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TALLEYRAND D'APRES GERARD




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LETTRE

DE TALLEYRAND

AU GENERAL BONAPARTE

SUR L'ETAT DES NEGOCIATIONS

DU CONGRES DE RASTADT

LE

3 VENTOSE AN VI

21 FEVRIER 1798





Avant la rapide excursion que vous venez de faire sur les côtes du Nord, vous aviez déjà connaissance, Citoyen Général, de la première proposition qui avait été mise en avant au congrès de Rastadt par les plénipotentiaires de la République, ayant pour objet d’obtenir le Rhin pour limite depuis Bâle jusqu’au point où il entre dans le territoire batave ; et dans la réponse vague, indécise, pleine de digressions récriminantes, des plénipotentiaires de l’Empire, vous aviez pu remarquer combien la décision de ce point fondamental était encore peu prochaine.

En effet, la réplique des citoyens Treilhard et Bonnier n’amena de la part de la députation de la Diète qu’une note évasive comme la précédente et où se manifestait l’intention de traîner en longueur.

Dans cette pièce très verbeuse, on s’étendait d’abord sur ce qui avait été avancé, savoir : que dans la guerre qui a eu lieu, l’Empire a été attaqué, la France attaquante ; et on cherchait la preuve de cette solution dans le conclusum de la Diète du 22 mars 1793, c’est-à-dire dans l’acte même par lequel la guerre fut déclarée.

Après, on s’écriait sur les conséquences de l’extension réclamée des limites de la République française. C’était une perte immense, un bouleversement essentiel pour le Corps germanique, une destruction complète de son système, de ses rapports actuels, et en même temps on voulait prouver que les acquisitions n’étaient pour la République que d’un médiocre avantage.

On ajoutait que le Rhin, qui, dans plusieurs parties de son cours, va en serpentant, qui, dans d’autres, quitte son lit et qui est fréquemment couvert d’îles, n’est point préférable à une ligne militaire et fortifiée.

On continuait à indiquer les préliminaires de Leoben qu’on prétendait communs à l’Empire, parce que l’Empereur, autorisé à traiter au nom du Corps germanique, les lui avait solennellement notifiés, le 18 juin de l’année dernière, en annonçant qu’il avait été convenu que du jour de la signature des préliminaires, toutes hostilités cesseraient entre l’Empire d’Allemagne et la République française, et qu’il serait tenu un congrès où paraîtraient les plénipotentiaires des deux parties et où la paix définitive serait conclue sur la base de l’intégrité de l’Empire.

Ce sont ces derniers mots que les députés de la Diète opposent aujourd’hui à toute proposition qui y paraît contraire.

Cependant, dans la note du 2 février, les plénipotentiaires de l’Empire ont évité de prendre une conclusion et ont cessé d’insister formellement sur les étranges propositions qui avaient terminé celle du 27 janvier.

Les plénipotentiaires français dans leur réponse en date du 15 pluviôse (3 février), eurent soin :

1° De repousser l’assertion que la République française avait été la partie attaquante, en prouvant que les rassemblements d’émigrés formés sur les frontières, le refus réitéré de les disperser avaient été de la part de l’Empire une provocation qui avait exigé de la France des moyens conservatoires auxquels on n’avait répondu que par une déclaration de guerre ;

2° D’établir qu’on n’avait pris ni voulu prendre l’intégrité de l’Empire pour base de la paix entre la république française et le Corps germanique ; que c’était un fait notoire, et qu’il y aurait un excès inconcevable de crédulité à penser le contraire ; qu’aussi l’article 20 du traité de Campo-Formio, seul endroit où il soit parlé de la pacification entre les deux puissances, portait uniquement qu’il serait tenu un congrès à Rastadt ;

3° D’insister sur la nécessité de ne point se laisser aller à des divagations dont l’effet serait de reculer encore l’époque si universellement désirée de la pacification définitive.

A cette occasion, les plénipotentiaires français déclarèrent à la députation de l’Empire qu’elle serait responsable des suites d’un refus d’adhésion à une base juste, convenable, utile aux deux Etats, et dont l’adoption devait préparer, à ceux qui perdront sur la rive gauche du Rhin, des indemnités sur la rive droite.

Aussi, dans leur réponse en date du 10 février, les députés de la Diète ont évité de contester le principe, mais ils ont réclamé des explications sur les conséquences de la manière dont les cessions à la rive gauche seraient faites, sur la question de savoir si les princes cessionnaires conserveraient la propriété de leurs domaines particuliers. C’était un nouveau moyen de perdre du temps.

