où viennent tous ces changements ? D’où viennent ces fortunes ? On vous l’a déjà dit ; mais vous appelez ennemis de la liberté ceux qui veulent vous prouver qu’on vous enchaîne. C’est du produit de la vente des décrets, et des sommes immenses versées entre nos mains pour exciter et soudoyer les factieux ; le décret sur le Veto a été payé 300 000 l.

Nous avons partagé 600 000 liv. pour le décret sur la liberté du tabac.

La confirmation du pacte fédératif avec l’Epargne nous a produit 800 000 livres.

La création des 400 000 000 d’assignats a coûté à la finance 18 000 000 livres, qui ont été déposées chez un Notaire ; je m’étais fait donner provisoirement 45 000 l. à compte ; mais j’ai trouvé moyen de persuader que ce n’était pas une avance, mais un supplément.

Les administrateurs de la caisse d’escompte, prêts à faire banqueroute, ont payé un million le décret qui faisait garantir la dette par la nation et par le Roi.

On ajoute enfin que l’insinuant Barnave a reçu des sommes immenses des Protestants pour assurer leur civisme… mais pardonnez ; l’excès de ma douleur et de mes remords ne doit pas me porter à démasquer mes vils complices ; l’expiation est personnelle comme les fautes ; je n’ai levé qu’un coin du voile ; mais le temps n’est pas éloigné peut-être où la vérité le fera disparaître.

J’ai encore à vous parler de moi ; moins instruit de ce qui me reste à vous avouer, vous en feriez saisi d’horreur ; vous me feriez répéter les crimes inconcevables ; vous croiriez mon esprit aliéné par l’approche de la mort ; vous ne pourriez vous persuader enfin que des hommes, des Français aient pu former et tenter le projet de commettre un régicide ; vous les avez connu, ces projets, vous avez vu comme moi ces tigres altérés de sang massacrer au pied du trône les malheureuses victimes, qui, sans défenses, formaient de leurs corps un rempart au tour de la famille royale. Vous lez avez vu, vous vous êtes familiarisé comme moi avec ces abominables forfaits, eh bien vous en frémissez encore ; jugez de l’horreur qu’ils inspireront à nos descendants. Que ne puis-je hélas les arracher de l’histoire, et les effacer à jamais de la mémoire des hommes. Vous m’en épargnerez le détail ; il serait affreux pour moi ; et mes forces épuisées se refusent à ce tableau. En vous rappelant que j’ai été le ressort secret de tous ces complots, et l’un des chefs de l’exécution c’est vous en dire assez, c’est assez mériter l’exécration des hommes et la vengeance du ciel.

Pussiez-vous, Monsieur, ainsi que tous ceux qui ont partagé mes derniers crimes, partager aussi mes remords ; puissiez-vous, s’il en est encore temps, employer les moments qui vous restent à réparer tout le mal que nous avons fait ; ce sont mes vœux bien sincères, et c’est sans doute le seul moyen qui vous reste pour apaiser la colère céleste, et éviter le sort qui m’est réservé.

Je vous déclare que, bien loin de vous donner cet aveu sous le secret de la confession, je désire que vous lui donniez toute la publicité possible, afin qu’il serve à éclairer le peuple et à faire trembler les méchants.

LETTRE DE RIQUETTI, A MADAME LEJAY.

« Il faut nous séparer, Madame, et renoncer à tous ces vains projets de gloire et de fortune ; un gouffre affreux vient de s’ouvrir au milieu de ma carrière, une main invisible m’y entraîne et me laisse à peine le temps d’étouffer les vieux inutiles qu’un peuple aveuglé forme autour de moi, et d’arrêter dans leur source les larmes si peu méritées qu’on se prépare à répandre sur ma tombe ; j’ai fait pour cela tout ce que je devais ; M. Talleyrand est dépositaire de mes secrets, de mes dernières volontés ; il m’a promis de les rendre publics ; je vous engage à le voir pour l’y déterminer dans le cas où il serait retenue par quelque considération ; mais si la crainte de se compromettre l’empêche de tenir sa parole, je vous prie au nom de la reconnaissance de vouloir bien y suppléer ; je vous envoie ci-joint à cet effet copie de ma confession générale ; pardon, Madame, vous y êtes nommée, mais vous avez fait époque dans ma vie, et je n’ai pu le taire. J’espère qu’en réfléchissant de bonne foi au sentiment qui vous attachait à moi, vous ne rougirez pas de donner à mes aveux la publicité que je désire ; car convenez-en, il y avait dans notre commerce bien plus de vanité que d’amour, bien plus d’intérêt que de véritable affection. J’avais besoin du crédit et de la fortune de votre mari pour parvenir à mes fins ; je savais la supériorité que vous donnaient sur lui votre esprit et vos talents ; je recherchai votre confiance et je l’obtins ; vous sûtes lui inspirer les sentiments que vous éprouviez, et il s’enorgueillit de mes succès ; il les regardait comme son ouvrage parce qu’il me prêtait l’argent qui m’était nécessaire pour me faire un parti ; j’aurais pu sans doute reconnaître autrement ses services, j’aurais pu peut-être prolonger ces jours en calmant ses inquiétudes sur le dérangement de ses affaires, mais il ne pouvait éviter la malheureuse influence de mon caractère ; il fallait que mes mœurs corrompues empoisonnassent l’existence de tous ceux qui m’approchaient ; vous seule peut-être en eussiez été exempte si j’eusse encore vécu ; je me serais éloigné de vous sans doute, mais ma fortune m’eût donné les moyens de vous éviter des privations, et quoique séparée de moi vous eussiez toujours partagé ma gloire. Au reste, vous saurez que je ne vous ai pas oublié dans mes dernières dispositions ; je crois avoir payé vos bontés à peu près ce qu’elles valent, je sais que vous regretterez moins en moi l’amant que l’homme en place ; ce titre exclu les sensations délicieuses qu’on trouve dans les bras d’un autre ; je vous engagerai seulement à être plus prudente dans votre choix, et à ne plus vous exposer aux plaisanteries des oisifs et des indiscrets du Palais-Royal.

Adieu, Madame, si j’ai encore quelques instants à vivre, écrivez-moi un mot, et donnez-moi la consolation de me promettre que vous exécuterez mes dernières volontés ; je connais les Parisiens, je les vois disposés à prolonger après ma mort leur délire et leur honte ; on prodiguera à mes cendres les honneurs dus à un grand homme, on me fera de superbes funérailles ; les couronnes civiques et tous les attributs du patriotisme n’y seront pas oubliés, on érigera des monuments à ma gloire ; on voudra enfin conserver à la postérité la mémoire d’un monstre qui devait périr sur un échafaud ; prouvez-moi que vous étiez mon amie, brisez ces monuments, étouffez ces cris de douleurs, arrachez cette couronne civique que je ne mérite pas, montrez au peuple cette énumération de mes crimes, et forcez-le à lire, il n’a fait qu’une chose pour notre bonheur, il est mort.

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De l’Imprimerie des Mécontents.
9 avril 1791









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" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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