Les plénipotentiaires français l’ont senti, et ils ont répliqué :

Que les domaines particuliers de la partie cessionnaire tombaient de droit dans celui de la partie acquérante ; qu’il ne s’agissait pas de calculer dans ce moment la valeur des objets cédés, sur laquelle la députation de l’Empire avait déjà varié, mais que, dans toute hypothèse, l’adoption du principe était indispensable ;

Que la cession de ce qui est à la gauche du Rhin, telle était la base ; l’indemnité sur la rive droite, telle la conséquence ; que les évaluations, le mode et l’application de l’indemnité venaient ensuite, et qu’on ne pouvait s’occuper des questions subsidiaires avant d’avoir reconnu le principe.

Cette note est du 22 pluviôse. Nous ne connaissons pas encore la réponse que fera la députation de la Diète, mais on craint qu’elle ne soit pas plus significative que celles qui l’ont précédée. Les députés de Bade, de Darmstadt, de Francfort ont dit assez nettement qu’il fallait se résoudre aux sacrifices ; celui de Brême ne s’éloigne pas de la cession, mais il a insinué que les Français ne devaient pas se mêler des indemnités, parce que c’est une affaire domestique.

Dans l’embarras où se trouve la députation, elle a arrêté de demander l’avis particulier des députés qui résident auprès du congrès ; plusieurs de ceux-ci paraissent décidés à s’expliquer franchement sur la nécessité d’accéder à la demande de la République. On a eu soin de les tenir échauffés par l’idée que toutes les conventions particulières supposant une cession absolue de ce qui est à la rive gauche du Rhin, si nous n’obtenions pas cette cession, tenant tout de nos armes et rien de la volonté de l’Empire, nous n’avons plus d’engagements à remplir vis-à-vis de ses mezmbres ; ils ont promis merveilles, mais il est à craindre qu’ils n’aient point le courage de se prononcer au moment décisif, s’ils ont à combattre l’influence directe ou cachée de quelque grande puissance, soit l’Autriche, soit la Prusse.

Le citoyen Treilhard pense qu’on proposera une modification, une ligne plus rapprochée, celle de Campo-Formio. On devait s’assembler pour prendre une résolution. Nous allons bientôt la connaître.

Après vous avoir ainsi sommairement exposé les faits principaux et en quelque sorte le matériel de la négociation, je vous dois un mot, Citoyen Général, sur ce qu’on peut appeler ses accidents.

Pendant qu’on négociait à Rastadt, quelques mouvements s’étaient manifestés dans la partie du Brisgau qui avoisine la Suisse ; aussitôt que le Directoire en fut informé, il n’attendit pas que le plénipotentiaire impérial jetât les hauts cris pour déclarer que les mouvements, bien loin d’avoir son aveu, n’étaient excités que par la malveillance des émigrés et des ennemis de la paix, acharnés à en reculer le temps en essayant de faire naître la méfiance et la désunion. M. de Metternich s’est montré sensible à cette déclaration du Directoire.

Les plénipotentiaires prussiens ont fait aussi des réclamations que nous avons été dans le cas de prévoir en provoquant nous-mêmes une explication.

Il s’agit des pays prussiens situés à la gauche du Rhin.

Le commissaire Rudler s’étant peut-être un peu hâté de les comprendre dans l’organisation des pays d’entre Meuse et Rhin, la Chambre des finances, établie à Clèves, a protesté contre ces dispositions.

Le Directoire a chargé les plénipotentiaires de la République de voir à ce sujet ceux de Prusse, de savoir d’eux si ladite protestation avait été prescrite, avouée, ou si elle serait soutenue, en observant que nous n’aurions jamais de difficulté à restituer à la Prusse des pays d’outre-Rhin, que nous le ferions à sa première réquisition, mais que si elle avait à s’en repentir, elle ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même. Pour la seconde fois, les Prussiens ont senti la force de cette insinuation. MM. de Goertz, de Jacobi, de Dohm, dans la réponse écrite qu’on désirait d’eux, ont eu le soin particulier d’écarter l’idée que le cabinet de Berlin fût pour quelque chose dans cette protestation, en même temps qu’ils ont évité de dire un mot dont on pût inférer la cession desdites provinces, et de ne parler d’elles que comme d’un objet d’échange qui resterait à la République aussitôt que l’indemnité en serait garantie à la Prusse.

Mais, d’un autre côté, ni les ministres prussiens ni ceux d’Autriche ne veulent s’expliquer d’une manière positive sur les prétentions de leurs Cours. Ils attendent, disent-ils, des instructions définitives. Ce retard pourrait sembler suspect. On se demande laquelle de ces deux puissances aura instigué l’Electeur palatin à l’étrange démarche qu’il vient de faire.

Il a écrit à ses co-Etats : il les prévient que, dans l’inquiétude où il se trouve sur le sort de ses possessions par suite des demandes de la République française, il s’est résolu à réclamer l’intervention de l’Empereur, de la Russie, de l’Angleterre et de la Prusse ; qu’en conséquence, il vient d’adresser à ces quatre Cours des lettres réquisitives, et qu’il invite ses co-Etats à prendre le même parti que lui.

Cette lettre est, du moins en apparence, traitée comme elle le mérite. Tout le monde se récrie sur cette incartade, et on serait tenté de croire que l’opinion seule en ferait justice, si on n’avait lieu de craindre qu’elle ne fût le résultat de quelque secrète machination. Dans quelques jours, ce doute sera levé. On connaîtra la valeur de cette démarche par ses effets. Si elle n’en produit aucun, il sera manifeste qu’elle n’aura été que le résultat des alarmes de l’Electeur. Si elle est initiée, accueillie, on devra croire qu’elle a été concertée.

Vous voyez à présent, Citoyen Général, combien la négociation est peu avancée, à quel point même elle est stérile en événements, en discussions. On n’est encore qu’à s’observer. L’Autriche s’efforce de conserver son influence, et elle a pour elle tous ceux que l’impossibilité de trouver un autre protecteur tient attachés à son système, c’est-à-dire les puissances sacerdotales.

La Prusse travaille à étendre la sienne, et son parti grossit de tous ceux qui redoutent à la fois les prétentions de la France et celles de l’Autriche, ou espèrent pouvoir contester la cession qu’on exigera d’eux, ou veulent du moins en assurer le dédommagement. Ainsi, ce qui se passe à Rastadt n’est encore que de vaines formalités dont le peu d’importance est senti.

Le commissaire impérial, M. de Hugel, a été jusqu’à dire à Ratisbonne qu’il fallait bien laisser à la députation de l’Empire le plaisir de suivre la guerre de plume qu’elle avait entamée, et qu’après avoir épuisé ses provisions diplomatiques, on finirait par s’entendre et par céder.

Cette pensée est celle de l’Autriche, celle de la Prusse : elle est aussi la nôtre ; mais chacun y donne les développements qui lui conviennent, et c’est pour l’accord de ces trois volontés que rien n’est encore fait.

Comme cette lettre n’a eu pour objet que de vous placer sous les yeux l’état actuel de la négociation, je n’y joindrai aucune réflexion sur ses chances probables, sur les moyens de la conduire à son terme. Vous permettrez que nous en causions ensemble, et, d’ailleurs, vous recevrez sans intermédiaire les instructions du Directoire exécutif. Car je ne veux point douter que vous vous rendiez incessamment à Rastadt, et je dois vous dire que nos plénipotentiaires réclament votre présence avec empressement, qu’ils la regardent comme indispensable au succès de la négociation, et que, rempli de la même persuasion, je ne cesse de leur annoncer que vous allez les joindre, et qu’instruit des dernières volontés du Gouvernement, vous mettrez la légation française en état de donner aux affaires une marche plus accélérée et de triompher de toutes ces lenteurs de la diplomatie allemande, comme vous avez fait de toutes leurs armées.

Salut et fraternité.

CH. MAU. TALLEYRAND



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TIRE DU LIVRE DE G. PALLAIN LE MINISTERE DE TALLEYRAND SOUS LE DIRECTOIRE










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© EX-LIBRIS réalisé pour ma collection par Nicolas COZON - Gravure au Burin sur Cuivre
Tirage réalisé par les Ateliers CAPPELLE à Sannois - Val d'Oise -
Remerciements à Hélène NUE




" Quaero, Colligo, Studeo "









Pierre COMBALUZIER - 64000 PAU - FRANCE - 1997
Membre fondateur
de l'Association " Les Amis de TALLEYRAND "




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